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Full text of "Annuaire Club alpin français 1896"

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AMUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN FRANCOIS 



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ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN 

FRANCAIS 



VINGT-TROISIEME ANNEE 
1896 



PARIS 

AU SIEGE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANCAIS 

30, RUE DU BAC, 30 

ET A LA LIBRAIRIE HACHBTTE ET C'« 

79, BOULEVARD SAINT -GERMAIN, 79 
1897 



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39.1 




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TABLE MtfTHODlQUE 



Table methodique v 

Auguste Daubree, notice necrologique, par M. J. Vallot. . 1 
Xavier Blanc, notice necrologique, par M. S. Jouglard. . 9 

COURSES ET ASCENSIONS 

I. Les aretes de la Meije, par M. Achille Escudie" ... 19 

II . Autour de Bonneval (Haute-Maurienne) : ascensions et 

promenade? (la Levanna Orientate; le Roc de Mu- 
linet, premiire ascension par Vartte Nord; VAlbaron, 
premiere ascension par la face Nord; le Pic 3,249, 
premiire ascension; la Pointe de Bonneval; le Roc de 
Pareis), par M. Claudius Regaud 46 

III. Autour de l'Aiguille-Verte (le Belvedere: les Petils- 

Charmoz; l y Aiguille du Moine, un nouveau passage 
pour V ascension; Pointe Sud-Ouest de V Aiguille 
d'Argentierc, 3,756 met., premiire ascension; l 9 Ai- 
guille du Pouce), par M. Alexandre Brault. . 95 

IV. Une excursion d'hiver au Petit et au Grand Saint- 

Bernard, par M. le D r Dumarcsl 118 

V. La Suisse nicoise (la Vtsubie, generaliles giogra- 
pkiques et caracteres gtnerauw, rdle de cette riviere 
dans Viconomie rurale de la rigion quelle arrose; 
— de Nice a Saint-Martin-Visubie : la cluse du 
Cros-d'U telle; dans la valUe, Lantosque; la bollene 
et la ftte de Saint- Laurent; Roquebilliere, popula- 
tions et mceurs pastorales; — de Roquebilliire a Saint- 
Martin- Visubie ; Saint-Mar tin- Visubie, capitate de 
la Suisse nicoise; les residents oViti; les Saint-Marti- 
nois agriculteurs et pasteurs; les syndicats d 'irriga- 
tion : — la vallie du Bordon ; cascade de la Ciriegia ; la 



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VI TABLE M&THODIQUK. 

Pages. 

forH et la vacherie du Boreon; dans la haute valine; 
les lacs alpins, lac des TreColpas, lac Noir; — la vallce 
et le sanctuaire de la Madone des FenMres; ascen- 
sion du Mont Gelas, 3,315 met.), par M. Fernand 
Noetinger 137 

VI. La Tele de Moyse, par M. F. Arnaud 189 

VII. Courses dans les Alpes dolomitiques (les Dolomites 

de Sexten; le groupe de la Pala; le massif de la 
Brenta), par M. Georges Eichmtiller 198 

VIII. Les sources de la Garonne, rdcits de courses et d'ex- 

pe>iences, par M. £mile Belloc 227 

IX. Au Canigou : la Breche Durier; le chalet garde des 

Cortalets, par M. Ch. Lefrancois 271 

X. L'Andoi re, par M. Felix Regnault 311 

XL Le Caroux, souvenir d'une visite de la Section de 

B6ziers, 28 juin 1896, par M. Jean Crozals .... 346 

XII. Les galeries du Pichoux, Jura bernois, par le lieu- 

tenant-colonel Prudent 361 

XIII. Sous terre : neuvieme campagne, 1896 (Cueva del 

Drach, a Majorque; scialets du Vercors; choumns du 
Devoluy), par M. E.-A. Martel 368 

XIV. En Transcaspie, par M. Alexandre Boutroue .... 414 

XV. Une tourn^e en Indo-Chine, novembre 1895- 

mai 1896, par M. A. Salles 446 

XVI. Une ascension au Kakoulima, Guinee francaise, par 

M. E. Salesses, capitaine du genie 496 

SCIENCES, LETTRES ET ARTS 

I. Voyage de Grenoble a la Grande-Chartreuse, le 8 mes- 

sidor an XII : manuscrit inedit de Dominique Vil- 
lains, avec un avant-propos de M. Paul Guillemin. 509 

II. Excursions romantiques a la Mer de Glace, par 

M. Jul i en Bregeault 524 

III. Note sur la faune souterraine de Paris, par M. Ar- 

mand Vire, secretaire de la SocieHe* de speleo- 
logie 559 

MISCELLANIES 

Dans les Aravis : l'Eglise des Fdes, par M. J. Moris. . . . 569 
Une ascension dans TAures: l'Amar-Kaddou, par 

M. Th. Salome 577 



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TABLE MtiTHODIQUE. VII 

CHRONIQUE DU CLUB ALPIN FRANQAIS 

Direction Centrale : Rapport annuel 589 

Liste des membres de la Direction Centrale et des bureaux 
des Sections 603 



CARTES ET PLANS 

Carte de la region avoisinant le Trou du Toro, d'apres la 

carte des Pyrenees Centrales de Fr. Schrader 239 

Carte du massif du Canigou 307 

La cluse d'Undervelier et les galeries du Pichoux, repro- 
duites d'apres un relief construit a la Galerie des plans- 
reliefs (Service g^ographique de l'arm£e) 362 

Plan et coupe de la Cueva del Drach, a Majorque, lev£s 

par M. E.-A. Martel (hors texte) . 384 

Carte de la Transcaspie 419 

Carte des environs de Konakry (Guine*e francaise) .... 498 



ILLUSTRATIONS 

1. Auguste Daubree, portrait, phototypie Berthaud (hors 

texte) 1 

2. Xavier Blanc, portrait, phototypie Berthaud (hors texte). 9 

3. La Meije Centrale, vue de la Meije Orientate, repro- 

duction d'une photographie de M. Claudius Regaud. 33 

4. Les Levanna Centrale et Orientale, vues de la Levanna 

Occidentale, reproduction d'une photographie de 

31. Claudius Regaud 55 

5. La chaine du Mulinet, vue du plateau des Lauzes, re- 

production d'une photographie de M. Claudius Re- 
gaud 61 

6. L'Albaron, face Nord, vu du plateau de Cueigne, des- 

sin de Slom, d'apres une photographie de M. J. Ma- 
thieu 69 

7. Le Pic 3,249 metres, vu du Roc de Pareis, reproduc- 

tion d'une photographie de M. Claudius Regaud . . 75 

8. Une partie du panorama de la Pointe deBonneval, des- 



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VIII TABLE MfrrHODlQCE. 

Page. 

sin de Fr. Schrader d'apres une photographie de 

M. Claudius Regaud (hors texte) 80 

9. Le bassin des fivettes et le Roc de Pareis, vus du pla- 

teau desLauzes, dessin de Slom, d'apres une photo- 
graphie de M. Claudius Regaud 87 

10. Pointe Sud-Ouest de l'Aiguille d'Argentiere, dessin de 

Slom, d'apres une photographie de M. A. Brault. . 110 

11. Ascension de la pointe Sud-Ouest de l'Aiguille d'Ar- 

gentiere, dessin de Slom, d'apres une photographie 

de M. A. Brault Ill 

12. Vue prise dans la direction de l'Aiguille d'Argentiere, 

d'un point situe sur le glacier sans nom qui se 
trouve entre le glacier du Chardonnet et le glacier 
des AmeHhystes; reproduction d'une photographie 
de M. A. Brault 113 

13. Hospice du Pelit Saint-Bernard, reproduction d'une 

photographie de M. Andre" Forest 122 

14. Fond de la Comba di Bosses, reproduction d'une pho- 

tographie de M. Claudius Regaud 127 

15. Saint-R^my, reproduction d'une photographie de 

M. Claudius Regaud 127 

16. La corde en montant au Grand Saint-Bernard, repro- 

duction d'une photographie de M. Claudius Regaud. 128 

17. Les chiens au Grand Saint-Bernard, reproduction 

d'une photographie de M. Andre Forest 135 

18. Saint-Martin-V^subie et le Mont Piagii, reproduction 

d'une photographie de M. Anfossi 139 

19. Saint-Martin-V^subie et le Mont Siruol, vue prise du 

vallon de la Madone des Fenfitres, reproduction 
d'une photographie de M. Orzeszko 161 

20. Haute vallee du Borlon, dessin de Slom, d'apres une 

photographie de M. V. de Cessole 168 

21. Le lac Noir, vue prise de la rive occidentale, reproduc- 

tion d'une photographie de M. Orzeszko 175 

22. Le sanctuaire de la Madone des Fen£tres; au fond, le 

Gelas a gauche, le Mont Colomb a droite ; reproduc- 
tion d'une photographie de M. Anfossi 181 

23. Chaine des Alpes Maritimes, vue panoramique prise du 

Mont Gelas, d'apres une photographie de M. V. de 
Cessole (hors texte) 186 

24. La T6te de Moyse, dessin de Slom, d'apres une photo- 

graphie de M. L. Duguey 192 



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TABLE M6TH0DIQUE. IX 

Pases. 

25. L'Einserkofel avec, a gauche, l'Oberbacherspitze; re- 

production d'une photographie de M. G. Eichmuller. 203 

26. Les Drei Zinnen, vues du Toblinger Riedl, reproduc- 

tion d'une photographie de M. Fr. Unterberger, a 
Innsbruck 209 

27. La Cima della Madonna et, plus loin, le Sass Maor, 

reproduction d'une photographie de M. G. Eichmuller. 215 

28. La Bocca di Brenta, reproduction d'une photographie 

de M. G. Eichmuller 223 

29. Cascade du Trou du Toro et Pic d'Es Barrancs. . . . 253 

30. Trou du Toro, paroi Ouest, vue prise a l'Est de la cas- 

cade 255 

31. Vue de la paroi Ouest du Trou du Toro avec la cascade 

et le Pic d'Es Barrancs 262 

32. Trou du Toro, paroi Nord, formant barrage 264 

33. Profil du groupe du Canigou, pour servir de l^gende 

explicative a la gravure de la page 277 276 

34. Le massif du Canigou, vu de Cabestany (a 40 kilom. a 

vol d'oiseau), dessin de Slom, d'apres une photogra- 
phie de M. J. Bigot 277 

35. Maison forestiere de Balatg, reproduction d'une pho- 

tographie de M. George Auriol 291 

36. Vue du Clot des Estanyols, prise au-dessus de la 

Breche Durier; a gauche, le Pic du Canigou; a 
droite, le Puig Barbet, dessin de Slom, d'apres une 
photographie de M. P. Assens 293 

37. Vue de la Breche Durier avant les coups de mine, re- 

production d'une photographie de M.Felix Gauthier. 297 

38. Rocher vertical dans la cheminee du Canigou, repro- 

duction d'une photographie de M. F. Gauthier. . . 305 

39. Chapelle de Saint-Jean, reproduction d'une photogra- 

phie de M. F. Renault 320 

40. Les Escaldas, dessin de Vuillier, d'apres une photogra- 

phie de M. Lafont 325 

41. La grande place d'Andorre-la-Vieille, dessin de Vuil- 

lier, d'apres une photographie de M. leD'Mellier. . 333 

42. Conseillers g^neraux andorrans, dessin de Vuillier, 

d'apres une photographie de M, F. Regnault. . . . 337 

43. Le Caroux, vu du c6te* du midi, reproduction d'une 

photographie de M. Hubert 348 

^4. Une halte, col du Bardou, reproductiou d'une photo- 
graphie de M. Hubert . 35§ 



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X TABLE M6TH0DIQUE. 

45. La descente, reproduction d'une photographie de 

M. Hubert 357 

46. Gorges d'H6ric, reproduction d'une photographie de 

M. Sahuc 358 

47. Cascade forme*e par la Some dans les galeries du Pi- 

choux, reproduction d'une photographie de M. Henri 
Prudent, de Paris 364 

48. Cascatelles de la Some dans les galeries du Pichoux, 

reproduction d'une photographie de M. Henri Pru- 
dent, de Paris 366 

49. Le lac Miramar, dans la Gueva del Drach, dessin de 

Slom, d'apres deux photographies de M. E.-A. Martel. 377 

50. Grotte des Colombes a Porto-Cristo, dessin de Slom, 

d'apres une photographie de M. E.-A. Martel. . . . 394 

51. Nouvelle route forestiere des rochers de Laval (forH 

de Lente en Vercors), reproduction d'une photogra- 
phie de M. Vernet 401 

52. Dans la riviere souterraine du Brudoux (Vercors), des- 

sin de Slom, d'apres un croquis de M. E.-A. Martel. 405 

53. Ouverture du chourun de Pre* de Laup(D£voluy), dessin 

de Slom, d'apres une photographie de M, H. Ve'signie* . 41 1 

54. La grande mosque'e de Boukhara, reproduction d'une 

photographie 429 

55. Vue de Samarcande, reproduction d'une photographie. 435 
,56. Le Gour-fimir, a Samarcande, reproduction d'une 

photographie 439 

57. Tombeau du Hadji Daniara, a Afrousiab, reproduction 

d'une photographie 441 

58. Arroyo de Vinh-Long, reproduction d'une photogra- 

phie de M. A. Salles 448 

59. Pagode du Pnom, a Pnom-Penh, reproduction d'une 

photographie de M. A. Salles 451 

60. fidicule derriere la pagode du grand chef des bonzes, 

a Pnom-Penh, reproduction d'une photographie de 

M. A. Salles 453 

61. Jeune Cambodgienne m£tiss6e (mere cambodgienne, 

pere europ^en), reproduction d'une photographie de 

M. A. Salles 455 

62. Le Bras du lac a Pnom-Penh, vue prise au quartier 

catholique vers le lac, reproduction d'une photo- 
graphie de M. A. Salles 459 

63. Cases flottantes (bureau de la r^gie), a Kompong- 



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TABLE METHODIQUE. XI 

Paget. 

Chnang, reproduction d'une photographie de M. A. 
Salles 463 

64. La seule habitation fixe k Kompong-Chnang, repro- 

duction d'une photographie de M. A. Salles. . . . 465 

65. En route de Pursat a Kompong-Prat , reproduction 

d'une photographie de M. A. Salles 471 

66. Pagode de la Colonne, a Hanoi, reproduction d'une 

photographie de M. A. Salles 478 

67. Femmes tho, au marche de Kilua pr&s Langson, re- 

production d'une photographie de M. A. Salles. . . 48"> 

68. Vue de Dong-Dang, reproduction d'une photographie 

de M. A. Salles 491 

69. Vue du Kakoulima, prise de l'entree de la baie San- 

gareV, vue de la m£me montagne prise de Tentr^e 
de la riviere Dubreka; croquis de M. le capitaine du 
genie E. Salesses 497 

70. Le Kakoulima, vu du plateau de Gombouia, croquis 

de M. le capitaine du genie E. Salesses 500 

71. La source de l'Arveyron au xvm e siecle, fac-simile* re- 

duit d'une gravure de l'ouvrage de Bourrit, Nouvelle 
description des glaciires, etc., 1785 528 

72. Le lac de Chedes, fac-simile' re'duit d'une gravure de 

l'ouvrage de Bourrit, Nouvelle description des gla- 
cieres t etc., 1785 534 

73. George Sand, fac-simile d'une illustration d'Une course 

a Chamonix, du major Ad. Pictet, 1838 545 

74. Le Reve du major, fac-simile d'une illustration d'Une 

course a Chamonix, du major Ad. Pictet, 1838. . . . 547 

75. Expose de la philosophic de Schelling, fac-simile^ d'un 

dessin de George Sand, ex I rait d'Une course a Cha- 
monix, du major Ad. Pictet, 1838 549 

76. George Sand en croupe derriere le major Pictet, fac- 

simile d'une illustration d'Une course a Chamonix, 

du major Ad. Pictet, 1838 550 

77. Insectes, myriapodes et crustaces appar tenant k la 

faune des catacombes de Paris, dessin de M. Ar- 
mand Vir£ 561 



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Courret, photo. Thototypie Tierlhaud 

A. daubr£e 



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AUGUSTE DAUBRfiE 



(Par M. J. Vallot) 



Un des membres lesplus eminents du Club Alpin Fran- 
qais, Tun de ses anciens presidents les plus respects, 
vient de disparattre, laissant apr&s lui les regrets de tous 
ceux qui Tont connu. M. Daubree n'etait pas un adepte 
des courses de montagne, et cependant on peut dire qu'il 
6tait alpiniste dans le sens le plus large dumot,carl'6tude 
de la montagne a &i6 son principal sujet d 'observations, 
et il lui a vou£ la plus grande partie de sa vie. Mais le 
savant geologue avait une maniere particulate de cher- 
cher les secrets de la formation des montagnes. Doue 
dun esprit synthetique extraordinaire, apres avoir essay£ 
de comprendre le m£canisme des formations g^ologiques, 
il cherchait h le r£aliser experimentalement, par des 
experiences de laboratoire, h l'aide d'appareils ing£nieux 
reproduisant les conditions naturelles. 

Savant hors de pair, universellement connu et estim£, 
honors des plus hautes amities, M. Daubree etait arrive 
aux plus grands honneurs, et a occupy les positions les 
plus brillantes dans l'administration. L'amenite de ses ma- 
nures, sa grande courtoisie, autant que sa haute science, 
faisaient rechercher sa society, et ceux qui l'ont approche 

ANNUAIRK DE 1896. J 



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2 AUGUSTE DAUBRfcE. 

savent avec quelle simplicity il accueillait les jeunes, les 
aidait de ses conseils, les encourageait dans leurs re- 
cherches et les soutenait dans leur carriere. Nous l'avons 
6prouv6 nous-m£me, et il nous est doux de pouvoir 
lui t6moigner ici notre reconnaissance pour l'appui dont 
nous avons 6t6 a inline de ressentir les bienfails. 

Gabriel-Auguste Daubree est n6 a Metz, le 25 juin 18U, 
et mort k Paris le 28 mai 1896. Sorti de l'Ecole Polytech- 
nique k vingt ans, il entra dans le corps des mines. Apres 
plusieurs missions en Angleterre, en Su&de et en Nor- 
vfcge, il fut attach^ comme ing£nieur au departement du 
Bas-Rhin. Professeur de g^ologie (1838), puis doyen 
(1852) k la Faculte des sciences de Strasbourg, il quitta 
l'Alsace en 1 861 pour venir k Paris occuper & 1 'Academie des 
sciences le fauteuil de Cordier et, Tannic suivante, les 
chaires de g^ologie au Museum et de mineralogie a 
l'Ecole des Mines. En 1872, il fut appel6 & la direction de 
cette ficole, jusqu'au moment de sa retraite, en 1884. 

II a et6 president du Club Alpin Frangais d'avril 1882 k 
avril 1885. 

Ce n'est pas ici le lieu de retracer dans son ensemble sa 
carriere de geologue; nous nous bornerons &6numerer 
ceux de ces travaux qui ont trait a 1'etude de la montagne. 

Un de ses premiers ouvrages, sa Thdsesur les temperatures 
du globe terrestre et sur les principaux phe'nomenes geolo- 
giques quiparaissent en rapport avec la chaleurpropre a la terre 
(1838), montre d£j& sa propension &etudier les ph6nom£nes 
g^neraux. Les memoires suivants touchent au m£me sujet : 

Observations sur la quantiU de chaleur employee a evaporer de 
Veau a la surface du globe et sur la puissance dynamique des eaux 
courantes des continents. (Comptes-rendus de TAcadSmie des 
Sciences, 1847.) 

Note sur quelques emanations de chaleur naturelles et artificielles. 
(Bulletin de la Societe" g^ologique de France, 1847.) 

De la temperature des sources dans la vallee du Rhin> dans la 
chaine des Vosges et au Kaiserstuhl. (Annates des Mines, 1849.) 



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AUGUSTE DAUBRtiE. 3 

L'tHude des minerals a rempli une grande partie de son 
existence; mais il ne se contentait pas de l'analyse, et il 
fut Tun des premiers k r6ussir la reproduction artificielle 
d'un grand nombre d'especes minerales.La formation des 
mineraux fut aussi £clairee par ses observations sur la 
production contemporaine d'especes mintfrales cristallis6es 
dans les eaux thermales. Ces travaux analyliques le con- 
duisirent k l'gtude des meteorites, dont il existait une 
grande quantity disseminee dans les collections min£ra- 
logiques du Museum. II en entreprit le classement et 
l'analyse, et ces recherches, continues plus tard avec la 
collaboration de M. Stanislas Meunier, apporterent de nou- 
velles et curieuses notions sur la constitution minGralo- 
gique de l'univers. 

C'est vers 1857 que M. Daubr^e commen^a la s^rie de 
ses experiences sur la reproduction artificielle des condi- 
tions calorifiques qui ont modifie la constitution des 
roches, et des actions mecaniques qui, jointes k\a chaleur, 
ont produit l'ensemble des modifications connues sous le 
nom de m^tamorphisme. II publia successivement sur ces 
questions les m^moires suivants : 

Observations sur le metamorphisme et recherches expe'rimentales 
sur quelques-uns des agents qui ont pu leproduirc. (Acad^mie des 
Sciences et Soci6t6 g^ologique, 1857.) 

Recherches expMmentales sur le striage des roches dil au phe"no- 
mene eiratique, sur la formation des galcts t des sables et du limon, 
et sur les decompositions chimiques produites par les agents mCca- 
niques. (Academic des Sciences, 1857.) 

Experiences dCmontrant la cause de la penetration mutuelle des 
galets calcaires et quartzeux dans les poudingues des divers ter- 
rains. (AcadGmie des Sciences, 1857.) 

itudes et experiences synthUiques sur le me'tajnorphisme et sur 
la formation des roches cristallines. (MSmoires de l'Acad^mie des 
Sciences, 1860.) 

Observations sur la nature des actions mCtamorphiques qu'ont 
subies les roches des environs de Cherbourg. (Soci6t6 des Sciences 
de Cherbourg, 1800.) 



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4 AUGUSTK DAUBR^E. 

Experiences sur la possibility d'une infiltration capillaire au tra- 
vers des matidres poreuscs, malgre une forte contre-pression de 
vapeur; applications possibles aux phenomenes gtologiqnes. (Aca- 
demic des Sciences et Societe geologique, 1861.) 

Experiences synthetiques relatives aux meteorites. Rapproche- 
ments auxquels ces experiences conduisent, tant pour la formation 
de ces corps planCtaires que pour celle du globe terrestre. (Academie 
des Sciences et Societe* geologique, 1866.) 

Rapport sur les progres de la geologic experimenlale, faisant 
partie de la collection des Rapports demandes parM. le Ministre 
de l'lnstruction publique (1867); 1 vol. in-8. 

Experiences sur les decompositions chimiques provoquees par les 
actions mecaniques dans divers mineraux tels que lefeldspath.(Aca>- 
d£niie des Sciences et Societe geologique, 1867.) 

Observations relatives a I' introduction des mcthodes experimen- 
tales en geologic (Acade'mie des Sciences, 1868.) 

Des teirains stratifies, considers au point de vue de torigine des 
substances qui les constituent et du tribul que leur ont apportc les 
parties internes du globe. (Society geologique, 1871 .) 

Nouvel exemple de decomposition chimique qui s'opPre journelle- 
ment dans les silicates, notamment dans le feldspath. (Bulletin 
de la Soci^t6 d'Agriculture, 1876.) 

Mais bient6t les 6tudes sur le mStamorphisme firent 
place a des experiences dans lesquellesle savant gtfologue 
chercha a reproduire dans le laboratoire la schistosite* des 
roches, les plissements des couches, leurs cassures et 
leurs contournements. Pour ces dernieres 6tudes, M. Dau- 
br£e employa deux methodes tres differentes : dans Tune, 
il se servait de ressorts disposes de fa^on tres inge- 
nieuse, et dont les courbures reproduisaient les contour- 
nements des couches geologiques ; dans l'autre, il utilisa la 
pression enorme derelopp^e par l'explosion de la poudre 
ou de la dynamite dans des cylindres d'acier, pour obte- 
nir des courbures dans des series de rondelles forniees 
par les roches a eHudier. 11 se rapprochait ainsi des condi- 
tions naturelles. Quant aux cassures, elles Gtaient obtenues 
par la torsion des matieres ou leur compression a la 
presse hydraulique. Ces etudes sont exposees dans les 



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AUGUSTB DAUBRGE. 5 

memoires suivants, et resumes dans divers ouvrages 
qu'on trouvera dans cette enumeration : 

Experiences sur la schistosite des roches et les deformations des 
fossiles, correlatives de ce phenomene. Consequences gtiologiques de 
ces experiences. (AcadSmie des Sciences et Society gSologique, 
1876.) 

Nouvel exemple de decomposition chimique qui s'opere journelle- 
ment dans les silicates, notamment dans le feldspath. (Socie^e* 
d'agriculture, 1876.) 

Note sur les pi*oprietes erosives des gaz a haute temperature et 
sous les hautes pressions. (Revue d'artillerie, 1877.) 

Experience d'apres laquelle la forme fragmentaire des fers me'- 
teoriques peut Ure attribuee a une rupture, sous faction de gaz 
fortement comprimes, tels que ceux qui proviennent de I'exflosion 
de la dynamite. (AcadSmie des Sciences, 4877.) 

Consequences a tirer des experiences faites sur V action des gaz 
produits par la dynamite relativement aux meteorites et a diverses 
circonstances de leur arrive' e dans V atmosphere. (Acad£mie des 
Sciences, 1877.) 

Recherches expenmentales faites avec les gaz produits par C ex- 
plosion de la dynamite sur les caracteres des meteorites et des bolides 
qui les apportent. (Academic des Sciences, 1877.) 

Experiences sur la production de deformations et de cassures par 
glissement. (Society g^ologique, 1878.) 

Recherches experimentales sur les cassures qui traversent I'dcorce 
terrestre, particulierement celles qui sont connues sous les noms de 
joints et de failles. (Acade'raie des Sciences et Societe* geologique, 
1878.) 

Experiences tendant a imiter des formes diverses de ploiements, 
contournements et ruptures que presente Vtcorce terrestre (Aca- 
demic des Sciences et SociSte geologique, 1878.) 

Experiences relatives a la chaleur qui a pu se d&velopper par les 
actions mecaniques dans Vinterieur des roches, particulierement 
dans les argiles; consequence pour certains phenomenesgeologiques, 
notamment pour le metamorphisme. (AcadGmie des Sciences et 
SocieHe g6ologique, 1878.) 

Imitation des cupules et erosions caracteristiques que presente la 
surface des meteorites dans une operation industrielle, par faction 
d'un courantd 9 air rapide sur des pierres incandescentes. (Academie 
des Sciences, 1878). 

Etudes synthetiques de geologie experimentale(i%~9); 1 vol.in-8. 



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6 AUGUSTE DAUBREE. 

Application de la mHhode experimentale a I f etude des cassures 
terrestres : 1° Conformile des systemes de cassures obtenues expe'ri- 
mentalement avec les systemes de joints qui coupent les falaises de 
la Normandie; 2° Convenance de denominations spdciales pour les 
divers ardres de cassures de Vdcorce lerrestre ; 3° Consequences des 
experiences faites pour imiter les cassures terrestres, en ce qui con- 
cerne divers caracteres des formes exterieures du sol. (Acad6mie 
des Sciences, 1879.) 

Note sur les propiietes erosives des gaz a haute temperature et 
sous de grandes prcssions. (Revue cTartillerie, 1879.) 

Note sur les proprie'tes erosives des gaz produits par Vexplosion 
de la dynamite. (Revue cTartillerie, 1879.) 

Application de la mHhode experimentale a V etude des cassures de 
divers ordres que presente le relief du sol. (Soci6t6 geologique, 
1879.) 

Experiences sur faction et la reaction observees sur un sphe'ro'ide 
qui se contravte par une enveloppe adhtrente el non contractile. 
(Socie*t6 geologique, 1879.) 

Sur les reseaux de cassures ou diaclases qui coupent la serie des 
terrains stratifies, exemples fournis par les environs de Paris. 
(SocieHe g6olo<nque, 1881.) 

Sur les reseaux de cassures ou diaclases qui coupent la serie des 
terrains stratifies ; nouveaux exemples fournis par les couches cre- 
tacees aux environs d'itretat et de Dieppe. (Acad6mie des 
Sciences, 1881.) 

Caracteres gdomUriques des diaclases dans quelques locality des 
AlpesSuisses et des regions adjacentes. (Soci6te* geologique, 1881.) 

Essai d'une classification des cassures de divers ordres ou litho- 
clases que presente Vecorce terrestre. (Socie'te' geologique, 1881.) 

Etudes experimental sur Vorigine des cassures du sol et sur 
leur coordination redproque au point de vue des accidents du relief 
dusol. (Annuaire du Club Alpin Franrais, 1882.) 

Les eaux souterraines a Vepoque actuclle, leur regime, leur tem- 
perature, leur composition au point de vue du role qui leur revienl 
dans Veconomie de I'ecorce lerrestre (1887); 2 vol. in-8 '. 

Les eaux souterraines aux epoques anciennes, role qui leur re- 
vienl dans Vorigine et les modifications de la substance de Cecorce 
t&rrestre (1887); 1 vol. gr. in-8. 

1. Ce sont les etudes de M. Daubrec sur les eaux souterraines qu 
out servi de bases aux remarquablcs travail x de M. E.-A. Martcl sur 
la formation des grottes et le regime des sources. 



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AUGUSTE DAUBRfcE. 7 

Les eaux souterraines. (Revue ties Deux Mondes, 4888.) 

Les regions invisibles du globe et les espaces celestes (1888) ; 
1 vol. in-8. 

Experiences sur les deformations que subit I'enveloppe solide d'un 
spMroide fluide soumis a des efforts de contraction; applications 
possibles aux dislocations du globe terrestre. (Acad^mie des 
Sciences, 1890.) 

Experiences sur les actions mecaniques excretes sur les rochespar 
des gaz a haute temperature, dou£s de tres fortes pressions et ani- 
mes d'un mouvement trds rapide. — / re partie. Application aux 
chemintes diamantifires. (Acad6mie des Sciences, 1890.) 

Idem. — 2 e partie. Application a Vhistoire des canaux volca- 
niques. (Academic des Sciences, 1890.) 

Idem. — 3 e partie. Application a la perforation, au striage des 
roches, a leur concassement, au transport de leurs debris et a leur 
apparente plasticite. (AcadSmie des Sciences, 1891.) 

Idem. — 4° partie. Lvmiere jetee par V experimentation sur la 
sortie des masses rocheuses a tr avers les perforations verticales de 
Fecorce terrestre ou diatremes. (Acad6mie des Sciences, 1891.) 

Idem. — 5 e partie. Transport et ecoulement des roches sous Vin- 
fluence des gaz agissant a de fortes pressions. (AcadSmie des 
Sciences, 1891.) 

Application de la methode expdrimentale au role possible des 
gaz souterrains dans Vhistoire des montagnes volcaniques. (An- 
nuaire du Club Alpin Franrais, 1891.) 

Recherches experimentales sur le role possible, dans divers phc- 
nomeues gdologiques, des gaz a hautes temperatures doues de tres 
fortes pressions et animes de mouvements fort rapides. (Soci6t6 
geologique, 1891.) 

Ces dernieres experiences, qui paraissent, au premier 
abord, n avoir qu'un rapport assez £loigne avec les mon- 
tagnes, pourront, sans aucun doute, servir a rendre compte 
de la formation de certaines crevasses tres frequentes 
dans les glaciers, et dont lorigine paraissait inexplicable. 

On voit combien ont £tc nombreux les travaux de 
M. Daubree se rapportant a la formation des montagnes. 
Nous en avons fait une enumeration aussi complete que 
possible, pensant que cette liste pourra £tre utile aux 
alpinistes qui voudront chercher dans la nature Tapplica- 



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8 AUGUSTS DAUBR&E. 

tion de ces belles experiences. M. Daubree n'a pas dedai- 
gne de resumer pour eux, dans deux articles de YAn- 
nuaire, les notions qui presentent la plus grande utility 
pratique; le Club Alpin Fran^ais doit savoir gr6 free sa- 
vant d'avoir su d^rober en sa faveur quelques instants h 
une vie si bien remplie, qui laissera une trace glorieuse 
dans la science de noire pays. 

J. Vallot, 

Membrc de la Direction Centralc 
du Club Alpin Francais. 



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PhototypU Tbrlhaud 

Xavier BLANC 



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XAVIER BLANC 



(Par M. S. Jouglard) 



II est des honimes dont la mort, ra^me lorsqu'ils suc- 
combent pleins de jours, est une surprise autant qu une 
douleur, tellement la durable fratcheurde leurs sentiments 
et de leur intelligence en fait les contemporains de leurs 
amis plus jeunes, et imprime & leur allure ext^rieure un 
cachet de persistante verdeur. 

M. Xavier Blanc fut un de ces rares privileging. Apres 
avoir triomphS dune maladie qui nous avait donn6 les 
plus vives alarmes, il avait reparu au milieu de nous avec 
son 3tonnante jeunesse d'esprit et de cceur, et depuis 
trois ans nous avions eu le temps d'oublier nos craintes; 
d oublier, h(Has! que le mal attendait sournoisement sa 
revanche. II lui a suffidequelquesjournGespourterrasser 
d&initivement ce vaillant, et le 7 juin 1896 notre bien- 
aim6 president honoraire nous 6tait, cette fois, enlev£ 
pour toujours. Ne h Gap (Hautes-AIpes), le 5 aout 1817, il 
6tait kg& de prfcs de soixante-dix-neuf ans. 

Sur sa tombe, M. Ch. Durier a dit eloquemment, en 
termes empreints d'une tristesse pSnetrante, l'adieu du 
Club Alpin Francais; dans une notice ties complete, mon 
excellent collogue et ami Paul Guillemin a fid&lement re- 
trace cette existence remplie d'ceuvres; et je n'ai vrai- 



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10 XAVIER BLANC. 

ment qu'& r^sumer, pour qui n'a pu les entendre ou les 
lire, celte vivante biographie et cet Smouvant discours. 
C'est tout au plus si les souvenirs personnels d'un proche 
temoin de la vie de M. Blanc, au temps ou il n'appartenait 
guere encore qu'& ses concitoyensdes Hautes-Alpes, ajou- 
teront quelques traits a cette sympathique et certes peu 
banale physionomie. 

Issu d'une des plus anciennes et plus considerables 
families alpines, Xavier Blanc fit ses 6tudes classiques au 
college de sa ville natale; il suivit k Paris les cours de 
droit. Inscrit& vingt ans au barreau de Gap, il s'y placa 
rapidement aux premiers rangs. La pr^coce maturity de sa 
raison, lajustessede son esprit, sa science etsa conscience 
juridiques, sa forte culture intellectuelle, sa parole abon- 
dante, vive et imaged, firent de lui un maitre k une heure 
voisine de ses debuts. Dix ans a peine sYHaient 6coul£s et, 
jeune avocat, il etait d&]k une des personnalites les plus 
marquantes du pays alpin. Dans cet obscur coin de terre, 
dont il devait tantcontribuerkdissiper l'ombre, sefaqonne 
des lors et grandit peu & peu l'homme qui 6voluera plus 
tard sur un plus vaste theatre et ne se montrera inferieur 
&aucune situation. 

Lesoin dune clientele toujourscroissante, lestriomphes 
oratoires toujours plus brillants, et consacres par de nom- 
breuses elections au b&tonnat, ne pouvaient suffire k son 
activite debordante ; aucune question ne pouvait demeurer 
Strangere k cet esprit passionn6 pour le bien et toujours 
avide du mieux. Des cette epoque, le nom de Xavier Blanc 
est m616 & toutes les ameliorations accomplies dans son 
pauvre mais tant aim6 pays, a toutes celles non encore 
realises, mais qu'il a poursuivies ardemment et conduites 
& maturity. 

Ses compatriotes virent tout de suite quel devouement 
s'offrait k eux, quel instrument de progres ils avaient a 



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XAVIER BLANC. 11 

leur disposition. Xavier Blanc etait encore un tr&s jeune 
homme — il n'avait pas trente ans — lorsqu'il fut eiu 
membre du Conseil general; il ne cessa d'en faire partie 
que pendant le temps oil un scrupule des plus honorables 
1'emp^cha de pr&ter le serment politique alors exige. Ce 
scrupule leve par l'exemple des chefs de l'opinion dont il 
se reclamait, il reprit sa place dans l'assembiee departe- 
mentale et l'occupa sans interruption jusqu'dt sa mort. 
Avec quel eclat et quelle autorite, les suffrages de sescol- 
legues en ont temoigne : longtemps secretaire du Conseil, 
il en a, depuis 1880, preside toutes les sessions. 

Ce n'est pas ici le lieu de rappeler par le detail tout ce 
qu'il y a depense de zele, de labeur, d 'eloquence, — nefut- 
ce que dans ses resumes annuels de la situation locale et 
generate, vrais modules du genre, — et enfin d'energie : 
car il en fallait pour faire arriver & leur adresse les doiean- 
ces d'un departement d^sherite et trop souvcnt oublie. 

Entre temps, Xavier Blanc exer^a, avec la m6me com- 
petence et la m6me autorite, les fonctions de maire du 
chef-lieu et celles, plus dedicates encore, d'administrateur 
provisoire du departement, h ces deux dates qu'il sufflt de 
citer : 1848 et 1871. 

Un champ nouveau allait bienl6t s'ouvrir h son activity. 
Spontan^ment, en 1876, les electeurs des Hautes-Alpes 
l'envoyerent singer au Senat. Son ceuvre dans la haute 
assemblee, la notice a laquelle j ai fait allusion tout & 
Theure en a condense le tableau en quelques lignes qui 
veulent £tre reproduites : 

« Au Senat comme au Conseil general, on devait rapi- 
dement apprecier la clarte de sa parole, la precision de 
ses vues, son experience des affaires, son eloquence na- 
turellement spirituelle et coloree, la sincerite de ses 
intentions, en meme temps que son esprit de moderation 
et de sagesse et sa rare integrite. Ses collegues le nom- 
ment membre d'importantes commissions, dont il fut le 



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12 XAVIER BLANC. 

rapporteur et le president : il prend alors une part active 
et preponderante dans la discussion des lois difficiles dites 
d'affaires : repartition de l'impGt, code rural, regime des 
eaux, regime et restauration des montagnes, assistance & 
l'enfance abandonnee, neutralisation des cimetieres; il 
est encore president et rapporteur de la commission d'en- 
qu£te sur une election s£natoriale du Finistere, et le pro- 
jet de construction de la voie ferree de Chamonix donne 
lieu k un rapport qui est un chef-d'oeuvre du genre. Che- 
min faisant, nous le rencontrons a Rome, ou il fait partie 
du Congr&s pour l'arbitrage international, a Saint-Peters- 
bourg, ou il prend part aux travaux d'un Congres peniten- 
tiaire. » 

La fortune politique, que n'avait pas cherch^e Xavier 
Blanc, — car il n'etait pas de laracehaissabledespoliticiens 
de metier, — lui etait venue de deux sources : la genereuse 
ardeur de son &me, qui avait fait de lui, des l'abord, le 
champion des idGes de liberty, et son robuste bon sens, 
qui le tint toujours loin du pays d'Utopie. Et c'est pour- 
quoi son action fut aussi feconde que Tagilation des pro- 
fessionals est sterile. 

« Telle fut, redirai-je apr6s M. P. Guillemin, la vie po- 
litique de M. Xavier Blanc; elle a son unite et sa gran- 
deurs 

Mais j'ai h&te d'arriver k ce qui l'a rendu plus particu- 
lierement cher aux lecteurs de ces lignes : sa veritable 
passion pour la montagne, son chaud* proselytisme en 
faveur du Dauphin^ et sp6cialement des sites grandioses 
des Hautes-Alpes. 

Nous naissions k peine k l'alpinisme, — nous les jeunes 
d'il y a trente ans, — que la montagne lui avait depuis 
longtemps prodigue les saines ivresses qu'elle reserve k 
ses fldeles. Et comme il en sentait le charme inlime et 
l'irresistible attirance ! Avec quel enthousiasme il en par- 



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XAVIER BLANC. 13 

lait, et avec quelle indulgence il se pnHait, ou plutot avec 
quel juvenile abandon il prenait part k nos equip^es par- 
fois un peu folles, oubliant pour un moment sa gravity 
sans jamais rien abdiquer de sa dignite naturelle ! Aussi 
etait-il aime plus qu'on ne sauraitdire, et nous 6tait-ce un 
r^gal de l'avoir avec nous dans nos courses &Ceuse, &Dur- 
bon, a Aurouse, k Chaillol, sans oublier son miserable et 
cher D6voluy, dont il nous avait appris a godter l^trange 
poesie. Exploits bien modestes, si on les compare & ce qui 
s'est fait depuis. Mais n'oublions pas que la montagne 
inspirait alors, et surtout k ses habitants, l'horreur sacree 
dont parle le poete, et que tout nous etait relation. En 
tous cas, et bien que je me sois plus d'une fois retrouve 
avec M. Xavier Blanc l'alpenstock en main, c'est k cette 
epoque 66}k lointaineque je lerevoisavecune plus intense 
emotion. Est-ce parce qu'alors il 6tait plus k nous? 

Au retour de ces excursions, nous achevions souvent 
nos soirees devant ou plutot sous les monumentales che- 
min£es du vieux manoir de Montmaur : le gai compagnon 
y devenait l'h6te attentionne, et, \k, les heures s'£cou- 
laient en longues et joyeuses causeries. Causeur, Xavier 
Blanc l'etait comme on ne Test plus. Dans cet art char- 
mant, desormais incompatible, je le crains, avec notre 
fievreusevie et notre personnalisme outr£,ilfutunmaltre, 
et la raison, celui qui a peut-£tre le mieux penetre sa na- 
ture intime, gr&ce a une remarquable parente d'esprit, 
nous l'a donnee en evoquant de plus recents souve- 
nirs. 

« La sociability, cette qualite maitresse, a dit M. Ch. Du- 
rier, personne ne l'a possedee k un degre comparable. 
Pendant bien des annees, Xavier Blanc a participe & nos 
excursions collectives. II ne manquait k presque aucun de 
nos congres. On comptait sur lui ; les premiers arrives se 
demandaient les uns aux autres s'il viendrait. Des qu'il 
paraissait, nous l'applaudissjons, nous battions un ban. 



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14 XAVIER BLANC. 

Toules les mains, tous les coeurs allaient & lui. Sa presence 
repandait la gaiete, l'animation; ellenous consolait m^rae 
du mauvais temps. Nous etions tous seduits, captives par 
sa gr&ce souriante, par ses manures prevenantes, par une 
obligeance qui ne Tabandonnait pas, qui se manifestait a 
tout instant. Jamais, jamais il ne lui echappait un mouve- 
ment de mauvaise humeur, une parole qui ne fut affec- 
tueuse et cordiale. » 

La creation du Club Alpin Fran^ais ne pouvait qu\Hre 
accueillie avec joie par ce fervent de la montagne, par 
rhomme qui allait si volontiers vers les autres hommesla 
main et le cceur ouverts. Quel puissant levier pouvait de- 
venir, pour le retevement apres la terrible chute, l'asso- 
ciation naissante, son patriotisme l'avait aussitot com- 
pris. Non moins ardemment devout k sa petite patrie, 
fortement epris de ses beautes alors ignorees, il voyait 
venir en outre Toccasion si longtemps attendue de la 
tirer & lafois de son oubli et de sa mis&re. Aussi dirais-je 
qu'il se donna & nous corps et &me,s'il ne nous avait d&jh 
appartenu tout entier. 

II commenqa tout de suite son apostolat. Par la plume, 
par la parole, par l'influence due & ses hautes relations 
et h sa grande situation parlementaire, il a largement 
contribu6 & l'essor de notre association, qui, par deux 
fois (mai 1879 — mai 1882; mai 1885 — mai 1888), l'a 
placd k sa tete. Les diverses regions de la France l'ont vu 
porter partout son goftt si vif pour les grandes scenes de 
la nature, sa fralcheur de sentiments, son entrain tou- 
jours renaissant, sa verve jamais tarie. La figure a grandi » 
et a pris un singulier relief : c'est qu'elle est placee main- 
tenant en pleine lumifcre, et pr^cisement dans le jour 
qui lui convient. Xavier Blanc etait marque pour incarner 
Talpinisme, si Ton entend par \k 1'amour intelligent de la 
montagne, et je crois que c'est sous cet aspect qu'il du- 
rera. 



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XAVIER BLANC. 15 

Cette chaleureuse propagande ne pouvait manquer de 
porter ses fruits, et Xavier Blanc a du mourir tranquille : 
le Club Abin Fran^ais etait reconnu d'utilite publique, et 
sur les Hautes-Alpes debordait la bienfaisante invasion 
qu'il avait rtHee. 

II est mort, mais l'oeuvre vit, et aussi Timperissable 
memoire de Touvrier. 

S. JOUGLARD, 

Membro du Club Alpin Francais 
(Section de Gap). 



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COURSES ET ASCENSIONS 



ANNUAIRE DE 1896. 



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LES ARfiTES DE LA MEIJE 

.(Par M. A. Escudie) 



I 

Ouvrez VAnnuaire du Club Alpin Franqais, ann6e 1894, 
a la page 504, vous y trouverez une image suggestive. Cela 
est intitule : Les Adorateurs de la Meije ! 

Tout au fond d'une 6troite gorge aux parois escarp^es, 
une foule innombrable chemine lentement. Dans T6chan- 
crure ouverte, entre les noires mnrailles, surgit une appa- 
rition vaporeuse. « La Meije I la Meije I » semble crier cette 
foule dont le remous bigarrg vient battre la base de la 
montagne, le socle de la divinity, une dSesse qui se dresse 
lk-haut, dans les airs, sur un pedestal de glace, menagant 
de son doigt redoutable le flot press6 de ses adorateurs ! 

Cette multitude, quelle est-elle ? oil va-t-elle ? Ce n'est 
ni k Jerusalem, ni a la Mecque. Est-ce une legion de 
guerriers marchant au combat, ou l'exode d'un peuple?Une 
caravane de trafiquants peut-£tre? Des p&lerins plutdt, 
car l'attitude est humble, respectueuse ; les uns Invent les 
yeux au ciel, d'autressont prosternGs. C'est tout un monde 
enfin! Deux mondes plut6t, l'Ancien et le Nouveau! 

Remarquez le groupe du premier plan, cet Arabe drap6 
dans 1'ample burnous, qui coudoie un cavalier tartare, la 
lance a Tepaule ; trois personnages ensuite : Gaspard, Mel- 
chior et Balthazar, sans doute ; puis deux paysans russes 



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20 COURSES ET ASCENSIONS. 

cote & c61e, le bonnet de fourrure a la main; un magnifi- 
que rajah; enfin un Chinois accroupi, qui balaie de sa 
tresse la poussiere du chemin. Voila pour l'Ancien monde. 
Le Nouveau, c'est ce guerrier peau-rouge, Apache ou 
Seminole, qui brandit, en dansant, un arc gigantesque. 

Le chapelet humain continue, mais les formes devien- 
nent indecises, de plus en plus flou. Uned'elles cependant 
peut encore se deviner : c'est une vague silhouette femi- 
nine, en tenue de... bicycliste! irreverence fin de stick, 
voil& bien de tes coups ! Cependant je ne garantis pas 
Inexactitude de cette derniere ressemblance; que ceux de 
mes coll6gues qui sont doues d'une meilleure vue, ou 
d'une perspicacity plus grande, en donnent une definition 
exacte. 

Enfin tout se fond en une buee, qui s'eieve du fond de 
la gorge, montant en spirale d'eneens vers la blanche 
deesse ! 

Etait-ce done pour attendre le passage du brillant cor- 
tege, que je me trouvais dans la soiree du 9 juillet 1895 
au Bourg-d'Oisans, assis & la terrasse du confortable h6tel 
que vient de construire le syndicat d'initiative de Gre- 
noble? 

Certes, ce n'est pas que l'envie me manqu&t de me 
joindre k la procession. Mais etais-je bien en etat d'abor- 
der la deesse? 

Sans but precis, abandonne par un camarade qui devait 
m'accompagner, j'etais bien bas, bien demoralise, et je me 
laissai tout doucement gagner par une attaque d'inflemmenza 
aigue, qui me retenait clouo dans un fauteuil excellent, ( n 
train d'ouir un concert qui l'etait beaucoup moins. 

Pourtant il fallait reagir, et, pour commencer, une de- 
peche fut lancee k la Grave, h un de mes amis qui est 
geant! Quand je dis qu'il est geant, cela n'implique pas 
que cet ami s'exhibe dans les foires & titre de phenomene 



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LES AR&TES DE LA MEIJE. $1 

et qu'il tire de ce fait quelque pecuniaire profit. Non! 
Chacun sait qu'tHre g6ant ne constitue pas exclusivement 
une source de revenus assures. C'est un metier qui ne 
s'apprend pas, un don naturel : voil& tout ! Done, mon 
ami, quoique geant, exerce plus sptfcialement la profes- 
sion de guide; c'est meine un guide excellent, grand 
pr£tre aussi de la d^esse, un de ceux qui l'ontsouvent vue 
face k face et plus d'une fois ont brav6 ses coleres. Celui- 
\k doit me conduire aupr&s d'elle. Celui-15, doit m'arra- 
cher h cette dangereuse torpeur ! 

Le lendemain matin, k 8 heures, on vient me prcWenir 
que mon guide est en bas. Je me deguise aussitdt en alpi- 
niste, et descends trouver mon geant, que tous les habi- 
tues des Alpes dauphinoises ont d&jk reconnu pour le 
nomm£ Jules Mathon, guide de premiere classe. 

La veille, il 6tait rentre k la Grave k 11 heures du soir, 
de retour d'une course de seize heures, y avait trouv£ ma 
d6p6che, et, se mettanten route imm^diatement, il franchis- 
saitpendant lanuitles 25 kilometres qui s^parent la Grave du 
Bourg, oil il venait d'arriver. 11 avait seulement un peu som- 
meil; quant k la fatigue, bast! il en avait vu bien d'autres. 

Quelques minutes apr&s, nous roulions vers la Berarde, 
pour descendre de voiture a Bourg-d'Arud. Lk, on nous 
apprend que le chemin de Saint-Christophe n'est pas sur ; 
on y fait jouer la mine, pour la construction de la nou- 
veHe route. Nous sommes alors obliges de grimper par le 
sentier qui surplombed'assezhaut la rive droite du V^neon, 
sentier assez raide et mal trace, qui aboutit au Puy, 
hameau de Saint-Christophe, oil nous pensions trouver 
Joseph Turc,ditle Zouave. « Joseph est aux champs, il rentre 
les foins, nous dit sa femme; mais si vous voulez descendre 
.k la vi/fe,. il ira vous rejoindre chez son beau-frere Maximin 
Gaspard, & Tauberge de la Meije. » 

Une demi-heure apres, le Zouave £tait des n6tres, et 



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SI COURSES ET ASCENSIONS. 

tous trois, disant adieu k Saint-Christophe, nous nous 
mettons en route pour la B6rarde, oil nous arrivons k 
6 heures, juste au moment oil la cloche de M. Tairraz 
nous invitait k passer k table. 

Dans la soiree du lendemain 11 juillet, nous quittons le 
chalet-h&tel k 3 heures pour aller coucher au refuge du 
CMtelleret. 

Le val des Etan^ons, que certains ont dtfcrit comme un 
lieu sauvage et desole, ne m'apparut pas sous descouleurs 
aussi sombres. Lorsqu'on y pdnfctre pour la premiere fois, 
on est surpris, au cqntraire, de le trouver presque riant. 
C'est k la fin de juin ou au commencement de juillet qu'il 
faut le visiter ; alors de vastes espaces gazonn£s, parsem^s 
de rhododendrons, converts deplantes multicolores, alter- 
nent agr^ablement avec l'ennuyeuse et grise moraine en 
partie recouverte, & cette 6poque de Tannic, de bancs de 
neige et de coulees d'avalanches printani&res. Les cascades 
sont aussi plus nombreuses. Leurs eaux plus abondantes 
coupent d'un filet argente les parois de ce vaste cirque, 
dont le refuge occupe & peu pres le centre. La vartete des 
colorations, la diversity des proflls, les formes des crates qui 
entourentle vallon, lui donnent un aspect de grandeur, un 
caractere tout special, dont la monotonie est exclue. 

Mais l'impression premiere, la plus intense , qu'on 6prouve 
en y p6n(Hrant, c'est celle que produit Tapparition de la 
grande muraille de la Meije, la seule, l'unique, la vraie! 
Elle ne semble pas aussi noire qu'on se l'imaginait; la 
roche a des tons chauds, rouge&tres, qui flamboient au 
soleil couchant. En dessous du Grand Pic, le glacier Carr6 
6tincelle comme un pur diamant. Et Ton ne peut detacher 
ses regards de cette paroi immense, on en scrute les 
moindres details, on cherche les passages terribles, les 
difficultes classiques, la Muraille Castelnau, le Pas du 
Chat, plus haut le Cheval-Rouge ou Chapeau du Capucin, 



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LES ARfiTES DE LA MEIJE. 23 

puis les aretes. Toute la face d'ascension est Ik sous vos 
yeux; la page est grande ouverte, on la peut lire du haut 
jusques en bas! Les relations connues, les descriptions de 
la c^lfcbre raontagne vous reviennent en foule k l'esprit, 
et, le coeur battant, on se dit : « Peut-6tre que demain, 
moi aussi!... Mais,h61as! demain est loin! » 

Quelques grains de gr^sil m'arrachent & cette contem- 
plation et me rappellent qu'il ne faut pas escompter une 
r6ussite aussi al^atoire. Vers 8 heures, le temps se gftte 
tout h fait ; la grSle crt^pite sur les t61es de la toiture. Allons 
nous 6tendre sur la paille fraiche du refuge, dont nous 
sommes cette annde les premiers hotes. 

A 1 heure du matin, r£veil. Les guides sortent, et ren- 
trentaussitdt; le temps nes'est pas amelionS. Jemerendors 
furieux, sentant bien que Tascension est manqu^e. 

Pas gaie, notre retraite sur la B^rarde. Quand nous y 
arrivons h 9 heures, la pluie cesse et le brouillard se l&ve ! 
Eh bien! puisque la Meije ne veut pas coder aujourd'hui, 
nous attendrons, voil& tout. Nous attendrons, mais elle y 
passera; et delib^rement j'allai prendre l'ap^ritif avec 
M. Halley Dumont d'Urville, l'ingenieur du prince Roland 
Bonaparte, un h6te assidu du chalet-hotel, que ses travaux 
remanent chaque (He en Oisans. 

Une journ^e a la B^rarde, c'est long, long! 

II y a bien les boules : mais on finit aussi par s'enlasser. 
Quelquefois, cependant, les strangers apportent avec eux 
des distractions nouvelles; ainsi M. Halley, qui est un 
homme charmant, est possesseur d'une carabine : alors les 
matches s'organisent; on joue le cafe, les cigares, les 
bocks, et on fait un effrayant carnage de cartons, et de 
fonds de bouteilles surtout. De temps k autre le bon 
M. Tairraz se glisse pr&s des tireurs : « Faites bien atten- 
tion h mes poules », murmure-t-il discr<Mement, en d£si- 
gnant les malheureuses volailles qui picorent inconscientes 
dans la ligne de tir! 



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24 COURSES ET ASCENSIONS. 

Vers 5 heures du soir, Mathon, la mine d^confite, vient 
m'annoncer qu'il est oblige de partir; un engagement con- 
tracts antSrieurement le rappelait k la Grave. C'Stait exact; 
avant mon depart de Lyon, mon ami Piaget m'avait averti 
qu'il engageait Faure et Mathon pour quinze jours. Quant 
& Turc, il 6tait retenu par M. Reynier, qui arrivait le len- 
demain. 

II fallait done renoncer, pour le moment, aux projets 
ambitieux, et je dus me rtisigner & partir avec Mathon, 
qui rentrait a la Grave par le col du Clot des Cavales. 

Lelendemain matin, nous quittionsla Berardek 5 heures. 
Turc nous fit un bout de conduite; seulement, comme la 
journ^e s'annon^ait belle et que le Zouave est d'une com- 
plaisance infinie, le boutde conduite se prolongeajusqu'au 
sommet m£me du col des Cavales. 

« Et dire, m'ecriai-je en montrant le poing & la deesse, 
que nous pourrions <Hre lk-haut, entre ciel et terre, au lieu 
de passer prosal'quement un col de 3,000 metres avec deux 
guides de premiere classe ! 

— Non, Monsieur, ne regrettez rien. Pour aujourd'hui 
et pour demain, e'est impossible, la Meije ne se laissera 
pas prendre; vous voyez qu'elle a mis sa robe blanche et 
de la poudre sur sa t&te. » 

En effet, une mince ligne argentee dessinait bieu nette- 
ment toutes les d^coupures de la terrible ar£te. 

Un dernier adieu aux Etan^ons, k la Meije, une derniere 
poign&B de main k Turc, et nous voilk d6valant vers la 
Romanche. All heures nous sommes au refuge de TAlpe, 
k 2 heures et demie a la Grave. 

Devant la porte de l'hutel Juge stationne une legere 
voiture, encombrSede sacs, cordes, piolets, etc. Parmi ces 
objets je distingue un piolet formidable qui ne me laisse 
que peu de doute sur l'identite de son proprietaire. 
Mathon, lui, le reconnait formellement; aussi n'est-il pas 
k la noce ! Malgre la responsabilite dont je le couvre, il ne 



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LES ARETES DE LA MEIJE. 35 

veut pas affronter le premier choc, et se replie prudem- 
ment dans la cuisine. Au m&me instant mes amis Piaget 
et Louis apparaissent sur le seuil, pr&ts k monter dans le 
v^hicule. Vlan! j'etais pince! Le cas 6tait grave : j'avais 
indignement trahi la confiance de mon ami en lui enlevant 
un de ses guides; son courroux 6tait legitime, il me le fit 
bien voir! 

Priv6 de Mathon, il l'avait remplac^ au pied \e\6 par 
un sujel de moins d'importance et de plus petite taille, 
nommd Mathonnet (un diminutif sans doute). Mais l'intru- 
sion de ce membre nouveau dans la brillante cordtfe n'al- 
lait-elle pas en d^truire Thomogen^it^, et compromettre 
la future campagne? 

Notre arriv£e inesp£r£e venait heureusement remettre 
les choses en l'^tat : tout s'arrangeait. Je lui rendais Mathon, 
il me passa Mathonnet. La partie n'etantplus compromise, 
mon ami, dont la colere s'etait apais^e, me confia alors 
son plan. 

Du refuge de l'Alpe, ou ils allaient passer la nuit, tous 
quatre tenteraient le lendemain la premiere ascension du 
Pic Gaspard par la muraille Sud, cette face de la montagne 
qui m'avait fait une si forte impression vue du col des 
Cavales. Je leur souhaitai bon voyage, et restai seul avec 
Mathonnet ahuri, Mathonnet d£sorientt$, Mathonnet enlin 
qui, de toutes ces combinaisons, n'en saisissait qu'une : 
On le l&chait! Et il devint sombre, oh combien! Engag6 
pour un pic inconnu, d'oii il devait rapporter gloire et 
profit, on l'exeluail pour le repasser a un monsieur qui, en 
fait d'ascension, parlait de rentrer a Lyon par le plus pro- 
chain courrier. 

Pauvre Mathonnet! sa deception extreme me toucha. Lui 
ayant fait perdre le Pic Gaspard, je lui offris l'Aiguille 
meridionale d'Arves. Du coup, le soleil resplendit k nou- 
veau sur sa face tannic « La Meridionale, je la connais, 
r£petait-il; seulement, je ne l'ai jamais faite comme guide- 



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28 COURSES ET ASCENSIONS. 

chef, et dame! voussavez... k la M^ridionale c'est le guide- 
chef qui a toute la peine, partant toute la gloire ! » 

Joyeux et fier de cette proposition, qui l'tflevait des 
seconds aux premiers r61es, il alia chercher son ami Fer- 
rier, auquel il confia Temploi de comparse, emploi que 
lui, Mathonnet, avait tenu jusqu'ici k sa place. 

La cordde ainsi constitute, nous fix&mes le depart au 
lendemain soir 14- juillet, k minuit. 



II 



Ah! si j'osais, comrae je serais heureux de vous la 
conter par le menu, cette journtfe du 14 juillet 1895, date 
k jamais memorable dansmon existence : celle ouje fus 
re^u pompier honoraire de la Grave ! 

Pr6sent£ & la compagnie par son capitaine, M. Juge, le 
propritftaire de Th6tel, il me fallut, toute la journ^e durant, 
participer auxagapes de ces hommes de feu, parmi lesquels 
je reconnus plusieurs figures de connaissance : T^ziers, 
le caricaturiste du Charivari, Stephane Juge, le publiciste, 
tous deux, comrae moi, nouveaux promus; puis quelques 
guides de la commune, entre autres Mathonnet, portant 
crfcnement l'uniforme de lieutenant; enfin, dans la mu- 
sique, le p&re Pic, tambour solo etseul tambour de la fan- 
fare, son Ills Hippolyte, petit bugle, etc., etc. 

Et Ton a bu... et chants... et toasts! On a bu & la pompe 
d'abord, au capitaine ensuite, aux officiers, sous-officiers 
et sapeurs; bref, toute la compagnie y a pass<§, jusques et 
y compris les nouveaux recipiendiaires, qui ont (He arrosSs 
comme les autres. 

Vers 5 heures je m'esquivai, apres avoir respectueuse- 
ment rappel6 k mon sup^rieur hierarchique, le lieute- 
nant Mathonnet, que nous partions toujours k minuit. 
« Ne vous attardez pas trop au feu d'artifice; mefiez-vous 



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LES ARETES DE LA MEUE. 27 

des fusses!... et venez me rGveillera minuit », lui dis-je 
en m'en allant. 

L'ascension de l'Aiguille mgridionale d'Arves est trop 
connue pour que je m'attarde a en faire la description. Les 
alpinistes lyonnais, qui ont a leur actif la moitte au moins 
des vingt ou vingt-cinq ascensions ex^cut^es, en ont pu- 
blic le r£cit dans les Annuaires on Bulletins du Club, r6cits 
Smouvants.dus a la plume de nos collogues MM. Rodet, 
Mathieu, Dulong de Rosnay, et de M ,le Paillon, dont l'ar- 
ticle si remarqu6 a paru dans YAnnuaire de 1891. 

Voici brievement quelques notes sur notre course. Partis 
de la Grave a 1 heure et demie du matin, nous 6tions a 6 heures 
au col Lombard, oil nous fimes une halte de quarante mi- 
nutes. Le grand couloir qui accede a l'ar^te 6tait en bonne 
neige, aussi fut-il ais6ment taill6 et gravi. L'arrivGe a la 
petite br&che, ouverte sur le vide, est vraiment impres- 
sionnante, ainsi que la vertigineuse marche de flanc qui 
suit, puis le pas c61£bre de la cascade pUrifite ou Ton se 
grimpe sur les £paules. Enfin la courte escalade terminate 
est eflectu6e, et le sommet atteint a 8 heures trois quarts. 
Trente-cinq minutes de contemplation, puis le retour 
s'effeetue sans incident, dans le mfime ordre, c'est-a-dire 
Mathonnet en t£te, le touriste au milieu, et Ferrier en 
queue. Aubasdu couloir, nous nous octroyons une bonne 
sieste ; a midi 25 minutes nous quittons le col Lombard, et 
a 2 heures et demie exactement nous rentrons a Thotel 
Juge, ayant accompli ainsi l'ascension, de la Grave a la 
Grave, en treize heures seulement. 

Nulle course ne m'avait jusqu'alors procured autant de 
plaisir, occasionn6 moins de fatigue, Tescalade, propre- 
ment dite, de ce versant de l'Aiguille se reduisant a peu 
de chose, environ 300 metres seulement. Mais plus encore 
que cette radieuse matinde, l'ascension nocturne qui l'avait 
pr6ced£e m'alaissS une impression inoubliable, le souvenir 
enchanteur d'une teerique vision de la chatne de la Meije, 



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28 COURSES ET ASCENSIONS. 

inondSe de clarte blanche. Rien ne peut s'imaginer d'aussi 
vaporeux, de plus irr^el ; m^me les plus magiques eflets 
de la lumiere du jour, sur ce m£me decor, ne peuvent se 
comparer h cette apparition de r£ve ! 

N^tait-ce done pas un r&ve aussi, que notre lente ascen- 
sion k travers pr6s, par les vallons, sur les croupes de la 
monlagne, dans les splendeurs de cette nuit glorieuse, et 
suis-je bien stir de n'avoir pas dormi jusqu'al'aube ?. . . tandis 
que chantaient en moi les d&icieuses strophes d'Augusta 
Holmes : 

voyageur qui si tristement 

Chemine8 dans la nuit brune, 
Livre ton cteur a l'enchantement 

Du revc ct du clair de lune. 

En arrivant & la Grave, je fus heureusement surpris d'y 
trouver mes amis de retour de leur expedition. lis reve- 
naient vainqueurs, le Pic Gaspardavaitsuccombe, nonsans 
s'Gtre vaillammentdefendupardescanonnades incessantes 
sur la face Sud ; la descente, effectu^e par Tar£te Nord-Est, 
avait £te aussi tr&s dure, par suite du manque de piolets, 
nos touristes les ayant abandonn^s dans les couloirs de la 
muraille. La campagne d^butait par une premiere; c'6tait 
de bon augure. 

Mis en app^lit par notre reussite & la Meridionale, 
Mathonnet ne voulait plus me laisser partir, et me propo- 
sait d'aller cueillir les deux autres cimes de ces fibres 
Aiguilles d'Arves : la Centrale, et la Septentrionale. L'offre 
6tait s£duisante ; mais h61as ! depuis notre retour, le beau 
temps aidant, je n'avais plus qu'une chose en t6te, une 
id6e fixe, une obsession dechaque instant! La deesse exer- 
gait son attraction, attraction devenue & ce point irresis- 
tible que je ne voulais pas entreprendre de course qui 
m'en £loign&t. Comme l'occasion de se rapprocher d'elle 
venait de se presenter, je la saisis au vol : mes amis pas- 



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LES arGtes de la meije. 29 

saient la Br&che de la Meije, pour se rendre k la B6rarde ; 
je devais bien avoir quelque chose k y faire, moi aussi, k 
la Berarde : et, d'un commun accord, il fut decide que 
nous franchirions le col ensemble et que nous partirions 
le lendemain mercredi & 2 heures du matin. 

L'ascension de la Br&che de la Meije par le versant de la 
Grave est une course tr£s interessante et variGe : les Enfet- 
chores — cet eperon rocheux qui coupe le glacier de la 
Meije — constituent une agitable escalade debons rochers. 
Plus haut,& la partie supdrieure du glacier, la pente se 
redresse jusqu'k la bergschrund, tres large et ddcouverte, 
pas commode k passer k la fin de Y6t6. Partis k 2h. 35 mi- 
nutes, avec M. Fitz-Geraldde TAlpine Club, nous£tionsau 
sommet du col k 9 heures et demie. Quelle bonne heure 
de fl&nerie nous avons pass£e 1&, 6tendus sur de larges 
blocs, tels des lezards se chauffant au soleil ! 

Une heure apr&s, nous arrivions au Ch&telleret. Devant 
la porte, roul6 dans une couverture, un officier de chas- 
seurs alpins se livrait aux douceurs de la sieste : les pre- 
sentations faites, nous apprlmes que M. Madamet, lieute- 
nant de reserve au 30 e bataillon, devaitle lendemain tenter 
la Meije avec ses deux guides Hippolyte et Th^ophile Pic! 

Maintenant si vous dSsirez savoir quels etaient nos pro- 
jets, les voici en deux mots. II s'agissait encore pour mes 
amis d'une premiere. Partant du Ch&telleret, on essaierait 
de franchir l'arGte de la Meije a son point de plus basse 
depression, compris entre la Meije centrale et la Meije 
orientale. Si on arrivait k cette ^chancrure, il ne devait 
pas 6tre tr&s difficile de redescendre par la face Nord, 
route d'ascension ordinaire de la Meije centrale. 

Cet itin£raire avait cela de particulier qu'il empruntait 
en partie la route des Zsigmondydansleurderni&re tenta- 
tive, celle qui cotlta la vie k Emile Zsigmondy. 

Piaget proposait de baptiser ce col : col desMeijes. 

Mon ambition Gtait moindre : je voulais simplement la 



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30 COURSES ET ASCENSIONS. 

Meije, par le chemin ordinaire, et la travers6e des aretes, 
si j'en 6tais capable. Pour cela il fallait un second guide, 
car Mathonnet, que j'avais emmenS, ne comptait plus que 
comme porteur, n'ayant jamais fait l'ascension. Ce guide, 
je le trouverais sans douie k la BGrarde. 

Comme nous devions tous coucher au Ch&telleret, les 
guides descendirent au chalet-htitel pour assurer le ravi- 
taillement. 

Vers 7 heures du soir, le temps se couvre, de lourdes 
vapeurs envahissent la vallee, et bientot le ciel ouvre ses 
gcluses toutes grandes ; au jour seulement il les referme, 
mais il 6tait trop tard pour entreprendre quoi que ce fftt. 

<c Allons dejeuner k la B6rarde ! » 

Nous y entrons k peine que les nu6es se dissipent, le 
soleil delate radieux! 

D6cid6ment la d6esse est capricieuse, on ne se moque 
pas plus agrSablement de ses adorateurs ; mais n'importe, 
le caprice sera de courte dur^e, k en juger par le baro- 
m&tre, dont la hausse rapide nous met en joie. 

Nous avons la bonne fortune de trouver au chalet une 
soci£t6 choisie d'alpinistes 6minents, MM. Reynier, Verne, 
nos collogues grenoblois, lord Wentworth, MM. Fitz-Gerald, 
Halley, etc. 

La journ^e passa trfcs vite gr&ce aux boules, k la carabine 
et surtout aux intarissables parlottes d'alpinistes, plus ar- 
dentes, plus passionn£es encore que celles de messieurs 
les chasseurs... Ce qui n'est pas peu dire! 

Le beau temps revenu, nous d^cidons de remonter 
coucher au Ch&telleret ; pr£ts k partir, mes amis m'an- 
noncent qu'ils abandonnent momentan£ment la tentative 
au nouveau col des Meijes, pour passer la Meije en col avec 
moi. 

Avoir fait deux fois la Meije et la recommencer unetroi- 
steme pour faire plaisir k ses amis, e'est du d^vouement, 
d6vouement dont Piaget fut bien mal r 6 com pens 6, car, 



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LBS ar£tes de la meije. 31 

deux jours plus lard, M. Reynier lui ravissait l'honneurde 
la premiere traversee du col nouveau, baptist depuis 
Breche Joseph Turc. 



HI 



C'etait un vendredi k minuit. Treize personnes, treize 
ombres plut6t, glissentsilencieusement k travers les chao- 
tiques amoncellements du val des Etancons. Qk et \k f de 
petites lueurs, elfes, djinns ou lutins, courent entre leurs 
Oles, apparaissent et disparaissent, piquant de points bril- 
lants le noir manteau d'une nuit sans lune... 

BientGt, pour s'encorder, ces treize simili-fantumes s'ar- 
r&ent au pied mSme du promontoire de la Meije. A la 
clart6 d'une de ces pratiques lanternes italiennes, — nos 
feux follets de tout k l'heure, — nous allons pouvoir les 
reconnaitre, et indiquer le rang que chacun d'eux occupe 
dans la caravane. 

Premier, le p&re Gaspard ; second, lord Wentworth ; troi- 
si&me et quatri&me, les fibres Gentinetta, guides suisses : 
voilk pour la premiere cordGe. 

Hippolyte Pic,M.Madamet,Th6ophile Pic : voil& pour la 
seconde. 

La troisi&me est ainsi constitute : premier, Faure, puis 
Louis, Piaget, Mathon, Mathonnet et votre serviteur. 

Nous avons quitt£ le Ch&telleret k 11 heures et demie; 
il est maintenant 1 heure un quart. L'6motion que nos 
devanciers ont ressentie plus ou moins profond£ment, 
nous T^prouvons aussi k cette heure si impatiemment 
attendue du premier pas dans la Meije. C'est un moment 
solennel que celui oil le pied quitte le sol (je veux dire la 
surface du glacier) pour s'elever vers cet inconnu myst£- 
rieux et redou table. 
Jamais l'impression de grandeur, de puissance dont la 



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32 COURSES ET ASCENSIONS. 

montagne vous accable ne s'est r£v£16e k moi plus intense 
qu'& cet instant. Jamais aussi le mot ascension ne m'est 
apparu avec une signification aussi precise, et n'a etd em- 
ploy£ dans un sens aussi litteral. On a le sentiment tr&s 
net de l'616vation directe, immediate, verticale! La Meije 
ne trompe personne.La fierecime ne se cache pas, comme 
tant d'autres,derrifcre une infinite de plans, remparls suc- 
cessifs qu'il faut enlever un p&r un. Elle ne fuit pas non 
plus, ainsi que certains sommets qui sed^robentsans cesse 
derri£re d'interminablcs aretes, et qui semblent s'eloigner 
toujours plus k mesure qu'on les approche; en vain vous 
croyez les tenir : pr£s du but, ils ont encore un nouveau 
qendai % me k vous opposer. De toute sa hauteur elle 6crase, 
domine ; provoquant l'audacieux assez t^meraire pour l'as- 
saillir, elle semble lui crier : « Me void! viensme prendre, 
si tu roses, et si tu peux! » Et combien l'acc^s est mal- 
aise! C'est un escalier gigantesque, une tfchelle, un mur 
plutftt sur lequel on se hisse, Et, k cette £chelle, que 
d'Schelons disparus ! Que de marches 6croul6es dans cet 
escalier de Titans ! 

Ce n'estpourtant pas un sentiment de crainte qui domine 
dans les preoccupations du grimpeur mis ainsi litterale- 
ment au pied du mur! C'est de l'impatience, une curiosity 
qui va £tre enfin satisfaite. Peut-Stre s'y m£le-t-il aussi 
quelque vague esprit de r^volte contre cette force inerte, 
brutale; retrehumain,sich£tifdevanttant de rudesse, n'a- 
t-il pas k venger son amour-propre humilte? Et l'instinct 
de lutte, cette humeur batailleuse qui sommeille toujours, 
m6me au cceur des plus pacifiques, va done enfin pouvoir 
sexercer aux depens de l'orgueilleux sommet. Mais nous 
n'avons pas le loisir d'analyser nos sensations. La corde 
s'est tendue, il faut lui ob£ir... 

Le premier pas est facile, quoique d€]k les bras parti- 
cipent k Taction. En une demi-heure, nous sommes au 
« campement Pic », anfractuosite dans le promontoire oil 



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La Meijo Centralc, vuo de la Meijo Oricntalc; reproduction dune photographic 
do M. Claudius Rcgaud. 



ANNUAIRB DE J 896. 



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LES AR&TES DE LA MEIJE. 35 

les caravanes reunies procederit a la lueur des lanternes 
a leur premier dejeuner. Tous les coeurs sont a la joie, 
les figures rayonnent. Le p£re Gaspard dit force plaisan- 
teries. Les Gentinetta chantent des tyroliennes valaisanes. 
Onrepart pour rejoindre bientot le grand couloir qui m6ne 
alapyramide Duhamel. II faut maintenant serrer les files, 
et,la caravane 6tant nombreuse, gare lespierres!Oui,gare 
les pierres! €'est le cri que je pousse eperdument en 
voyant quelques cailloux, detaches par le passage de la 
premiere escouade, rouler dans le milieu de la cheminee 
ou Louis est en train de faire un retablissement. La mi- 
traille arrive; notre compagnon s'est aplati contre la roche : 
les plus gros fragments lui passent par-dessus la t<He, les 
autres sont trop petits et leur vitesse trop faible pour occa- 
sionner des dommages serieux ; il en est quitte pour quel- 
ques contusions. C'est, du resle, le seul endroit de la 
Meije oh Ton ait a redouter ce genre d'accident. 

A 3h. trois quarts nous atteignons la pyramide Duhamel. 
Maintenant, l'aube £claire d'une timide clart£ les a-pic 
impressionnants de la muraille Castelnau, oil, pendant une 
heure, nous allons nous escrimer sur des saillies assez 
etroites, ma foil mais si solides que nous n'^prouvons pas 
un instant d'appr^hension. 

On s'£l£ve mthneassez rapidement. La partie sup6rieure 
de cette muraille vient se heurter a une autre plus abruple 
encore et inaccessible, celle qui soutient le glacier Carre, 
et fut tSmoin de l'exploit de MM. Gardiner et Pilkington. 
En levant la t£te,on l'apergoit presque au-dessus de soi,ce 
glacier Carr6 qu'il faut absolument atteindre pour achever 
fascension; mais la route directe est barree. II faut brus- 
quement tourner a gauche, c'est-a-dire a l'Ouest, en pre- 
nant une corniche a peine indiquee par de rares et minus- 
cules asperit^s. Ce semblant de corniche court au (lane 
de la paroi et vient rejoindre la face qui regarde la Breche 
de la Meije. Devant soi alors, on trouve une petite chemi- 



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36 COURSES ET ASCENSIONS. 

n6e qu'on escalade, puis une autre que Ton redescend, et, 
d'un saut, nous \oi\k sur le glacier Carr6. II est 6 heures 
trois quarts. La partie delicate de ce trajet est constitute 
par un petit cap rocheux quil faut contourner, la pointe 
des semelles et l'extrfonitd des doigts touchant seules k la 
muraille, le milieu du corps courbe en arc de cercle et re- 
jet£ dans le vide. C'est ce qu'on appelle le Dos <fdne. Quant 
au fameux Pas du Chat y nousl'avons passe, pourainsi dire, 
sans y prendre garde. 

Pour la premiere fois, nous pouvons jouir, en toute 
liberte d'esprit, de l'incomparable vue qui s'offre k nos 
regards. Au premier plan, c>st le versant interieur du 
celebre Fer a cheval, avec sa ligne de crates abruptes, ses 
pics £lanc£s : Grande Aiguille de la Btfrarde, Rocher de 
Lencoula, noir Vaxivier, etincelantes ftou'ies, — sosie des 
Ecrins, — et cent autres. Mais toujours le regard revient, 
comme s'il ne pouvait .s'en rassasier, sur Tideal berceau 
du glacier de la Pilatte, harmonieuse draperie de glace si 
artistiquement etal6e au pied des Bans. 

Vingt minutes de repos, et Ton repart. 

La travers^e du glacier Carr6 m'a caus£, je l'avoue, quel- 
que surprise. Je m'etais habitu£, je ne sais pourquoi, k le 
consid^rer comme de peu d'importance, trc^s court et de 
faible inclinaison, et \oi\k qu'il se deroulait sous mes 
yeux, assez long et escarp^ pour me causer une sensation 
d£sagr£able, surtout lorsqu'en regardant sa partie infe- 
rieure, brusquement coupee sur le vide, je songeais k la 
chute 6pouvantable qui vous attendrait, si Ton venait a 
glisser! 

Nous sommes maintenant & la base m£me du Grand Pic, 
et retrouvons avec plaisir ce bon rocher que nous allons 
gravir altegrement, pour arriver sans difficulte a la der- 
ni&re defense de la montagne : jai nomm6 le classique 
Chapeau du Capucin ou Cheval-Rouge. A une trentaine de 



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LBS ARfiTES DE LA MEIJE. 37 

metres du somraet, la muraiile se redresse impraticable. 
II faut done gagner Tar&te m6me, dont on est separe par 
une dalle absolument lisse, inclinee en forme de toit tr£s 
aigu. C'est dans l'escalade de cette dalle (trois k quatre 
metres de hauteur) que residait la grande difficult^, diffi- 
cult^ qui n'en est plus une, puisqu'on a maintenant pour 
sehisserune corde fixee au rocher. Parvenu k 1'arMe, on 
se met k califourchon, la jambe gauche passant sur le 
versantde la Grave, ladroite restant sur celui des Etan- 
cons. Ainsi solidement campe, on prete assistance au 
compagnon qui suit pour Taider k se mettre en croupe. 
Cela fait, le premier se dresse debout sur la selle, saisit 
l'encolure (ici representee par une roche surplombante), 
et s'enldve a la force du poignet. Telle est la thtorie du 
Gheval-Rouge ! Pour la pratique, c'est une autre affaire. 
Demandez au treizieme et dernier membre de la caravane, 
quelle ruade il regut dudit Cheval-Rouge, pour n'avoir pas 
execute aussi lestement que lesautres sa lecon de voltige! 
Tout ce suggestif travail se fait au-dessus d'un des preci- 
pices les plus profonds qui se puissent voir. On est alors 
totalement sur le versant de la Grave. Les derniers metres 
sont escalades febrilement, et le sommet est pris sans 
qu'on s'en doute. L'arrivee est soudaine, telle k la plate- 
forme d'une tour. 

Respirons un peu apr&s cet effort final, laissons les 
guides sortir les provisions des sacs, et, pendant que mes 
amis dressent Fappareil photographique, qu'on me per- 
mette de rappelersuccinctementrtiistorique des tentatives 
et des ascensions au Grand Pic de la Meije, par le chemin 
ditdes ariHes, c'est-&-dire en effectuant la travers£e de la 
montagne en col, soit de l'Est k l'Ouest, soit de l'Ouest k 
l'Bst. 

On connatt la configuration caracteristique des aretes de 
la Meije. De la Grave, par exemple, en allant de l'Ouest k 
1'Est, on trouve le Grand Pic d'abord, avec une profonde de- 



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38 COURSES ET ASCENSIONS. 

coupure h sa base ; la br^che Zsigmondy, puis cinq dents, 
dont la dernidre est le Pic central. Avant la victoire deBoi- 
leau de Castelnau par la face Sud, de nombreuses tenta- 
lives avaient <He dingoes sur ces ar&tes; les grimpeurs 
et les guides les plus cel&bres s'y etaient essayes sans 
resultat. 

En 1870, le Rev. W. A. B. Coolidge, Miss Brevoortet les 
Aimer r^ussissent la premiere ascension du Pic central, et 
songent un instant h rejoindre le Grand Pic; mais Aimer 
declare qu'il serait impossible & aucun Mre humain den 
atteindre le sommet. En 1873, MM. Cox, Gardiner, Taylor 
et Pendlebury firent la seconde ascension du Pic central; 
mais, d'un commun accord, l'ar£te qui mSne au Grand Pic 
fut jug6e formidable audela de toute expression. M. Oakley 
Maud, en 1874, s'a venture le premier sur l'ar£te, mais il 
n'atteintque la premiere dent. En 1875, nouvelles tenta- 
tives de MM. Martelli, Gordier, Devin, Eccles et Middle- 
more, Duhamel. En 1876, M. Gale Gotch parvient encore 
& la premiere dent et rebrousse chemin. En 1877, la vic- 
toire de Boileau de Castelnau discredite les tentatives par 
le Pic central, et, jusqu'en 1885,personne ne se hasardera 
plus sur l'ar&te. Mais cette annee m£me, fimile et Otto 
Zsigmondy et Purtscheller, partis sans guides du Pic cen- 
tral, atteignent le Grand Pic, effectuant ainsi la premiere 
traversee des aretes de la Meije. Cet exploit n'avait pas &i& 
renouvel£,lorsqu'en 1891 M.Gibson, de l'Alpine Club,avec 
Ulrich Aimer et Fritz Boss, reussit la deuxteme traversee, 
mais en sens inverse, e'est-a-dire du Grand Pic au Pic cen- 
tral. Pour remonler les trente metres d'&-pic de la Breche 
Zsigmondy, — que les Zsigmondy avaient descendus k 
bout de corde, flottant tantot sur le versant de la Grave, 
tan tot sur celui de la Berarde, — M. Gibson eut recours k 
une variante^nsY'levant surle flanc Nord de la quatri&me 
dent ; ce sera le chemin pratique par les caravanes sui- 
vantes. En 1892, notre collogue M. Piaget, avec ses deux 



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LES AR&TES DE LA MEUE. 39 

guides Faure el Mathon, opere la troisieme traversee, la 
premiere par une caravane francaise. Trois membres du 
Club Alpin Allemand-Autrichien, sans guides, suivent 
M. Piaget a quelques heures de distance, et sont obliges 
de bivouaquer. L'annee suivante, c'est M. Lory, avec les 
Gaspard, qui accomplit la cinquierne traversee. Ce tou- 
riste introduisit une variante, qui consiste k ne pas suivre 
la crete jusqu'au sommet du Pic central, mais h le con- 
tourner par les pentes glacees de la face Nord. Le sixieme 
passage merite une mention speciale,car c'est la premiere 
caravane feminine qui franchit les aretes : Thonneur en 
revient a nos vaillantes collegues lyonnaises, M ,,os Louise 
et Sophie Lacharriere. Depuis trois ans, il y a eu environ 
une quinzaine d'ascensions h la Meije, et presque toutes ont 
et£ faites « en col » ; la traversee des aretes est devenue 
le trajet obligatoire. 

La course executee de la sorte est variee au possible : 
escalade superbe, arete extremement belle, glacier k la 
descente : « aucune course — ainsi s'exprime Vaccarone — 
ne saurait donner plus de contentement au grimpeur ». 
Neanmoins, et comme le fait remarquer M. Gibson, en cas 
de mauvais temps, le danger est plus grand sur les aretes 
que sur la face Sud. L'arete orientate est celle ou les 
changements de temps sont le plus & craindre. L'evene- 
ment l'a prouv6 en cette derniere saison. La traversee de 
la Meije, en eflet, n'a ete reussie qu'une fois et avec d'ex- 
tremes difficultes. 

Voilk ce que nous savions sur cette belle course. On me 
permettra maintenant, en meme temps que je raconterai 
lesperipeties de la nutre, de donner une appreciation per- 
sonnels et aussi des details plus complets sur les pas- 
sages inte>essants. 

Une heures'est ecoulec depuis noire arrivee k l'orgueil- 
leuse cime; mes amis ont pris quatre cliches. Je ne par- 
lerai pas de la vue, elle est bien telle qu'on peut le sup- 



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40 COURSES ET ASCENSIONS. 

poser, grandiose au de\k de toute expression ; quant aux 
aretes et &la Meije centrale, vues d'ici, elles d£fient toutes 
descriptions : c'est stupdfiant, inoui' de dislocation et d'6- 
quilibre invraisemblable. 

A 10 heures, nous quittons le sommet; l'ordre des cor- 
dis ne sera pas change pour la descente sur les artHes. 
La caravane lyonnaise a un instant l'intention de prendre 
la t6te. II serait peut-£tre interessant de battre le record 
de la travers6e de la Meije, car l'heure ou nous quittons la 
cime nous permet d'esperer une promple arrivee a la 
Grave ; mais certaines considerations de pure courtoisie 
l'emportent, et nous restons les derniers. 

On verra plus loin comment notre abnegation fut r£- 
compenstfe. 

Pourdescendre du sommet k la Br^che Zsigmondy, ilfaut, 
au depart, prendre la face du Grand Pic qui regarde la 
Grave ; c'est une paroi rocheuse tres escarp^e : mesur^e k 
la plus grande pente, elle nous a donn£ 70°. L'inclinaison 
excessive n'est pas un obstacle infranchissable pour le 
grimpeur, qui vient d'en gravir une plus raide & la muraille 
Gastelnau (75°); mais il y a cette difference qu'ici les sail- 
lies sont mal placees, elles sont en retrait. Les derniers 
20 metres, avant le niveau de la breche, sont les plus durs, 
la paroi se renfle formant presque surplomb ; une variante 
& ce passage, pratiqude par M. J. -P. Farrar, de l'Alpine 
Club, consiste k prendre unpeuplus k l'Ouest; on 6vite- 
rait ainsi le surplomb. 

Les deux premieres cordees ont disparu k nos yeux ; 
c'est maintenant k notre tour. A quelques metres du som- 
met nous sommes arr£ttfs par les « gens d'en dessous ». 

Encore quelques metres de gagnes, puis nouvel arr£t, 
qui dura cette fois deux heures ! 

Deux heures d'inaction forcee, de longue attente, pen- 
dant lesquelles, transformers en cariatides, nous avons pu 
jouir surabondamment de l'impressionnante profondeur 



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LES AR&TES DE LA MEUE. 41 

du precipice oil nous 6tions suspendus. Enfin, le chemin 
est libre, et maintenant, la face au rocher, nous plongeons 
dans le vide, les doigts cherchent des saillies introuvables ; 
c'est plutdt des ventouses qu'il faudrait ici ! II y a bien une 
corde abandonee par notre ami Piaget dans sa premiere 
traversSe en 1892, mais elle est bien blanche, bien us6e par 
les intempSries. 

II est certain que ce passage, quand il est recouvert de 
verglas, doit 6tre Gpouvantable, — je n'ose dire infran- 
chissable, puisqu'il paralt que certaines caravanes ont pu 
en venir a bout. 

Heureusement pour nous, le rocher 6tait ce jour-lk bien 
net et d^pourvu de la moindre glace; aussi n'avons-nous 
mis que vingt-cinq minutes pour franchir ce pas difficile, 
alors que les deux cordGes prSctfdentes s'y 6taientarr£t£es 
plus d'une heure. 

La Breche Zsigmondy, c'est la halte forcde, obligatoire, 
oil nous allons enfin pouvoir dStendre nos membres en- 
gourdis par Fimrnobilite et le froid ; car le brillant soleil 
du sommet s'est £teint peu kpeu sous d^paisses nu6es,et 
maintenant nous grelottons sur cette face Nord que rien ne 
protege. 

Un voile blafard s'^tend sur la Romanche; la Grave a 
disparu. Vers l'horizon Sud, Torage s'est amass6, et, par 
de\h les crates de Roche-M6ane, du Pelvoux h FOlan tout 
est noir, tout est sinistre ! 

Ainsi directement menaces, il nousfaut partir etau plus 
vile, sans avoir pu donner une attention suffisante h l'ex- 
traordinaire £chancrure oil nous sommes juch£s. 

Quelle etonnante situation que celle de cette br&che ou- 
verte sur des k-pic de plus de 1 ,000 metres ! C'est plus im- 
pressionnant qu'une vue de sommet trop planante, trop 
Vendue. 

Nulle part la sensation du vide ne peut £tre plus p6n£- 
trante qu'ici. 



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42 COURSES ET ASCENSIONS. 

Sortir de la Breche Zsigmondy, k premiere vue, cela 
paralt impossible : c'est se livrer tout entier k l'abtme qui 
vous guette de chaque c<5t<§, k droite et k gauche! 

Entre les deux ablmes,nouschoisissons celui de gauche, 
le versant de la Grave ; Tautre surplombe les Etanqons. 

Trente metres d'a-pic nous s£parent de la cr£te; pour 
aller la rejoindre, il faudra d'abord franchir obliquement 
huit ou dix metres de muraille verticale sur la face Nord, 
en suivant une ligne leg^rement montante qui vient abou- 
tir k une depression a peine marquee dans la paroi. 

Cette depression est la partie inferieure d'un couloir qui 
s'£l£ve verticalement jusqu'au sommet de l'ar£te. 

La distance totale k parcourir peut done se diviser en 
trois parties : le premier tiers, c'est la marche de flanc,les 
deux autres tiers constituent I'escalade du couloir. 

« Bon sang de bon sang!... faudrait voir a sortir de 
par Ik! et vite! Mathonnet, pose ton sac et attache tous les 
piolets ensemble! » Un grondement lointain ponctue 
l'6nergique exclamation du guide chef. Mathonnet ob&t, 
le sac quitte ses £paules pour l'etroite surface de la bre- 
che. H£las! trois fois h^las!... une leg&re oscillation... 
deux tours sur lui-m6me, et lesac a plonge dans Tabime. 
Mathonnet s'est jet£ enavant...il est troptard,une sourde 
detonation monte des Etancons... et nous sommes fix^s! 
Anxieusement on examine le sac restant : quel est-il? 
« Monsieur, c'est celui de Tappareil photographique qui 
est tomb6 », explique Mathonnet. Je regarde alors Piaget; 
mon ami estquelque peu £mu. Ainsi disparaissait le vieux 
compagnon de ses courses. Cet appareil, il l'a promen6 
sur toutes les cimesde l'Oisans, en Maurienne, en Suisse; 
hier encore il £tait a l'honneur au Pic Gaspard et enregis- 
trait une plaque unique : et, comble d'infortune, cette 
plaque, ainsi que celle qui a ete prise tout k l'heure au 
sommet de la Meije, etaient dans le m£me chassis avec 
l'appareil ! 



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LES ARfcTES de la meije. 43 

Mais Theure n'est pas aux recriminations superflues; 
notre propre s^curite est trop compromise pour que nous 
ergotions longtemps. La temp<He sur les aretes est terrible, 
nous le savons, et voila que deja 1'orage nous enveloppe; 
nous sommes en plein foyer d'electricit^, la hache des 
piolets cr^pite et vibre fortement, une ligne de feu Saint- 
Elme couronne les crates. 

Faure, qui a pris la tele, est presque en haut du couloir; 
Louis un peu en dessous, k dix metres; placd troisieme, 
j'achere la marche de flanc et m'etablis sur une saillie a 
l'entr£e du couloir. 

« Eh ! dites done, vous la-haut ! . . . nous n'avons pas assez 
de corde. 

— Mais si. 

— Mais non. » 

Ce sont les trois derniers restes sur la breche qui r6- 
clament. Je transmets leurs protestations dans le haut de 
la chemin6e,oii un colloque des plus vifs s'est etabli entre 
Louis et Faure. 

« Detache-toi ! me crie Louis. 

— Tu es fou. 

— Vite, vite, depeche. 

— Jamais de la vie ! » 

Me priver du concoursde la corde... et dans cette situa- 
tion!... Ah ! non, par exemple ITout mon etre s'est cabr6 k 
cette injonction. Pas bien longtemps pourtant, puisque je 
suis force d'obeir. La moiti6 du corps litteralement collee 
k la muraille, j'eJeve peniblement au-dessus de ma t&te le 
noeud coulant durci par la gelee et l'envoie sur la breche. 

Jamais je n'ai aussi bien compris qu'en cette minute 
d'angoisse l'appui moral et effectif que donne la corde. 

La fausse manoeuvre provient de ce que Faure a em- 
port6 une partie de la corde passee en sautoir sur ses 
epaules; il laderoule et la fait descendre. Enfin me voila 
rattachS. Mais quel soupir de soulagement j'ai pousse \kl 



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44 COURSES ET ASCENSIONS. 

Maintenant, au tour des piolets et des sacs. Sans quitter 
nos positions respectives, nous £tablissons un va-et-vient 
de la br&che ou ils sont rest£s jusqu'fc Faure. 

Ceux qui n'ont jamais pratique ce genre d'exercice ne 
peuvent s'iraaginer les lenteurs qu'entraine l'opSration, 
piolets qui s'accrochent, corde prise dans une fissure, etc. ; 
avec cela les touristes qui ex(5cutent la manoeuvre sont 
dans des positions terriblement risqu£es ! Aujourd'hui, 
c'est pis encore, le froid qui nous paralyse et la foudre 
qui nous menace s'ajoutent aux difficulties habituelles du 
passage. 

Nous avons repris notre mouvement ascensionnel et 
atteignons la cr£te, qui est relativement facile k parcourir 
— des pieds et des mains ; tantdt k genoux, tantot & che- 
val, on escalade Jes blocs. L'ar&te se r^duit parfois k 
40 ou 50 centimetres de largeur, mais elle se double, sur 
la face Nord, d'une corniche de neige. Entre la glace et le 
rocher, un vide ou Ton chemine assez commod<$ment. 

Deux dents sont franchies, nous coupons la troisi&me 
et la quatrieme par une marche de flanc. (Test une fuite ! 

Les manifestations 61ectriques redoublent, cheveux et 
barbes en subissent l'influence ; monpiolet fait un tel bruit 
que j'etoufle le son sous mon foulard. Plus loin sur la 
cr£te, une boite en fer-blanc bourdonne de la belle fa^on. 
« Tiens ! vieille bolte k musique! Va done chanter dans les 
cours! » Un coup de pied la fait voltiger sur les fitan- 
<^ons. 

Enfin notre course aGrienne est finie, le sommet de la 
Meije centrale est atleint k 5 heures. 

Pour franchir environ 800 metres de distance horizon- 
tale, nous avons mis sept heures; mais en r£alit6 quatre 
heures seulement, soit le temps de M. Gibson et des Aimer, 
si nous tenons compte de la perte de temps occasionn^e 
par les haltes rfrtertfes des deux caravanes qui nous 
pr^cedaient. 



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LES AR&TES DE LA MEIJE. 45 

Nous sommes encore k 3,970 metres d'altitude, et nos 
tribulations ne sont pas terminates . Voici que la descente 
de la Meije centrale nous reserve une derniere et desa- 
greable surprise. 

La vertigineuse pente de neige a 6te balayee par le pas- 
sage de nos predecesseurs ; pour s'eviter la taille des 
marches et gagner du temps, ils se sont laisse glisser au 
moyen d'une corde supplemental; de sorte que le bon 
n6v6 sur lequel nous comptions n'est plus qu'un banc de 
verglas, ou nos piolels s'acharnent avec rage, mais sans 
grande utility. 

A la h&te, nous devalons furieusement sur le glacier du 
Tabuchet, saluant de hourrahs repels la fin de nos 
tfpreuves. 

A 9 heures, nous entrons k Th6tel Juge. 

Et maintenant, 6 d£esse, de'chaine tes fureurs, entoure 
ton front d'un cercle de flammes, d'inutiles temp£tes ! Ta 
proie s^chappe !... ta proie s'est 6chapp6e... 

Eprouves au feu de tes tonnerres, deux adeptes nou- 
veaux, deux Meijistes de plus, vont partout ct*16brer tes 
splendeurs, et la puissance de ton charme si penetrant. 

A vous, chers collegues qui de*sirez faire le pelerinage, 
un dernier mot : Suivez de preference l'itingraire que je 
viens de d^crire, c'est-fc-dire de la B6rarde k la Grave ; ne 
partez pas le vendredi, et... si vous 6tes treize, prenez 
la tSte ; cela vous Gpargnera bien des m^saventures. 

ACHILLE EsCUDlfc, 

Membre du Club Alpin Fran^ais 
(Section de Lyon). 



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II 
AUTOUR DE BONNEVAL 

(HAUTE-MAURIENNE) 

ASCENSIONS ET PROMENADES 

LA LEVANNA ORIENTALE. — LE ROC DU MULINET (PREMIERE 
ASCENSION PAR l'arGtE NORD). — l'aLBARON (PREMIERE AS- 
CENSION PAR LA FACE NORD). — LE PIC 3,249 (PREMIERE 
ASCENSION). — LA POINTE DE BONNEVAL. — LE ROC DE 
PAREIS. 

(Par M. Claudius Rbqaud) 

Comme ces personnes froides ou timides qui ne r^velent 
point au premier abord les qualites exquises de leur 
coeuret de leur esprit, etdans l'intimit6 desquelles il faut 
entrer pour apprecier leurcharme, la region de nos Alpes 
dont Bonneval est le centre ne doit point tUre jugee sur la 
mine. 

Au sortir de Bessans, la vallee de TArc, qui s'^tait elar- 
gie en un riant bassin de p&turages, se resserre. La route 
s'engage dans un eboulis ; le paysage, depourvu de vegeta- 
tion, est severe et monotone. L'impression de tristesse 
queprouve le voyageur s'accentue encore lorsque, a un 
detour du chemin, apparait Bonneval, un petit village ra- 
masse dans un coin de vallee, aux maisons basses et 
grises. entouiv de champs pauvres, presque sans arbres. 
II y a dans nos Alpes peu dendroits aussi desherit^s de 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 47 

la nature, peu d'endroits, veux-je dire, ou les conditions 
de l'existence soient aussi dures pour le montagnard. 

Les rues du village sont etroites et tortueuses ; les mai- 
sons, h moitie enterrees, sont senses frileusement les unes 
contre les autres. En hiver, les habitants vivent dans les 
etables souterraines h la chaleur de leurs animaux. Le bois 
etant rare et le charbon trop cher a transporter, le com- 
bustible usuel est de la fiente de bestiaux sechee au soleil. 
Entre le montagnard et la terre avare, la lutte est ikpre. 
Deux saisons sont necessaires au seigle pour mtirir, et 
parfois m£mc il ne mftrit pas. La neige couvre le sol pen- 
dant six ou sept mois de l'ann^e, interrompant souvent 
les communications, sequestrant les habitants comme des 
niarmoUes dans leurs terriers. Et pourtant, malgr6 cette 
dure existence, le Bonnevalain est profond^ment attach^ 
a sa terre natale ; les rares Emigrants qui partent du pays 
y reviennent toujours. 

Jusqu'& ces dernieres annees, Bonneval 6tait dOlaisse 
par les touristes : ceux, peu nombreux, qui remontaient la 
vallee de l'Arc franchissaient le col de l'lseran sans so- 
journer dans ce village. Les glaciers et les hauts sommets 
des environs etaient mal connus; de rares grimpeurs, 
principalement italiens et anglais, les avaient explores. 
Maintes fois cependant des alpinistes fran^ais autorises, 
comme MM. Guyard, Rabot, Rochat, Ferrand et quelques 
autres, avaient attirO l'attention de nos compatriotes sur 
les beautes de tous genres de la Haute-Maurienne. Mais 
la foule des amis de la montagne se portait ailleurs; il 
manquait a Bonneval l'hospitalitO facile et agr^able que 
Ton trouvait dans les autres centres alpestres : la modeste 
auberge du pere Culet, de m^moire quasi l^gendaire, ne 
pouvait tenir lieu d'un hotel. 

Depuis deux ans cette lacune est comblee ; une &re de 
prosperity semble s'ouvrir pour la region des sources de 
l'Arc. Le chalet-hdtel du Club Alpin Fran^aisa et£ construit 



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48 COURSES ET ASCENSIONS. 

a 400 metres environ en amont du village, sur la lisiere 
dun bois, k une petite distance du torrent de la Lenta qui 
amene a l'Arc les eaux de l'lseran. Cette situation est 
splendide, et l'impression quelque peu triste que donnent 
Tentr6e de la valine et la traversed du village est ici large- 
ment compens6e. 

De la terrasse, on voit le village blotti au fond de la val- 
ine, doming d'une immense hauteur par lescimesvoisines. 
Du cot6 oppose, l'horizon est born6 par les glaciers et les 
aretes rocheuses du Mulinet. Tout k cote du chalet, sous 
le bois, de nombreux ruisselets derives du torrent princi- 
pal pour les besoins des moulins rustiques entretiennent 
la fraicheur et une luxuriante vegetation. En montant un 
peu, on aperc,oit les sdracs du Vallonnet. Plus loin, le che- 
min qui conduit au hameau de l'Ecot traverse des prairies 
et des champs cultiv^s. On imagine difficilement un en- 
droit plus riche en plantes alpines de toutes sortes que les 
alentours du chalet, en juillet, sous le bois et dans les pres 
humides parsemGs de rochers. 

Bonneval est un centre alpinde premier ordre. De nom- 
breuses excursions s'oflrent a l'alpiniste; il y en a de tous 
genres, depuis les simples promenades jusqu'aux escalades 
difficiles. Les flaneurs en qu£te de reverie, les artistes 
cherchant les sites pittoresques, les alpinistes de force 
moyenne, les grimpeurs enfin qui cherchent la lutte £mou- 
vante avec le rocher, tous sont servis k souhait. 

Chose rare, presque toutes les grandes excursions 
peuvent se faire en un jour en couchant au chalet-hotel : 
point de ces nuits passdes sur le lit de camp des refuges, 
comme en Oisans, ou dans les h6tels de montagne aux prix 
exorbitants, comme k Ghamonix. La region des p&turages 
monte tres haut, au pied inline des glaciers, et Ton ne 
rencontre que requites a leur minimum les interminables 
et affreuses moraines qui d^solent les environs de la B6- 
rarde. Partout les habitants des chalets sont hospitaliers. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 49 

En Haute-Maurienne, la montagne s'oflre a I'alpiniste; et 
si pour lui la bataille est parfois aussi chaude qu'ailleurs, 
du moins il ne souffre pas de ces pr^liminaires iatigants 
qui rebutent les moins ardents. 



LA LEVANNA ORIENTALE (3,564 met. — 3,555 mAt.»). 
ASCENSION PAR LA FACE OUEST 

Le soir du 14 juillet 1895, MM. A.Chambre et J. Morgon 
(de Bourg), M. J. Mathieu et moi, nous arriv&mes tran- 
quillement en voiture k Bonneval, tres d^sireux de mettre 
a profit le beau temps, mais indtfcis sur le choix d'une 
belle ascension. Sur les conseils de notre ami Blanc le 
Greffier, nous opt&mes pour la Levanna Orientale, oil ii 
n'etait jamais alle et sur laquelle, faute de recherches bi- 
bliographiques, nousne poss^dions aucun renseignement : 
pour nous tous, c'cHait une course nouvelle, et nous goti- 
tions d'avance les saveurs de rimprevu. 

Le lendemain matin, nous partimes du chalet-hotel & 
2 heures et demie. Je ne m'attarderai pas h dexrire le che- 
min, vraiment d&icieux en juillet, qui mene au hameau de 
l'Ecot par la rive droite de l'Arc. Le jour nous surprit dans 
les prairies de la Dhuis. De \h, suivant toujours la rive 
droite du torrent, nous remont&mes sur le flanc meridio- 
nal de TOuille de Pariote par un sentier bien traced qui 
cotoie la moraine du glacier des Sources de l'Arc. Chemin 
faisant, le mulet qui portait nos bagages, pris sans doute 
d'une irresistible demangeaison, se frotta l'echine contre 
un gros rocher; cet acte bien banal eut de regrettables 
consequences, car mon appareil photographique fut bris6, 

1. Quand les cotes sont donnees sans indication d'origine, ce sont 
celles de l'Etat-major francais ; quand deux cotes se suivent sans autre 
indication, la premiere est celle de l'Ktat-major francais, la seconde 
celle de l'fitat-major italien. 

annumrb pk 1896. 4 



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BO COURSES fiT ASCENSIONS. 

et nous restAmes priv£s pour tout le reste de notre voyage 
de trfcs prdcieux souvenirs. 

Sans presque quitter le sentier de chevres, on arrive 
ainsi sur un plateau (2,816 m6t.) limits par l'Ouillede Pa- 
riote, la Levanna Occidentale et le glacier des Sources de 
l'Arc. La vue y est d6)h fort belle, et nous y d^jeun&mes 
au bord d'un ruisseau. Puis, chacun ayant pris son sac, 
nous nous engage&mes dans une pente d'6boulis situ^e 
au pied des Levanna Centrale et Occidentale. D'un vi- 
goureux coup de trique, Blanc avait fait franchir k son 
rnulet un torrent assez rapide qui le s^questrera jusqu'& 
notre retour dans un £troit espace amplement pourvu de 
gazon. 

Au fond du glacier des Sources de l'Arc s'ouvre le col 
Perdu (3,242 mdt. E.-M. I.), comme une brfcche entre la 
Levanetta (3,555 met. — 3,438 mhi.) et la Levanna Orien- 
tate. Du point ou nous avions abordtf le glacier (au-des- 
sous de la Levanna Centrale), on y accede tr&s facilement; 
le glacier est en pente douce, sans crevasses. De ce col 
la vue est magnifique. Le regard parcourt dans sa lon- 
gueur toule la haute valine de l'Arc, depuis les glaciers 
Gtincelants du premier plan jusqu'aux perspectives fuyantes 
et estomp^es de vapeurs bleu&tres des montagnes loin- 
taines ; tout au fond se dressent la Barre des Ecrins et la 
Meije. Si Ton regarde du cot6 de l'ltalie, on voit k ses 
pieds la riante valine de l'Orco avec ses p&turages d'un 
vert clair, ses sombres fonHs de sapins et de m^tezes, el 
bien loin les maisons & toit rouge de Ceresole Reale. En 
face, le regard est attir6 par le massif iraposant du Grand- 
Paradis et la ftere Grivola au del& du col du Nivolet. Dans 
le lointain brillent quelques sommels neigeux des Alpes 
Pennines. De la breche m£me descend un couloir tr6s 
rapide, au del& duquel on apercoit un petit refuge au toit 
brillant, perchS sur un rocher comme un nid d aigles. 

Depuis notre entree sur le glacier, nous avons eu tout 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 51 

le temps d'etudier la Levanna Orientale. Du col Girard 
(3,084 met. — 3,044 met. ),Tar6te principale se relive k la 
Pointe Girard (3,205 met. E.-M. I.), puis s'abaisse au col 
de l'Arc (3,203 mfct.), pour se relever enfin enune longue 
crGte courant k peu pr&s du Sud au Nord et aboutissant au 
sommet de la Levanna Orientale. Toute la face Ouest de la 
montagne s'Gtale devant nous. Dans ses nombreuses ascen- 
sions antSrieures aux sommets occidental et central de 
la Levanna, Blanc a remarque que cette face Ouest n'est 
presque jamais praticable. Extr^mement inclinee, elle est 
constitute, comme la face Nord des Ecrins, par une pente 
de glace que dominent des rocailles escarpees ; presque 
toujours la glace est nue. Cette annee, par exception, une 
couche de bonne neige semble promettre une montee 
oblique relativement facile ; le froid assez vif scelle les 
pierres instables ; la pente sera abritee du vent, qui souffle 
du Sud-Est. Toutes les circonstances favorables sont done 
rGunies, et nous saisissons avec empressement Toccasion 
d'essayer ce chemin de preference aux aretes. 

L'un de nous, plus defiant et moins dispos, se declare 
satisfait de sajourn^e et va s'6tablir au soleil, dans une 
anfractuositG de rochers, contre la Levanetta, au-dessus 
du col : il sera bien plac6 pour suivre notre ascension. Le 
reste de la caravane, formant une cord^e de cinq personnes, 
y compris Jean-Marie, le ills ain6 de Blanc, se met en 
marche et se dirige obliquement vers le milieu de TarGte 
sommitale. 

Comme nous l'avions prdvu, aucune difficult^ particti- 
ltere ne se pr^sente. La couche de neige est solide et, 
dans les points oil la glace est vive, le Greffier taille plus 
g^ndreusement les marches. De temps en temps la cara- 
vane s'accorde quelques instants de repos, car la pente 
est raide. En noud retournant, nous pouvons contem- 
pler dans tout son d6veloppement la muraille Sud des 
Levanna Centrale et Occidental. Rarement l'expressjon 



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52 COURSES ET ASCENSIONS. 

de « muraille >s qui, dans la bouche des alpinistes, est si 
souvent hyperbolique, est plus exactement . applicable 
qu'iei. Depuis le col Perdu, 1'anHe des Levanna s'elfcve 
par des dentelures aiguSs, par desclochetons faniastiques, 
si 61anc£s qu'ils semblent instables et qu'on s'attend d'un 
moment k l'autre a les voir crouler. De fait, les pierres 
roulent constamment sur la pente escarp£e de cette colos- 
sale forteresse en mines, et les grimpeurs qui ont eu la 
tentation de parcourir ce fatte vertigineux ont jusqu^ pre- 
sent toujours recute. 

Apr&s une mont£e d'une heure trois quarts depuis le 
col, nous atteignons la longue crfcte de la Levanna Orien- 
tate & l'union de sa portion centrale neigeuse avec sa por- 
tion Nord-Est exclusivement rocheuse. Mais Ik nous 
constatons que le point culminant est encore k une certaine 
distance au Nord-Est. Pour y arriver, le chemin n'a pas 
1'air facile; je le comparerais volontiers h 1'arSte de la 
Barre des Ecrins. Cette cr£te est formite de blocs de schistes 
granitoldes parfois amoncetes en tourelles, pos^s k cheval 
sur les deux versants comme des « gendarmes » pour 
barrer la route. Le versant ilalien est un precipice peu ac- 
cessible ; des brouillards violemment agitGs par le vent 
nous en cachent le fond. A plusieurs reprises nous f times 
obliges de contourner de gros rochers en nous glissant sur 
d'<Hroites corniches. Mais je m'empresse d'ajouter qu'au- 
cune difficult^ extraordinaire ne s'est pr6sent£e. Gr&ce k 
une marche lente et prudente, gr&ce aussi aux points 
d'appui solides du granit, nous arriv&mes sans encombre 
au sommet principal, apr&s une heure et quart de marche 
surTar6te. 

Lk y confortablement installes autour de la pyramide, 
nous p&rnes admirer le sublime paysage qui nous entou- 
rait. Le ciel 6tait pur sur la Savoie, la valine d'Aoste et la 
Suisse ; mais les plaines lombardes disparaissaient sous 
des vagues de nuages [qui venaient mourir en techant le 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 53 

rocher a quelques metres au-dessous de nous. Seules les 
hautes cimes Emergent de cette mer comrae des Gcueils . 
De-ci, de-la, des vapeurs aux formes etranges glissent Ien- 
tement comme des navires. Par endroits, le toit de nuages 
s'amincit et s'effile en languettes vaporeuses ; par ces trous 
les rayons du soleil eclairent des lambeaux de paysages. 
A Thorizon les vagues laiteuses deviennent une brume 
indistincte, qui peu a peu se confond avec le bleu fonce du 
ciel. Quel eontraste saisissant entre cette mer de nuages 
et Timmense etendue d'Alpes montrant a perte de vue, vers 
le Nord et TOuest, d'innombrables pics et glaciers sous 
l'Gblouissant soleil ! L'ar&te ou nous 6tions semblait une 
barri&re gigantesque contre l'inondation du brouillard. 

Au dire des alpinistes etrangers qui Font gravie, la 
Levanna Orientale oflre un des plus beaux panoramas des 
Alpes Graies. Turin et la Superga se voient, parait-il, dis- 
tinctement. Le froid ne nous permit pas d'admirer long- 
temps; nous ne restames qu'une demi-heure au sommet. 
Nous descendimes par 1'artUe Nord, qui ne presenta aucune 
difficulty particuliere. En deux heures, par une marche 
lente, nous etions de retour au col Perdu, ou nous retrou- 
vames notre ami Morgon qui nous avait suivis des yeux 
avec int^rdt. 

Apr&s un rapide et dernier coup d'oeil jet6 sur le Val 

d'Orco par ou les brouillards montaient d6ja, nous nous 

acheminames lentement sur nos traces du matin. Le soleil 

avait tournS, et il eclairait d'une tout autre fa^on le m6me 

paysage ; les montagnes projetaient des ombres grandis- 

santes, mettant en relief les valines. Au pied du glacier, 

dans le cirque de moraines ou broutait depuis le matin 

le mulet de Blanc, nous nous arr&tames pour f£ter notre 

succ&s par un repas serieux arrose d'Asli spumante. Puis, 

fumant nos pipes et causant des escalades passdes et 

futures, nous gotitames pendant tout le reste de l'apres- 

midi le bien-Mre d£licieux qui suit souvent les grandes 



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54 COURSES BT ASCENSIONS. 

courses. A nos pieds, l'Arc naissait du glacier en un tor- 
rent rapide et bruyant; en face de nous le Mulinet etalait 
au soleil couchant sa belle pyramide de rocher rouge&tre 
et plus h droite ses aretes d^chiquetees. Mais nos yeux 
ne se lassaient pas de regarder notre conqucHe du matin, 
la longue crSte que les nuages avaient fini par d£passer, 
qu'ils debordaient maintenant dissip^s par l'air chaud au 
fur et a mesure de leur passage sur notre versant enso- 
leille. Le sommeil nous gagna,calmeetprofond, etquand 
nous nous r6veill&mes, secoues par le Greffier, un dernier 
rayon de soleil rouge pourpre flamboyait au sommet, au- 
dessus d'un cercle de nuages qui formaitunnimbe autour 
de la Levanna Orientals 

Une descente rapide nous ramena aux chalets de la 
Dhuis. La ce fut la separation : nos amis Chambre et 
Morgon prirent le chemin de la plaine. M. Mathieu et moi 
nous couch&mes dans un chalet, esperant faire le lende- 
main l'ascension du Mulinet. 

« « 

La Levanna Orientale est peut-iUre la plus belle ascen- 
sion que Ton puisse faire autour du glacier des Sources 
de l'Arc. Elle est beaucoup moins facile d'acci>s que ses 
soeurs les Levanna Centrale (3,640 met.,appelee lesTrois- 
Becs par la carte de l'fitat-major fran^ais) et Occidentale 
(3,607 m<H.) ; mais elle est par contre plus interessante 
que ces dernteres, sinon par la vue, qui est sensiblement 
6quivalente, du moins par la variety de l'escalade. Elle 
paratt malheureusement presque inconnue des alpinistes 
frangais. Sur une trentaine d'ascensions dont nous avons 
trouve les traces dans le cairn du sommet, ou qui sont 
mentionn6es dans la litterature alpine, il n'y a jusqu'a 
present, je crois, que deux ascensions franchises : la pre- 
mie re est celle de M. Nicot de Villemain (membre du Club 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 57 

Alpin Fran^ais, Section des Alpes Maritimes), faite le 
19 aoiit 1894 avec les guides Colombo et Rolando; la 
seconde est la notre. Cet oubli de la part de nos compa- 
triotes est tout k fait imm£rit£. 

La premiere ascension de la Levanna Orientale par un 
touriste fut faite le 27 septembre 1874, par lord Went- 
worth et le guide Giovanni Blanchetti,enpartant de Cere- 
sole, par la face Nord. Sur le sommet existait une pyra- 
mide construite par les officiers du cadastre. — Le 
12 juillet 1875, M. Luigi Vaccarone, accompagne par les 
guides A. Castagneri et A. Boggiato, atteignit le sommet 
depuis le col Girard, par la longue artHe Sud. — Le 
4 aotlt 1876, MM. Palestrino et Francesetti, avec le guide 
G. Blanch etti, monterent de Ceresole par le col Perdu et 
la face Nord, puis redescendirent par 1'artHe Nord-Ouest 
et la face Ouest. — Le 11 aoAt 1883, le RGv. W. A. B. Coo- 
lidge, avec les deux Aimer, monte par le Col Perdu et 
1'arSte Nord-Est, descendit par la face Est sur le glacier 
de la Levanna 1 . 

Telles sont les ascensions qui ont inaugure les quatre 
voies d'acces principales de la Levanna Orientale. Ce n'est 
pas ici le lieu de donner la bibliographie complete de 
cette montagne. En ce qui concerne particulierement la 
face Ouest par laquelle,avec MM.Chambre et Mathieu, j'ai 
fait l'ascension, je dois ajouter que MM. Evan et Macken- 
zie (Club Alpin Italien, Section de Ligurie), accompagn^s 
par les guides Giovanni Battista Bich et Daniel Maquignaz 
(de Valtournanche), ont gravi la Levanna Orientale par la 

1. Ces renseignements concernant les premieres ascensions a la 
Levanna Orientale sont tires de l'excellent travail de M. Luigi Vacca- 
rone, Slatistica delle prime ascensioni nelle Alpi occidentali, 3 ft edi- 
zione, Torino, 1890. 

C'est pour moi un agitable devoir de remercier ici notre eminent 
colleguc italien, M. Luigi Vaccarone, des renseignements precieux 
qu'il a bien voulu me fournir au sujet de la Levanna Orientale, du 
Mulinet ct de la Pointe de Bonneval. 



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58 COURSES ET ASCENSIONS. 

faceOuest le 29 juilletl891 1 . Giuseppe Corrkauraitjui aussi, 
ex6cut6 I'ascension par la face Ouest (renseignement de 
M. Vaccarone). Mais en somme ce chemin a ete rarement 
suivi (trois ou quatre fois en tout), k cause de la pente 
vertigineuse qui est presque chaque annexe d^pourvue de 
neige et faite de glace nue. 

Les Levanna Centrale et Occidentale sont assez frequen- 
ces par les alpinistes franqais, et noire literature alpine 
contient plusieurs relations d'ascensions de ces deux cimes. 
La Levanna Occidentale, extr£mement facile d'acc&s, est 
particuli&rement k recommander a cause de son magni- 
iique panorama 2 . 



LE ROC OU MULINET (3,460 met., ktat- major franc a is 

OU CIMA NARTELLOT (3,437 met., Etat-major italien), 

ASCENSION PAR L'ARCTE N0R0 (COURSE NOUVELLE) 

Depuis le col Girard, la chalne de partage des eaux 
franco-italienne, dont nous avons suivi le d^veloppement 
vers les Levanna, continue sa direction g6n6rale vers le 
Sud-Sud-Ouest. Elle se releve d'abord pour former une 
cime peu elev^e et d'acc&s tres facile, que les alpinistes 
italiensappellent/ > twtaC/at;ariHo(3,250m6t. — 3,260 met.). 
Cette cime envoie sur le versant fran^ais un tr6s court 
chalnon qui ^chancre le glacier des Sources de 1'Arc, et 
sur le versant italien un contrefort plus important qui 
borde au Nord le glacier Martellot. Apres la Punta Clava- 
rino, I'anHe s'abaisse et forme un col rocheux, le col 
Martellot (3,151 m6t. E.-M. I.), bien indique mais non d6- 

4. Rivista men*tfe,189l, n° 10, p. 337. 

2. J'ai fait l'asccnsion dc la Levanna Occidentale le 30 octobre 1894, 
avec M. J. Lepine (de Lyon) et le guide J. -J. Culet (de Bonneval); le 
16 aout 1895, une caravano de dix personnes, dont je faisais partie, est 
montee k la Levanna Centrale. Or pour aucune de ces deux courses 
la corde n'a etrt utilised. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 59 

nomine sur la carte de l'Etat-major fran^ais *. Ce col, peu 
elev£ au-dessus du glacier des Sources de l'Arc sur le ver- 
sant frangais, est, sur le versant italien, l'aboutissant d'un 
couloir rapide qui donne sur le glacier Martpllot. L'ar£te 
frontiere se relive ensuite en une paroi rocheuse extrfl- 
mement inclin^e qui aboutit k un premier sommet arrondi 
coiff6 de neige : c'est le Ddme Neigeux du Mulinet. Au Sud 
du Dome Neigeux se trouve une brfcche peu profonde et 
dtroite, puis un deuxieme sommet exclusivement rocheux, 
le DdmeNoir du Mulinet (3,400 metres environ)*. Apres le 
D6me Noir, 1'arSte forme une seconde breche plus pro- 
fonde que la premiere; enfin elle se relive une der- 
niere fois, d'un seul jet, pour aboutir au point le plus 
61eve du groupe, au Hoc du Mulinet (3,469 met. E.-M. F.) 
ou Cima Martellot (3,437 metres E.-M. I.). Du Dome 



1 . II a regno une certaine confusion sur la position exacte du col Mar- 
tellot. En juillet 1877, M. Lionello Nigra atteignit, par un couloir 
difficile, du versant italien, un point de l'arete situe un peu au Nord du 
Dome. Neigeux du Mulinet, et le baptisa col Martellot; ce col donnait 
sur le glacier des Sources do l'Arc (Dollettino du C. A. I, n° 33, p. 43). 

Le 25 septembre 1887, M. Vaccarono atteignit do nouveau le raeme 
point par le mfimc chemin en faisant la premiere ascension du Dome 
Neigeux du Mulinet [Hivisla mensile^ vol. VI, p. 321). 

Enfin, le 23 juin 1890, une caravane composec de cinq alpinlstcs ita- 
liens (parmi lesqucls M. Vaccarone) et de trois guides fit la premiere tra- 
versed du vrai col Martellot, situ6 entrc le col dc M. Nigra et laPunta 
Clavarino {Hivistamen8ile y 1890, p. £25). 

2. La premiere ascension du Dome Neigeux est due a M. Vaccarone 
(voy. la note pr6cexlentc). 

La premiere ascension du Dome Noir a ete faite par M. Giuseppe 
Corra et le guide Michele Ricciardi, le 23 juillet 1888, en passant par 
lc col Girard, le col de Trieves, et l'arete qui separe les glaciers du 
Mulinet et des Sources de l'Arc (Rivista mensile, 1889, n° 3, p. 81). 

La breche situe'e entre le Dome Neigeux et le D6me Noir du Mulinet 
fut atteinte par M. Vaccarone lors do la premiero ascension au Dome 
Neigeux, puis par M. Corra lorsqu'il fit la premiere ascension du Dome 
Noir. Cctto breche nc portant pas de nom, jo propose de l'appeler 
Breche Corrd, en souvenir du valeureux alpiniste italien mort le 
26 aout 1896 k la Grande-Sassierc : juste hommage a rendre a la mfanoiro 
de Tun des pionmers des Alpes Graies me>idionales. 



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60 COURSES ET ASCENSIONS. 

Neigeux se detache sur le versant fran^ais un important 
chalnon, glaciaire d'abord, rocheux ensuite, puis de nou- 
veau glaciaire; ce chainon, coup6 par des s£racs et des 
rochers vers le glacier des Sources de l'Arc, est moins 
incline du c6te du glacier du Mulinet ; il separe ces deux 
glaciers et aboutit & YOuille de Tritves (3,076 met.). On 
peut aisement le traverser et passer d'un glacier k 1'autre 
par la large depression qiroffrc ce chatnonal'E. de l'Ouille 
de Trievcs (col de Trleves). 

La brioche etroite situee enlre le Dome Noir et le Rocdu 
Mulinet a ete atteinte pour la premiere fois par M. Mathieu 
et moi, le 16 juillet 1895; je propose de l'appeler Briche 
Mathieu. Elle est, sur le versant francais, l'aboutissant 
d'un long couloir neigeux qui part du glacier du Mulinet. 

Au Sud du Roc du Mulinet Tar<He s'abaisse a la Selle du 
Mulinet (3,325 met.), puis se releve, et, jusqu'& la Punla 
Mezzcnile, forme une serie de dentelures aigu£s dont je 
n'ai pas k m'occuper ici. 

Les details compliques de la chainedu Mulinet sevoient 
tres bien de TOuille de Treves, ainsi que des pentes m£ri- 
dionales de la Pointe des Arses et de TOuille de Rei. Du 
glacier des Sources de l'Arc et des Levanna, au contraire, 
les trois sommets du Mulinet, places sur la m£me ligne, 
paraissent n'en faire qu'un seul. Aussi, en descendant de 
la Levanna Orientale, nous n'avions pu nous faire qu'une 
idee tres inexacte du chemin que nous prendrions. 



Le 16 juillet, nous quitt&mes assez tard le chalet hospi- 
talier de la Dhuis. Le jour commengait kpoindre. Le Gref- 
fier, qui avait apercu la veille quelques chamois, emporta 
son fusil. Nous traversames l'Arc sur une planche un peu 
au-dessus des chalets, et nous commenQ&mes k monter 
dans les taillis de rhododendrons sur les pentes de TOiiiHe 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 63 

de Treves. Plus haut, nous rejoignimes la moraine lat£ rale 
qui borde la rive gauche du glacier des Sources de l'Arc. 
Les chamois ne se montrant pas, Blanc cacha son fusil 
sous un rocher et nous ne pens&mes plus a la chasse. 
Vers 8 heures, nous atteignlmes Tar£te glaciaire qui unit 
le Mulinet h l'Ouille de Tri&ves et qui s6pare nettementles 
deux grands glaciers des Sources de TArc et du Mulinet 
(col de Trteves), De l&, il faut remonter cette ar£te. Vers 
son milieu on rencontre un gros rocher qui Emerge isole- 
ment du glacier : nous y fimes halte pour dejeuner et 
pour examiner notre chemin d'ascension. De ce point, on 
peut 6tudier avec precision le groupe du Mulinet, et la route 
a suivre se dessine nettement. (Test h la br£che la plus 
rapprochee du Mulinet (celle que j'ai propose d'appeler 
Brdche Mathieu) que nous devons aller. Elle est i'abou- 
tissant cTun couloir de neige assez incline et haut d'en- 
viron 300 metres, tr^s comparable au couloir du col des 
ficrins. De cette br^che, nous essaierons d'atteindre la 
cime en suivant 1'artHe Nord, bien qu'elle semble difficile- 
ment accessible. Si nous devons reculer, nous redescen- 
drons le couloir, nous contournerons la montagne par sa 
base, h TOuest, et nous essayerons le col bien marqu6 
qui est au Sud (Selle du Mulinet). 

La montee du couloir nous demanda une heure, sans 
arrdt ; la neige cHait bonne et les marches faciles & tailler. 
La br&che ne portait aucune trace d'ascension ant^rieure; 
nous 61cv&mes done une petite pyramide sur un £troit 
emplacement au Nord. Le versant italien est un couloir 
aussi incline que celui par oil nous etions months; des 
brouillards nous en cachaient la base, et je ne puis dire 
s'il est ou non accessible. 

Apr^s une halte de vingt minutes, nous attaqu&mes la 
paroi rocheuse qui devait nous conduire au sommet. Elle 
est quasi verticale, couple seulement par trois ou quatre 
paliers etroits ou un peu de neige s'6tait accumulee. Le 



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6i COURSES ET ASCENSIONS. 

rocher est mauvais, friable, decomposed 11 fallut prendre 
de grandes precautions pour tiviter de nous faire choir des 
pierres sur la Idle, d'autant plus que les pieds du premier 
(Haient situ6s tout k fait sur la t<Ue du suivant. Nousavan- 
cions Tun apn s s l'autre, tr£s serres, dc^blayant k chaque 
pas les dalles en faisant rouler dans le couloir des ava- 
lanches de schistes. Pendant toute la montee, nous nous 
tlnmes sur le versant franqais, et nous ne pass&mes sur le 
versant italien que peu avant le sommet. Cette difficile 
escalade, dont la hauteur ne me parait pas atteindre 
100 mMres, nous demanda cependant une heure cinq 
minutes. 

Nous trouv&mes au sommet une pyramide sans cartes. 
A quelques metres plus has se trouvait un « homme de 
pierre » renfermant la carte de M. Giuseppe Cornfc avec la 
mention « premiere ascension par le versant italien ». 

Les nuages venant d'ltalie nous cachaient la vue; le 
froid £tait vif. Nous rest&mesn6anmoinsquarante minutes 
lk-haut pour manger et nous reposer. Puis nous repar- 
ttmes par I'ar^te Sud, tr&s facile. De la Selle du Mulinet un 
couloir de n6v6 nous conduisit sur le glacier par une 
longue glissade; ensuite, obliquant vers l'Ouille de Tri&ves, 
nous rejoigntmes le point ou nous nous cHions arr<H6s le 
matin. Lk nous nous detach&mes; puis nous descen- 
dtmes en fl&nant sur les n6v6s, dans les moraines, dans 
les gazons, jusqu'au vallon de la Recula. Cette fl&nerie va- 
lut k mon ami Mathieu la double joie de faire une int£res- 
sante d^couverte botanique en mdme temps qu'une abon- 
dante r^colte d'une plante rare, le Senecio uniflorus, qu'il 
trouva sur la base Sud des rochers de l'Ouille de Treves, k 
I'extr6mit6 du glacier du Mulinet. Jusqu'ici onneconnais- 
sait en France que deux stations de cette plante alpine : 
TOuille de Rei, et l'Ouille de Pariote sur les flancs de 
laquelle nous l'avions d6j& cueillie la veille en montant k 
la Lev^nna Orientale, 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 65 

Nous rentr4mes le soir au chalet-hotel. De notre 
chambre, nous pumes voir avec une lunette les principaux 
details de notre chemin d'ar£tes du matin 1 . 



LALBARON (3,662 met.) : PREMIERE ASCENSION 

PAR LE VALLONNET ET LA FACE NORO. LE PIC 3,249, 

AU NORO DU COL DU GREFFIER : PREMIERE ASCENSION 

La Pointe d'Albaron (3,662 mfct.) est, chacun le sait, 
le point culminant d'un important massif lateral qui se rac- 
corde par le Mont Collerin (3,491 m&t. E.-M. F., ou Punta 
dell* Oulliarse, 3,462 mfct. E.-M. I.) k la chalne de partage 
des eaux franco-italienne f . Ce massif s'avance comme un 
coin entre la valine de l'Arc et celle d'Averole, qui se joi- 
gnent k Bessans. Du sommet de TAlbaron partent quatre 
aretes plus ou moins nettement marquees ; ces aretes d£- 
terminent quatre faces principales du massif. L'ar£te Sud- 
Est joint TAlbaron au Collerin; l'argte Sud-Ouest aboutitk 

1. La premiere ascension du Mulinct a ele faite par MM. L. Baralc et 
G. Lazzarino, accompagnes par le guide A. Castagneri, le 18 julllet 1888. 
Montee et descente par le glacier du Mulinet et l'arete Sud (Alpine 
Journal, IX, pages 100, 476). 

M. G. Corra, lc 13 aoiit 1884, attcignit le sommet par les couloirs 
escarped du versant italien. ' 

Parmi les pares autres ascensions quo Ton trouvo mentionnecs dans 

a literature alpine, je signale celle de M. Ch. Rabot (Annuaire du 

C. A. P., 1878, p. 252), faite avec les guides Blanc le Greffier et Brun, 

et celle de M. Coolidge, avec les deux Aimer, le 9 aout 1883 {Alpine 

Journal, XI, p. 341). 

2. Le figure de la carte de l'fitat-major francais, en cc qui con- 
cerne le massif de l'Albaron, est assez exact, mais la nomenclature doit 
6trc rectified. Avec la plupart des alpinistos, je d^signe ici sous le 
nom d'Albaron la Pointe do Chalanson de la carte; sous le nom de 
Pointe du Grand-Fond,la. Pointe d'Albaron; sous lenom de Chalanson, 
le sommet dfoiomme Mont Collerin ; sous le nom de Collerin, le som- 
met cote 3,491. 

Sur la carto, les cols de la Fourche et du Greffier sont nettement 
indiques, mais non denomm6s. 

ANNUAIRE DE 1896. 5 



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66 COURSES ET ASCENSIONS. 

TOuillarse 1 (8,477 m&t.);l'ardte Nord-Ouest forme d'abord 
une large selte glaciaire, puis elle se redresse k la Pointe 
du Grand-Fond (3,422 m&t), et se bifurque : sa branche 
Sud-Ouest se termine k TOuilla Allegra (3,197 mfct.); sa 
branche Nord-Est, couple par le col de la Fourche, se 
relive k la Pointe d'Audagne (3,214 mfct.); Tar^te Nord, 
enfin, brusquement interrompue par le col du Greffier 
(3,112 m&t.), remonte au Pic sans nom cot6 3,249 m£t., et 
se termine & l'Ouille du Midi (3,057 m&t.). 

Les quatre faces de TAlbaron pr^sentent des aspects 
bien dififerents. La face Sud tombe sur AvGrole; elle est 
circonscrite par la Bessandse (3,617 m£t.) d'un c<H6, et de 
l'autre par TOuillarse ; elle est d'un acc&s facile, mais 
assez rarement pratiqu6e. On peut en Studier tous les de- 
tails de la Pointe de Charbonnel (3,760 mfct.). — La face 
Ouest est connue de tous ceuxqui sont altes k Bessans et k 
Bonneval en remontant la valine de l'Arc; depuis le col de 
la Madeleine on commence k bien la voir, mais on Taper- 
Qoit m6me de Lanslebourg. Elle est la route d'ascension 
classique et facile, tr&s intGressante n^anmoins. — La 
face Est tombe sur le glacier des Evettes ; pour Texaminer 
dans son ensemble, la Pointe de Bonneval (3,329 m&t.) 
ou, mieux encore, le col de Sea sont d'excellents belv6- 
d&res. De Ik, l'Albaron paratt triangulaire ; les premiers 
feux du soleil teignent en rose la corniche qui couronne 
son immense cr£te. Au-dessous de cette corniche est une 
penle presque k pic formSe de rochers friables ciment(5s 
de neige et de verglas. Du matin au soir les schistes 
roulent, et les chutes de pierres, sans compter la redou- 
table inclinaison de la pente, mettent cette escalade au 
nombre de celles qu'il n'est gu&re permis de tenter. 

11 nous reste k parler de la face Nord-Est, qui regarde 

1. No pas confondrc rOuillarsc dont il s'agit ici avec la Punta 
dell'Oulliarse (3,462 met., R.-M. I.), quin'est autre que le Mont Col- 
lcrin. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 67 

Bonneval et le col de Flseran; c'est pr6cis6ment celle qui 
nous intSresse le plus, aussi nous allons FStudier en 
detail. 

Du Clapier de Fodan, situ6 k quelques minutes du chalet- 
hdtel de Bonneval, h gauche en montant au hameau de 
TEcot par la rive droile de l'Arc, on aper^oit les seracsdu 
Vallonnet. Mais pour avoir une idee exacte de ce recoin 
de la Haute-Maurienne, il faut monter plus haut, au Pla- 
teau des Lauzes (2,641 met.), ou, mieux encore, a la 
Pointe des Arses (3,203 met.). De \k, on voit l'Albaron 
de profit, et il a l'aspect d'une 616gante aiguille qui Emerge 
h gauche du glacier. De son sommet descend le glacier 
superieur du Vallonnet, qui s'Glargit beaucoup entre les 
aretes Nord-Est et Nord-Ouest de la montagne, principa- 
lement au-dessous de la crGte du Grand-Pond (3,422 mfet.). 
Sa pente rapide est couple brusquement par une longue 
et haute muraille de rochers sombres, qui semblent au 
premier abord difflcilementaccessibles. Laligne de s6racs 
qui termine le glacier superieur, au-dessus des rochers, 
s'etend depuis le col du Greffier jusqu'au-dessous du col 
de la Fourche, k droite de l'observateur, sur une lon- 
gueur de quatre k cinq kilometres. Cette ligne de seracs 
n'a pas une altitude constante ; elle monte et descend en 
decrivant de larges festons. Son point le plus bas est cote 
2,623 metres sur la carte ; k cet endroit la muraille n'a 
guere que 300 metres de hauteur, et c'est pr6cis6ment \k 
qu'elle paratt le plus accessible ; en se rapprochant du col 
du Greffier, elle atteint une hauteur de 600 a 800 metres 
et semble impraticable. Plus k droite, on voit de larges 
couloirs sillonnes par les avalanches de seracs. Tout 
k fait au-dessous du col de la Pourche, le passage paralt 
plus facile, mais, comme nous l'apprlmes r6cemment par 
une tentative infructueuse de descente, les rochers, extrS- 
mement inclines, sont polis par les avancements et les 
re traits successifs du glacier, et il faudrait faire, pour 



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68 COURSES ET ASCENSIONS. 

monter, un long detour sur les flancs de la Pointe d'Au- 
dagne. 

La base de notre muraille plonge dans le glacier infe- 
rieur du Vallonnet, ou plut6t dans sa moraine, car ce gla- 
cier se retire, abandonnant une longue moraine longitu- 
dinale qui aboutit au pied du couloir du col du Greffier. 
Les eaux du Vallonnet se rSunissent en un gros torrent qui 
serpente au milieu des p&turages, puis se precipite en cas- 
cades dans TArc un peu plus haut que Bonneval. 

GHice k la haute muraille de rochers sombres qui en 
constitue le fond, et aux seracs qui couronnent ces roches, 
le Vallonnet oflre un aspect sauvage et grandiose bien fait 
pour tenter Talpiniste. Souvent, du col de Tlseran, de la 
Pointe des Arses oude quelque autre belvedere, nous avions 
longuement contemple la face Nord de l'Albaron, scrut£ k 
la lunette les details du rocher, etudie* les points d'acc^s 
du glacier superieur dont les blocs de glace s'6croulaient 
de temps k autre avec un bruit de canon en soulevant une 
poussiere 16g6re. Maintes fois le Greffier avait pourchasse* 
le chamois sur les pentes, et il affirmait que l'ascension 
etait possible, malgr6 l'aspect rebarbatif du chemin k 
suivre. Aussi mon ami J. Mathieu etmoi, mis en appStit 
par nos deux belles courses pr6cedentes, nous nous deci- 
d&mes k tenter la premiere ascension de l'Albaron par le 
Vallonnet. 



Le 17 juillet 1895,suivant le pas tranquille et la lanterne 
du Greffier, nous quitt&mes k 2 heures trois quarts du 
matin le chalet-h6tel, et nous descendimes au village de 
Bonneval pour passer le vieux pont. De Tautre c6te de 
TArc, nous suivimes le chemin de TlScot. Un peu avant 
d'atteindre la cascade du Vallonnet, on prend un sentier 
bien trace qui conduit en une heure au plateau de pAtu- 



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L'Albaron, face Nord, vu da plateau de Cueigoe; dessin de Slora, d'apres une 
phofographie de M. J. Mathieu. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 71 

rages. De 1&, toujours sur la rive gauche du torrent, on 
atteint la base du neve auquel aboutit le dernier couloir 
de droite descendant du col de la Fourche. Apres avoir 
traverse ce n6ve, on se trouve tout k fait au pied de la 
muraille de rochers (deux heures et demie depuis le 
chalet-h6tel). En cet endroit, le rocher forme un promon- 
toire dont le sommet correspond k la cote 2,623 metres. 
Ce promontoire est dans l'axe m£me du vallon, axe marque 
par le torrent. On l'aborde par la gauche en contournant 
sa base dans les Sboulis jusqu'k ce qu'on rencontre un 
passage praticable, et on commence l'escalade sans diffi- 
cult . La muraille est parcourue par de nombreuses cor- 
niches horizontales plus ou moins larges, mais faciles, 
que Ton suit, passant de Tune k l'autre en dGcrivant de 
nombreux zigzags. Par moments, on se rapproche beau- 
coup d'un grand couloir oil tombent des cascatelles ; mais 
on doit toujours le laisser k sa gauche sans le traverser. 
D'ailleurs le nombre dee passages praticables est fort res- 
treint, et Ton n'a guere l'embarras du choix. Nous ne 
rencontr&mes aucune difficulty notable, et l'escalade ne 
nous parut ni fatigante ni ennuyeuse* Le rocher est forme 
de schistes et de serpentine verte, dont on rencontre en 
abondance de magnifiques Schantillons ; k chaque pas on 
pent ramasser des cristaux d'Spidote et de Tamiante en 
fibres. Nous n'eilmes pas besoin de prendre la corde* et 
en une heure et demie sans arrets nous atteignlmes le 
haut de la muraille au sommet du promontoire conique. 
Un simple coup d'oeil nous montra que le glacier serait 
abordable avec quelques marches tailldes au piolet. Ras- 
sures defmitivement sur le succes de notre course, nous 
nous install&mes pour dejeuner (6 heures trois quarts). 

La halte dura deux heures. Le ciel 6tait tres beau, sans 
nuages; depuis longtemps le soleil eclairait les valines, 
mais nous 6tions montes constamment k l'ombre.La vue, 
tres complete sur le vallon de la Lenta et le col de l'lseran, 



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72 COURSES ET ASCENSIONS. 

6tait borage lateralement par les hauts contreforts qui 
enserrent le Vallonnet. Pendant que Blanc taillait k grands 
coups de piolet une vingtaine de larges marches dans la 
paroi de glace, M. Mathieu et moi nous 61ev&mes au som- 
met de noire promontoire une haute et large pyramide 
de pierre, visible de loin, pour indiquer & nos successeurs 
le point d'attaque du glacier. Puis nous nous attach&mes 
h la corde et nous repartimes. 

Du promontoire, on se dirige vers l'Albaron, que Ton 
h'apergoit pas encore, en remontant la languette de gla- 
cier, bien visible sur la carte, qui aboutit au point 2,623. 
On passe en dessous de la cr<He rocheuse du Grand-Fond; 
en une heure on atteint le haut de la pente, et Ton voit 
^merger devant soi l'Albaron au moment ou Ton arrive sur 
la large depression glaciaire que M.Ferrand 1 propose d'ap- 
peler le col du Grand-Fond. De Ik nous gagn&mes h 
gauche l'arfite Nord de l'Albaron, par laquelle nous ache- 
v&mes facilement l'ascension. A 11 heures et demie, nous 
etions au sommet. 

Apres avoir gravi depuis quatre ans la plupart des cimes 
de la Haute-Maurienne, et plusieurs deux fois, je mets en- 
core la vue de l'Albaron au nombre des plus belles. Deux 
conditions qui font les beaux panoramas sont ici reunies : 
des premiers plans splendides et des perspectives loin- 
taines etendues. Peu de sommets offrent des premiers 
plans comparables au glacier des Evettes, h la Ciamarella, 
k la Bessan&se, au Gharbonnel. Une grande partie de la 
valine de l'Arc, et, de chaque c6te, les perspectives 
fuyantes des valines secondaires, se voient de l'Albaron. 

i. H. Ferrand (Anuuaire de 1888, pages 62 et suivantcs) : « Cette 
echancrure, qui aurait pu meriter le nom do col du Grand-Fond, 
n'est, d'apres Blanc, qu'un faux col, et l'autre versant, qui donnerait 
sur Bonneval, est impraticable memo aux chamois. Je yerrai en effet 
le soir me me et dans mes ascensions suivantes que 1'escarpement Nord 
de ce pnHendu col est probablement inaccessible et jusqu'a present 
inaccede. » 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 73 

L* m 6blouissante » Ciamarella se montre avec sa parure 
de glaces et de neiges ; la Bessan&se dresse ses sauvages 
escarpements de rochers sombres ; le glacier des fivettes 
6tale aux pieds monies de l'observateur ses champs de 
neige, ses cascades de seracs verdatres, et ses tout petits 
lacs profonds, d'un bleu intense, comme des taches sur 
ses n6v6s blancs. Plus loin, par del& la fronttere, dans les 
lointains vaporeux des plaines lombardes, il semble que 
Ton devine les collines, les forSts et les fleuves. D'un autre 
cdte, ce sont les aretes dechiquet^es du Mulinet et des 
Levanna, le massif du Grand-Paradis et la Grivola, les Alpes 
Pennines aux glaciers dores. Au-devant du Mont-Blanc, 
nous saluons avec un sentiment de ch&re souvenance les 
sommets amis de la Tarentaise et de la Maurienne. Sur 
quelques-uns nous avons dej& laisse, et pour toujours, 
une parcelle de nos heures douces d'alpinistes. Blanc 
lui-m^me, au lieu de dormir ou de s'ennuyer, comme font 
en pareille circonstance quelques guides ses confreres, se 
joint a nous pour appeler par leur nom toutes les cimes, 
s'enthousiasmant comme un jeune devant un paysagemille 
fois regarde et pourtant toujours nouveau, comme toute 
chose vraiment belle. Enfln, quand tout est vu et bien vu, 
nous nous ^tendons au soleil, caresses par la brise ti6de, 
goutant le repos au milieu du silence que nul bruit ne 
vient interrompre, sauf le grondement etouffS de loin- 
taines avalanches et, semble-t-il par moments, le mur- 
• mure infiniment doux de quelque torrent. 

Apr6s une heure et demie de repos d&icieux, le Greffier 
nous tire de notre contemplation; le temps passe, et 
nous avons encore bien duchemin k faire. De gros nuages 
sortent on ne sait d'ou au del^i des arStes dechiquetees 
de la fronti&re, et le bleu du ciel se ternit de 16geres va- 
peurs : h&tons-nous. A 1 heure nous nous rattachons et 
nous commen^ons la descente en suivant l'ar£te Sud-Est. 
A mi-chemin entre l'Albaron et le Collerin, nous abandon- 



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74 COURSES ET ASCENSIONS. 

nons la ligne de falte pour descendre sur le versant des 
fivettes, en face des seracs du Chalanson dont nous separe 
une muraille de rochers tr£s haute et presque verticals 
La pente est d'abord raide et demande quelques precau- 
tions, puis elle s'adoucit. Nous inclinons alors vers le 
Nord pour marcher de flanc sur les n6v6s sup&rieurs du 
glacier, en dessous de la pente Est de l'Albaron. Tout 
autour de nous s'etale le magnifique cirque glaciaire des 
fivettes, sans 6gal en Maurienne. Anolre gauche, quelques 
schistes s^croulent des parois verglassees de TAlbaron et 
viennent s'enfoncer dans la neige h une distance respec- 
tueuse de la caravane. Nous marchons droit vers la Brfcche 
du Greffier,etroitecomme un « coup de sabre » entredeux 
murailles abruptes. A droite, au Nord de cette brGche, se 
dressefierementlePic 3,249 metres, sans nom surlacarte. 
Depuis longtemps nous le guettons, ce pic, et la tenta- 
tion de le vaincre devient irresistible. On le voit de par- 
tout aux. environs de Bonneval ; du versant du Vallonnet 
il paralt absolument inaccessible ; du Roc de Pareis, au 
pied du glacier des fivettes, il fait reflet d'unCervin mi- 
nuscule. Nous ne l'avions encore jamais vu de la Pointe 
de Bonneval ni du col de Sea : de ces derniers endroits, 
il sembleen effet plus facile, et, si nous Tavions alors connu 
sous tous ses aspects, nous aurions sans doute modify 
notre plan d'ascension. Des pentes Est de TAlbaron ou 
nous etions, lacc^s en paraissait malaise, mals possible, 
et nous decid&mes sans hesitation de l'attaquer. {/occa- 
sion etait unique : ce pic e lance, ce gigantesque bloc de 
serpentine, strie de couloirs glaces, etait encore vierge dc 
pas humains. Et il ne s'agissait pas \k d'une de ces demi- 
virginites qui sont encore le banal apanage de mainte 
saillie rocheuse k cheval sur les aretes peu frequentees. 
De toutes les cimes des environs de Bonneval, c'etait la 
seule autonome, distincte de ses voisines, que personne 
n'eilt encore visitee. 



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Lo Pic 3,249 metres, vu da Roc de Pareis; reproduction d'uno photographic 
de M. Claudius Regaud. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 77 

Un peu avant d'arriver au col du Greftier, sur un pro- 
montoire de schistes ou coule un ruisselet ne de la neige 
voisine, nous nous arr£tons pour diner et pour examiner 
la montagne. A quelques metres de la br&che, sur notre 
droite, un couloir accessible nous permettra d'atteindre 
k 20 ou 30 metres plus haul un Gpaulement, puis une cor- 
niche, d'oii nous aborderons un second couloir k droite. 
Plus loin, que trouverons-nous ? Qu'importe ! nous le ver- 
rons bien et nous redescendrons s'il y a lieu. En route ! 

Nous laissons nos sacs au col du Greffier et nous atta- 
quons le premier couloir. Aucune difficult^ sp^ciale ne se 
rencontre jusqu'k l^paulement. Ici Tascension devient 
ardue. Pendant une heure environ nous marchons de 
flanc, montant ou descendant dans le rocher au hasard des 
passages, traversant les couloirs, nous accrochant aux 
moindres saillies. A notre droite, k 100 ou 200 metres plus 
bas, le glacier des fivettes nous sourit. Le terrain heureu- 
sement est solide et le vertige nous est inconnu. Enfin, au 
bout d'un dernier couloir, la pente s'adoucit et nous cou- 
rons au sommet (une heure et demie depuis le col). 

Rien ne trahit lk-haut la main de l'homme. Les blocs de 
granit et de serpentine sont rest£s \k ou les ont laiss^s 
les dernteres convulsions de la montagne naissante, depuis 
des si&cles, attendant, pr£ts k tomber dans Tablme, les 
prochaines violences des orages et de la foudre. Nous 
sommes bien les premiers visiteurs de cette cime. Unpeu 
de terre s'est accumul6e dans les fentes, sous les pierres, 
et le vent y a sem6 quelques fleurettes alpines, seuls Gtres 
vivants des hautes altitudes. A la h&te nous empilons 
des dalles les unes sur les autres, et dans cette modeste 
pyramide nous glissons nos cartes. La place est 6troite; 
de tous c6t6s, c'est le precipice profond. Au Nord surtout, 
le Vallonnet semble & nos pieds. Autour de nous s'Stend ce 
m&me paysage d6j& vu, le cirque des Evettes, dont notre 
pic est sans doute le meiljeur belv6d&re. Mais quel aspect 



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78 COURSES ET ASCENSIONS. 

different ont rev£tu les montagnes et les glaciers ! 11 y a 
quelques heures, du sommet de l'Albaron, le desert des 
Alpes inond^es de lumi^re exprimait la majesty sereine 
des choses immenses, au-dessus de l'homme, au dela de 
la vie. Maintenant de lourds nuages sombres courent sur 
les crates, descendent par les br&ches dans la valine ; le 
vent les emporte, d^chirant leurs bords qui s'effritent en 
lambeaux tenus, 6chevel6s, bient6t disloquSs. Le soleil h 
son d6clin envoie sur ce paysage des rayons obliques, bla- 
fards, comme la lumi&re entrant par les trous des volets 
dans une chambre obscure. Contrastant avec l'agitation 
d'en haut, un calme lourd, prGcurseur de l'orage, r&gne 
autour de nous, interrompu par des bouff^es de vent gla- 
cial. Soudain un bruit formidable retentit du c6t6 de l'Al- 
baron; nous nous retournons, et nous voyons au pied du 
col du Greffier un nuage de poussi&re blanche, tandis que 
des blocs de glace m61ang6s k la roche fracasstie roulent 
dans un des couloirs du.Vallonnet. Une large tranche 
bleu d'azur marque dans la ligne des s6racs la place d'od 
s'est d6tach6 le morceau de glacier. Pendant un assez 
long moment, les parois rocheuses se renvoient l'Gcho 
affaibli de l'avalanche. C'est l'heure de fuir : la nature 
s'anime et la montagne devient m6chante. M. Mathieu 
cueille et serre pr6cieusement quelques toufFes d'andro- 
sace, Blanc consolide 1' cc hommjB de pierre », puis nous 
partons. 

Nous descendons par le m6me chemin, n'ayant pas le 
temps d'en chercher un meilleur. Nous traversonsde nou- 
veau les mauvais passages, envoyant dans les couloirs des 
blocs qui roulent etbondissent. En une heurenous sommes 
de retour au col du Greffier (6 heures). Lh l'orage nous 
atteint; unepluie m&\6e de grAlons et de neige fondante 
nous prend h dos, et, pouss^s par le vent violent, nous 
d6valons par le long couloir de neige qui descend du col 
dansle Vallonnet. Arrives au bas de la pente, nous nous 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 79 

retournons. Par la br&che d'ofr nous venons, les nuages 
s'engouffrent dans la valine, justifiant la pittoresque 
expression des gens de Bonneval qui appellent le col du 
Greffier le Trapon de VOnda, c'est-&-dire la porte par oil 
vient la pluie. Bient6t nous gagnons la moraine longitu- 
dinale, dont nous suivons la crSte, puis les prairies du 
Yallonnet. La pluie cesse; reprenantle chemin du matin, 
nous rentrons k. 9 h. au chalet-hdtel, heureux de notre 
journGe *. 

HORAIRB 

Du chalet-hdtel au sentier du Vallonnet 22 min. 

Du chemin de l'Ecot au plateau du Vallonnet 1 heure. 

Du commencement du plateau au neye 38 min. 

Du neve a la muraille 25 min . 

Ascension de la muraille de rochers 1 h. 35. 

Du point 2,623 au sommet 2 h. 40. 

Du sommet au col du Greffier 1 h. 45. 

Ducol du Greffier au sommet du Pic 3,249 1 h. 30. 

Du sommet du Pic 3,249 au col du Greffier \ heure. 

Du col du Greffier a Bonneyal 2 h. 50. 



1. Le 18 aout 1893, MM. L. Cibrario et J. Pizzini, accompagnes par 
le guide Pierre Rei Fiorentin et sonfrere Stephane, porteur, d'Usseglio, 
passerent la nuit au refuge Gastaldi, au-dessus de Balme. Le lende- 
main, Us atteignirent le sommet de l'Albaron par la cr6te Est. A la 
descente, par le versant Nord, ils arriverent sur la ligne de seracs et 
apercurent le signal eUeve par M. Mathieu et raoi. Le passage du gla- 
cier sur le rocher fut asscz difficile. Pendant la descente de la muraille 
de rochers, il se produisit des chutes de pierres et de seracs. M. Ci- 
brario, a l'obligeance de qui je dois ces renseignements, pense que 
notre itineraire, tres recommandable a la montee, doit etre deconseille 
a la descepte. Je partago son opinion. 

Le 25 aout 1896, M. Julien Odier (de Paris), accompagne par Blanc 
le Greffier, suivit pour monter a TAlbaron exactement le meme itine'raire 
que II. Mathieu et moi. M. Odier a bien voulu me comrauniquer l'ho- 
raire de sa course, et je le reproduis ici : 

De Bonneval au pied de la muraille 1 h. 20. 

Pe la base au sommet de la muraille 1 h. 5. 

Du sommet de la muraille a l'Albaron 3heures. 

Du sommet de l'Albaron au col du Greffier lh.5. 

Du col du Greffier a Bonneyal 2heures. 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 



LA POINTE 0E BONNEVAL (3,329 met.). 
ASCENSION PAR LES COULOIRS N0R0-0UEST : VARIANTE 

Le 17 juillet 1896, mon fr&re Francisque et moi, accom- 
pagnes par Blanc le Greffier et J. -J. Culet (de Bonneval), 
nous partlmes du chalet-hotel Stlheure etdemie du matin 
avec Tintention de faire l'ascension de la Ciamarella. Le 
jour etait mal choisi : le ciel etait couvert, les brouillards 
glissaient lentement des cimes dans la valine ; une chaleur 
humide, sans aucun souffle de vent, alourdissait notre 
marche, nocturne dans le tortueux sentier de l'Ecot. 

A 2 h. 15 nous passons le Pont de la Lame: aussit6t 
apr&s nous commen^ons k gravir les pentes herbeuses 
qui m&nent au col des Evettes. A4heures nous atteignons 
le col. Peu k peu le jour etait venu, mais le temps nes'a- 
meiiorait pas. TrSs indecis, redoutant une tempete pos- 
sible ou simplement le brouillard sur les pentes mau- 
vaises de la Ciamarella, nous faisons halte sous un gros 
rocher, et, pour ne pas perdre de temps, nous dejeunons. 
La pluie, toujours imminente, ne vient cependant pas. II 
n'est rien de si enervant que cette attente anxieuse, cette 
hesitation entre la secrete envie qui pousse l'alpiniste k 
continuer sa route en bravant le temps, et la voix de la 
raison qui conseille le retour ou toutaumoinsla patience. 
Deux heures se passent; nous avons mange sans faim, 
cause sans but, eieve de petits murs pour ameiiorer l'abri 
des p&tres, en un mot nous avons tue le temps. Nous 
avons froid et nous ne tenons plus en place. En pareille 
occurrence, le meilleur est souvent de prendre un moyen 
terme. Nous sacrifions done la Ciamarella, et nous d6ci- 
dons de traverser le glacier des Evettes pour attaquer 
selon les circonstances la Pointe de Bonneval ou le Mont 
Seti. Nous fttmes recompenses de notre perseverance r 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 81 

La base du glacier des Evettes est longue k traverser. 
Chemin faisant, sur les moraines, nous rencontrons en 
abondance des squelettes de moutons. Blanc saurait bien 
raconterd'ou ils venaient, ces placides animaux qui ont 
trouv6 la mort sur le glacier; ce n'est pas tout seuls assu- 
rement, ni pour leur plaisir, qu'ils ont traverse le col de 
S<§a. 

Entre le Mont S6ti et la Pointe de Bonneval existe un 
bras de glacier qui fait communiquer largement le glacier 
du Grand-M6an avec celui des Evettes. Nous nous diri- 
ge&mes tout d'abord vers la base du S£ti, oil nous fimes 
halte sur la moraine, pr&s d'un ruisseau. Puis, le temps se 
mettant tout k fait au beau, nous opt&mes pour la Pointe 
de Bonneval. 

Ce sommet, ainsi d6sign6 par la carte italienne et cot6 
par elle 3,385 m&t., est appel6 k tort par la carte de I'fitat- 
major fran^ais Pointe de Bessan et cot6 3,329 metres. La 
partie de la chaine fronttere k laquelle il appartient est 
figurGe d'une manure tr&s contradictoire par les deux 
cartes, et il y aurait lieu de procSder pour cette region a 
une revision sSrieuse. La chaine fronti&re formed la Pointe 
de Bonneval une inflexion assez prononc^e, de telle sorte 
que le versant frangais de la montagne est convexe et re- 
garde FOuest et le Nord. On peut £tudier du Roc de Pareis 
tous les details de ce versant. De la cr&te sommitale des- 
cendent sur le glacier des £vettes une s6rie de couloirs 
neigeux s6par6s par des aretes de rochers. La principale 
de ces aretes est tr6s accentu^e sur la carte fran^aise, et 
sa base m£me, au niveau ou elle plonge dans le glacier, 
est marquee par un point invraisemblablement cot£ 3,858 
metres. L'erreur de gravure est ici manifeste; elle porte 
sur le premier chiffre, et trts probablement lesauteurs de 
la carte ont dft 6erire 2,858*. De la base de la paroi ro- 

1. M. Coolidge (Along the Frontier from the Tunnel to (he Levanna, 
Alpine Journal, XI, p. 333 ct suiv., n° 79 de la nomenclature des times 

ANN C AIRE DB 1896. 6 



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82 COURSES ET ASCENSIONS. 

cheuse kson sommet (3,329 m£L), ily a environ 500 metres 
de hauteur, ce qui justifie, concurremment avecla position 
du point cot6, notre maniere de voir. 

Plutot que d'aller prendre tr&s loin k notre gauche 
l'ar£te Nord-Est, Blanc pr6f6ra tenter l'escalade directe 
dans les rochers et les couloirs de la face Nord-Ouest. 
Nous travers&mes done le bras de glacier depuis la base 
du S6ti, ou nous 6tions arrdt^s, et nous arriv&mes rapide- 
mentau pied du promontoire rocheux 3,858 — 2,858. Nous 
le contourn&nies, et nous mdntAmes directement en d6- 
crivant de courts zigzags dans le large couloir neigeux 
situ£ imm£diatement k sa droite. 

La mont^e fut facile, bien que rapide. Nous ne vtmes 
pas tomber une seule pierre. Le hautdu couloir devenant 
malaisG, nous dtimes gagner l'ardte de gauche, et nous la 
remontAmes jusqu'fct sa jonction avec la crfite fronttere, 
que nous atteignlmes k quelques metres au Nord du 
sommet. 

II existe sur la Pointe de Bonneval une pyramide qui a 
dft servir pour la triangulation et dans laquelle nous ne 
pftmes trouver aucun souvenir des ascensions ant^rieures. 
Nous nous mimes aussitttt k admirer et k 6tudier lp pano- 
rama magnifique qui s'Stalait sous nos yeux. 

Le point nodal d'oii doit partir le regard comme d'un 
rep&re pour explorer la moitte Sud de l'horizon est la 
Piccola Ciamarella (3,505 E.-M. F. — 3,420 E.-M. I.), gro^ 
rocher noir&tre, en forme de pyramide triangulaire, situ6 
sur la chaine principale franco-italienne. De ce somnriet 
partent en effet trois aretes : l'uno se dirigeau Nord, contre 
1'observateur, la seconde au Sud-Ouest, e'est-k-dire & droits, 



et passages) pensc que la cote erronee 3,838 m6t. doit etre remplaccc 
par la cote rectiflee 3,358 metres. Jene partage pasl'opiniondereminent 
alpiniste, parce que le point cote" est situe sur la carte au pied de l'arete 
en question, et que, par suite, la cote 3,358 serait aussi invraisemblable 
quo la premiere. 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 83 

la troisidme k l'Est, c'est-a-dire k gauche. Les deux pre- 
mieres aretes appartiennent k la chalne g6n6rale de par- 
tage des eaux et d^limitent la fronti£re; laderntere est un 
conlrefort entitlement italien, mais qui porte le point cul- 
minant de la region, la Ciamarella (3,676 met,). 

L'ar6te Est attire done immSdiatement le regard. Elle 
se dStache de la Piccola Ciamarella sous la forme d'une 
crfite glaciaire stroke ; elle porte en son milieu les Rochers 
Saint-Robert (3,443 mM.); elle aboutit au sommet de la 
Ciamarella, puis, continuant sa direction vers l'Est, elle 
s'abaisseiUadeiitelureaiguederAlbaronde Sea (3,228 m6t.), 
etfinit a I'Uja di Mondrone (2'964 m ), dont le sommet nous 
apparalt & moitie cach£ dans les images. La face Nordde la 
Ciamarella, effroyablement inclinee, est couverte d'une 
draperie de glace qk et la troupe par quelques rochers ; h 
ges pieds est le glacier de S6a, profond6ment encaisse. Una 
ar£te Nord, rocheuse, partie de la cr6te de la Ciamarella, 
divise le manteau glaciaire qui couvre la face Nord en deux 
glaciers secondaires, prolongements du glacier de Sea : le 
glacier de l'Albaron de S6a & gauche, le glacier Tonini k 
droite. 

De la Piccola Ciamarella k la Pointe de Bonneval court 
une arSte Sud-Nord riche en details orographiques 1 . Le 
premier sommet au Nord de la Piccola Ciamarella est la 
Pointe Tonini (3,343 mfct. E.-M. F. — 3,311 mfct. E.-M. I.) ; 
entre ces deux cimes est le col Tonini (3,280 m&t.). Au Nord 
de la Pointe Tonini s'ouvre lecoldeS£a(3,095m£t.E.-M.-F. 
— 3,083 m£t. E.-M. I.), large passage tr&s facilement pra- 
ticable. Apres ce col vient une dentelure qui a nom Pointe 
de 86a (3,228 E.-M. F. — 3,298 E.-M. I.), puis une depres- 

1. Cette partie de la chaine frontiere est tres bion decritc dans l'ex- 
celleot travail de M. Luigi Vaccaronc : Laparele terminate di Valgrande, 
Bollettino du C. A. I., n" 52 (J 885) et 54 (18S7). II est intdressant de 
comparer le Panorama III de M. Vaccaronc avee celui que nous don- 
nons ici. 



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84 COURSES ET ASCENSIONS. 

sionque M. Vaccarone a propose d'appeler col de Bonne- 
val, situcte a quelques centaines de metres au Sud de la 
Pointe de Bonneval 1 . 

L'ar£te Sud-Ouest se detachant de la Piccola Ciamarella 
se rel&ve d'abord pour former une cime imporlante, le 
Chalanson (3,579 m6t. , Rabot; 3,462 m6t., Vaccarone), 
dont la premiere ascension a 6t6 faite par M. Ch. Rabot le 
2 septembre 1878. Entre le Chalanson et la Piccola Cia- 
marella existe une depression peu marquee, le col de la 
Ciamarella (3,400 m&t. environ). Du sommetdu Chalanson 
un glacier entrecoupe de s£racs descend jusqu'aux Evettes. 
A droite se trouve une haute muraille presque verticale, 
dominant le glacier de plus de 200 metres de hauteur. 
Juste au-dessus de cette muraille, on apergoit dans le 
lointain lescrdtes de la Bessan&se. Enfin,notre arGtefron- 
ttere aboutit au Collerin, au dela duquel le regard ne la 
suit plus. Du Collerin part la chalne de TAlbaron, dont la 
face Est £tale sa pente rapide de schistes noirs strips de 
couloirs neigeux. Au pied de l'Albaron, une longue rimaye 
festonnde marque la base de la monlagne; en deqk com- 
mence le splendide glacier des Evettes avec ses cascades 
de sGracs, ses plaines de neige, ses lacs bleus. 

Lamoitte Nord de l'horizon n'est pas moins int^ressante, 
mais, par suite de l'eloignement plus grand des premiers 
plans, ellenesauraitfaire l'objet d'une (Hude orographique 
aussi precise et utile. On voit tres bien les pfincipaux 
details de la chaine fronti&re jusqu'k la Punta Mezzenile 

1. Lors de son ascension a la Pointe de Bonneval, le 4 aout 1885 [IA- 
pine Journal, vol. XII, p. 412), M. Coolidge atteignit a la montee l'arete 
Nord-Est entre la Pointe de Bonneval et la Pointe Ouest de la Piatou, 
et il propose le nom de col de Bonneval pour la breche qu'il trouva a 
co niveau. Mais je pense avec M. Vaccarone qu'il faut reserver le 
nom de col de Bonneval a la depression situee au Sud-Ouest de la 
Pointe de Bonneval, le col de M. Coolidge n'etaut qu'une variante du 
col de la Piatou (Vaccarone, La Paretc terminate di Valgrande, et 
communication inedite). 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 85 

(col de la Piatou, les trois pointes de la Piatou, la Pointe 
Francesetti, la Cima Monfret, etc.). Plus loin, ce sont les 
aretes du Mulinet et des Levanna. Au Nord, par-dessus le 
Mont S6ti, apparaissentles nombreuses cimes qui sSparent 
la valine de l'Arc de celle de l'ls&re, les montagnes de la 
Tarentaise, le Mont-Blanc. On peut juger,par cette Enume- 
ration, de l^tendue considerable d'un tel panorama. 

Apres une halte de deux heures et vingt minutes au 
sommet, n'ayant plus rien k voir ni k faire, nous nous 
remtmes en route pour descendre en suivant Tar£te Sud. En 
quelques minutes nous gagn&mes une breche de laquelle 
partunlongcouloirquirejointleglacierdesEyettes.Laneige 
etait bonne, et nous descendimes tres rapidement jusqu'au 
glacier. Nous travers&mesdenouveauce dernier, etk A h. 40 
nous £tions au col des Evettes, pr&s du rocher oil nous 
avions fait halte douze heures auparavant. De \k sur Bon- 
ne val la descente ne fut plus qu'une simple promenade ! . 

LE ROC DE PAREIS (2,661 m£t.) 

Le Hoc de Pareis est le point culminant d'un plateau de 
p4turages entrem£l£s de rochers et de lacs minuscules, au 
pied du glacier des Evettes. II domine au Nord de pr&s de 
200 metres I'immense cuvette au fond de laquelle con- 

4. La premiere ascension de la Pointe de Bonneval a ete* faite par 
M. Giuseppe Corra, le 2ijuilleti885(ffot>w/a mensile, vol. V, p.H), par la 
depression ct la crdtc Nord-Oucst. La deuxieme a ete faite parM. Coo- 
lidge, le4 aout 1885 : lamontee cut lieu parlo glacier du Orand-Me'ani 
et un couloir de la face Nord qui aboutit sur l'arele Nord-Ouest a un 
point situe pres du col de la Piatou; la descente se fit par l'are'to Sud 
jusqu'a une breche situe'e a 7 minutes du sommet, ct de la par un cou- 
loir neigeux qui descend sur le glacier des fivettes. Avec mon frere, le 
17 juiJlet 1896, nous descendimes par le chemin Coolidge, mais nous 
montames par un chemin nouveau, qui est certainement le plus direct 
lorsqu'on part de Bonneval (Voyez Coolidge, Alpine Journal, vol. XII, 
p. 412). La Pointe de Bonneval est a notre avis Tune des plus agr^ables 
ascensions que Ton pujsse faire autour des sources de l'Arc. 



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86 COURSES ET ASCENSIONS. 

fluent les nombreux ruisseaux qui s'ecoulent de la large 
base du glacier. Au Sud-Ouest, entre lui et l'Aiguille du 
Midi (3,057 met.), se tfouve \ecol de$£vettes; au Sud-Est, 
dans la depression qui le separe du Mont Seti (3,163 mfet.), 
le torrent s'est creuse une brfeche etroite etprofonded'ou 
il tombe en belles cascades au fond du vallon de la Recula. 
Vers le Nord, le Roc de Pareis s'abaisse par grading 
gazonnes jusqu'fc l'Arc, pres du hameau de Tficot. 

Ainsi place, — avec son panorama superbe, avec son 
site charmant fait de prairies, de rochers et de petits lacs 
au premier plan, de profondes valines, de grands glaciers 
et de hauts sommets comme fond de tableau, — le Roc de 
Pareis est, par lui-m^me, une des plus agrSables prome- 
nades des environs de Bonneval. Les chemins d'acces en 
sont varies et faciles; l'un d'eux (par Recula et les Cas- 
cades) est merveilleusement pittoresque. Enfin, k Taller 
et au retour deplusieursgrandes ascensions, on est oblige 
de passer toutaupres: toutcela, semble-t-il, m£rite mieux 
que l'oubli dans lequel est reste jusqu'fc present, comme 
tant d'autres, ce coin de la Haute-Maurienne. 



* 



Le 15 juillet 1896, mon fr&re Francisque et moi, un peu 
fatigues par une longue course de la veille, nous decid&mes 
de nous oflfrir k titre de compensation une fl&nerie photo- 
graphique suivie d'un dejeuner sur Therbe et d'un bon 
somme k Tabri de quelque. rocher. 

« J'ai ce qu'il vous faut, nous dit le Greffier occup£ ce 
jour-lk aux affaires de la commune; allez k Pareis. » Et 
nous partlmes k 6 heures du matin du chalet-h6tel, nos 
poches garnies des elements d'un festin champetre, apres 
avoir charge sur le dos complaisant d'Auguste, le dcuxifcme 
ills de Blanc, une volumineuse bolte a photographie. 

Deux chemins menent au Roc de Pareis : je parle pour 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 89 

les simples promeneurs, car les grimpeurs peuvent y 
monter de tous les c6tes. L'un d'eux passe par le col des 
Evettes, Tautre par le vallon deRecula etla Cascade. Nous 
choislmes pour aller ce dernier chemin. 

Apr&s Tficot, on prend k droite et on contourne la base 
de la montagne pour gagner la rive gauche du vallon. Le 
chemin, qui monte en pente douce dans les pres, puis 
dans les taillis, rejoint un Gboulis de rochers oil fleurissent 
les rhododendrons et quantity de jolies lleurs alpines. 
On atteini ainsi le torrent des Evettes. Un pont de neige, 
reste d'une grosse avalanche du dernier hiver, nousaurait 
permis de le traverser, chose qui sans cela ne serait pas 
facile. Ce torrent est tres important, car il est l'aboutis- 
sant unique de toutes l£s eaux du glacier des Evettes, le 
plus grand de la Maurienne. II s'est creuse une gorge 
6troite et profonde aux rives escarp£es. La rive droite est 
la base mSme du S£ti; elle est difficilementpraticable. La 
gauche, au contraire, par ou Ton poursuit l'ascension, est 
facile k suivre. Un sentier de ch&vres s'^l&ve par des lacets 
sur les terrasses, cdtoyant le precipice. En maint endroit, 
des rochers surplombants,sur lesquelson peuts'avancer, 
fournissent au photographe des £chapp6es superbes sur 
les gorges. 

Une heure et demie depuis I'Ecot suffit pour atteindre 
le bassin des Evettes. On I'aborde a 200 metres environ 
de la grande cascade, pres d'un petit lac (2,489 met. envi- 
ron). Lk on est de plain-pied avecla base m£me du glacier; 
on en est separ6 par une plaine de sable et de graviers, sorte 
de moraine que parcourent, comme un delta de fleuve, de 
nombreux ruisseaux. C'est \k que se trouvait peut-£tre 
autrefois le lac des Evettes, avant qu'il en fftt sorti en se 
creusant une issue suffisante au pied du S£ti. 

Pour atteindre le point culminant du Roc de Pareis, on 
se dirige & droite vers le Nord-Est. Tout en montant, on 
dGcouvre encore deux ou trois lacs minuscules aux eaux 



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90 COURSES ET ASCENSIONS. 

bleues, bord6s par des berges de gazon ou de rocher. A 
chaque pas on dScouvre de ravissants paysages. La pyra- 
mide du S£ti ou la pointe aigue du Pic 3,249 dressent dans 
le ciel, au-devant d'un arrifcre-plan de hauts sommets 
glaciaires, leur cime de serpentine sombre, tandis que 
leur image se r£fl6chit dans les eaux miroitantes des petits 
lacs. 

Ce jour-lk.un troupeau de ch6vres errait sur le plateau 
de Pareis. Nous le flmes figurer dans nos paysages pho- 
tographiques, et deux heures durant nous train&mes avec 
nous, moyennant l'espoir d'un peu de sel, ce premier plan 
complaisant. Quand notre provision de plaques fut £puis6e, 
une demonstration hostile nous d^barrassa des pauvres 
b£tes familteres, qui, se sentant importunes, s'en all&rent 
chercher fortune ailleurs. 

Apres une montee de vingt minutes, on arrive sur le 
plateau de Pareis, au point culminant (2,661 m£t.). La vue 
est superbe et donne une bonne id£e du cirque merveilleux 
des sources de TArc. Au Nord, le regard plonge dans la val- 
ine jusqu'au del& de Bonneval. Apr£s la grande £chancrure 
du vallon de la Lenta, ce sont les cimes de M6an-Martin et 
d'autres sommets secondaires. Plus pr&s et en face de 
nous, c'est le plateau des Lauzes doming par la Pointe des 
Arses, TOuille-Noire et l'Ouille de Rei. Plus h droite, au- 
dessus des immenses prairies de la Dhuis et de L£chans, 
la chalne des Aiguilles-Rousses,le col duBouquetin et les 
cr£tes du Carro ferment l'horizon. Les Levanna Occiden- 
tal et Centrale et la Levanetta ressemblent & une forte- 
resse cr£nel£e. A l'Est,apr£s le col Perdu se dresse la Le- 
vanna Orientale ; puis, au-dessus du glacier du Mulinet, 
l'ar^te aigue d£chiquet£e qui s'etend depuis le Mulinet 
jusqu'&laPuntaMezzenile. Quelle succession de rocs poin- 
tus,de tours droites ou inclines, que cette chatne sauvage 
derri&re laquelle de beaux nuages soulev£s par la « Lorn- 
barde » font ressortir le noir du rocher! 



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AUTOUH DE BONNEVAL. 91 

i 

Au Sud s'Gtale le bassin glaciaire des fevettes : c'est 
certainement la plus remarquable partie de I'horizon. Le 
glacier finit par des croupes arrondies de glace sombre, 
puis monte en pente douce pour se relever par des barres 
de s6racs sur les flancs des montagnes qui ferment le 
cirque. A gauche, le Mont S6ti forme le dernier pyldne de 
l'amphith&ktre. Apr6s lui vient la Pointe de Bonne val, 
dont les flancs escarp^s sont sillonnds de couloirs de 
neige, puis une longue muraille noiritre derri&re laquelle 
se dresse la Ciamarella, gaz^e de vapeurs 16g6res.En face, 
& Textr6mit6 du glacier, le Chalanson 6tale ses s^racs 
croulants ; plus & droite, une muraille de rochers noirs, 
tres haute et tout h fait verticale, puis les s£racs de l'Al- 
baron ; enfln le Pic 3,249 et l'Ouille du Midi terminent 
celte enceinte de hauts sommets. Cette Enumeration in- 
complete suffit pour donner une id6e de l'admirable vue 
dont on jouit au Roc de Pareis. Apr6s avoir longuement 
photographic et contempt, nous d£jeun&mes prSs d'un 
petit lac, aprfcs quoi nous fimes la sieste, couches sur le 
gazon, au soleil. 

Les nuages montaient d'ltalie ; bienttit ils formerentune 
barrtere complete; puis ils envahirent la valine de l'Arc 
en se d^versant par les cols comme autant de gigantesques 
cascades. Le soleil couchant dorait leurs volutes. L'heure 
Stait venue de partir. Nous descendlmes au col desfivettes, 
et de \h, en une heure et demie,nous atteigntmes le che- 
min de TEcot, pr6s du Pont de la Lame. 



NouS refttr&mes au chalet-h6tel enchants de notre jour- 
nee et *riches de cliches photographiques. Que ne peut-on 
admirer du haut du Roc de Pareis, comme on le fait de 
tant de monticules insignifiants, le lever et le coucher du 
soleil ! Sans doute on pourrait le faire, mais ce beau spec- 



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92 COURSES ET ASCENSIONS. 

tacle serait bien mieux k la port^e des touristes si Ton 
trouvait sur place un chalet, un simple refuge, pour s'y 
reposer, y prendre ses repas et m6me pour y passer la 
nuit. 

Lorsque j'eus Tid£e de faire construire par la Section 
lyonnaise du Club Alpin Francais, aid^e de la Direction 
Centrale, un chalet-h6tel & Bonneval, quelques personnes 
objecterent & mon projet qu'il serait peut-£tre prGterable 
pour les alpinistes d'Sdifier plusieurs refuges au fond des 
valines secondaires. Mes amiset moi nousn'eilmes pas de 
peine h faire admettre I'inutilitti de ces refuges tant qu'il 
n'existerait pas h Bonneval m£me, centre du bassin des 
sources de l'Arc, un confortable h6tel pour les approvi- 
sionnements et les exigences d'un s6jour prolong^. L'h6tel 
existe ; l'exp£rience dedeuxann^es montre qu'il etait tout 
a fait indispensable, et Ton est en droit de concevoir les 
plus grandes esp6rances pour son succes. Le moment est 
venu d'examiner de plus pres la question des refuges. 

Tous les alpinistes qui connaissent suffisamment la 
Ilaute-Maurienne soutiendront avec moi que les excur- 
sions du bassin des sources de l'Arc peuvent toutes se 
faire eri un jour ais&nent en partant du chalet-h6tel et en 
y rentrant pour coucher. De fait, quelques touristes pre- 
ferent une nuit mediocre sur le foin, dans un chalet, a 
trois ou quatre heures de marche matinale qu'il faudrait 
faire en plus avant l'ascension. II est pennis de ne pas 
toujours £tre de leur avis. J'ajoute que cette pr6f£rence a 
paru se manifester dans les p^iodes d'encombrement de 
rh6tel(p6riodes, hulas! encore trop rares), et presque tou- 
jours pour des courses dans la chaine des Levanna et du 
Mulinet. Or les chalets de la Dhuis, de LSchans, de 
Trieves, etc., oflfrent kl'alpiniste une hospitality au moins 
6gale et pour moi bien superieure & celle des simples re- 
fuges. On trouve en eflfet dans les chalets du laitage, des 
oeufs, parfois du vin, toujours du bois; la m^nagere se 



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AUTOUR DE BONNEVAL. 93 

prGte volontiers a preparer le repas ; enfln la couche 
6paisse de foin sec est en general preferable a la littere de 
paille qui couvre les lits de camp, et m£me aux paillasses 
peu engageantes de nos refuges. II ne saurait done <Mre 
question, pour le moment du moins, d^lever un refuge a 
c6t£ de ces chalets hospitaliers. 

II est par contre une ascension destin£e a devenir habi- 
tuelle aux alpinistes fran^ais : je veux parler de la Ciama- 
rella, situ^e en Italie, au dela du col de S6a. D£ja fatigante 
et difficile par elle-meme, cette belle course n£cessite en 
outre une trop longue journeesi Ton part de Bonneval : et 
Ton est bien oblige de partir de Bonneval, puisqu'il n'existe 
aucun chalet permettant de raccourcir laduree de l'ascen- 
sion d'une faqon notable. C'est done le cas ou jamais de 
construire au bon endroit un simple refuge. 

Le bon endroit, c'est pr&s du Roc de Pareis. A 
5,600 metres, au bord d'un des petits lacs pittoresques, 
entour^s de gazons et de rochers, en face du plus beau 
glacier de la Maurienne, sur un belvedere d'ou Ton jouit 
d'une vue circulaire merveilleuse, on pourrait a tres peu 
de frais installer un refuge commode. Deux chemins y 
menent en trois heures de Bonneval : Tun d'eux est d£ja 
praticable aux mulets, et Tautre, par les splendides gorges 
de Recuia, serait tr6s facile a am£nager. Peu de refuges 
seraient aussi heureusement places; j'ajoute que peu se- 
raient aussi utiles a la fois a Talpiniste et au simple pro- 
meneur, puisque, — outre la Ciamarella, *— l'Albaron, le 
Collerin, le Chalanson, le col de S£a, la Pointe de Bonne- 
val, la Cima Monfret, sans compter nombre d'autres cimes 
et passages secondares, seraietit mis a la portee de 
tous. 

Ce refuge se fera, j'en suis convaincu, car il ajoutera 
encore a la prosp£rite du chalet-h6tel de Bonneval, et il 
aidera a faire connaitre notre chere Maurienne. Dans le 
Club Alpin Fran^ais, et grace aux g£n£reux encourage- 



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94 COURSES ET ASCENSIONS. 

ments de la Direction Centrale, il se trouvera quelques 
alpinistes devours que ne rebuteront pas les petites diffi- 
cult^ matdrielles, ni m&me les amertumes qui accom- 
pagnent parfois de telles entreprises. 

Claudius Regaud, 

Membrc du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



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Ill 



AUTOUR DE LAIGUILLE-VERTE 

LE BBLVJ&D&R&. — LES PETITS-CHARMOZ. — L 'AIGUILLE DU MOINE 
(UN NOUVEAU PASSAGE POUR l'aSCBNSION). — POINTE SUD- 
OUEST DE L*AIGU1LLE D'ARGENTltiRE (3,756 m6t.), PREMIERE 
ASCENSION. — L* AIGUILLE DU POUCE. 

(Par M. Alexandre Brault) 



Personne n'ignore que la saison d'ete de Fannie 1896 
a 6t6 particulierement mauvaise pour les alpinisies & tous 
les points de vue. La neige driver, qui est restee long- 
temps accumulSe sur les sommets un peu eleves, en ren- 
dait Tascension fort peu praticable, et, comme si la nature 
n'avait pas suffisamment prodiguS ses bienfaits sur la sur- 
face du sol, il n'a cesse de pleuvoir et de neiger pendant 
les mois de juillet, d'aoAt et de septembre. C'est k peine 
si, pendant ces trois mois d'une saison k laquelle il est 
convenu de donner le nom d'6t£, le malheureuxalpiniste, 
retenu k l'h6tel par un temps execrable, a pu pendant 
vingt-quatre heures eonsdcutives croire k l'existence du 
soleil,car ce dernier, par une pudeurqu'on pourrait peut- 
etre pardonnera la lune, sadigne compagne du firmament, 
est rest6 voile dans une atmosphere impenetrable de nuages 
qui, detemps k autre, donnaitau pays montagneux l'aspect 
anti-alpiniste d une plaine, puisque lesdifTerents sommets 
disparaissaient dans une desesperante opacity de brumes 
dont la tenacity no s'est pas dementie un seul instant. 



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96 COURSES ET ASCENSIONS. 

C'est dans ces conditions que, le 1 6 juillet, nous arrivions , 
mon cousin Lucien Brault et moi, k Chamonix. Malheu- 
reusement mon cousin n'avait qu'une dizaine de jours de 
liberie, et les quelques courses que nous fimes ensemble 
furent faites pour la plupart entre les nuages. 



LE BELVEDERE (2,966 met.). 

C'est par ce sommet que nous debutAmes, mon cousin 
et moi, en compagnie de deux jeunes demoiselles russes 
dont nous avions fait la connaissance & l'htitel de la Poste 
oil nous habitions. Par une erreur incomprehensible de la 
part de la saison, le soleil se montra radieux pendant tout 
le temps de l'ascension, et pas un nuage ne vint troubler 
la serenite du ciel. 

Admirablement situ£e au milieu des Aiguilles-Rouges, 
dont elle forme le plus haut point, cette aiguille est, 
comme son nom l'indique, le veritable belvedere du som- 
met duquel on peut embrasser l'horizon sans qu'aucune 
sommite voisine en cache la moindre partie. Je ne racon- 
terai certes pas cette ascension, que M m * Vallot a si bien 
dGcrite dans YAnnuaire de 1887. Mais je ne peux m'em- 
p£cher de dire combien nous avons £t£ surpris de la 
quantite de neige que nous y avons rencontree accumulee 
stir les flancs de la montagne, circonstance qui a quelque 
peu augmente la difficult^ (ce mot est peut-6tre exagere) 
de l'ascension. Depuis le lac Blanc jusqu'au sommet nous 
n'avons pas quitt6 la neige un seul instant, et c'est sur les 
epaules de mon guide, Alfred Comte, qu'une des deux 
jeunes Russes dut eflfectuer la descente, car elle avait les 
pieds litt£ralement gel6s en arrivant au sommet du Bel- 
vedere. 

C'est de ce point que l'Aiguille-Verte apparait dans toutc 
sa splendeur et dans toute sa gr&ce. Sans avoir la masse 



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AUTOUR DE LAIGUILLE-VERTE. 97 

ecrasante du Mont-Blanc, elle en a la fierte, et c'est certes 
en la voyant ainsi qu'une de nos collegues a pu lui donner 
si justement le nom de Reine des Alpes. D'ailleurs le 
panorama que Ton a sur toute la chaine du Mont-Blanc 
est absolument merveilleux, et l'ascension du Belv£d6re 
est certes une de celles qui permettent d'obtenir sans trop 
de difficult^ une vue complete des aiguilles et de la vallee 
de Chamonix et d'Argentiere, tandis qu'auNord le regard, 
passant par-dessus le Buet, peut embrasser la chaine du 
Jura d'un seul coup d'ceil. 

En resume, l'ascension du BelvGdfcre ne saurait trop 6tre 
recommandee aux alpinistes de moyenne force. 



LES PETITS-CHARMOZ (2,868 met.). 

Apr6s une ascension au Buet dans des conditions telles 
que ce serait abuser du lecteur si je lui disais la quantity 
d'eau que nos v&tements emmagasinerentce jour-l&quand 
nous redescendlmes par le col de Salenton (toujours en 
compagnie des deux jeunes Russes, qui pass&rent cette 
fois-l& vingt-huit heures sans dormir !), nousflmes une pro- 
menade au Jardin de la Mer de Glace, favorisgs par un temps 
exceptionnellement clair. Malheureusement, notre cara- 
vane, assez notobreuse, comprenait deux neophytes de la 
montagne qui s'effray&rent k la vue des crevasses, et nous 
fumes obliges de revenir k Chamonix sans avoir pu d6- 
passer les premiers contreforts de l'Aiguille du Moine. 

Mes compagnons partirent bient6t pour Paris et je 
restai seul k Chamonix, en compagnie d'un voyageur, 
M. F..., de Paris, dont je devais peu aprfcs constater les 
qualites de gentleman et d'alpiniste consommS. 

Le temps semblant vouloir se remettre au beau (amere 
illusion), je partis vers 5 heures du soir pour coucher 
au Montanvert avec mon guide Francois Comte ; j'avais 

AKMUAIRE DB 1896. 7 



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98 COURSES ET ASCENSIONS. 

rintcntion de faire le lendemain l'ascension des Grands- 
Charmoz. Mais quand k 3 heures je m^veillai, le temps 
etait aflfreux et force me fut de me recoucher. Enfin, vers 
5 heures, l'aimable proprtetaire du Montanvert, Alfred 
Simond, vint me reveiller en me disant que je pouvais 
partir. Le temps n 'etait pas bien beau, mais il pouvait 
6tre consider^ corame acceptable. II 6tait trop tard pour 
tenter les Grands-Charmoz, nous nous rabattimes sur les 
Petits. Je me trouvais avec M. F..., etnous convlnmes de 
faire l'ascension ensemble. 

Notre intention etait de monter par le glacier de la 
Thendia, c'est-k-dire face au Montanvert, de gagner le col 
de la BAche, qui s'ouvre entre l'Aiguille de I'M et lesPetits- 
Gharmoz, par un petit couloir ou les chutes de pierres 
sont plus frequentes que les chutes de feuilles ; et, de Ik, 
de gagner le sommet. La descente devait s'effectuerpar le 
couloir oppose etpar le glacier de Nantillon. De la sorte, 
nous executions la traversee des Petits-Charmoz. 

Le programme fut execute de point en point, et notre 
arrivee au sommet fut accompagnSe d'une Gclaircie qui 
nous permit d'avoir une vue assez complete sur la chalne 
des Aiguilles de Chamonix et sur celle de l'Aiguille- Verte. 
De ce point, l'Aiguille du Dru paralt inaccessible, tandis 
que le sommet de l'Aiguille du Moine surplombe abso- 
lument le glacier de Talefre du cote de l'Aiguille-Verte. 
G'est par Ik cependant que nous devions faire l'ascension 
de cette aiguille quelque jours apres. 

L'ascension des Petits-Gharmoz est une de celles qui 
me laisseront toujours un excellent souvenir. C est un 
excellent exercice au point de vue de l'escalade de rochers. 
On y rencontre a peu pres tous les genres de difficultes 
qu'on estappel6 & vaincre au cours d'une grande ascen- 
sion, sans en avoir cependant les dangers. Son altitude 
(2,868 met.)permet en mfcme temps d'avoir un panorama 
assez etendu, tandis que sa situation enclav^e entre 1'Ai- 



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AUTOUR DE l'aIGUILLE-VERTE. 99 

guille de I'M et les Grand s-Charmoz permet au touriste un 
coup d'ceil special sur chacune de ces deux sommites, do- 
minant Tune et doming par l'autrc. 

Le retour s'efFectua sans incident; a 5 h. et demie nous 
6tions au Montanvert, et a 6 h. et demie nous rentrions a 
Chamonix. 



L'AICUILLE OU KOINE (3,418 m*t.) : UN NOUVEAU PASSAGE 
POUR l/ASCENSION 

Nous avions decide, M. F... etmoi, de faire ensemble 
l'ascension de V Aiguille du Moine, ascension sans grande 
difiiculte, mais qui etait la seule que nous pouvions tenter 
avec chance de reussite, a cause du mauvais 6tat constant 
de l'atmosphere. 

Mon compagnon etait parti le matin m£me, en empor- 
tant son fusil dans l'espoir de tuer quelques marmottes si 
l'occasion s'en presentait. Je devais le rejoindre le soir 
pour passer la nuit sous un rocher auquel on a donn6 le 
nom de Couvercle, et qui est situ6 au pied m&me de l'Ai- 
guille du Moine. Malheureusement le temps fut tellement 
mauvais que lorsque, vers 6 heures du soir, j'arrivai au 
Montanvert avec mes deux guides, je dScidai d'y coucher, 
absolument persuade que notre expedition etait manque e. 
Le lendemain vers 5 heures, Alfred Simond, le toujours 
obligeant proprtetaire, me reveilla en nVannon^ant que le 
temps s etait leve. 

Je m'habiliai a la hate et, vers 6 h. et demie, nous 
arrivions au Couvercle apr&s avoir traverse la Mer de 
Glace et rencontre unvoyageurautrichien et ses deux guides 
qui rentraient au Montanvert apres avoir couche au Cou- 
vercle, abandonnant, acause du mauvais temps, TAiguille- 
Verte dont il voulait faire l'ascension. Bien entendu,quand 
nous arrivames au rocher oil mon ami avait dA passer la 



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100 COURSES ET ASCENSIONS. 

nuit, nous ne trouv&mes plus personne, mais nous ptimes 
voir distinctement des traces dans la neige qui entourait le 
bloc de rocher sous lequel il devait avoir camp6. Nous 
suivlmes ces traces et, au bout d'une demi-heure, nous 
nous apdrQftmes qu'elles nous conduisaient non pas vers 
notre aiguille, mais versl'Aiguille-Verte. Nous 6tionssurune 
fausse piste, ces traces etaient non pas cellesde mon ami, 
mais celles du voyageur que nous avions rencontre le ma- 
tin. Nous nous trouvions en ce moment derri&re l'Aiguille 
du Moine, sur la face diametralement opposSe&celle par oh 
on fait generalement Tascension. De ce c6t6, le Moine 
presente une paroi presqueverticale,& l'aspect formidable, 
dont la partie sup£rieure, formee de gros blocs en sur- 
plomb, domine le glacier deTalefre &plus de 1,000 metres 
de hauteur. Nouspouvions£videmmentrevenirenarri6re, 
mais le mot de « nouveau passage » ayant 6t£ prononc£ 
dans la conversation, nous n'hesit&mes plus, nous deci- 
d&mesd'un commun accord de tenter Tascension par cette 
face. J'avais avec moi deux guides eprouv^s en qui j'avais 
une confiance absolue, avec lesquels j'etais certain de ne 
reculer que devant l'impossible : excellents grimpeurs 
de rochers, jeunes tous les deux, adroits et forts, ayant 
en m6me temps une connaissance profonde de la mon- 
tagne. J'avais ainsi, avec ces deux braves gargons, dont 
Tun s'appelait Francois Comte et Tautre Ambroise Cout- 
tet, un grand nombre de chances de reussite. Nous nous 
attach&mes & la corde, et nous arrMmes bient6t k une 
paroi de neige tellement raide qu'il nous fallait enfon- 
cer le bras en entier dans la neige pour pouvoir nous 
maintenir en equilibre. Heureusement ce petit exercice, 
fort refrigerant, ne dura pas longtemps, et dix minutes 
apr^s nous abordions la cr6te de la rimaye situee au pied 
de Taiguille. Comme cette cr£te, assez etroite, se com- 
pose d'une terrasse de neige dominant un mur de glace 
d'une vingtaine de metres, il nous fallut n'avancer que les 



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AUTOUR DE i/AIGUILLE-VERTE. 101 

uns apr&s les autres, en prenant les plus grandes precau- 
tions. Francois, qui se trouvait en t6te, traversa le premier 
la rimaye sur un mauvais pont de neige, et, quand il eut 
ainsi mont6 une quinzaine de metres, que lui laissait la 
longueur de notre corde, je passai k mon tour. Malheu- 
reusement, le pont se rompit sous monpoids et j'enfongai 
consciencieusement dans la crevasse. Ce ne fut toutefois 
qu'unefaussealerte, et la corde, qui se tendit aum&me mo- 
ment, me permit defranchir la rimaye sans incident. Quand 
arriva le tour de Couttet, nous fAmes obliges de le passer 
k la corde, puisque le pont n'existaitplus. Nous eumes 
ensuite une trentaine de metres k gravir sur des rochers 
d6sagr6ges, qui ne prdsageaient rien de bien fameux, pour 
arriver bient6t k une serie de plaques dont l'escalade ne 
fut qu'une joie, gr&ce aux prises excellentes qu'elles 
offraient. Peu aprfcs nous abord&mes un etroit couloir, que 
nous fumes obliges d'escalader le long de la cr&te, car il 
etait domine par une immense corniche de neige dont 
la chute aurait pu entrainer notre caravane et nous forcer 
bien malgrS nous & mesurer la profondeur de la rimaye, 
qui s'ouvrait b^ante au pied de ce couloir. Au bout d'une 
demi-heure nous abordions sous cette corniche de pres de 
deux metres, sans trop savoir quel chemin nous pourrions 
suivre desormais. Heureusement nous avions nos piolets, 
et, puisque cette corniche nous barrait la route, nous d6ci- 
dftmes de passer au travers. Ambroise n'hesita pas : vigou- 
reusement maintenu par la corde, pour le cas d'une ava- 
lanche, il attaqua la corniche & coups de piolet; le trou 
s'agrandissait & vue d'ceil, pendant que la neige qui volait 
autour de lui glissait dans le couloir avec un fr^misse- 
ment comparable au bruit du vent dans les feuilles, pour 
aller s'ablmer dans la rimaye beante au-dessous de nous. 
Au bout de dix minutes d'un travail herculSen, Am- 
broise poussait un hourrah de satisfaction, bient6t suivi 
d'un cri de desespoir. La corniche qu'il venait d'abattre 



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102 COURSES ET ASCENSIONS. 

each ait un mur vertical : il nous fallait continuer l'ascen- 
sion par la face que nous avions attaquee. Francois prit 
alors la t<He de la caravane, et pendant une heure nous 
n'eiimes flutter contre aucune difficulte digne de ce nom; 
le rocher £tait bon, et e'etait un vrai plaisir que tenter une 
semblable escalade. Tout allait k souhait, quand nous 
nous trouv&mes au pied d'une etroite cheminee d'une 
dizaine de metres de hauteur, dont les parois se rappro- 
chaient dans le haut. Ambroise entreprend courageuse- 
ment Tescalade de cette cheminee. Au bout de cinq metres, 
nous Fentendons faire un bruit infernal avec les clous de 
ses souliers qui cherchent en vain une prise sur une paroi 
depourvue de saillie, tandis qu'une serie de jurons par- 
viennent k notre oreille, temoignant ainsi de son etat de 
juste fureur contre les obstacles. Nous le voyons soudain 
redescendre , les mains et le pantalon en lambeaux, et 
retirer le sac qu'il avait sur le dos, pretendant que e'etait 
lui qui l'avait emp^che d'escalader les derniers metres. Le 
sac enlevS, il repart plus furieux que jamais. Mais au bout 
de sept ou huit metres, nouvelle chanson : les parois se 
resserraient ktel point quee'etaientmaintenant les 6paules 
qui ne pouvaient plus passer. Bien entendu, nouveau 
concert de jurons de mon brave, qui tempGtait, tout en 
s'escrimant de son mieux contre la difficulte. Enfin, ses 
efforts Slant restSs impuissants, nous le vlmes prendre 
une decision, la premiere, je crois, qu'il aurait dA prendre : 
empoignant undesbordsde la cheminee, il en termina Tes- 
calade, non plus k l'int^rieur, mais sur l'ar^te mfime; on 
monlaensuite les sacs et les piolets avec la corde, et, chacun 
de nous rGpetant la m3me manoeuvre que le guide de t6te, 
nous nous trouv&mes sur le bord d'un immense couloir 
qui descendait pendant une cinquantaine de metres pour 
se terminer par un ^-pic formidable. II etait 11 heures, et, 
semblables k Jesus-Christ dans le desert, nous eiimes 
faim. Ainsi juchtfs sur une artHe de rochers, les uns au- 



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AUTOUR DE l'aIGUILLE-VERTE. 103 

dessus des autres, nous devions 6tre comiques k voir, 
pendant que nous nous faisions passer le pain ou la 
gourde de main en main, comme les ouvriers qui, months 
sur les differents degres d'une echelle, se passent mutuel- 
lement les pierres qui servent k la construction d'un Mti- 
ment. 

Notre repas dura k peine vingt minutes, au bout des- 
quelles nous continu&mes notre escalade, en nous hissant 
&cheval sur I'arcHederochers, quandsoudain notre ar£tese 
termina par une coupure telle qxx'k 600 metres au-dessous 
de nos jambes, qui pendaient dans le vide, on voyait dis- 
tinctement la rimaye que nous avions travers£e cinq heures 
auparavant, et dont le pont de neige brise temoignait de 
notre recent passage. 

En face de nous, k un m&tre environ de l'extr&nite de 
Tar£te sur laquelle nous Stions k cheval, se dressait une 
plaque de rocher d'aspect absolument lisse, d'une quinzaine 
de metres de haut, presque verticale, dont le niveau infe- 
rieur, plus bas que nous de deux metres environ, surplom- 
bait le vide. A cette vue nousetimes tousunmouvementde 
doute sur la terminaison de notre entreprise : le passage 
etait bien coup6, et personnellement j'^tais bien persuade 
que nous n'irions pas plus loin, quand je vis tout k coup 
mon brave Couttet enfoncerd'un gesterageur sonchapeau 
sur sa t6te en grommelant entre ses dents cette succes- 
sion dejurons quilui sont particulierement chers dans les 
endroits critiques, eten terminant chacune de ses phrases 
par un soubresaut de corps qui indiquait chez lui un 6tat 
d'&me excessivementvoisinde la perplexite. Soudain il se 
retourna vers moi, et, me donnant son piolet : 

« Tenez, monsieur Alexandre, me dit-il, tenez-moi^a; 
detachez-vous tous les deux,laissez-moi toute la longueur 
de la corde, et ne vous occupez pas du reste. » 

Sur ces mots, je le vis enjamber le vide qui le sepa- 
rait de la plaque qui se dressait devant nous, appuyer 



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10* COURSES ET ASCENSIONS. 

son pied sur une petite cassure de rocher que seul il avait 
remarqu£e, et commencer alors une escalade oil nous nous 
attendions k chaque instant k le voir l&cher prise : il fallait 
voir cet homme, promenant successivement chacune de 
ses mains sur la muraille de rochers pour y dScouvrir la 
moindre saillie qui lui permit de s'elever sur Textr6mit6 
de ses doigts, calculant chacun de ses gestes de peur 
que le moindre faux mouvement le fit basculer et le 
precipit&t dansle vide, car il est Evident qu'en pareille cir- 
constance le concours de la corde lui exit 6t6 absolument 
inutile. Combien de temps cet exercice dura-t-il?je ne 
saurais le dire, car Couttet s'elevait centimetre par centi- 
metre, le corps colle contre le rocher. Mais au bout de 
huit metres d'escalade environ nous le vlmes acc616rer 
Failure, les prises devenant meilleures, ets'installerbientdt 
sur une corniche de rochers en sifflant un air de son pays 
et en s'6criant : 

« Maintenant vous pouvez monter, je vous garantis que 
nous irons au sommet ! » 

Je me rattachai & la corde; l'escalade, si difficile pour 
le premier, n'etait plus qu'un jeu pour les autres, solide- 
ment maintenus par la corde; et, au bout de quelques 
instants, nous nous trouvions tous trois r&inis sur cette 
corniche de rocher que nous avions pens6 ne jamais 
atteindre. Je tirai ma montre : nous avions pris une demi- 
heure pour franchir ce passage de quinze metres. Une 
nouvelle demi-heure de facile grimpade nous amena k 
une nouvelle coupure de rochers d'une dizaine de metres ; 
nous nous descendlmes mutuellement par la corde, tan- 
dis que Frangois, qui etait le dernier de la caravane, 
fut oblige de doubler la corde et de faire une boucle 
autour d'un rocher pour se laisser glisserfc son tour. A ce 
moment, lacime du Moine sedressait a 100 metres fc peine 
au-dessus de nos tGtes, quand, au bout de quelques pas, 
nous fAmes arrGtes par une nouvelle coupure qui nous 



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AUTOUR DE L'AIGUILLE-VERTE. 105 

retint encore pres d'un quart d'heure. Heureusement je 
pus d^couvrir une esp^ce de petit tunnel dans le rocher, 
qui nous mena & 1'arGte principale. 

Le reste de l'ascension ne fut d&s lors qu'un jeu; a une 
cinquantaine de metres au-dessousdu sommet, nous£tions 
definitivement revenus sur la face Sud de l'aiguille, et des 
traces de clous ne nous permirent plus de douter de la 
direction; nous nous 61anc&mes vers la cime, grises de 
succ6s, trop m6me, car une pierre, se d^tachant sous les 
pieds d'Ambroise, faillit causer un accident. Nous ne con- 
naissions plus d'obstacles, etdix minutes apr6s nous 6tions 
tous trois r6unis au sommet de 1' Aiguille du Moine, k 
3,418 met., en face d'un merveilleux panorama sur la 
chalne du Mont-Blanc; les Grandes-Jorasses et I'Ai- 
guille du Geant apparaissaient dans toute leur splendeur, 
tandis que 1' Aiguille- Verte nous dominait encore de 
600 metres. Je regardai l'heure :il gtaitpr&s de 3 heures 
de Tapres-midi ; nous avions done mis huit heures d'une 
gymnastique continuelle pour atteindre le sommet d'une 
aiguille dont l'escalade n'ofFre aucune difficulty par la face 
Sud ; et, je le proclame hautement, ce n'est que gr&ce a 
l'acharnement de mes deux guides que nous avons reussi- 
Nos vGtements etaient en lambeaux, mais nous £tions 
heureux d'avoir vaincu la difficulty et d'etre recompenses 
de nos efforts par le merveilleux panorama qui se deve- 
loppait autour de nous. Mais tout a une fin, et, apr&s quel- 
ques instants consacres k un repos dont nous avions be- 
soin, nous redescendimes par la route ordinaire. La 
descente s'eflectua sans d'autre incident que la rupture du 
manche de mon piolet, que je cassai dans une fente de 
rochers. Heureusement, j'en ai rapporte les morceaux, et 
les morceaux en sont bons. 

A 5 h. et demie, nous 6tions au Couvercle, quandle temps 
s'assombrit tout k coup et,au moment ou, & 6 heures, nous 
quittions la derniere cheminee pour reprendre le glacier, 



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106 COURSES ET ASCENSIONS. 

une gr£le d'une force inoul'e nous for^a de nous coucher 
sur le glacier pour ne pas 6tre blesses par des gr^lons dont 
quelques-uns avaient la dimension d'une noix. A 8 heures, 
nous £tions au Montanvert, ou mafemme, un peu inquiete, 
altendaii mon retour; apr&s avoir serr6 la main del'aimable 
Alfred Simond, nous prenions conge de lui, el, la lanterne 
k la main, nous arrivions & Chamonix k 10 heures du soir. 
Bien entendu, pendant deux ou trois jours, les guides de 
Chamonix discuterent cette ascension avec Anergic : plu- 
sieurs d'entre eux pr6tendaient avoir suivi ce passage, 
d'autres allaient jusqu'& nier notre ascension ; c'Stait du 
reste le resultat inevitable de la petite jalousie qui existe 
dans le coeur de tous les guides d'une m£me locality. 



POINTE SU0-0UEST DE LAICUILLE D'ARGENTItRE 

(3,758 met., environ) : PREMIERE ASCENSION CONNUE 

Apr&shuit jours consacr^s k quelques petites ascensions 
faites pour la plupart au milieu des nuages, nous etimes 
enfin la chance de voir le soleil apparaitre au milieu d'un 
ciel pur, et j'en profitai aussitot pour faire mes preparatifs 
de depart vers une cime quejeconvoitaisdepuislongtemps. 
II s'agissait de TAiguille du Tour-Noir, dont la premiere 
ascension a ete faite par Javelle en 1876. Cette aiguille, 
situ^e dans le massif d'Argenti&re et dans le fond du gla- 
cier du m6me nom, est admirablement plac^e entre le 
massif de rAiguille-Verte et celui du Tour. 

Ce qui me poussait surtout vers cette ascension, c'etait 
Tespoir de rapporter des quantites de cristaux de quartz 
et des amethystes dont mes guides m 'avaient parle depuis 
plusieurs jours. 

Par un bel apr6s-midi, je partis avec mes deux guides 
pour le village d'Argenti&re, situ6 & 8 kilometres de Cha- 
monix, et de 1& nous suivimes le sentier de mulet menant 



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AUTOUR DE l'aIGUILLE-VBRTE. 107 

au pavilion de Lognan, qui domine le glacier d'Argenttere 
de la m6me fagon que l'hdtel du Montanvert domine la 
Mer de Glace. Notre intention 6tait de passer la nuit au 
Jardin d'Argentiere, au pied m6me de l'Aiguille du Tour- 
Noir. Nous pouvions attaquer l'aiguille de grand matin, et 
arriver au sommet avant que la chaleur de la journ^e 
n'eftt embrumg l'atmosphfcre. Nous quitt&mes notre brave 
h6tesse qui voulait nous retenir chez elle, et qui ne nous 
laissa partir qu'aprfes avoir bourre nos sacs et nos poches 
de bftches de bois, et s'Gtre inform^e s'il ne nous man- 
quait rien. Vers 5 heures nous nous mettions en route, et 
apres une heure de marche dans des Gboulis, nous enta- 
mions le glacier d'Argentifcre k la base du col des Grands- 
Montets et en face de l'Aiguille duChardonnet, qui nous do- 
rainait detoutesa magnificence. Malheureusementdelourds 
nuages noir&tres vinrent k ce moment obscurcir le ciel 
qui avait et£ si pur pendant toute la journge, et quand, 
vers 7 heures du soir, nous nous trouv&mes au pied de 
l'Aiguille d'Argenttere, nous tinmes conseil. 11 nous fallait 
encore prfcs de deux heures pour atteindre le pied de l'Ai- 
guille du Tour-Noir; le ciel s'obscurcissait de plus en 
plus, et le succ&s de notre ascension du lendemain parais- 
saitassez compromis; devions-nous aller plus loin dans' 
ces conditions? Apr^s cinq minutes d'entretien,nousr£so- 
Hlmes de traverser le glacier pour atteindre la base de 
l'Aiguille d 'Argentine et d'y passer la nuit sous les ro- 
chers. Une heure apr£s, nous avions 6tabli notre cam- 
pement, h 150 metres au-dessus du glacier, sous deux 
immenses pierres qui nous promettaient un abri assez 
confortable pour la nuit (k 2,706 mdt). Je ne parlerai pas 
de la nuit, qui se passa k battre la semelle entre nous, pour 
combattre les 10 degrgs au-dessous de zero qui existaient 
dans notre appartement. Le lendemain, vers 3 heures du 
matin, nous fimes nos pr^paratifs de depart, car nous 
6tions 6veill6s depuis longlemps, et, apr&s une excellente 



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108 COURSES ET ASCENSIONS. 

iasse de caf£ au lait bouillant, nous nous mimes en route. 
Restait k rdsoudre la question de savoir oh nous allions. 
L 'Aiguille d'Argenti&re, qui se dressait au-dessus de nos 
t6tes, semblait bien tentante; c'est elle qui par son altitude 
domine tout le massif, puisqu'ellea prfcs de 4,000 metres 
de hauteur. Le conciliabule ne fut pas long, et d'un com- 
mun accord nous avions decide d'escalader l'Aiguilled'Ar- 
gentifcre, mais... il y avait un mais : aucunde mes guides 
n'en avait jamais fait Tascension, et nous ne savions par 
quelle face Tattaquer. L'un opina pour la gauche, Tautre 
pour la droite ; on me consulta en me demandant ma pr6- 
fgrence. J'opinai pour la droite : de ce cflt6 le rocher me 
semblait franchement k pic, et depourvu de ces nombreux 
couloirs verglass^s qui font toujours sur moi une impres- 
sion si d^sagr^able. Ce n'Stait pas I'avis de mes guides, et, 
je dois le dire d'avance, l'ascension montra qu'ils avaient 
pleinement raison. Nous contourn&mes l'aiguille, et, au 
bout dune demi-heure de montSe sur une pente d'6boulis 
assez fatigants, nous abordions le glacier qui se trouve 
entre le glacier du Chardonnet au Nord-Ouest et le glacier 
des Amethystes au Sud-Est, et qui ne porte pas de 
nom sur la carte Imfeld-Kurz. La neige fratche qui 6tait 
tomb6e depuis quelques jours 6tait complement glacGe ; 
nous suivimes le glacier au pied m£me de l'aiguille et sur 
la cr6te de la Grande-Rimaye. Aucune glissade n'£tait k 
craindre, et nous ne primes la corde qu'au pied du grand 
couloir, ou il nous fallait traverser une rimaye sur un 
pont de neige qui ne semblait pas trfcs solide. 

Ce couloir, assez raide, nousprit vingt minutes, pendant 
lesquelles nous fAmes continuellement obliges de tailler 
des marches a coups de piolet. Nous attaqu&mes enfin le 
rocher, qui formaita cet endroit une splendidemuraille de 
gros granit offrant des prises excellentes au grimpeur, et 
pendant pr&s de deux heures ce fut pour nous un veri- 
table plaisir que d'escalader ces grandes plaques de ro- 



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AUTOUR DE l'aIGUILLE-VERTE. 109 

chers oil la moindre saillie presentait un point d'appui 
d'une solidite k toute epreuve. Gr&ce k nos trente metres 
de corde, les passages un peu difficiles se franchissaient 
ais£ment, et le seul ennui que nous eprouv&mes pendant 
cette escalade 6tait cause par le verglas qui comblait sou- 
vent les creux des rochers oil nous devions nous accrocher : 
c'Gtait surtout pour nous une perte de temps, car il nous 
fallait alors creuser la glace avec le piolet ou avec le cou- 
teau, afin d'ypratiquer une place suffisante pournos doigts 
ou pour les clous des souliers. Un seul passage necessita 
de notre part une certaine gymnastique. Nous venions 
d'escalader une chemin6e qui etait recouverte k son extre- 
miteparunrocherde trois&quatre metres de large; il nous 
fallut nouscoucher pr^alablement en dessous pour nous 
enle ver ensuite k la force du poigne t sur sapartie superieure , 
tandis que les jambes balan^aient dans levide. A partir de 
ce moment, nous n'etimesplusuneseuledifficultGs^rieuse, 
et nous abordions l'ardte de rochers qui relie les deux 
pointes de 1'AiguiIIe d'Argenti&re vers 8 heures du matin. 
Nous gtions environ^ 3,500 metresde hauteur, etlesommet 
Est nous dominait encore de 400 metres. Au bout de quel- 
ques minutes consacrSes k un repos qui 6tait le premier 
que nous prenions depuis notre depart du campement, 
nous continu&mes notre excursion en escaladant ou en 
contournant les rochers qui forment l'ar^te. Nous nous 
trouvions alors & pic au-dessus du col du Chardonnet, et 
nous venions d'escalader un petit couloir de glace assez 
rapide, quand je vis tout d'un coup mon guide de t6te, 
Francois Comte, s'arrSter et dire : 

« Je crois bien que le passage est coupe. II y a devant 
moi une grande plaque de rocher absolument lisse, et je 
ne trouve pas de prise. » 

C'etait vraiment jouer de malheur, quand tout avait si 
bien marche jusque-li. Je m'avan^ai k mon tour, et je dus 
me convaincre que Tescalade etait impossible. Nous 



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110 COURSES ET ASCENSIONS. 

mont&mes successivement sur les epaules Tun de l'autre, 
et, malgrg tous nos efforts, nous dumes nous avouer vain- 
cus. II ne nous resiait plus qu'a redescendre, quand, en 



Poinlo Sud-Ourat do PAiguille dArgonti^rc, desain de Slora, 
d'apres une photographic do M. A. Brault. 

me retournantj'aperQusderrierenous, et formant Textrt- 
mite opposee de 1'anHe ou nous etions, une pointe rocheuse 
sur laquelle aucun signal en pierre ne semblait s'Slever. 
C'etait un pis aller, et nous l'acceptames comme tel. 
Nous reprimes 1'anHe par le mdme chemin, et nous sui- 



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AUTOUR DE L AIGUILLE-VERTE. Ill 

vlmes bientot une etroite et longue corniche de neige de 
pres de 100 metres de longueur, qui dominait de plus de 
800 mfctres, au Nord-Ouest, le glacier du Chardonnet, et 



Ascension de la Pointe Sud-Ouest de 1'Aiguillc d'Argentidrc, dessin de Slom, 
d'apres une photographic de M. A. Brault. 



au Sud-Est le glacier innom£ par oil nous 6tions montes. 
En dix minutes, nous 6tions au pied de cette sommite, 
et un quart d'heure apres nous arrivions au sommet 
d'une pointe situ6e a l'extr&nite Sud-Ouest de I'arete; 
nulle trace d'ascension antgrieure ne s'y rev&ait, aucun 



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112 COURSES ET ASCENSIONS. 

signal en pierre; il nous semblait que nous Stions les 
premiers k fouler cette cime ; nous la baptis&mes Pointe 
Sud-Ouest de l'Aiguille d'Argentiere , et l'altitude relevge 
me donna 3,750 metres environ. 

Le panorama £tait vraiment merveilleux. En face de nous 
se dressaitl'Aiguille-Verte, eclairee par les reflets du soleil 
levant, et toute la chaine des Droites et des Courtes avec 
leurs couloirs vertigineux. Au fond, la cime du Mont- 
Blanc dominait superbement la masse des montagnes qui 
s'ecrasent au-dessous d'elle. Derri&re nous, la Pointe Est 
de l'Aiguille d'Argentiere (3,912 m£L), et l'Aiguille du 
Tour-Noir; k notre droite, l'Aiguille du Chardonnet qui, 
par un jeu d'optique, nous semblait si pres qu'on aurait 
pu croire qu'il suffirait d'une enjambGe pour en atteindre 
le sommet. A gauche, enfin, le Mont-Dolent, dont le 
sommet forme l'intersection des trois frontieres ita- 
lienne, Suisse et franchise avec l'Aiguille de Talefre, tan- 
dis que dans le lointain de l'Ouest la vue s'etendait sur les 
Aiguilles-Rouges, le Jura, et jusqu'aux montagnes du 
Dauphine, dont la puret6 du temps nous permettait d'aper- 
cevoir les grands sommets sans l'aide de la longue-vue. 

Notre peine n'etait qu'i demi perdue, puisque nous 
avions eu l'honneur de fouler sous nos pieds une cime 
que nous pouvions croire vierge de toute ascension, jus- 
qu'k ce qu'un autre rSclam&tla priority de cette conquMe. 

Au bout d'une demi-heure, nous redescendlmes par 
d'excellents rochers; l'arSte de neige fut franchie san9 
incidents, et deux heures apres nous abordions le grand 
couloir, dont la neige ramollie par le soleil nous facilita 
beaucoup la descente. En revanche, une fois arrives sur le 
glacier, nous f times tout surpris d'etifoncer de temps en 
temps dans des crevasses dont nous n'avions pas soup^ 
$onn6 l'existence k la montde, gr&ce k la durete de la 
neige qui les recouvrait. C'est de ce glacier innome que 
j'ai pris la photographie ci-jointe, en braquant mon objec- 



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AUTOUR DE l'aIGUILLE-VERTE. 113 

tif dans la direction de l'Aiguille d'Argentifcre : le sommet 
neigeux de l'aiguille (3,912 met.) n'est pas visible sur 



Vuo prise dans la direction do 1' Aiguille d'Argentiere, d'un point situe sur le 
glacier sans nom qui so trouve entro le glacier du Chardonnet et le glacier des 
Amethystes; reproduction d'un© photographic de M. A. Brault. 



cette photographie, non plus que la Pointe Sud-Ouest que 
nous avions gravie. Une dernifcre glissade nous amena aux 
eboulis, oil nous nous attard&mes & la recherche de cris- 

ANNUA1RK DE 1896, 8 



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114 . COURSES ET ASCENSIONS. 

taux dont nous eftmes la chance de rapporter quelques 
beanx, mais trop rares 6chantillons. Deux heures apres, 
nous retrouvions notre campement dans le mdme 6tat que 
celui ou nous l'avions laiss6, et, aprfcs nous 6tre convena- 
blement restaures, nous repartions pour le chalet de 
Lognan, ou nous arrivions k A heures. Aprfcs y avoir con- 
sign6 notre ascension sur le registre des voyageurs, nous 
repartions & toute vitesse. Une heure apres, nous 6tions k 
Argenti&re, et la cloche de Th6tel de la Poste sonnait 
Theure du diner quand nous debouch&mes sur la place 
Saussure k Chamonix. 



LAIGUILLE DU POUCE (2,873 m£t.). 

Le Pouce! Quand vous prononcez ce nom k Chamonix, 
les guides vous regardent comme si vous alliez faire l'as- 
cension du Petit-Dru ou du Grepon. Rassurez-vous, alpi- 
nistes qui tenterez un jour Tascension de cette aiguille, 
cette sommit6 n'a de terrible que sa reputation. Je ne veux 
pas dire par \k qu'elle soit k la portGe de toutes les t6tes 
(car c'est la t6te qui a besoin surtout d'etre solide dans 
les escalades de rochers); mais un alpiniste bien entraine 
peut faire cette ascension sans aucune difficult^. 

Pour voir 1' Aiguille du Pouce, il faut monter au Br&vent 
ou sur un des sommets des Aiguilles-Rouges, car elle est 
absolument invisible de Chamonix. Vue du Belvedere, 
elle surplombe absolument du c6t6 de l'Aiguille de la 
Gli&re, et sa forme rappelle assez exactement celle d'un 
pouce dont la derniere phalange serait teg&rement flechie 
du c6t6 de la vallee de Chamonix. Vue du Buet, cette 
aiguille se distingue immediatement des autres par sa 
forme 61anc6e et tordue sur elle-m£me. Le seul versant 
attaquable est celui qui regarde le glacier de la Balme, 
c'est-&-dire celui que Ton voit du Buet; l'autre est absor 



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AUTOUR DE i/AIGUILLE-VERTE. 115 

lument inaccessible, car il surplombe sur toute sa lon- 
gueur. 

Lorsque nous en fimes l'ascension, M. F... et moi, il 
faut avouer que ce fut surtoutunsentimentdecuriositequi 
nous poussa. Aucun compte-rendu ne nous avail fixes sur 
la difficult^ de cette ascension (je n'avais pas encore lu, 
k ce moment, l'interessante relation de la premiere ascen 
sion de cette aiguille, par notre collegue M. de Poncins, 
dans YAnnuaire de 1887, p. 499); et la fagon dont on m'en 
parlait k Ghamonix 6tait telle que j'Gtais certain qu'il fal- 
lait laisser une grande part k l'exageration. 

Quand nous parttmes, le temps n'etait pas tres enga r 
geant; aucun de nos guides ne connaissait la situation 
exacte de cette aiguille, trop peu connue k mon sens, et 
les seuls renseignements que nous avions pu obtenir 
nous avaient 6te fournis par Frederic Payot, qui en avait 
fait l'ascension il y ade nombreuses annees,et qui depuis 
n'y 6tait jamais retourne. Apr&s un leger repas consomm^ 
dans la cabanede laFloria, au-dessus de la F13gere,nous 
entamons le couloir encombre de neige menant au col 
qui s'ouvre entre la Gli&re et les derniers contreforts de 
la Floria, pour redescendre par un couloir encore plus 
mauvais et encore plus encombre de neige, et oil les 
pierres pourries se dGtachent avec trop de facility sous 
les pieds, ou viennent trop souvent k la main; force nous 
est de prendre assez de precautions. Nous abordons ainsi 
le glacier de la Balme, ou nous prenons la corde; la pente 
du glacier etant tres forte k cet endroit, nous franchissons 
les deux rimayes en glissant sur la neige. 

La travers^e du glacier, facile, nous prend vingt minutes, 
et nous arrivons bientot sur la face abordable de l'Aiguille 
du Ponce. Nous sommes dans les nuages, et ce n'est qu'fc 
de rares intervalles que nous pouvons voir au-dessus de 
nos tStes le sommet penche de Taiguille qui sembie pr&t 
k tomber sur nous. 



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146 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous arrivons ainsi k un vaste couloir d'environ250 me- 
tres de largeur, rempli de glace noire, et qu'il nous faut tra- 
verser &flanc de coteauau-dessusd 'une immense crevasse 
dont nous ne voyons que le bord supGrieur et qui coupe 
le glacier en deux. La pente est de 50°, et nous sommes 
obliges de tailler chaque pas avec le piolet. La plus 
grande prudence est necessaire, car il est evident que le 
faux pas d'un seul entratnerait toute la caravane. La glace 
est si dure qu'il faut donner quelquefois jusqu'fc dix ou 
douze coups de piolet pour y creuser une place suffisante 
pour la semelle du Soulier ; de temps en temps, un bout 
de rocher verglassS emerge de la glace ; et tout la caravane 
s'arrGte quand un de ses membres traverse ce dangereux 
passage, oil le piolet chercherait en vain k mordre. 

Heureusement, ce couloir traverse, nous entamons une 
excellente paroi de rochers composes de granit k gros 
grains, et dont l'escalade nous repose de la traversSe de 
glace que nous avons eue k faire. Le reste de Tascension 
n'est qu'un jeu jusqu'au sommet; et la seule petite diffi- 
cult6 que nous y avons rencontrGe nous a 6t6 pr£sent6e 
par deux couloirs, heureusement Stroits, qu'il fallait tra- 
verser en taillant des pas dans la glace. Inutile de dire 
que la vue du sommet se borna k la contemplation 
des nuages qui nous entouraient; aussi, au bout d'une 
demi-heure consacree k casser la croute, nous reprenions 
ladescente, qui s'eflfectua sans incident par le m£me che- 
min. En somme, Tascension du Pouce ne pr^sente qu'une 
seule vraie difficulty, c'est la travers^e d'un grand couloir 
de glace assez incline au-dessus d'une rimaye de dimension 
respectable. Le reste de l'escalade est un veritable plaisir. 
Je ne dirai rien de la vue qu'on a du sommet; mais je 
suppose qu'elle doit 6tre particuli&rement belle sur les 
aiguilles qui l'entourent et dont il est tr£s rapproche. 

L,es vacates tiraient k, l$ur fin, et le temps 4?ven$it d? 



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AUTOUR DE l'aIGMLLE-VERTE. 417 

plus en plus detestable. Je d£cidai de rester encore deux 
ou trois jours k Chamonix dans l'espoir que le soleil 
voudrait bien encore faire une fois Taum6ne de son ap- 
parition aux humbles mortels. II n'en fut rien. Pendant ces 
trois jours, je rencontrai le docteur Meugy , qui dut, en d£ses- 
poir de cause, se contenter de l'ascension de TAiguille de 
la Floria, que nous flmes ensemble par la face qui regarde 
la Flegere: (Test une route que je ne conseillerai pas aux 
novices, car, si elle ne prGsente aucune difficulty, elle 
est composee de couloirs passablement h pic, ou les 
pierres se detachent facilement, ce qui peut toujours con- 
stituer un assez grave inconvenient pour le patient qui en 
recevrait un exemplaire sur le sommet de l'occiput. 

Ce fut ma derntere ascension de la saison, et je fus 
oblige devoir le docteur Meugy partirseul pour l'ascension 
du Mont-Blanc, sans pouvoir l'accompagner , k cause d'un 
mauvais rhume que j'avais contracts en passant lanuit au 
pied de l'Aiguille d 'Argentine : les deux jours de glacier 
que vous procure le g6antdes Alpes ne me souriaient guere 
dans ces conditions. Lelendemain, je repartais pour Paris, 
ou m'appelaient mes occupations, en me considerant 
comme tres heureux d'avoir pour ainsi dire vote quel- 
ques ascensions entre deux nuages. 

Alexandre Brault, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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IV 

UNE EXCURSION SHIVER 

AU PETIT ET AU GRAND SAINT-BERNARD 

(Par M. le D r F. Dumarest) 



Elle est sur lcs grands monts, la libertd sacrce ! 
C'est la qu'a chaque pas l'hommc la voit venir, 
Ou, s'il l'a dans le coeur, qu'il l'y sent trcssaillir... 

A. de Musset. 



II semble qu'& 6voquer le souvenir des jours v6cus en 
montagne, on retrouveun peu des puissantes impressions 
de formes et de couleurs, de l'intense sensation de grand 
air et de liberty, de cette plenitude vitale, inSprouvees 
ailleurs que sur les sommets, et qui sont le secret de la 
fascination exerc^e par la montagne sur ceux qui une fois 
la connurent. 

Son charme puissant survit & la possession, et sa beaute 
eternelle ignore les saisons; elle sait k chaque fois d6cou- 
vrir k ses initios des splendeurs inconnues, et leur reveler 
des Amotions nouvelles. Si le nombre de ses fid&les est 
restreint, c'est sans doute que, pour la comprendre,.il faut 
l'aimer d'abord ; c'est la loi de la beauts : prodigue k ses 
amoureux, elle se venge suffisamment de ses blasphema- 
teurs en ne se livrant point. 

lis comptaient assur^ment parmi les premiers, les sept 
alpinistes qui, le soir du 23 dScembre 4896, bravant le 



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LE PETIT ET LB GRAND SAINT-BERNARD EN H1VER. 119 

sarcasme du philistin, quittaient les douceurs du coin du 
feu et la perspective d'un reveillon confortable, dement 
pourvu de ses accessoires plus ou moins trufles, pour le 
gite douteux de Y « albergo » des hautes valines, et l'6ven- 
tualite des longues stapes parmi la neige et la bise. Leur 
ambition escomptait modestement au depart, et encore 
non sans quelques reserves, une simple promenade d'hiver 
sur les grands chemins bien battus du tour classique du 
Mont- Blanc ; ils ont trouv6 mieux et jug6, k tort ou k raison, 
que le souvenir de leur odyssee m^ritait de lui survivre. 
H61as! raconter ses impressions, c'est vouloir exprimer 
l'inexprimable, c'est traduire lalumtere par la couleur... 
Du moins est-ce une aimable occupation que de se reme- 
morer ces belles heures de force et de galte; et puis, plus 
tard, k quelque veiltee de Noel paisible et familiale, 

Hxc meminissejuvabit! 

II ne subsiste guere qu'une vision cauchemardeuse du 
long et fastidieux voyage, en des v^hicules varies, de Lyon 
&Bourg-Saint-Maurice, voyage agr^ablement coupe, &Cham- 
b<§ry, par un sejour de quelques heures &l'h6teide la Paix, 
entre des drapshydrophiles,qui auraient pu avec avantage 
&tre utilises par l'abbS Kneipp pour ses rhumatisants. Le 
coeur humain est ainsi fait qu'un seul instant heureux 
laisse en lui une trace plus durable que de longs jours de 
monotone tristesse. 

Le ciel, maintes fois interrog£, restait sombre et maus- 
sade, lorsque le 24 d^cembre, vers 2 heures apr&s midi, 
nous quitt&mes Bourg-Saint-Maurice, oil notre entreprise 
n'avait rencontre que des approbations ironiques, pour 
gravir les pentes du Petit Saint-Bernard. 

De vue, aucune : un brouillard plus compact k mesure 
qu'ons'616ve. Lecr6puscule sombrait dans la nuit comme, 
k 4 heures et demie, nous dgpassions le petit bourg de 
Saint-Germain. Lefacteur, rencontrS en chemin, nous ayant 



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120 COURSES ET ASCENSIONS. 

assure que la trace r£cente de ses pas nous serait un indice 
suffisant pour la montee,nousabord&messilencieusement 
le sentier, facilement suivi k la lueur de notre lanterne. 

La marche etait facile et agr£able : le crissement des 
piolets sur la neige durcie et le murmure du vent plus fort 
et plus frais, descendu du col, faisaient un accompagne- 
ment discret aux meditations individuelles. 

L'un de nous, levant la tete, apergut le scintillement 
d'une £toile ; quelques pas encore, et le rideau se dechirait 
brusquement : des constellations innombrables, d'un eclat 
et d'une richesse inusites, illuminaient les Vendues 
endeuillees de blanc, et, dans la ser£nit6 solennelle des 
hautes solitudes, loin des restaurants de nuit et des 
carillons obs£dants k la galt6 douteuse, de vieux Noels 
oubli£s chantaient dans nos memoires... Pax hominibusl 
disaient-ils. Cette paix que les rassemblements humains 
cherchent en vain, nous en avions k cette heure la vivante 
sensation : elle nous dominait de toute la grandeur de la 
majestueuse et impassible nature. 

Cependant la neige plus abondante et plus molle, la 
marche plus delicate et plus penible vinrent nous rappeler 
k la realite, et apporter a cette reverie sa brutale et vraie 
conclusion : la paix est inanimee ; elle viendra sans qu'il 
soit besoin de l'appeler : c'est la mort. 

Apr&s quelques instants de halte k la maison-refuge du 
cantonnier, qui avait apenju notre fanal dans la nuit et 
signal 6 sa presence par des appels de trompe, nous nous 
remimes en route. La neige, plus epaisse, portait moins 
bien : il se produisit quelques hesitations sur le chemin 
k suivre, les traces devenant rares et peu apparentes. Le 
froid etait d'ailleurs plus vif, et ce n'est pas sans une 
satisfaction marquee qu'& 9 heures nous vimes se dresser 
devant nous le grand mur sombre de Thospice, surgi tout 
k coup des ten&bres k quelques pas. 

Les aboiements des chiens nous ont d£j& signals a Tin- 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 121 

terieur : la porte s'ouvre, et void le digne abb6, le Pfcre 
Chanoux, qui s'avance comme au-devant de vieilles connais- 
sances, et qui, avec une aimable cordiality, s'empresse & 
nous chercher des chaussons et & nous installer autour du 
feu. Dejksont exhumes, en attendant le souper, des flacons 
d'excellent Marsala, auxquels est fait un accueil plus que 
chaleureux : la cave du Petit Saint-Bernard aura tout k 
gagner k ne pas recevoir trop souvent des visiteurs de 
notre ampleur. 

Un repas vgritablement plantureux occupa le reste de la 
soiree, etk minuit, dans lamodeste chapelle del'hospice, 
ornee pour la circonstance d'une exuberance de fleurs 
artificiellesauxteintes trop Sclatantes, le brave « chevalier » 
Chanoux c616brait Toffice de Noel, dont nous 6tions k la 
fois les servants, les chantres etles fideles. 

Des chambres vastes et somptueuses nous attendaient : 
celle que j'occupai personnellement avait ete amenagSe 
dans'le principe, et non sans luxe, k l'intention de la reine 
d'ltalie, dont le nom, Margkerita, ornait l'entrSe; sur la 
porte vis-a-vis se lisait : Umberto. Dans le lit monumental 
qu 'avait honors la visite d'une reine, notre d^mocratique 
personne prit place, modestement h la vGrite, mais sans 
trop de scrupules; nous n'eumes pas m6me derives de 
grandeur, et le souvenir de l'auguste visiteuse n'^tait pour 
rien dans le regret que nous eprouvames h abandonner la 
place le lendemain matin. 

H61as ! il neigeait, et combien! Tous les pronostics furent 
que le mauvais temps allait persister, au moins toute la 
journSe, et il nous fallut renoncer, la mort dans Ykme, h 
l'ascension de Lancebranlette, dont nous nous promettions 
des merveilles. 

Nous puis&mes quelque consolation dans des pots d'ex- 
cellent miel de la Thuille et au fond de nouveaux flacons 
de Marsala, et la matinee se trouvanaturellementoccup^e 
par le premier dejeuner, immediatement suivi du second. 



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124 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous quitt&mes l'hospice a midi. Le digne « chevalier », 
k la sant6 duquel nous port&mes nos derniers toasts, vit 
partir avec quelque regret ces compagnons d'un jour, 
encombrants maisgais. On se promit deserevoir.. Si qua 
fata sinant u . Du moins garderons-nous du Petit Saint- 



Hospico du Petit Saint-Bernard, reproduction d'uno photographie 
de M. Andre Forest. 



Bernard le souvenir d'une hospitality comme on n'en ren- 
contre gufcre. 

Un peu avant l'arrivSe k la Thuille, nous eftmes la sur- 
prise de voir le ciel se d^pouiller, le soleil apparattre, et les 
cimes immacutees 6tinceler sur Tazur : surprise d'un raa- 
gnifique lever de rideau, mais depit d'avoir manque notre 
ascension iLancebranlette, d'ou nous aurions contempler 
a coup s&r, un panorama unique. Non loin du village, nous 
traversons un hameau pittoresquement enfoui sous la 

1. « Si lo dcstin lcpermct » : ancicnnc devise des cvequcs seigneurs 
dc Lausanne. 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 123 

neige, ou les photographes s'attardent, et k partir duquel 
nous retrouvons avec plaisir un chemin fray6 que nous 
suivons all£grement, lagers de n'avoir plus 50 centimetres 
de neige k deplacer k chaque pas. 

La perspective d'aller jusqu'fc Pre-Saint-Didier en trat- 
neau* est accueillie neanmoins avec entrain, et d&s rarrivee 
k la Thuille, oil la douane italienne nous livre courtoise- 
ment passage, l'administration compStente se h&te de filter 
deux tratneaux. 

Nous nous y entassons tant bien que mal, mais plut6t 
mal. En revanche, la descente entre deux remblais de 
neige, qui forment k la route un parapet stir autant que 
moelleux, est fort interessante : nous debouchons dans 
la vallee de Courmayeur, aux premiers lacets au-dessus 
de Saint-Didier, juste k temps pour voir le soleil couchant 
colorer de dglicates nuances orangees la masse grandiose 
des Jorasses, du G6ant et du Mont-Blanc. 

Brusquement, l'incendie s'eteignit : une teinte livide 
recouvrit Thorizon, et la nuit tombait comme nous met- 
tions pied a terre devant 1'hOtel. 

L 'hospitality qui nous y attendait 6tait k la v6rlt& satis - 
faisante : venantapr&s celle du Petit Saint-Bernard,ellene 
reussit pas k nous enchanter. Avec l'aide de quelques bou- 
teilles de cet Asti mousseux cher aux familiers des Alpes 
italiennes, la soirde s'ecoula tout de m£me en liesse et 
gaietS, et, somme toute, nous eftmes quelque peine k nous 
arracher, k 6 heures du matin, aux draps peniblement re- 
chauffes aux d^pens de notre calorique individuel, la veille 
au soir. 

Fideles au principe de la moindre action, nous avions 
assure le transport de la caravane jusqu'i Aoste, par v6hi- 
cule. Au depart, nous eftmes la surprise d'un effet de 
lumtere curieux qu'il nous avait 6t6 donn6 d'admirer d6j&, 
et de plus pr6s, par un matin d et6 d'une semblable pu- 
rete, en montant au col du Geant, au-dessus du pavilion 



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124 COURSES ET ASCENSIONS. 

du Mont FrGty. C'est l'embrasement solitaire du sominet 
du Mont-Blanc par les feux du soleil levant, alors que les 
cimes et les valines sont encore plongees dans la p&iombre. 
Enlevees en aretes vives sur le bleu sombre du ciel, ses 
tteiges semblent refleter un brasier intGrieur, et la t6te du 
g£ant des Alpes donne l'illusion d'un fer rougi incandes- 
cent. Le phSnomene est tres fugitif et cesse d£s que les 
derniers rayons du spectre, superposes aux premiers, res- 
tituent la lumiere blanche. On voit alors rapidement la 
teinte s attenuer, tandis que les sommets voisins s'^clai- 
rent. 

Par une radieuse matinee d'hiver, la descente de Pr6- 
Saint-Didier k Aoste est de toute beauts. Ses effets mul-> 
tiples et grandioses, incessamment varies, d^fient toute 
description : l'absolue transparence de 1'air donne aux 
contours un relief d'une nettetd qui n'est jamais obtenue 
en 6t6, et, sous son Wane manteau d'hiver, cette superbe 
valine aux coquets villages, domin^s d'orgueilleux debris 
feodaux, revGt un caractere de beaute inattendue. Au pas- 
sage de Villeneuve, Tenseigne de V « Albergo del Cervo » 
nous rappelle une terrible journ^e, autrefois terminee la, 
k la descente du Paradis, et qui fut k la fois la plus rude et 
peut-Stre la plus belle de nos courses alpestres. 

A l'hdtel de la Couronne, k Aoste, un accueil pompeux 
attendait les nobles « aventuriers 1 », assez os£s pour fre- 
quenter sur les sommets, au temps oil la C6te d'Azur et la 
dinde truffle se partagent les loisirs de ceux qui sont 
assez heureux pour en avoir. 

Le tr&s aimable president de la Section d 'Aoste duClub 
Alpin Italien, M. l'avocat Darbelley, avait bien voulu pren- 
dre place parmi nous, et, dans le heurt des coupes de 
champagne, l'amitte de nos Sections respectives fut dd- 
ment cimentGe. Et, en v6rit6, n'est-ce pas une institution 

1. Le mot italien. a wen tori est usuel pour designer les touristes, si 
bourgeois soient-ils ! 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 425 

utile et d'internationalisme pratique, que celle qui etablit 
cette solidarity desint6ress6e entre des hommes de pays 
et d'origines si diff^rents, cree un lien de fraternite entre 
des inconnus, et assure au voyageur, en plein pays stran- 
ger, un accueil amical? 

Parmiceshautesliesses, les volontess'amollirent : l'heure 
s'avan^ait, et aucune voix ne s'Slevait pour parler du de- 
part. Une timide proposition de sejour ne rencontra pas 
d'objections. Au risque de passer pour des alpinistes de 
banquet, les plus ardents se ralli&rent, apres une opposi- 
tion de pure forme dissimulant mal, sous des airs de resi- 
gnation et de sacrifice, un Evident contentement intime* 
Le projet primitif d'aller coucher k Saint-RSmy le soir 
m£me fut done abandonnG k Tunanimit6 : il fut r^solu que 
l'aprfcs-midi se passerait k visiter Aoste, et que, le lende- 
main, nous monterions d'une traite coucher k l'hospice 
du Grand Saint-Bernard. 

Nous n'eftmes qu'k nous feliciter de cette infraction au 
programme : gr&ce a l'aimable cicerone qui nous guidait, 
et de l'obligeance duquel nous abus&mes amplement, 
toutes les portes s'ouvraient devant nous. L 'exploration 
de la vieille et curieuse cite, th&ktre de tant de luttes, et 
qui conserve les traces d'importations si varices, fut des 
plus intSressantes ; des missels aux enluminures extraor- 
dinairement riches et bien conserves, qui font partie du 
tr^sor de la cathSdrale, mSritent d'etre signales : de tels 
exemplaires sont assur^ment rarissimes. Du reste, Tar- 
cheologie d'Aoste est spScialement curieuse par la diver- 
sit^ des souvenirs subsistant d'Spoques tr&s diflferentes, et 
le venerable pass6 de cette petite ville, encore peu mo- 
derne, lui donne un charme un peu lSgendaire, qui la 
sauve de la banality. 

Au souper, M™ Darbelley voulut bien consentir, sur 
nos instances, & venir presider notre table, sans s'effrayer 
de la tenue assez negligee des convives qui l'eptouraientj 



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126 COURSES ET ASCENSIONS. 

et qui restent redevables k son aimable entrain d'une soi- 
ree charmante. 

11 fallait cependant s'arracher aux delices de Capoue, et, 
le matin du 27, sous l'augure prometteur et fallacieux du 
ciel 6toil£, la caravane remontait la rue du Premier-Con- 
sul pour aborder, aux premieres p&leurs de Taube, la 
route qui vit passer la fortune naissante de C6sar. 

La valine du Buthier, que nous suivions, ne tarde pas a 
s'orienter k l'Ouest, parallfclement au val d'Aoste, que nous 
perdtmes ainsi de vue au bout de peu d'instants. La 
marche, sur la neige durcie, 6tait aisee et agreable, et 
tout s'annon^ait pour le mieux lorsque, venant du Sud, 
un peu de brise tifcde s'61eva; k notre droite, les cimes du 
Combin et du V61an se panachaient d'une legfcre fum£e 
de mauvais augur e. 

Nous h&tons le pas : nous venons de depasser le vil- 
lage d'Etroubles, et il est pr£s de 11 heures, quand, subi- 
tement, une bourrasque violente s'Gl&ve, emportant des 
nuages de neige molle qui nous soufflettent le visage, et, 
nous prenant directement de face, nous oblige k sus- 
pendre un instant la marche. Au bout de quelques minutes, 
le courant cesse et tout rentre dans l'ordre : mais de 
legers nuages commencent k courir dans le ciel. 

A part ces presages inqutetants, sur la signification 
desquels nous ne nous faisions d'ailleurs pas d'illusions, 
la promenade £tait ravissante et les points de vue inces- 
samment varies. Entre Saint-Oyen et Saint-R6my, nous 
prenons une photographie du fond de la Gomba di Bosses 
(Combe des Bosses), qui s'ouvre h notre gauche. 

Arrives k Saint-R6my k midi et demie, nous y sSjour- 
n&mes le temps strictement nScessaire pour dejeuner, 
assez cependant pour constater que les naturels, habiles k 
des distinctions entre les viandes « s£ches » et « humides », 
le sont 6galement k mettre le touriste en valeur et n'esti- 
ment point k vil prix leur hospitality ! 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 127 

II existe dans ce village une coutume curieuse et certai- 
nement unique en son genre : celle des soldats de mon- 
tagne. Les jeunes gens n£s surle lerritoire de la commune 
sont exempts du service 
militaire, sous la seule 
condition de prater 
gratuitement,auxvoya- 
geurs qui en font la de- 
mande, leuraide com- 
me guides ou comme 
porteurs. lis sont k cet 
effet d^signes h tour de 
r61e par le syndic com- 
munal,^ qui sont adres- Fond <lc ,a Comba di Bossos ' phot ' CK Regaud * 
s6es les requites, et doivent obtemp£rer h sa requisition. 
N'etant pas sans arriere-pens6e quant h l'£tat du chemin 
et a celui du temps, nous rGsolumes de mettre h profit 
cette utile institution, et, sur notre demande, deux jeunes 

gens nous furent ad- 
joints, qui se charge- 
rent d'une partie de 
nos bagages. 

A 2 heurcs et demie, 
nous quittions le villa- 
ge; bienttit, toute trace 
de pas disparaissantde- 
[ vant nous, nous dumes 
avancer & la file indien- 

Saint-Kdm v, phot. Claudius Rcgaud. 

ne, avec une grande 
lenteur. Nos deux porteurs, prenant alternativement la 
t£te, Gbauchaient k grand'peine la trace ; un essai de ra- 
quettes ne donna pas de r6sultat satisfaisant, h cause du 
peu de resistance de la neige, oil la jambe penGtrait jus- 
qu'au genou. 
La pente s'accentue; fort heureusement des poteaux 



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128 COURSES ET ASCENSIONS. 

plantes k courte distance, et relies par une corde, nous 
permettent, k l'aide des mains, de gravir sans trop de 
peine une montee fort rapide. Une avalanche gigan- 
tesque, dont nous venons de franchir la trace, large de 
prfcs de 250 metres, corable au-dessous de nous le fond de 
la valine, ou elle a entassS un Snorme rerablai. 

La corde quittee, il faut marcher a flanc de coteau, tou- 
jours suivant le fil tetegraphique : celui-ci, bien que porte 
k plusieurs metres au-dessus du sol par ses poteaux, dis- 
paratt par instants sous la neige. A 4 heures et demie, le 

cr^puscule s'Gtend sur 
la montagne, livide et 
lugubre. Une neige fine 
court en tourbillons, 
dans la violence accrue 
du vent, nous fouette 
le visage et s'insinue 
par les moindres inter- 
stices des vGtements. La 
nuit nous surprend en 
pleine tourmente : Tob- 

La corde on montant au Grand Saint-Bernard, SCUrit6 COmplique la 

phot. Claudius Regaud. marche et multiplie les 

efforts inutiles ; nous ne progressons plus qu'avec beau- 
coup de peine et une extreme lenteur. L'ouragan se d6- 
chatne en un crescendo formidable qui serait fort inqute- 
tant, n'6tait la perspective de la cantine, toujours attendue 
et toujours plus loin ; la fatigue commence k nous gagner, 
traduite par un silence de mauvais augure. Impossible du 
reste d'ouvrir la bouche ; aussi chacun renonce-t-il bientot 
k communiquer ses impressions, et concentre ses efforts 
tant sur la respiration a assurer que sur la traction alter- 
native de Tune et l'autre jambe, encastree dans 60 centi- 
metres de neige mouvante. 
pnfii) nous arrivons a la cantine de Foqteinte. II pst 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 129 

temps, car la source de l'entrain est definitivement tarie; 
le m^contentement se manifeste sous la forme de syllabes 
energiques qui empruntent aux circonstances, comme k 
Waterloo, un accent de sincerity, voire une certaine gran- 
deur : les visages doivent £tre sombres comme la nuit 
elle-m6me ! 

II est 5 heures et demie quand nous franchissons la 
porte de la cantine. On se regarde : l'aspect des bons- 
hommes de neige que nous sommes tous est pittoresque 
et assez hilarant pour nous rendre quelque gaiety ; autour 
du feu, loin de nous secher, nous fondons : aux pieds de 
chacun s'etend une flaque d'eau. 

Cependant le sifflement de la bise au dehors nous laisse 
rGveurs; une defection se produit, qui ne soulfcve aucune 
recrimination : on sent que, pour la suite, la responsabilite 
de sa propre personne suffit k chacun ; par un accord ta- 
cite, on evite d'en parler et on se leste de vin chaud k 
haute dose. Le cantinier vient de tetephoner a Thospice 
pour nous assurer du renfort et informer les religieux de 
notre prochaine arrivee. 

A 6 heures et demie, les courages elev6s k la hauteur 
des circonstances, le harnachement v6rifie,les passe-mon- 
tagne et molleti&res revus et consolid^s, la caravane s'en- 
gouffre dans la nuit noire. Comme dans la chanson du 
carabin-po&te, 

Le moment critique 
Allait commencer! 

On n'y voit goutte, le ciel et la terre sont confondus : la 
tempGte, plus furieuse que tout k Theure, fait un tapage 
infernal; on s'entend k peine; il faut se toucher et se nu- 
meroter pour ne pas s'egarer; on ne sait ou Ton met les 
pieds, et Ton discerne difficilement si Ton monte ou si Ton 
descend; les traces des marcheurs sont nivelees presque 
instantan^ment. 

ANNUAIEE DE 1896. 9 



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130 COURSES ET ASCENSIONS. 

Toute notion de temps et d'espacc disparalt devant 
l'idee fixe de la necessite de Teflbrt imm6diat k fournir. 
Cet effort est tros considerable, et Ton ne saurait en don- 
ner Tidee par la description. Nons avons la sensation de 
marcher depuis longtemps, et cependant nous ne sommes 
pas &plus de 150 metres de la cantine, lorsque la cara- 
vane se heurte & un talus de neige presque vertical, haut 
de 8 k 10 mMres, et Svidemment entassG Ik par le vent 
depuis peu. Les premiers essaient de le gravir en ligne 
oblique, lorsque un sourd craquement se fait entendre 
sous leurs pas. Arr6t et hesitation : evidemment le mor- 
ceau, s'il venait k se detacher, ne ferail qu'une bouchee 
de la caravane. Un mauvais plaisant insinue que les corps 
se conservent Irds bien dans la neige : la plaisanterie n'est 
pas gotittfe, et, apr£s deliberation, la majority decide, par 
quatre voix contre deux, que la prudence interdit d'insis- 
ter et qu'il faut battre en retraite. 

Quelques instants plus tard, nous <Hions de retour au 
refuge, assez penauds. Et si cependant des gens de l'hos- 
pice etaient partis k notre recherche? Le telephone, aussi- 
tflt interrog^, nous r6pond qu'en effet deux personnes ont 
quittS le couvent depuis plus d'une demi-heure. II n'y a 
plus k h£siter,et Ton repart, sous la direction cette foisdu 
cantinier, dont la grande habitude de ce parcours et Tap- 
parence athletique nous sont une sSrieuse garantie. 

Le mur qui nous avait arrtHes se dresse de nouveau; le 
cantinier d'abord, puis chacun de nous successivement, le 
gravit comme on monte k l'echelle, en creusant son esca- 
lier des pointes de ses chaussures. 

Tous les alpinistes presents sont heureusement experi- 
ments, car, sans corde, cette gymnastique, dans une 
obscurity absolue, relive du domaine de la haute ecole. 
Plus d'un, pres d'atteindre le sommet, perd pied, glisseet 
se voit oblige de recommencer k plusieurs reprises. Un de 
nos camarades, qui a fait ses preuves et qui compte parmi 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN MVER. 131 

les maitres de l'alpinisme, declare m£me, dans un moment 
de d^couragement, que la pente est impossible k gravir; 
il est vrai qu'il ne tarde pas fcnousdemontrer le contraire. 

Cet exercice, excessivement p&riible, nous prend environ 
vingt minutes, pendant lesquelles de nouveaux craque- 
ments se font entendre. Et en effet, le premier arrive, 
avan^ant k tMons sur les genoux et les mains, a trouvg k 
quatre metres du bord, et parallelement k celui-ci, une 
fissure large de quelque vingt centimetres. Aussi, pour 
eviter de charger la masse menacSe, les arrivants vont-ils, 
k tour de r61e, se ranger au deli de la cassure. 

A ce moment, comme du reste par la suite et jusqu'i la 
porte m6me de l'hospice, la moindre d^faillance ou mala- 
dresse d'un de ses membres e&t mis la caravan e enti&re 
dans une situation perilleuse. 

Enfin le pas est franchi, et Ton va se remettre en route, 
lorsque soudainement, dans la nuit noire, port6 par la 
rafale qui descend du col, nous arrive un aboi de chien, 
aboi lointain, k peine distinct, prolong^ en hurlement 
continu... Immobilises du coup, nous gcoutons: pas de 
doute, ce sont eux! 

L'impression est saisissante ; la po6sie en est strange et 
intense : cette heure valait d'etre vGcue et compensait lar* 
gement la peine et le danger. Une clameur unanime et 
enthousiaste, bien faible dans la temp6te, s'est echappee 
de nos levres et a porte notre rdponse au brave animal dont 
l'instinct nousavaitsimerveilleusementdevines. Quelques 
minutesplustard, deuxtachessombres de formes humaines 
se profilaient devant nous, pr6c6d6es de la silhouette de 
leur guide, qui va de Tun k l'autre avec des caresses, 
Comme s'il retrouvait ses maitres ! Instant inoubliable qui 
restera parmi nos plus profondes impressions alpestres et 
humaines! Alors, tandis que, dans ce cadre unique, 
s'6changeaient des paroles de bienvenue entre des gens 
qui ne se voyaient m6me pas, j'Svoquai (pourquoi et par 



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132 COURSES ET ASCENSIONS. 

quel bizarre ph6noni&ne de conlraste?) j'^voquai la vision 
(Tun de nos grands boulevards, avec son animation de 
8 heures du soir; d'un groupe de physionomies connues, 
entrant au spectacle, partaient des rires ironiques, et Ton 
se gaussait de quelques detraqu£s, sArement enrages, qui 
avaient trouve dr61e d'aller courir les montagnes a No£l! 
« Quel plaisir y peuvent-ils avoir, disait-on, et que diable 
y vont-ils chercher? 

— Vous avez raison, amis : ce que nous y cherchons, ne 
le cherchez jamais : vous ne Ty trouveriez pas. » 

Les gourdes rGconfortantes avaient circuit et retrempG 
les Energies : le cantinier redescendit seul, tandis que, sous 
la conduite de nos nouveaux guides, nous reprenions 
l'ascension, de plus en plus difficile et p£nible. La pente, 
extr£mement forte, n'eut certainement pas pu 6tre gravie, 
dans les conditions ou nous nous trouvions, sans la pre- 
sence d'un nouveau c&ble, fixe k des poteaux rapprochSs 
k 5 metres. 

On ne saurait dScrire l'energie qu'il nous fallut deployer 
pour avancer toujours, malgre une fatigue ecrasante, un 
vent terrible qui, venant directement de face, annihilait 
nos efforts, nous etit renverses sans la corde, et ne nous 
permettait qu y k peine de respirer suffisamment pour ne 
pas 6tre asphyxies; un froid capable, si nous avions du 
avoir un moment d'hesitation ou d'immobilite forcSe, de 
nous geler en quelques minutes, et une neige mouvante, 
qui nous eftt ensevelis enmoins de temps encore. II nous 
£tait k peu prfes interdit d'ouvrir les yeux, ce qui, du reste, 
ne servait k rien, car la tache sombre de la silhouette 
humaine ne se discernait plus k trois metres, malgre 
l'habitude prise de l'obscuritS. L'on se dirigeait surtout k 
t&tons. Tout contre nous, marchant de notre pas sans 
jamais s'6carter, allant de Tun k l'autre comme pour nous 
encourager, nous sentionsle souffle de notre groschien,ad- 
mirablemenl solide sur lespentes de neige les plus raides. 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN HIVER. 133 

La sensation que nous avions tr&s nette du danger im- 
minent qui eiit r£sult£ de la moindre concession faite k la 
lassitude qui nous accablait, ou au d£couragement qui 
nous guettait, nous permit seule de trouver en nous la 
somme d'energie et de force musculaire capables de nous 
tirer d'affaire. 

La derni&re partie de la montee nous amena, brusque- 
ment et sans transition, sur le col. Mais \k rSgnaitun cou- 
rant d'air invraisemblable, continu, in£dit, qu'aucun 
obstacle ne temp^rait plus, etqui se pr^cipitait avec fureur 
de Suisse en Italic La respiration instantan£ment coupee, 
la caravane fut projetee k terre, sans que la resistance fdt 
possible : une p&lerine sous laquelle le vents^taitengouffr^ 
fut partag£e en deux par son milieu; un foulard et un 
beret s'envolerent. II fallait cependant avancer & tout prix, 
sous peine d'etre gelG ou recouvert : nous march&mes 
done comme nous p&mes, courb£s en deux, glissant, 
enfongant dans des trous, nous tralnant et nous crampon- 
nant par tous les moyens, avec la sensation de nous agiter 
sur place. L'espace k franchir etait court, heureusement ; 
il nous parut immense : nous etions a bout de forces, et 
certainement le moment etait proche de l'Spuisement 
definitif et de l'accablement irresistible. 

Mais, tout k coup, voici qu'une lueur apparait, qui semble 
dans le ciel. Dans une accalmie, un son de clarinette nous 
parvient, mievre et cependant pendant : e'est le port, le 
salut, Thospicel II est 9 heures et demie. Nous avons mis 
pr£s de deux heures et demie pour parcourir une distance 
facilement franchie en trente minutes, par le beau temps. 

L'epopee est terminee : nous croyons descendre dans 
une cave quand nous acc6dons & la porte d 'entree, Glevee 
cependant de quatorze marches au-dessus du sol. Les reli- 
gieux, inquiets, se disposaient k sortir eux-m£mes pour 
venir & notre aide. 

Que dire decetaccueil vraiment fraternel, de ces petits 



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134 COURSES ET ASCENSIONS. 

soins, de ccttc hospitalite au grand sens antique du mpt, 
prodigue'e a des inconnus venus \k pour leur plaisir, et 
pour lesquels dc braves gens sont pr<Hs encore k risquer 
leur vie? II est douteux que les touristes que les agences 
d£barquent par centaines dans la belle saison, et dont 
raffluence a change le caractere de Institution du Saint- 
Bernard et faitdu couvent uneauberge, il est douteux que 
ces gens en emportent limpression vraie, et en quelque 
sorte originelle, que les circonstances nous ont permis 
d'6prouver. 

Pas d'encombrement, par exemple! Un seul hole a part 
nous, mais un hote de marque : le president de la Confe- 
deration helvetique. 

Apres une derai-heure consacree & laisser fondre patiem- 
ment, aulour du feu, les glagons tfnormes et monolithes 
qui pendent aux v^tements, aux barbes, et se sont formes 
jusque dans Tinterieur des chemises, nous faisons bon 
accueil au souper, au cours duquel le prieur nous fait 
Thonneur, appreci£, parait-il,et motive sans doute paries 
exceptionnelles circonstances, de venir converser avec 
nous : c'est un homme jeune encore, non sans distinction, 
visiblement tres intelligent, et que son isolement n'em- 
p£che pas d'etre tr&s moderne. 

Lhospice du Grand Saint-Bernard a 6te suffisamment 
decrit, et il serait oiseux d'y insister : la matinee que nous 
y pass&mes nous permit d'explorer son interieur et ses 
environs et d'en prendre quelques apergus photographi- 
ques, ou figurent notamment les chiens, superbes b<Hes, 
malheureusement decim^es par une recente epidemic 
Nous ne pumes visiter la morgue, oil les corps se conser- 
vent si bien! elle disparaissait sous les neiges. Nous admi- 
r&mes, par contre, le remarquablc vitrail oil est inscrite 
la fiere devise des religieux, Fideliter-Fortitw-Feliciler, 
devise dont les £vdnements de la veille nous avaient 
donne, avant la lettre, l'61oquent commentaire. 



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LE PETIT ET LE GRAND SAINT-BERNARD EN DIVER. 185 

Un mot de gratitude sur le registre des voyageurs, un 
cordial adieu aux religieux et au prieur, avec lesquels 
nous serons heureux de nous rememorer peut-6tre quel- 
que jour la fameuse soiree, et nous devalons rapidement 
sur Bourg-Saint-Pierre, d'ou un traineau inconfortable 
nous conduit, parun chemin propice k d'inqutetantes glis- 
sades lat^rales, jusqu'i Orsi&res. 

Le bon glte et la bonne soiree ! Et quels banquets ega- 



Iyos chiens au Grand .Saint- Bernard, reproduction d'une photograph io 
do M. Andre Forost. 

lent le charme de ces repas improvises, toujours insuffi- 
sants au gr6 de convives affames, ou la griserie de la 
fatigue, aidee de deux doigts de vin blanc, engendrent la 
gatte, la folie, ridicule, charmante et communicative 
gait6. Belles heures d'insouciance et de jeunesse, qui 
n'ont pas de prix, mais qui ont, h61as! une fin. 

Le 29 au matin, partie & pied, partie en de deplorables 
chars a bancs improvises, la vallee est descendue jus- 
qu'& Martigny. Sous la neige fralche, elle est incomparable, 



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136 COURSES ET ASCENSIONS. 

cette valine, k la fois coquette et grandiose : un artiste 
efttpu assur^ment trouver, dans ses multiples aspects, de 
remarquables inspirations... Les artistes aussi se tiennent 
au chaud l'hiver, etnous n'en rencontr&mes point. 

Comment, I'apr&s-midi, des voituriers imprevoyants, 
ayant eu la sottise de vouloir nous conduire en tralneau 
par le d6gel, nous amen&rent k la gare de Saint-Maurice 
juste k temps pour voir s^branler doucement le train qui 
nous devait emmener ; comment nous en fumes reduits k 
devorer en vingt-cinq minutes, au buffet de Lausanne, un 
compendieux diner, & la stupefaction de TStablissement, 
et k venir coucher k Culoz dans des conditions sensible- 
ment defectueuses, pour rentrer aux Brotteaux le lende- 
main matin, parmi un succfcs de curiosity, m6rit6 du reste, 
Thistoire est banale et ne vaut pas d'etre racontGe. 

* 
* * 

Ce n'est point sans quelque m&ancolie que nous fimes 
nos adieux, dans cette brumeuse matinee lyonnaise, k ces 
amis dont plusieurs, fiddles compagnons de nos courses 
alpestres, partag£rent avec nous les plus pures et les 
plus fortes Amotions de notre jeunesse. M61ancolie justi- 
fiee, k ce tournant de l'^tape de la vie oil une confiance 
dej& limitee en ce qui nous attend dissimule mal le regret 
de ce que nous quittons. Bienlut le piolet n'aura plus k 
redouter que la morsure de la rouille; bient6t jeunesse 
et liberty s'en iront rejoindre les neiges d'antan. Du 
moins ne regretterons-nous pas, de ces jours passes, 
ceux trop courts que nous avons pu consacrer au culte de 
l^ternelle splendeur des choses, k la contemplation de 
l'immortelle nature. Nous avons re^u e^i ^change l'im- 
pression inestimable de la Beauts. 

D r F. Dumarest, 

Mcmbre du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



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LA SUISSE NigOISE 

(Par M. Fbrnand Ncetinoer) 



I 



LA VESUBIE. — GtNtRALITtS GtOGRAPHIQUES ET CARACTtRES 
GCnERAUX.— ROLE OE CETTE RIVIERE DANS L'ECONOMIE RURALE 
OE LA REGION QUELLE ARROSE. 



La vallee de la Vesubie, juslement renommee dans la 
region comme une des parlies les plus fortunees de l'an- 
cien comt6 de Nice, pour le climat qu'elle poss&de et les 
beaut£s naturelles quelle renferme, offre, en outre, un 
champ assez etendu h l'etude de ph£nom£nes particuliers 
qui la distinguent du reste de la contree. Des hauts som- 
mets qui la dominent, d'admirables panoramas se d£cou- 
vrent, et, si la Suisse conserve toujours une incontestable 
superiority, gr&ce h ses lacs si beaux et k ses incomparables 
glaciers, il n'en est pas moins vrai que, des cimes elev^es 
de la chaine des Alpes Maritimes, les regards 6merveilles 
de l'excursionniste embrassent le spectacle de la mer, 
avec ses caps et ses golfes, son azur et son immensite. 

Au pied de leurs murailles dentetees, les montagnes de 
la « Suisse Ni^ois » voient s'^tendre des champs de neige, 
des n6ves eblouissants et m6me des miniatures de glaciers 
que parcourent les chamois rapides. Leurs cirques, iltpres 



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138 COURSES ET ASCENSIONS. 

et dechires, abritent de petits lacs alpins, aux eaux bleues 
ou vertes ou bien noir&tres, dont la surface unie reflate 
les rochers aigus qui environnent ces tranquilles bassins. 
Quelques belles et antiques for£ts, derniers vestiges dc la 
grandeur passee, ^talent encore leur verdure en des can- 
tons privitegies de la vallee superieure. Les plantes les 
plus rares emaillent les p&turages ou se cachent dans les 
anfractuosites de rocher de ce pays vraiment cnchanteur. 
Les pentes gazonnees, — il en reste encore, — que par- 
courent les troupeaux de vaches, resplendissent sous le 
superbe soleil de Provence, et les sonnailles des bonnes 
bfctes tintent encore que dejk se font entendre les siffle- 
ments des marmottes s'ebattant sur les roches. 

Les excursionnistes, par petites troupes, quelquefois 
m&me par caravanes, animent la solitude des monts et des 
vallees; de coquets chalets, des hotels confortables se sont 
eleves qh. et \h dans diverses localites; des hotelleries dc 
montagne ont el6 construites en des lieiix voisins de la re- 
gion des neiges ^terneiles ; m6me un etablissement bal- 
neaire, pour l'exploitation d'une source minerale, a H6 
6difie k grands frais. Bref, la vallee de la Vesubie est de- 
venue pour Nice et la region ce que la Suisse est pour 
l'Europe. (Test pourquoi je lui ai donne le nom de « Suisse 
Nifjoise », que le lecteur, apres avoir lu les explications 
qui precedent, ne consid^rera sans doute plus comme trop 
ambitieux. 

La valine de la Vesubie est enserrSe entre de hautes 
chalnes de montagnes qui, se detachant du massif central, 
la separent, h l'Ouest, du bassin de la TinGe et a l'Est des 
bassins de la Roya et de la Bevera. Elle prend son origine 
dans le massif montagneux qui est compris entre la cime 
de la Balme de Ghilie (2,999 m&t.) et le Mont Clapier 
(3,046 m&t.). Son issue s'ouvre dans la vallee du Var, en 
face du village de Bonson. Jamais elle ne s'elargitbeaucoup, 
et on compte les endroits oil le fond presente — comme 



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LA SUISSE NigOISE. 141 

aux environs de Roquebillifcre — une surface quelque peu 
plane. Partout ailleurs, son thalweg est forme par la 
ligne (Tintersection des deux versants des montagnes qui 
l'encaissent. Quelquefois m6me, la valine s'etrangle tene- 
ment que c'est tout juste si l'eau de la rivtere a la place pour 
passer. Elle est orients du Nord au Sud, et sa pente est 
rapide : trente kilometres k vol d'oiseau separent, en efTet, 
son origine., dont Taltitude extreme atteint 3,000 metres, 
de son issue, qui est k la cote de 140 metres. Son perim&tre 
circonscrit done des territoires qui appartiennent k des 
regions d'allitudes extrGmement differentes, en sorte que 
la vie des 6tres et des choses y prend, dans ses manifes- 
tations, certaines formes caracteristiques dont l^tude 
offre un trfcs grand interGt. La rivifcre Vesubie descend 
de hauts sommets de la chalne des Alpes. Deux torrents 
la constituent : le Boreon et le torrent de la Madone des 
FenGtres. Le Boreon se forme des eaux descendues du 
Mont Pelago (2,772 mfct), du Caire dell'Agnel (non cote), 
de la Cime de Cocourda (non cotSe), et du Pic des Tre 
Colpas (non cote) ; le torrent de Sateses apporte au Bo- 
reon l'appoint important de ses eaux. Le torrent de la 
Madone des FenStres recueille celles qui descendent du 
vaste amphitheatre dont le Mont Gelas (3,135 m&t.), le 
Mont Colomb (non cote), le Neglier (2,787 m6t.), sont les 
sommets les plus eleves, et vient operer sa jonction avec 
le Boreon au pied mSme du bourg de Saint-Martin- Vesu- 
bie, point & partir duquel la riviere prend le nom de Ve- 
subie. Elle re^oit de nombreux affluents, grands ou petits, 
parmi lesquels il faut donner une mention speciale k la 
Gordolasque, qui, par Timportance de son debit, peut cer- 
tainement rivaliser avec le torrent de la Madone des Fe- 
nStres. La Gordolasque est le grand collecteur des eaux 
qui arrivent des pentes escarpees du puissant massif 
montagneux dont le Gelas, dej& nomme, k l'Ouest, et le 
Clapier (3,046 met.), k VEst, sont les plus superbes|s&te|- 



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U2 COURSES ET ASCENSIONS. 

lites : apr&s un cours de vingt kilometres environ, elle 
vient sc jeter dans la Vesubie, k deux kilometres en aval 
du village de Roquebilliere. 

II n'est pas possible d'assigner k la Vesubie de source 
determines Tous les torrents qui la constituent ont la 
m£me origine : de chaque champ de neige coulent d'in- 
nombrables ruisseaux qui viennent se meier dans l'artere 
principals De petits lacs, en tr^s grand nombre danscette 
region, les alimentent egalement, en sorte que, mfone en 
plein ete, ces torrents roulent un volume relativement 
considerable d'une eau etincelante et claire. 

La Vesubie, apres avoir traverse les territoires des com- 
munes de Saint-Martin-V^subie, Roquebilliere, Belvedere, 
la Boliene, Lantosque, Utelle, et force les defiles du Cros* 
d'Utelle, va se jeter dans le Var & vingt-cinq kilometres de 
Tembouchure de ce dernier fleuve dans la Mediterranee. 

La longueur totale de la Vesubie n'atteint certainement 
pascinquante kilometres, meme si Ton suit tous les circuits 
qu'elle decrit et en prenant sa plus grande branche initiale, 
qui est le Bor£on. Mais, d'autre part, les Evaluations qui 
fixent cette longueur au chiffre de quarante-cinq kilo- 
metres me paraissent legerement attenuees 1 . La verite se 
trouve entre ces deux limites. 

Le regime de la riviere est tres instable, et varie suivant 
les intemperies des saisons. Vienne une pluie d'orage, et 
les ruisseaux limpides se metamorphosent en torrents 
sales et furieux. Cela est vrai surtout des eaux de la Ma- 
done des Fenetres et de la Gordolasque, qui bondissent, 
avec de sourds grondements et des volutes d'ecume, de 
gradin en gradin comme le long d'un veritable escalier. Le 
Boreon n'affecte pas cette allure desordonnee et violente. 
Parcourant des terrains en grande partie boises ou gazon- 

4. C'est en comparant des mesures prises, par dpreuves, sur le ter- 
rain, avec les distances correspondantes inscrites sur les cartes, que 
je me suis convaincu de l'attenuation que je signale. 



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LA SUISSE NigOISE. 143 

n£s, il m^ne plus calmement un cours que coupent, tou- 
tefois, deux cascades d'ofi ses eaux tombent de trente k 
quarante metres de hauteur. 

II est presque superflu d'ajouter que la Vesubie n'est nulle 
part navigable. C'est k peine si elle est flottable. On Tutilise 
toutefois pour cet objet, et, si le volume d'eau qu ? elle con- 
sent n'est pas sufflsant pour entralner les troncs d'arbres 
provenant d'une coupe de bois, on construit une £cluse ; 
la quantite d'eau necessaire une fois amassGe, on ouvre 
1'ecluse, et tous les billots, se cognant, se meurtrissant, 
commencent k descendre le fil de l'eau. Mais des blocs de 
rochers encombrent le lit du torrent ; souvent les troncs 
d'arbres, pousses dans les anfractuosites, y demeurent 
engages. Alors des hommes, arm£s d'une sorte de pioche, 
cheminent le longde la rivi&re, sautent de roche en roche, 
piquent leurs outils dans le billot recalcitrant et, aprte 
maints efforts, l'obligent k reprendre son voyage mouve- 
mente. On con^oit tout ce que ce procSde a d'onereux ; il 
grfcve £videmment le bois de frais trop considerables 
pour rendre remun£ratrice une coupe soumise k des con- 
ditions Sexploitation de ce genre. 

Aussi n'est-ce pas \h la veritable fonction des rivifcres 
des Alpes Maritimes. Leur vrai r61e est de subvenir anx 
besoins de Irrigation et, comme on le verra plus tard, 
leur importance, & ce point de vue, est grande. On peut 
m6me dire que les rividres sont les uniques dispensatrices 
de la vie et du bien-6tre dans les regions qui nous occu- 
pent. 

La V£subie, en temps normal, roule des eaux claires et 
douces qui seraient tr&s favorables k la truite. Et, en effet, 
on y p6che de tr£s beaux specimens de ce poisson, qui 
constitue un des aliments les meilleurs de la cuisine mon- 
tagnarde. Mais si les truites s'accommodent volontiers des 
eaux limpides, elles ne peuvent vivre dans les eaux limo- 
neuses, bourbeuses, que roule le torrent aprfcs un orage. 



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U4 COURSES ET ASCENSIONS. 

Je me souviens que, lors d'une de ces crues d£sastreuses 
dont la Vesubie est coutumi£re, les eaux, en se retirant, 
abandonn£rent sur le gravier des quantites de truites que 
les gens des villages voisins — Saint-Jean-de-la-Rivtere, le 
Cros-dTFtelle, etc. — vinrent ramasser. Les malheureux 
poissons etaient presque tous morls etouflfes par les flots 
de boue que charriait l'onde en fureur. On p£che la truite 
k la ligne, mais la frequence des crues a decim£ le poisson. 
11 est devenu beaucoup plus rare, et le metier de p£cheur 
est aussi penible & exercer que peu remunerateur. 



II 



DE NICE A $AINT-HARTIN-«$UBIE. — LA CLUSE DU CROS-DUTELLE. 
— DANS LA mitt : LANTOSQUE. — LA BOLLtNE ET LA FETE 
DE SAINT-LAURENT. - ROQUEBILLItRE; POPULATIONS ET iOEURS 
PASTORALES. 

II y a peu d'annees encore , pour aller de Nice dans la vallee 
de la Vesubie , on sui vai t une route — la seule qui exist&t alors 
— qui monte, descend, remonte, redescend pour remon- 
ter encore, cinquante-neuf kilometres durant! Ce trajet 
exigeait pr&s de douze heures de diligence, heures de nuit, 
heures fatigantes, puisque Tobscurite ne permettait point 
de jouir des curiosites naturelles que la route presente. La 
construction de la ligne ferree de Nice & Puget-Theniers 
a modifte cette situation. L'issue de la vallee de la Vesubie 
se trouvant,par suite de cette circonstance, a moins d'une 
heure de chemin de fer de Nice, il ne restait plus, pour 
£conomiser les trente-quatre kilometres de cdtes qui se- 
parent cette villedeSaint-Jean-la-Rivifcre,qu'& unir ce der- 
nier point &la ligne du Var, au moyen d ? un tron^on de route 
de neuf kilometres, au travers des gorges de la Vesubie. 

Ainsi fut fait, et, depuis trois ans, en quittant la station 
de la Vesubie, le touriste s'engage dans une cluse aui est 



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LA SUISSE NHJOISE. 145 

un des plus beaux echantillons du genre qu'il soit possible 
d'admirer. 

La route penetre dans une gorge enfermee entre deux 
murailles de rochers d'une elevation prodigieuse; elles 
montent k plus de 250 metres de hauteur a pic. Les enta- 
blements rocheux qui forment ces murailles semblent 
avoir ete empiles les uns sur les autres par des Titans et, 
dans les interstices, au flanc des parois, des plantes grim- 
pantes, des arbres qui paraissent des arbustes, se sont 
accroches. L'oeil ne rencontre pas de surface plane de 
quelque etendue, et,si une etroite bande de terre arrive k 
se maintenir, la pente en est tellement inclinee qu'aucune 
ch&vre, m^me la plus hardie, ne se risquerait k y poser le 
pied. C'est le long de ce defile redoutable et longtemps 
regarde comme inaccessible, ou le soleil ne fait parvenir 
qu'& grand'peine ses rayons, que la route serpente, dis- 
putant au torrent, qui ecume et mugit, une place qu'il ne 
consent pas toujours & lui ceder.Tantdt il a fallu percer la 
roche en tunnel; ailleurs le rocher surplombe, en demi- 
voute, la route, comme pr6t a l'ecraser sous sa masse, 
pour la punir d'avoir viole ces gorges jusque-lk inacces- 
sibles. Ce site, merveilleux de beaute pittoresque et sau- 
vage, depasse en grandeur les gorges du Fier et n*a rien 
& envier en majeste aux cel&bres gorges du Chabet-El- 
Akra, dont TAlgerie est si justement orgueilleuse. 

Peu k peu, pourtant, le bourdonnement continu des 
flots se repercute avec moins d'intensite dans le defile. 
On va en sortir, on en sort, et, & gauche, sur les contreforts 
de TUesti, le petit village du Cros-d'Utelle et son clocher 
se montrent, gracieusement blottis au milieu des bois 
d'olivier. 

A droite, sur les hauts et sauvages escarpements qui 
dominentla vallee, quelques maisons indiquent Duranus, 
dont les habitants avaient une reputation farouche que le 
voisinage du fameux « Saut desFran^ais » leurattirajadis. 

ANNUA1RB DE 1896. 10 



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146 COURSES ET ASCENSIONS. 

Un homme de ce village m'a raconte que lorsque quel- 
qu'un de Duranus se rendait pour affaires en « France » — 
on designait ainsi, avant Fannexion, la partie du d^parte- 
ment qui forme aujourd'hui l'arrondissement de Grasse, 
— il avait bien soin de cacher son origine locale, de 
crainte que les habitants de la rive droite du Var ne lui 
fissent un mauvais parti. Que, embusques dans leur nid de 
vautours, les gens de Duranus — au temps des guerres 
de la premiere Republique — aient surpris et precipite, 
du haut de leurs rochers, quelques tratnards fran^ais, 
c'est ce qui n'est pas douteux. Mais la legende a singu- 
li&rement amplifie les evenements, et je doute que quel- 
ques paysans mal armes aient jamais pu faire grand mal 
aux redoutables legions qui, au siecle dernier, parcou- 
raient ces montagnes. 

A la hauteur de Saint-Jean-la-Riviere, un barrage capte 
les eaux de la Vesubie et les envoie, par un canal qui est 
une ceuvre d'art remarquable, porter la fecondite dans les 
campagnes de Nice, Villefranche, Beaulieu, etc. 

A peu de distance du barrage, la route atteint de nou- 
veau une cluse,d6f endue par un curieux ouvrage de forti- 
fication — unebatterie souterraine; ses gardiens montrent 
leurs gueules au fond des embrasures, et la vie paraitrait 
absente de ce morne et triste paysage, si quelques v6te- 
ments de soldats, sechant sur les herses de fer, ne signa- 
laient, dans cet antre, la presence de l'homme. 

Au del& de ce site peu enchanteur, la vallee s'elargit 
leg&rement et on decouvre, sur la gauche, le hameau du 
Figaret. Des maisons au mortierrouge&tre,aux vieuxtoits 
vermoulus avec de petites cheminees quifument,sontdis- 
seminees, pargroupes, au milieu de presverdoyants qu'e- 
maillent de beaux bouquets de ch^taigniers. L'effet d'en- 
semble est tres pittoresque. Les gens du Figaret passent 
pour £tre de beaux parleurs, et les seances du conseil mu- 
nicipal d'Utelle (nom de la commune dont fait partie le 



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LA SUISSE NIQOISE. 147 

Figaret) permettent au conseiller du hameau de donner 
libre carriere h son eloquence. Les villageois ne se gAnent 
pas pour en rire, mais que faire h cela? Nul n'est prophete 
en son pays! 

Encore quelques kilometres de route et voici le village 
de Lantosque, dont les maisons s'alignent sur une ar£te 
qui semble barrer la vallee. La riviere s'engouffre avec 
bruit dans un passage etroit,qui s'ouvre au pied m&me du 
village. Lantosque est le chef-lieu de la commune de ce 
nom. Celle-ci est — de m6me qu'Utelle sa voisine — com- 
posed de plusieurs hameaux ou « quartiers » souvent tres 
eloignes les uns des autres; notons, en passant, ce detail, 
car nous ne retrouverons pas ce mode de groupement 
dans les localites de la haute vallee ou nous allons bienUH 
arriver. Lantosque, par la nature des productions d'une 
fraction notable de son territoire, appartient encore & la 
region moyenne et releve, partiellement tout au moins, du 
climat provencal. On y trouve, en effet, d'importantes plan- 
tations d'oliviers, et la vigne et le flguier y donnent — 
dans les coteaux bien exposes — des produits appr^cies; 
les arbres fruitiers y sont nombreux, et des legumes de 
bonne qualite poussent dans les jardins qui s'etagent aux 
environs du village. Des for6ts, des p&turages ou les gens 
de Lantosque entretiennent des bestiaux, apportent leur 
contingent k l'aisance generale, — aisance relative, cela 
s'entend. 

Une partie de la population feminine ajoute une autre 
source de gain h celles que possedent les families : la cor- 
poration des nourrices eompte, en effet, parmi elle de 
nombreux membres, et linspeoleur des Knfants Assistes, 
quand il est en tournee dans la commune, voit ses instants 
tres occupes. 

Beaucoup d'habitants de Lantosque portent le m£me 
nom et les m£mes prenoms. On a dft, pour les distinguer 
les uns des autres, ajouter au nom patronymique des chefs 



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14$ COURSES ET ASCENSIONS. 

de manage le nom patronymique de la femme. Cette addi- 
tion m£me n'etant pas suffisante, on les a liberalement 
gratifies de sobriquets, souvent risibles, mais qui ont cet 
avantage d'eviter toute confusion. 

Dans les hameaux, comrae dans le village chef-lieu, on 
tisse la toile de chanvre necessaire & Thabillement. Le 
chanvre est cultive dans la commune, qui possdde deux 
fouleries; mais la fabrication de la toile se limite en gene- 
ral aux besoins locaux. 

A deux kilometres de Lantosque, un embranchement 
se detache de la route, et monte en lacet sur une colline 
couverte de beaux ch&taigniers oil s'eparpille la lumiere 
du soleil. Arrive sur le plateau, le touriste y decouvre 
des maisons, de proportions assez vastes, dont la plus im- 
portante est un hotel confortable. Des prairies emaillees 
de fleurs, des champs de ble, des champs de pommes de 
terre les environnent; une vache leve son mufle humide 
de rosee et, dans les arbres fruitiers, les insectes bour- 
donnent, remplissant les airs de leur concert confus. (Test 
le plateau de la Bollene. Des bouquets d'oliviers plaquent 
leur feuillage contre une Eminence qui domine le plateau 
et que couronne le village (704 met.), assis sur les der- 
niers epaulements de la Gime des Vallieres 1 . Les maisons 
de la Boll&ne se serrent les unes contre les autres autour 
du campanile de la petite eglise, et montrent, au-dessus 
des masses grises et ternes des oliviers, leurs toits ardoises 
et leurs greniers ouverts k tous les vents. Les rues, pavees 
de cailloux tir£s du lit des torrents, sont etroites et mon- 
tueuses. Silencieuse d 'habitude et calme, la petite localite 
se remplit, a Tepoque de sa ftHe patronale, d'une anima- 



1. Oq trouve a la Bollene, independamment de l'hotcl du plateau, 
une aubergc convenable. On peut faire, de cc village, do tres intercs- 
santes excursions dans les jforets de la Mairis et de la Fraccia, toutes 
deux fort belles et, d'une maniere plus g^ncrale, dans tout le supcrbe 
massif de l'Aution. 



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LA SUISSE mgoiSE. 449 

tion particuli&re. C'est au mois d'aolit, le jour de Saint- 
Laurent, que les Bollenasques entrent en liesse. La f&te 
de ce petit village montagnard ne sortirait pas de la bana- 
lite ordinaire des ftHes villageoises, si elle ne pr^sentait 
une particularity curieuse qui n'a ete, si je ne me trompe, 
l'objet d'aucune description detaillee. Elle en merite une 
pourtant, car bient6t, peut-&tre, ce vieil usage — comme 
tant d'autres — tombera en desuetude et ne sera plus 
qu'un souvenir. 

La f£te debute par une c6r6monie religieuse, entour^e 
de toute la solennite possible. C'est au cours de la grand'- 
messe que se place la scene int^ressante dont je vais 
essayer de donner une id6e. Aussitot apr&s Tevangile, 
jeunes gens et jeunes filles sortent et se rendent sur la 
place pour s'y former en procession. Puis ils rentrent 
dans l'eglise pour faire 1' « offerta », — l'offrande, — auto- 
rites municipales et maire en t£te, et precedes de musi- 
ciens qui ex^cutent une marche tres anciennement ecrite 
pour la circonstance. Cette marche, populaire dans les 
local it^s de la VSsubie et notamment a Roquebilli&re, a 
un cachet archai'que, une allure entralnante, une tournure, 
en un mot, tout h fait singuliere. Le cortege, dont tous 
les membres portent la cocarde tricolore, s'avance vers 
Tofficiant, qui se tient derri&re la sainte-table. Le pr&tre a 
revgtu, par-dessus la chasuble, une forte 6charpe qui 
Taide k soutenir la ch&sse renfermant les reliques de 
saint Laurent, patron du village. Le maire, tenant & la main 
un sceptre garni de rubans de couleur et de fleurs, — une 
pomme , la plus grosse qu'on ait trouvee, lardGe de gros sous, 
surmonte le b&ton, — le maire, dis-je, s'incline, baise les 
reliques, depose une ptece de monnaie sur un plateau 
place h cet effet, et passe le sceptre au suivant, qui repute 
les m£mes ceremonies. Et ainsi de suite jusqu'au dernier 
jeune garqon, qui, lui, vient offrir un lapin en vie, sus- 
pendu &re*tr6mite 4'un b&ton tout enguirlsgide. Les jeu- 



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150 ' COURSES ET ASCENSIONS. 

nes filles arrivent k lew tour; elles portent un voile blanc 
sur la tete et un ruban bleu en sautoir, une cocarde 
tricolore est flxee au c6te gauche du corsage. La pre- 
miere d'entre elles tient k. la main un sceptre d^core 
de la m£me maniere que celui dont les hommes font 
usage, mais avec cette difference qu'au lieu d'une pomme, 
c'est un pigeon blanc qui y est attache. Puis, au milieu 
du vague murmure de la foule qui regarde, les jeunes 
filles, observant le m£me ceremonial que les jeunes gens, 
defilent, au grand emoi du pauvre pigeon ainsi passe de 
main en main. Le defile a lieu avec ordre et, leur tour 
acheve, jeunes gens d'un cote, jeunes filles de l'autre vont 
se ranger dans les nefs laterales de l'eglise. Pr£s du banc 
ou se sont retires le maire et les conseillers municipaux, 
le valet de ville, en grand uniforme, se tient, l'etendard 
du village a la main. Devant la fanfare, deux valets d'ar- 
mes sont debout, une hallebarde enguirlandee a la main; 
ils sont coiffes de chapeaux ornes de longs flots de rubans 
de couleur tombant jusqu'a terre. Devant l'autel, l'offi- 
ciant attend, immobile et grave, que la longue file des gars 
et des jeunes filles se soil ecoul£e. Cet ensemble forme un 
tableau d'un pittoresque acheve, d'une couleur locale tel- 
lement attrayante qu'on en oublie la longueur — pourtant 
dtfmesurtfe — de la cer^monie. 

Au moment ou 1' « offerta » s'ach&ve, les cloches caril- 
lonnent k toute volde, des detonations retentissent, la 
population met genou en terre, tandis que le pr&tre 61&ve 
sur toutes ces UHes inclines les reliquesde saint Laurent, 
avec lesquelles il donne la benediction aux fideles rassem- 
bl£s dans l'eglise. La messe se termine ensuite comme k 
l'ordinaire. La musique, precedee des hallebardiers, re- 
conduit la municipality &la mairieetlecure aupresbytere. 

L'apres-midi, les danses commencent et se poursuivent 
pendant les trois jours que dure la fete, — le « festin », 
comme on dit Ui-bas. 



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LA SUISSE NigOISE. 151 

Je me suis peut-6tre beaucoup etendu sur cette c$r6- 
monie ; mais les usages locaux — comme les costumes 
nationaux — vont se perdant de plus en plus, et un jour 
arrivera oil on saura gre aux touristes de les avoir notes 
au passage. 

A quinze cents metres environ de Tembranchement de 
la Bollene, toujoursen remontant la valine de la V6subie, 
la route traverse le « quartier» de Gordolon, qui est un des 
endroits de la region que la nature a pris le plus de soin 
d'embellir. Ce ne sont que pres verts, arbres charges de 
fruits, eau claire et limpide courant dans les rigoles. Une 
antique chapelle — qui n'a, d'ailleurs, rien de bien remar- 
quable — s'61eve sous de beaux arbres, et les yeux se 
reposent avec plaisir sur ce paysage d'une rare fralcheur 
et d'un aspect charmant. C'est peu apr^s Gordolon que 
s'aper^oit Belv6d£re, village b&ti h 830 metres d'altitude 
sur un promontoire montagneux, dominant le torrent 
de la Gordolasque qui debouche en ce lieu. Le territoire 
de Belv<5d6re — au moins dans les environs imnySdiats — 
est fertile et sa position ddlicieuse. 

Au pied de la croupe de montagne oil est b&ti Belv6- 
d&re se trouve le gros bourg de Roquebilliere, sur les 
bords de la Vesubie dont les debordements furieux ont 
souvent inspire aux habitants des maisons riveraines les 
craintes les plus sGrieuses et les plus legitimes. Rien ne 
peut, en effet, donner une idee de la violence du torrent 
dans les moments de forte crue. La Vesubie qui, & l'gJage, 
n'a gufcre plus de 3,000 litres b. la seconde, roule, k la suite 
d'un orage, un enorme volume d'eau. 

Une crue survenue en 4889, notamment, et que j'ai vue, 
mit en danger toute la partie inferieure de Roquebilliere. 
La route fut emportee, et la circulation interrompue pen- 
dant assez longtemps. Attn de proteger la berge contre les 
v olencesdutorrent,onaetabli, dans le lit de la riviere, des 
« epis » de sept h huit metres de longueur, distants de cin- 



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152 COURSES ET ASCENSIONS. 

quante h soixante mfetres les uns des autres ; quatre de 
ces 6pis ont ete places en amont et huit en aval de la 
bourgade, dont la securite so irouve ainsi mieux assuree. 
Les maisons de ce village important — il a pres de 
2,000 habitants — ne peuvent pas se desinteresser com- 
plement de l'existence de leurs voisines. ATexemple de 
celles des bourgs arabes, elles s'etayent, en effet, les unes 
les autres; tres hautes pour la plupart, elles dominent des 
rues etroites par-dessus lesquelles il leur arrive quelque- 
fois de se souder. Une rue du bas quartier, d'un aspect 
fort pittoresque, se prolonge sous des portiques voCUSs et 
obscurs; brusquement, le touriste se trouve transports 
dans un autre monde, dans la ruelle etroite, sombre et 
sale d'une cite orientale. Maislemugissementd'une vache, 
enfermee dans une etable et que gagne la nostalgie des 
hauts p&turages, le rappelle vite k la realite. Les maisons 
sont loin d'etre bien entretenues. Ce fait est dft, pour une 
bonne part, k Fetal de morcellement dans lequel se trouve la 
proprtete. Une maison a parfois cinq ou six proprietaries; 
les etages m£mes sont partages entre deux ou trois per- 
sonnes. Chacun se repose sur le voisin du soin d'entre- 
tenir l'escalier ou le mur mitoyen, et, comme le voisin 
s'empresse d'imiter un si parfait exemple, les degrada- 
tions rongent peu k peu comme une lepre ces maisons 
decrepites. A cette raison s'en ajoute, il est Equitable de 
le remarquer, une autre : le peu d'aisance de la popula- 
tion. II n'y a gu&re plus de vingt ans, en eflet, que ces 
malheureux villages de la montagne sont dotes de voies 
de communication. Prives jusqu'alors de voies carros- 
sables, loin de tout centre important d'echange et de con- 
sommation, les paysans vivaient au jour le jour, se con- 
tentant du maigre produit de leurs petits jardins et du 
laitage qu'ils tiraient de leurs vaches ou de leurs chevres. 
Pas d'epargnes, pas de reserves. De plus, et c'est un trait 
de caractere commun k toutes les populations qui vivent 



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LA SUISSE NIQOISE. 153 

de Tart pastoral, l'imprevoyancey est extreme. Sansaucun 
souci des generations futures, on envoie — on a toujours 
envoys — les bestiaux dans les p&turages d6s que la saison 
et tant que la saison le permet. Les malheureux p&turages 
constamment parcourus — en dehors des mois les plus 
rigoureux de l'hiver — n'ont pas le temps de se reconsti- 
luer; la terre vegetale, mal retenue, cede aux premieres 
pluies, descend et roule au fond du torrent qui l'emporte 
k la mer. La situation va s'empiraht chaque jour. Elle est 
particulifcrement deplorable dans un territoire d'une su- 
perficie considerable — pr&s de 6,000 hectares — qui s'e- 
tend au Nord et au Nord-Est de la partie franchise des 
communes de la Boll&ne, Belvedere, Roquebilli&re et 
Saint-Martin-Vesubie. Quatre communes sont co-usag&res 
de ce territoire, qui s'appelle la Terre de Cour (Teira di 
Corte, territoire de la Couronne). Au nombre des droits 
qu'elles poss&dent sur ce territoire, on remarque les sui- 
vants : Belvedere a le droit d'y faire paitre tous les bes- 
tiaux de ses habitants, sans limitation de temps ni de 
nombre, et de defricher & volontS dans toute l'etendue de 
la Terre de Cour; — Roquebilli&re a les m&ines droits 
(faculte de faire paitre ses troupeaux sans limitation de 
temps; defrichements h volonte); — deux autres com- 
munes, Lantosque et Saint-Martin-Vesubie, ont le droit 
d'y envoyer leurs bestiaux chaque annee, du 24 juin k la 
Saint-Michel. La nue propriety de la Terre de Cour appar- 
tient a Belvedere 1 . 

Les inconvenients de cette organisation communautaire 
sautent aux yeux. On ne menage pas ce qui est k tout le 
monde; on ne Tam^liore pas, surtout : pourquoi intro- 
duce des ameliorations dont profiteraient ceux qui n'au- 
raientmSme pas collabore k la depense? A l'epoque oil 
arrivent les troupeaux, le gazon n'a pas eu le temps d'af- 

i. Precis sur les droits de pdturage de la Terre de Cour, par Auguste 
Musso; Nice, 1892. 



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154 COURSES ET ASCENSIONS. 

fermir ses racines. Les bestiaux, par le fait seul de leur 
tattle, ont le pied pesant, et le tapis herbeux, d'ailleurs si 
mince, qui recouvre les versants alpins, se dechire, le de- 
gazonnement se produit, les p&turages vont se detruisant 
chaque ann6e. Cela est si vraique ce territqire de sixniille 
hectares, qui devrait nourrir un nombre bien plus consi- 
derable d'animaux, n 'arrive m£me pas k suffire aux be- 
soins des co-usagers. 

(Test ainsi que Roquebilliere — pour no parler que de 
cette commune — est obligee d'envoyer, chaque ahnee, en 
Italie, sur les p&turages de Tende, pendant la saison de 
Talpage, 15 taureaux,50g£nisses, 280 vaches en moyenne 1 . 

J'ai parcouru cette region de la Terre de Cour, j'y ai 
rencontre les troupeaux, et je me suis explique la degene- 
rescence de la race bovine des hautes vallees des Alpes 
Maritimes, — degenerescence constatee par tous ceux qui 
s'inttfressent k ces questions. On ne prend gu£re soin des 
bestiaux; aucune stable, pas mAme d'abris. Quelques 
quartiers de rochers sont disposes de manifcre k former 
une sorte d'enclos; c'est dans ce pare rudimentaire que 
les vaches passent la nuit. Non loin de \k, une hutte, faite 
de pierres entassees et recouvertes de terre, loge les fro- 
mages et le berger, qui se contente, a l'occasion, d'une 
anfractuosite de rocher dont Torifice a ete, tant bien que 
mal, bouchee au moyen d'un muren pierres s^ches. L'en- 
semble de ces installations primitives se nomme une va$- 
tera. Vienne la pluie, tombe laneige, et les pauvres vaches 
n'ont pas un coin ou s'abriter; pas de bouquets de bois 
aux environs qui puissent les recueillir : on a tout defriche. 
Les nuits passent froides et glacees sur elles, leur lait se 
perd, leur race s'ab&tardit. 

Et que dire des etables oil les malheureuses btUes pas- 
sent l'hiver? Situees dans les sous-sols des maisons, ces 

1. Bureau des douanes du Fontan. 



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LA SUISSE NIQOISE. 155 

etablesne possfcdent que d'etroites ouvertures; souvent 
mSme, la porte est l'ouverture unique. Pas de ventilation. 
Des tas de fumier s'entassent sur un sol qui n'est ordinai- 
rement point pave. Les animaux y croupissent dans la 
fange et, durant les longs mois de la mauvaise saison, en 
sont reduits h ne manger que du foin et de la paille, faute 
d'une provision suffisante de fourrages. Aussi quelle joie, 
pour ces pauvres b6tes epuisees, que de repartir powTal- 
page, malgr6 les intemp^ries qui souvent les y attendent! 

P£n£tre de la pensee que ses concitoyens subissaient, k 
cause d'errements si fkcheux, de serieux dommages, le 
maire de Roquebilliere, M. M***, a Tinitiative duquel onne 
ne saurait trop rendre hommage, prit la resolution d'in- 
viter la population k substituer k ses vieilles et funestes 
routines une economie mieuxentendue, plus rationnelle. 

II existait, depuis plusieurs annees, un projet de crea- 
tion d'un canal permettant d'irriguer la partie du terri- 
toire de la commune situee sur la rive droite de la Vesubie, 
demaniere k convertir en prairies les terresprecedemment 
cultivees en cereales, — culture trop peu remuneratrice. Les 
difflcultes,asseznombreuses,furentaplanies,etrentreprise 
menee a bien. Une amelioration notable devait consister 
dans la creation d'une Fruitiiremodele qui permit d'utiliser 
lucrativement le lait, en le lanqant dans la consommation 
sous la forme de beurre et de fromage : M. M*** se mit 
en t£te d'en doter sa commune. 11 est arrive k ses fins. 
Comme le « Mtfdecin de campagne » de Balzac, s'il a travails 
pour ses compatriotes, c'est « naturellement et en vertu 
d'une loi sociale d'attraetion entre les n^cessites que nous 
nous creons etles moyens de les satisfaire ». Les deboires 
ne lui ont pas fait defaut, ni les critiques non plus : c'est, 
d'ailleurs, sous cette forme queries obliges temoignent 
habituellement leur reconnaissance k leurs bienfaiteurs. 
Mais, comme dit le dicton algerien : « Les chiens aboient, 
la caravane passe ! » Elle est m£me pass^e : la fruiti&re 



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456 COURSES ET ASCENSIONS. 

fonctionne; le canal est construit, et, lorsqueles defectuo- 
sites qu'il presentait a l'epoque de mon sejour dans la 
vallee auront ete reparees, — si elles ne le sont dej&, — 
et que les usagers pourront jouir de l'eau sans obstacles, 
l'aisance entrera certainement dans nombre de families 
aujourd'hui oberees. 

La fruitiere modele 1 a ete construite aux abords du viU 
lage, sur la route de Nice & Saint-Martin-Vesubie. Le b&ti~ 
mentse compose d'un sous-sol divise en trois caves, d'un 
rez-de-chauss^e ou s'effectue la fabrication du beurre et 
du fromage, et d'un premier etage aflecte au logement du 
mattre fruitier. 

Deux fois par jour, — le matin de 5 & 7 heures et le 
soir de 6 k 7 beures, — les habitants apportent le lait 
k la fruitiere. lis le versent dans un recipient suspendu k 
un pese-lait automatique dont 1'aiguille, se mouvant sur 
un cercle gradue, indique le poids livre. Ce chiffre est 
inscrit par le maltre fruitier sur un livre general et sur le 
livrfct individuel dont chaque habitant est porteur. Le lait 
est ensuite place dans des bidons qui sont ranges dans 
trois bassins alimentes par une eau continue. La creme 
recueillie est versee dans une baratte danoise;l&, elle est 
battue jusqu'k ce qu'elle soit convertie en grains de beurre 
d'un calibre egal au calibre des plombs de chasse. Le 
beurre estalors place sur des tamis et porte & une d£lai- 
teuse centrifuge faisant 1,200 tours k la minute, qui 
extrait tout le petit-lait pouvant y <Hre encore contenu. 
De Ik, le beurre passe k un malaxeur circulaire qui le re- 
duit en p&te compacte, puis enfln dans des moules d'ou il 
sort, pr&t a £tre vendu, sous la forme de petits pains de 
4 et de 5 kilogrammes. \o\\k pour le beurre. Passons au 
fromage, — fromage de Gruy&re, s'il vous platt, — dont la 

1. Le maire de Roquebillidre a trouve, pour cette fondation, aupr£s 
de 1' administration forestidre et de ses tres distingaes agents, MM. les 
inspecteurs Briot et Champsaur, l'appui le plus efftcace. 



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LA SUISSE NIQOISE. 157 

fabrication peut egalement interesser nos lecteurs. Dans 
les bidons, le lait ecreme est reste. On le verse dans une 
chaudiere d'une capacite de 800 litres environ, oil la pre- 
sure a ete mise, et on y provoque le caillage du lait. Le 
lait caille est battu jusqu'& cequ'il soit reduit en grumeaux 
minuscules. On le chauffe ensuite. Lorsqu'une tempera- 
ture de 39° pour le fromage maigre, ou de 57° pour le 
fromage gras, est atteinte, on retire le caille de la chau- 
diere et on le porte dans un moule sous la presse k fro- 
mage. II y subit, pendant vingt-quatre heures, une pression 
de 1,000 kilos. Apres quoi, le fromage est porte a la cave, 
oil il est sale et brosse chaque jour. 

Le beurre et le fromage ne sont pas les seuls produits 
de la fruitiere. Ce qui reste du lait est, en effet, converti 
en « brousse », et de la brousse sort encore du petit-lait 
qu'ondonne aux cochons. Hommes etbtUesytrouventleur 
compte. 

L'argent provenant de la vente des produits fabriques 
est reparti entre les proprietaires affilies k la fruitiere, 
au prorata de leur apport. On calcule que, de cette fa- 
Qon, le revenu encaisse par les associes ressort k Ofr. 15 
par litre de lait. Or, anterieurement k la fondation de 
la fruitiere modele, la majeure partie de ce lait £tait en 
quelque sorte perdue. Les habitants — illettres pour la 
plupart — n'etaient pas en etat de comprendre les ame- 
liorations realisees dans Tindustrie laitiere, encore moins 
de les appliquer. Des tripotages executes en famille, il sor- 
tait — apr&s les dechets qu*on peut imaginer — un affreux 
petit fromage vulgairement appele « roughetoun », qui 
n'avait ni godt ni duree, que la moisissure envahissait au 
bout de peu de temps et qui devenait regulierement la 
proie des vers. Encore que doue d'un vigoureux appetit, 
je n'avais jamais, lorsqu'on me servait du « roughetoun », 
k l'auberge,le courage de le disputer auxnombreux garni- 
saires qui en defendaient les approches. 



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158 COURSES ET ASCENSIONS. 

Tout cela sera bient6t de l'histoire ancienne. Fromages 
vereux et maisons decrepites disparaltront un jour. 
L'homme de coeur auquei ces changements seronl dus ne 
s'est abandonne, k l'exemple du medecin de Balzac, « k 
aucune illusion, ni sur le caractere des gens de la cam- 
pagne, ni sur ies obstacles que Ton rencontre en essayant 
d'ameliorer les hommes ou les choses ». Comme iui, il 
n'a point fait des idylles sur ses concitoyens, et les a pris 
pour ce qu'iis sont, de pauvres montagnards « ni entiere- 
mentbons, ni enti&rement mechanls », qui sortiront de 
leurs vieiiles routines lorsqu'ils auront compris que leur 
interfet veritable, leur interdt immedial, est d'en sortir. 

Roquebilliere — comme tous les villages qui se sont 
trouves dans la necessite de se suffire -a eux-m£mes, isoles 
qu'iis etaient du reste du monde — possede quelques eta- 
biissements industriels nes des besoins de la population : 
une scierie hydraulique pour debiter ie bois necessatre 
aux maisons, aux granges, etc. ; deux moulins k huile, ou 
se triturent les olives recueillies dans ies environs; un 
moulin k farine, ou les habitants font moudre le bie re- 
colte h grand'peine sur les petits champs qu'iis poss&dent 
un peu partout dans les pentes des montagnes. Toutes ou 
k peu prfcs toutes les families fabriquent le pain neces- 
saire & leur alimentation, ce qui explique qu'il n'y ait 
qu'un seul boulanger pour une agglomeration de deux 
miile personnes. Les moulins et la scierie appartiennent 
k la commune, qui les afferme. lis sont situes en face du 
village, de Tautre c6te de la Vesubie, dans le quartier de 
i'6glise. Cet edifice, de construction rectiligne, est flanque 
d'une tour carree, surmontee d'un clocher en forme de 
pyramide. Cet ensemble geometrique et froid ne donne 
pas Timpression d'une oeuvre d'art. On attribue la con- 
struction de cette egiise aux Templiers, qui etablirent 
une commanderie k Roquebilliere. 

Roquebilliere n'est pas comme l'homme heureux, elle 



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LA SUISSE NigOISE. 159 

a une hisloire. Elle fut station romaine, et chacun sait que 
les Romains ne choisissaientpas lesplus mauvais endroits 
pour y fonder leurs etablissements. lis avaient su, notam- 
ment, tirer parti des sources d'eau minerale (alcaline-sul- 
fureuse) de Berthemont, plateau etage situe k Tissue du 
vallon du Spagliard, qui jette ses eaux dans la Vesubie k 
deux kilometres en amont de Roquebilli&re. Une impe- 
ratrice romaine aurait meme recouvre la sante gr&ce 
aux sources de Berthemont. Je n'y ai trouv6 ni impe- 
ratrice, ni quoi que ce soit de nature & faire penser que 
les Romains y avaient cree des thermes, mais un eta- 
blissement qu'une Societe — pas du tout romaine — a 
construit, au prix d'assez grands sacrifices, et qui a ete 
agence de manifcre k realiser les progrfcs les plus recents 
de lliygiene, de l'hydrotherapie et de la pulverisation. 
Les bains se trouvent au fond du plateau, qu'emaillent 
quelques maisons, h6tels et chalets, b&tis au milieu de 
champs de cereales et de pres; qk et \k, des noyers, des 
ch^itaigniers repandent aux alentours un ombrage discret. 
Du plateau de Berthemont, on decouvre, de 1 'autre c6te 
de la vailee, les beaux massifs de la forGt de la Maiuna et 
de la forGt du Siruol. Sur les pentes rapides de la mon- 
tagne, les sapins, en bataillons epais, s'etagent avec har- 
diesse sur les rocs escarp^s. L'exploitation n'en etant pas 
tr^s facile, la nature y a conserve toute sa splendeur ini- 
tiale. Quelques vertes clairieres font ressortir, davantage 
encore, les masses sombres decertaines parties de lafortH 
qui regoivent, dans ie pays, des designations significativcs, 
le « Bois-Noir », par exemple. Le sapin et le meleze sont 
les essences caracteristiques de ces beaux massifs fores- 
tiers, qui garnissent les versants montagneuxs'etendant de 
la Cime d'Alberas, en face de Roquebiiliere, ^ la Cime du 
Siruol, en face de Saint-Martin-Vesubie. 



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160 COURSES ET ASCENSIONS. 



HI 



0E ROQUEBILLItRE A SAINT MARTIN V^SUBIE. — SAINT-MARTIN- 
VCSUBIE, CAPITALS OE LA « SUISSE NlfOISE ». — LES RESIDENTS 
OtTE. — LES SAINT-MARTINOIS A6RICULTEURS ET PASTEURS. — 
LES SYNOICATS ^IRRIGATION. 

En quittant les lieux que je viens de decrire, la route 
continue k suivre la rive gauche de la riviere, au-dessus 
de laquelle elle s'eleve tres peu. Les rampes s'accusent 
davantage et le caract&re dupays se modifie sensiblement. 
Les oliviers ont disparu. Les ch&taigniers, par contre, de- 
viennent de plus en plus nombreux et alternent avec de 
belles prairies, luxuriantes de verdure et tremp£es d'eau. 
Pas de maisons d'habitation isolees; pas de fermes non 
plus, — il n'en existe peut-6tre pasune seuledans toutela 
vaiiee. Mais des granges se montrent qk et \k sous le cou- 
vert des arbres, au bordde la route oud'un chemincreux; 
leurs toits en planches, qu'une epaisse couche de chaume 
moussu recouvre, s'avancent en forme d'auvent comme 
pour abriter les vieilles galeries de bois accolees aux b&ti- 
ments. 

Dans Taxe de la vallee, sur un promontoire rocheux qui 
se termine brusquement en falaise, on apenjoit les petites 
maisons du village de Venanson (1,151 mfct.), groupees 
autour de son clocher decouronne par un coup de foudre. 

Dans tous ces « quartiers », — les Castagniers, le Villa* 
ron, Nanteile, Saint-Bernard, etc., — qui annoncent Tap- 
proche de Saint-Martin, la verdure est superbe, Teau ruis- 
selle de toutes parts en cascatelles brillantes ou file avec 
velocite dans les nombreux canaux qui sillonnent cette 
contree, y portant la vie et la fecondite. Des champs 
plantes en ble de Turquie, en haricots vigoureusement 
venus, en pommes de terre, indiquent, par la vigueur de 



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LA SUISSE NigOISE. 161 

la vegetation qui les couvrc, le degre de fertilite du sol. 

La route franchit un torrent et, au tournant, les pre- 
miers chalets de Saint-Martin se presentent, gracieusement 
biottis sous des ch&taigniers seculaires, au milieu de 
vertespelouses. Encore un tour de roues, et voici la petite 
capitale de la « Suisse Nigoise ». 

Le bourg,qui compte environ 2,000 habitants, est situe. 



Saint-Martin-Vesubie et lo Mont Siruol, vug prise du vallon 
do la Madono des Pendtres ; reproduction d'une photographic de M. Orzeszko 



a une altitude de 960 metres, sur les contreforts du Mont 
Piagti, juste au confluent du torrent de la Madone des 
Fen<Hres et du Boreon. 

C'est un privilege du touriste que de conserver par de- 
vers lui bien des souvenirs; souvent ils sommeillent au 
fond de lesprit; parfois aussi, griffonnes sur les pages de- 
chirees.d'un carnet, ils demeurent longtemps ensevelis 

ANNUAIRE DB 1896. 11 



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162 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans un carton. Le plaisir est grand de les exhumer, d'e- 
voquer l'image de la petite cite alpestre ou se sontecoules 
lant de jours heureux! Elle est \k> tranquillement ac- 
croupie entre les deux torrents, dans une vallee riante 
que circonscrivent de superbes montagnes, les unes boi- 
sees jusqu'a la cime, les autres &pres et sauvages, et 
offrant aux regards les sites les plus majestueux. 

A ce beau temps jadis, j'habitais une maison dont les 
fen£tres s'ouvrent sur le torrent de la Madone, qu'elle 
domine d'une hauteur de quatre k cinq etages. De ce bel- 
vedere, les yeux se reposent avec plaisir sur les petits 
jardins qui, du pied des maisons, s'etendent jusqu'au 
torrent, marchandant & l'eau une place dont elle ne se 
contente qu'en grondant. De l'autre cdt£ de la rivi&re, les 
larges contreforts de la Palu portent de jolis chalets per- 
dus au milieu de bouquets de ch&taigniers. (Test Ik que 
MM. le comte de Caserte, Juge, Poullan, Maubert et d'au- 
tres encore ont eleve leurs gracieuses residences d'ete. 
Enfin, formant fond h cet admirable tableau, les massifs 
eleves et sombres du Siruol et de la Maluna. Ce spectacle 
journalier ne lassa jamais mes yeux. 

Les maisons de Saint-Martin- Vesubie s'alignent de cha- 
que c6te d'une rue principaie qui grimpe, raide, d'une 
extremite du village & l'autre; une rigole, oil de l'eau 
court rapide comme une fleche, la parcourt dans toute 
sa longueur. C'est Tart&re principaie de la petite cite ; les 
boutiques des commerQants s'y trouvent pour la plupart, 
et les quelques families bourgeoises du pays y ont leurs 
habitations. Les rues adjacentes sont courtes et peu nom- 
breuses. De grands toits, recouverts de carreaux d'une 
ardoise couleur lie de vin, surmontent les maisons et 
s'avancent en auvent sur la rue. Des galeries de bois, 
toutes noires, — de vetuste, sans doute, — garnissent cer- 
taines constructions plus anciennes que les autres et, 
part ant, plus delabrees. Tels quels, ces vestiges du temps 



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LA SUISSE NigOISE. 163 

passe accentuent la note pittoresque du paysage, ce dont 
personne ne songe k se plaindre. 

L'eglise — contrairement k l'usage repandu de placer 
cet edifice sur un lieu eleve — se trouve dans la partie 
inferieure de la bourgade. I/edifice ne presente rien de 
particulierement remarquable, & Texception toutefois de 
la facade, qui a du caractere. La colonnade qui supporte 
la nef est composee de piliers en granit compact, d'un 
gris tr&s fonce, presque noir. lis ont ele enduits — oeuvre 
d'une rare stupidite — de couleurs voyantes! Le granit 
fut juge, sans doute, trop vulgaire pour 6tre conserve 
avec sa coloration naturelle. 

Une promenade est etablie dans la direction de la vallee 
du Boreon. Elle est plantee d'arbres et bordee de jar- 
dins et de pelouses vertes. Des hotels, des chalets, de 
construction reiativement recente, y sont edifies. Leur 
elegance — qui n'exclut pas la simplicity — contribue & 
donner & l'ensemble de la petite ville un caractfcre d'ai- 
sance qu'on chercherait vainement dans les autres vil- 
lages de la region alpine des Alpes Maritimes. 

Saint-Martin n'a pas d^ndustrie qui lui soit propre,mais 
qui done songe k le regretter ? Cela ne nous evite-t-il pas 
les assauts des marchands d'objets dits « du pays »? Con- 
naissez-vous torture comparable k celie que doit subir 
Tinfortune touriste qu'environne une troupe glapissante 
d'industriels porteurs de paniers de bibelots locaux? 
Pareils k des pirates, ils se ruent sur l'etranger comme 
sur une epave que leur a livree le flot entrainant des voya- 
ges. Saint-Martin ignore cette plaie-lk. 

Les residents d'ete montrent la plus grande simplicite 
d'allures. Les hommes arborent des coiffures pleines 
d 'abandon; gilets et cravates sont relegues au fond des 
malles; la pipe et le b&ton ferre ne cessent de se pro- 
duire. Les dames et les demoiselles qui, k Nice, portent 
des chapeaux tr&s etroits et trfes lourds, — probablement 



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16* COURSES ET ASCENSIONS. 

parce qu'il y fait un soleil brtilant, — adoptent, sur les 
mille metres de l'allitude saint-martinoise, — ou le soleil 
se l&ve plus tard et se couche plus t6t, — d'immenses 
couvre-chefs en paille qui rappellent vaguement ceux que 
mettent les Bedouins. 

On a reproche parfois & Saint-Martin un certain manque 
de proprete. Un Anglais, splen^tique sans doute, deversa 
m&me a cette occasion tout un fleuve de larmes ameres 
dans l'oflicine du Standard, ettroubla les nuits, d'ordinaire 
si calmes, du maire de la localite. Ce digne fonctionnaire 
se mettait en peine de peu. Un Saint-Martin propre et Lien 
lave, mais ce ne serait plus Saint-Martin, ce ne serait plus 
le village de la montagne, ni les moeurs naTves et rus- 
tiques des hautes vallees. 

D'ailleurs, des ameliorations notables ont ete realises. 
L'eau servant k Talimentation a ete captee, et une canali- 
sation en fonte a remplace les mauvaises conduites en 
terre qui existaient precedemment et qui motiv&rent la 
philippique du correspondant du journal anglais. 

La clientele qui frequente la station estivale de Saint- 
Martin, par l'argent qu'elle y laisse, apporte k la popula- 
tion une somme appreciable d'elements de bien-<Hre et 
de prosperite. Certaines professions commerciales — 
hdteliers, aubergistes, loueurs d'appartements meubles, 
epiciers, cordonniers, etc. — se sont developpees. Mais, 
en somme, les proiits que la presence periodique de per- 
sonnes (Hrangfcres a la localite permet de faire ne consti- 
tuent qu'un appoint, appreciable certainement, mais in- 
suffisant, et la population saint-martinoise cherche dans un 
autre domaine les ressources necessaires k son existence. 

Les beaux massifs forestiers qui se trouvent sur le ter- 
ritoire de la commune sembleraient, de prime abord, de 
nature k attirer les habitants vers les industries qui nais- 
sent des exploitations foresti&res et qui en vivent. Mais, 
soit k cause des difficult^ de communication avec les 



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LA SUISSE NigoiSE. 165 

grands centres de consommation, soit a cause de la raretS 
des coupes ou de la mevente des bois, — peut-6tre pour 
touies ces raisons, — la presence de la forGt n'a pas pro- 
voque, dans la region, la creation d'etablissements in- 
dustriels analogues k ceux que Ton rencontre dans l'Est 
de la France par exemple. On en trouve une preuve pal- 
pable dans ce fait qu'il n'existe k Saint-Martin- Vesubie 
que deux petites scieries hydrauliques sans importance 
aucune, utiiisant, Tune, les eaux du Bor£on, l'autre les 
eaux du torrent de la Madone. (Test maigre, si on songe 
k l'6tendue relativement considerable des forGts et k 
l'enorme force motrice qu'on pourrait tirer des torrents 
que je viens de designer. 

Trois modestes moulins k farine et quatre martinets 
completent la nomenclature des etablissements industriels 
de la localite. 

C'est done vers une autre branche de l'activite humaine, 
e'est vers Tart pastoral que, depuis des sifccles, la popu- 
lation de Saint-Martin a oriente son existence ; e'est k Tart 
pastoral que, depuis des si&cles, elle demande les res- 
sources indispensables k la vie. 

Toutefois, et sans attacher & la culture qui en est faite 
plus d'importance quelle n'en poss^de en realite, ajou- 
tons que certaines plantes telles que le bl6, les pommes 
deterre, le bl6 de Turquie, les haricots, etc., apportent 
leur appoint dans l'alimentation generate des habitants. 
Des arbres fruitiers tels que poiriers, pommiers, cerisiers, 
reussissent tres bien k des altitudes variant de 1,000 k 
1,300 metres; on trouve m£me des cerisiers en des lieux 
plus elev^s encore, mais leurs fruits murissent difficile- 
ment. Le chanvre se cultive avec succ6s. On le transforme 
en toile dans le pays mSme; la fabrication s'en fait quel- 
quefois en famille, mais les ateliers des quatre ou cinq 
tisserands etablis dans le village recueilient [la majeure 
partie de l'ouvrage. 



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166 COURSES ET ASCENSIONS. 

Les terrains oil ces cultures sont faites, oil les prairies 
s'etendent, sont irrigues au moyen de canaux derives des 
torrents principaux dont les eaux ont un pouvoir fertili- 
sant tr£s marque. (Test ainsi que j'ai vu des pr£s, qu'une 
crue du torrent avait enleves, reconstitues au bout de 
quelques mois par la seule adduction de Teau sur la sur- 
face devastee. 

Le sol est trfes morcele, et cette division de la terre eftt 
et£ un obstacle h l^tablissement et au d^veloppement des 
canaux d'irrigation, qui jouent un rdle capital dans l'eco- 
nomie agricole de cette region, si les habitants n'eussent 
tourne la difficulty en s'associant, en se syndiquant par 
« quartiers». Saint-Martin compte un tr6s grand nombre de 
ces associations, connues dans le pays sous la denomination 
d' « arrosants » : les arrosants du quartier Nantelle, les arro- 
sants du quartier du Villard, etc. Chacun de ces tres inte- 
ressants groupements — dont Texistence ne semble pas 
soupQonnee* — reunit les proprietaires d'un m£me quar- 
tier; chacun apporte & la communaute son travail pour 
cr£er et entretenir la prise d'eau et les rigoles d'irrigation, 
dont le plan general, trds bien etabli, — sans Taide, natu- 
rellement, d'aucun ing^nieur, — est con^u de mani&re k 
ce que toutes les parceiles soient desservies. Le principe 
de la repartition de l'eau est base sur l'ordre de succes- 

1. Dans un ouvrage recent et des plus remarquables sur les Alpes- 
Mari times, dti a M. Boye, ancien conscrvateur des forels, l'auteur ne 
fait pas mention de ces associations. (Voir les A Ipes Maritimes, page 41, 
Hydraulique agricole.) II constate que tandis qu'on compte, dans les 
Basses- Alpes, 163 arretes portant automation ou reglementation de 
syndicats en vue d'irrigations, et, dans les Hautes-Alpes, 88 arretes de 
m£me nature, on n'en releve que 13 pour le departcment des Alpes- 
Maritimes. 

Or, les associations dont je signalc l'existcnce remontent a une 
epoquc anterieure a l'annexion du Comte de Nice a la France; elles 
n'ont pas eu a rccourir a des arretes d'autorisation, et ne figurent 
point, par consequent, dans les statistiques du Ministere de 1' Agricul- 
ture. Cela explique, dans une large mesure, la difference surprcnante 
constatee par M. Boyd. 



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LA SUISSE NIQOISE. 167 

sion, c'est-k-dire que chaque particulier a droit k un cer- 
tain nombre d'heures d'eau, et ces heures sont scrupuleu- 
sement observees; une planche maintenue par quelques 
mottes de terre fait l'office de vanne de distribution. La 
nuit, on aper^oit, tremblotant au flanc des montagnes 
comme des feux follets, les lanternes des arrosants qui 
vont prendre leur tour d'eau. Le reseau des canaux d'irri- 
gation est trfcs complet et embrasse une superficie impor- 
tante du territoire. 

Ces petits syndicats, qui fonctionnent d'une mani&re 
reguli&re, sont une nouvelle manifestation des habitudes 
communautaires inh^rentes k toute population pastorale, 
en m£me temps qu'une indication precieuse sur l'effica- 
cite des syndicats agricoles. Lk od ii serait impossible a 
un individu isole de faire quelque chose, l'association 
intervient et peut iivrer h Irrigation des etendues consi- 
derables, que couvriraient sans celade maigres et pauvres 
cultures. 

Les ressources que les habitants tirent du sol ainsi am£- 
nage sont completees, dans une large proportion, pas 
celles que leur fournissent les p&turages communaux. 

Une excursion k Tun de ces p&turages nous renseignera 
sur la vie qu'on y mene, nous permettra d'etudier le cadre 
gebgraphique dans lequel se meuvent btHes et gens, et de 
rapporter ainsi quelques remarques de nature k interesser 
peut-6tre le lecteur. 



IV 



LA VALUE DU BORCON. — CASCADE DE LA CIRIE6IA. — LA FORCT 
ET LA VACHERIE DU BORCON. — DANS LA HAUTE VALLEE. — LES 
LACS ALPINS : LAC DES TRE COLPAS; LAC NOIR. 

Par la beaute des sites et la variete des aspects, la 
vallee du Bor£on offre au touriste un des plus magnifiques 



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168 COURSES ET ASCENSIONS. 

champs d'observation qu'il soit possible de rencontrer 
dans les Alpes Maritimes ! . 

La course est longue; il faut se lever & l'aube. A ceite 
heure, la scierie marche dej&. Le grincement des scies 
mordant sur les billots coupe l'air vif du matin, et marque 



1 1 auto vallee du Boreon, doss in do Slom, d'apres uno photographic 
do M. V. do Cessolc. 

davantage encore lintensite du silence qui permet d'en- 
tendre les sonnaiiles des chfcvres — la cabraira — se ras- 
semblant sur la route, au bas de la petite ville. 

1. Horairo (Tunc excursion dans la vallee du Borcon : Do Saint- 
Martin a la cascade de la Ciricgia, 1 heure 30; vacherie du Boreon, 
40 minutes; cascade de Peirestreccia, 40 minutes ; Vastera du Boreon, 
45 minutes; lac des Tre Colpas, 35 minutes; col du Pas des Ladres 
35 minutes. 

Dcsccnto de la vallee par lc nu'nie itincraire, 4 heurcs au plus. 

Bonno auherge a la Ciricgia. 



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LA SUISSE NigOISE. 169 

Ce sont de d&icieux moments que connaissent bien les 
amis de la montagne. 

La route du Boreon file dans la direction du Nord, en 
contournant le pied du Mont Piagd, sur la rive gauche du 
torrent. Au debut, des champs fertiles, de riantes prairies 
la bordent;mais, & quelque distance des demises habita- 
tions, elle rencontre trop frequemment, helas! des amas 
de pierrailles descendues de la montagne dont les flancs, 
jadis boises, aujourd'hui sans defense contre les intempe- 
ries, voient s'ouvrir des plaies beantes, signes precurseurs 
d'une mine prochaine. 

Quand on atteint le quartier du Ciuos, le chemin com- 
mence kHve agreable. A gauche, au milieu d'un champ par- 
sem£ de monolithes enormes, s'el&ve la maisonnette de la 
douane, dernier poste fran^ais prfcs de la frontiere dej& 
proche. A droite, les sapins s'avancent jusqu'au chemin. 
Une eau rapide et claire court k leurs pieds, dans un canal 
dont maintes plantes — parmi lesquelles des fraisiers — 
tapissentlesberges. Un pont rudimentaire, forme de quel- 
ques troncs d'arbres assembles, permet au chemin de pas- 
ser sur la rive droite du Boreon qui regoit, & quinze cents 
metres de Ik, les eaux du vallon de Saleses. Les b&timents 
delabrSs d'une scierie s'elevent tout aupres, et on entend 
le bruit profond de la cascade du Boreon, plus speciale- 
ment d^nommee « cascade de la Ciriegia ». 

Le site est grandiose. La masse d'eau se precipite d'une 
hauteur de plus de trente-cinq metres dans un bassin 
encombre de quartiers de roc, sur lesquels la cataracte 
se brise dans un nuage de poussifcre humide et irisee. 
Mais ce que la photographie est impuissante h rendre, 
ce que je suis incapable de traduire, ce sont les jeux 
de la lumiere sur cette tftincelante nappe, ses reflets 
sur les parois bistres des rochers, les trepidations du sol. 
Les rocs ecroules, entre lesquels l'eau se presse tumul- 
tueuse, oppriment de tout leur poids des troncs d'arbres 



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170 COURSES ET ASCENSIONS. 

tremblants et gemissants. Des roches &pres, puissantes, 
dont les escarpements anguleux portent des sapins hardi- 
ment pench^s sur le gouflre, forment le cadre de ce 
tableau grandiose qu'aucune mise en scene appropriee ne 
cherche & faire valoir. On n'arrive qu'& grand'peine au 
pied de la chute; d'habitude, les touristes se contentent 
de l'admirer de l'esplanade granitique qui barre la vallee, 
et dont Tinvincible resistance a contraint la riviere k faire 
le saut que je viens de decrire. 

Surle plateau s'eleve une hotellerie, etquelques granges 
s'etagent pittoresquement sur les premiers epaulements 
du Mercantour. A cinq cents metres de ce point, la forfit 
commence, et quelle belle for&t! De tous c6t6s, sapins et 
mel&zes etendent leurs magnifiques ramures. Mille ruis- 
seaux, aux eaux argentines et pures, sillonnent en bruis- 
sant les tapis de gazon. Q& et 1&, quelques arbres trop 
vieuxse sont abattus; d'epais matelas de mousse les ont 
envahis,et les roches rev<Hentla m£me parure. Des buis- 
sons serres de myrtilies offrent au passant fatigu6 Tappet 
du siege le plus moelleux. Entre le feuillage des arbres, 
le ciel bleu se montre et la cime du Pelago, doree par les 
rayons du soleil, apparalt majestueuse. 

C'est au milieu de cette imposante nature, dans une 
clairi&re tranquille, distante d'environ deux kilometres de 
la Ciriegia, que s'etevent les b&timents de la vacherie du 
Boreon. La commune de Saint-Martin en poss&de trois 
autres; elles sont toutes quatre construites sur un plan 
identique. < 

La vacherie se compose de deux b&tirnents de forme 
rectangulaire, separes par un terrain vague. Les murs de 
ces b&timents sont en magonnerie solide. Un toit, forte- 
ment incline, en boisde mel£ze, les recouvre,et ce toit est 
6tabli de maniere h resister au poids de la neige qui s'y 
accumule pendant la saison d'hiver. Ces hangars, qui sont 
paves, sont les ^curies des vaches et peuvent, chacun, 



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LA SUISSE NigOISE. 171 

recevoir soixante k soixante-dix de ces animaux. Pour 
nettoyer les ecuries, on y fait passer une grande quantite 
d'eau d^tournee du torrent, dont elle regagne ensuite le lit, 
toute chargee de purin 1 . Un troisi&me b&timent, construit 
sur le m£me modele, mais beaucoup plus petit que ies deux 
autres, sert de logement au fruitier et aux deux vachers 
qui, avec un homme de service, forment le personnel or- 
dinaire d'une vacherie. Enfin, une sorte de hutte ma^onnee, 
oil s'entreposent les produits fabriqu^s, complete cet en- 
semble rustique. 

La direction de chaque vacherie est dGvolue, chaque 
ann£e, iiun membre du conseil municipal de Saint-Martin- 
Vesubie, designe par le sort. Entre autres attributions, le 
directeur doit faire effectuer, devant lui, les pesees de 
lait dont lamoyenne sert,& la fin de la campagne, de base 
&la repartition des produits de la vacherie. On trait chaque 
vache — en presence du proprietaire — k deux reprises 
diflferentes : la premiere fois dans la quinzaine qui suit 
l'arrivee dans les p&turages, la deuxieme fois au milieu 
de la saison. La moyenne des quantites du lait fourni par 
la vache determine la part qui sera ulterieurement attri- 
bute au proprietaire de l'animal. 

La vacherie du Boreon ne fabrique pas de beurre. Les 
seuls produits qu'on y retire du lait consistent en fromage 
et en brousse. J'ai dejk, h propos de la fruitiere de Roque- 
billifcre, d£crit les phases diverses par lesquelles passe la 
fabrication de ces deux produits ; je n'y reviendrai pas. 
Les procedes sont beaucoup plus rudimentaires et ne b6- 
neficient pas, comme & Roquebilliere, d'une installation 
ou la proprete remarquable des locaux et des appareils 
constitue h elle seule une garantie, une condition de suc- 
e6s. Aussi rangerai-je le fromage des vacheries saint- 
martinoises dans la m6me categorie que le « roughetoun ». 

1. C'est trcs certainement a cette circonstance que sont dues les 
qualite's fertilisantes bien connues des eaux de la Vesubje. 



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172 COURSES ET ASCENSIONS. 

A eux deux, ils font la paire et ne valent pas le diable. Les 
amateurs pretendent que, mangS dans les premiers mois 
de sa fabrication, ce fromage est trfcs bon. II n'en demeure 
pas moins, dans le genre auquel il appartient, un produit 
mediocre, infSrieur, auquel les int£ress6s auraient tout 
inter^t k substituer une quality meilleure et, partant, plus 
remun^ratrice. 

Un concert baroque et barbare salue, k l'occasion, le 
voyageur passant pr&s d'une vacherie. Les compagnons 
de saint Antoine s'y trouvent, en eflet, represents, et sont 
ad joints, en nombre determine, k chaque troupeau de 
vaches. Ils sont nourris avec les restes du petit-lait, et 
charment leurs loisirs par des grognements varies que la 
puret6 de 1'air ne reussit pas k rendre plus harmonieux 
dans la montagne que dans la Elaine. 

Les vaches commeneent tout naturellement par paitre 
les prairies situ^es aux abords de la vacherie; puis elles 
s'tfloignent de plus en plus vers d'autres cantons non en- 
core p&tures, et cessent alors de rentrer, le soir, k leur 
Stable. 

Le berger les accompagne, toujours seul ou k peu pres, 
au milieu des rochers et des bois, « silencieux k force de 
solitude, ayant perdu le gout de parler », et ne repondant 
que par des monosyllabes ou unhochement de tGte vague 
aux questions de l'Stranger de passage. 

Mais suivons le troupeau dans sa migration. Nous pour- 
rons ainsi parcourir, jusqu'& son origine, cette belle val- 
ine du Boreon. 

A quarante minutes de la vacherie, le chemin se heurte 
k un seuil granitique qu'il lui faut peniblement gravir et 
que le torrent descend plus allegrement : c'est la cascade 
de Peirestreccia. L'eau glisse et saute touri tour sans en- 
tamer la roche, et son courant divise est loin d'offrir aux 
yeux le superbe aspect de la cascade de la Ciriegia. Le 
sentier qui, jusque-l&, s'est tenu sur la rive gauche du 



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LA SUISSE NigOISE. 173 

torrent, le franchit sur un pont de bois et longe les con- 
treforts du Mont Pelago. Par-dessus lescimesdesmelSzes 
apparalt la chaine sauvage et dechiquetee dont le Caire de 
l'Agnel, la Cime de Cocourda, la Pointe des Tre Colpas, 
constituent les sommites les plus marquantes et les plus 
farouches. Deux torrents de minime importance descendent 
k gauche des flancsdu Pelago et de la Bassetta. L'un d'eux 
sert de deversoir a de petits lacs jumeaux que la carte de 
rfitat-major italien designe sous le nom de Laghi dell'Agnel, 
mais que, dans le pays, onappelleplus communement les 
lacs Bessons. 

Les prairies qui s^tendent jusqu'aux bords du torrent 
sont orn^es de la plus riche vegetation : aconits dressant 
leurs longues grappes de clochettes violettes ; pensees des 
Alpes aux tiges elancees ; gentianes sans tige, aux calices 
bleu intense, etc. Dans les rochers, toutes sortes de saxi- 
frages, avec et y compris la superbe et rare Saxifraga 
florulenta, myosotis, veroniques, forment une incompa- 
rable parure k ce petit coin des Alpes. 

Les mel&zes deviennent plus clairsem£s, et les tinte- 
ments des clochettes annoncent la presence des bestiaux. 
Nous sommes k la Vastera des Sagnes, ainsi denommee k 
cause d'une sorte de marecage, dft aux eaux qui descen- 
dent des montagnes et sejournent en cet endroit, avant de 
prendre leur elan le long du vallon. C'est le berceau 
du Boreon, dont on entend k peine les premiers vagisse- 
ments. 

La vallee s'acheve en cul-de-sac. On est aux pieds du 
Caire, de l'Agnel, de la Cima de Cocourda dont les parois 
escarpees, dechiquetees comme des lames de sabre, tom- 
bent sur la vallee qu'elles ferment d'une muraille infran- 
chissable. Et, de fait, aucun passage ne l'aborde de face. II 
existe un col, affreux comme son nom l'indique, col des 
Ruines ( coll e dell e Rovine),qui, profitant d'une echancrure 
k l'Ouest de cette grande muraille, met en communication 



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174 COURSES ET ASCENSIONS. 

la vallee du Boreon avec la combe de la Rovina. Ce col 
— si on peut lui donner cette denomination — passe 
k 2,726 metres 1 , et ne peut Hre emprunte que par les 
pietons; il est fort mauvais et, k certains moments, 
difficile. 

Le chemin muletier du Boreon, que nous avons constam- 
ment suivi, tourne k peu pres k la hauteur du premier 
torrent qui descend des lacs Bessons, et se dirige vers 
l'Est. II gravit un renflement montagneux, traverse la de- 
pression qui suit, et, apres une nouvelle escalade au milieu 
des eboulis, va rejoindre, par le Pas des Ladres, le che- 
min muletier du col des Fen£tres. Au fond de la depres- 
sion dont je viens de parler, le petit lac des Tre Colpas 
etend ses eaux d'un vert d'emeraude. Les eaux qui viennent 
des montagnes environnantes et qui l'alimentent lui ap- 
portent des alluvions rapidement converties en frais gazons. 
De jolies fleurs emaillent ces prairies, mais le petit lac ne 
se rejouit pas de leur presence, car elles lui presagent sa 
tin prochaine. Chaque annee les alluvions gagnent du ter- 
rain, et un jour viendra — pas eloigne de nous — oil le 
lac des Tre Colpas n'existera plus que dans le souvenir 
de ceux qui se sont reposes sur ses bords accueillants et 
gracieux. 

Nous voici arrives au terme de notre course dans la 
vallee du Boreon ; mais il ne faut pas la quitter sans pousser 
une reconnaissance dans le val de Saleses et au lac Noir, 
excursion que je recommande k tous les vrais amis de la 
montagne. 

Le vallon de Saleses debouch e dans la vallee du Boreon 
k la hauteur de la Ciriegia. II est profondement encaisse 
entre des chatnes de montagnes dont la Cime d'Arcias et 
le Caire deGarons, d'une part, la Pointe de Rogh6 d'autre 

!. J'aireleve les hauteurs sur la carte de I'Etat-major italien et sur 
la carte qui accompagne le Guide des Alpes occidentalcs de MM. Mar- 
telli et Vaaccrone. 



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LA SUISSE NICOISE. 175 

part, sont les points culminants. Un sentier forestier le 
dessert et livre passage aux chariots bas qui servent a 
transporter les bois abattus dans la foret de Saleses. 

Ce sentier passe aupres de mines (plomb et cuivre pyri- 
teux) aujourd'hui abandonnees, et, s'elevant rapidement a 
une grand e hauteur au-dessus du torrent, developpe ses 
sinuosites au milieu des sapins et des melfczes. La maison 



Ijd ac Noir, vue prise de la rive septentrionale, reproduction d'uno 
photograph ie de M. Orzeszko. 

forestiere de Saleses commence bient6t k se laisser voir 
entre les arbres, sur une petite eminence, dans un site 
plein d'ombre et de mystere. Que de souvenirs charmants 
eveille en moi cette vision du passe! Que d'agreables 
heures elle me rappelle, heures passees avec de chers 
amis, dans cette retraite perdue au fond des Alpes, au 
milieu du murmure des grands bois! Je revois encore au- 
dessus de moi les rameaux des sapins decouper leurs f es- 
tons dans le ciel bleu. J e revois toutes ces choses « au 
fond de mon &me, comme dans un miroir ». 



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176 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le sentier a rejoint le cours d'eau qui sillonne le vallon. 
L'eau descend, vive et claire, entre les rochers et les gra- 
viers; un eclair d'ecume blanche l'illumine au passage, et 
dejfc elle court sous les ramures des sapins qui semblent 
s'y desalterer. 

A vingt minutes de la maison foresttere, le chemin tra- 
verse la vacherie de Sateses et atteint, k une heure de ce 
dernier point, le col du m^me nom (2,020 met.), sur la 
Hgne de partage des eaux de la Vesubie et de laTinee. Du 
col, la vue s'arrMe sur les majestueuses cimes de la Rou- 
bina et du Giegu. Une belle pelouse verte, parsemee de 
bouquets de rhododendrons, descend jusqu'au torrent de 
Mollteres que Ton franchit sur un pont de bois, le pont 
de llngolf. On prend,& droite, le sentier de Fremamorta, 
et on s'elfcve sur une pente encombree de blocs ecroules. 
Qk et \k, des bouquets de melfczes disputent le passage 
aux pierres; mais la lutte est inegale, et bient6t les 
derniers arbres disparaissent : le chaos r&gne en maltre 
dans la morne solitude. Devant soi, on apenjoit quelques 
petits lacs marecageux. (Test k ce moment qu'il faut 
tourner k gauche danala direction, d^uae masse pyramidale 
yui se dresse abrupte et isolee : le lac Noir est dans la 
conque qui s'ouvre k l'Ouest de cette pyramide. Lk, dans 
ce desert, une nappe d'eau immobile s'^tend au milieu 
des blocs de granit entasses. D'un bleu intense, elle ne 
renvoie que les seules images des roches aigues qui l'en- 
vironnent. Jamais son silence ne fut trouble par le cri 
strident d'un oiseau aquatique rasant ses flots. Aucune 
plante n'etend ses feuilles sur ses eaux inhospitalieres, et 
c'est craintivemetat que quelques fleurs demandent aux 
rivages du lac alpin un abri pour leur existence ephem&re. 
C'est le lac Noir (2,345 mfct. d'altitude),et son nom lui 
vient, sans doute, de la severite du paysage qui Tentoure 
bien plus que de la couleur de ses eaux, qui sont bleues... 
lorsque le ciel est pur. 11 a environ un tiers de lieue de 



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LA SUISSE mgoiSE. 177 

tour, et sa longueur — mesuree au pas sur le sentier qui 
longe sa rive orientale — est d'a peu pres 550 metres. Sa 
largeur est sensiblement moindre. 

Le d^versoir du lac est situe h son extremite meridionale, 
du cote de la vallee de Mollieres, par consequent. Vers 
le Nord, l'enceinte de rochers qui ferme le cirque revdt ab- 
solument Taspect d'une muraille crenelee ; on dirait des 
remparts ecroules, des bastions eventres, toute la physio- 
nomie, en un mot, d'une forteresse du moyen &ge en 
ruines. L'illusion est frappante, et peut m6me abuser un 
instant. 

Au pied de cette formation curieuse se trouve une 
echancrure par laquelle un sentier conduisait jadis dans la 
vallee de Vajdieri. Depuisla mort du roi Victor-Emmanuel, 
grand chasseur devant l'Eternel, on nentretient plus ce 
sentier, aujourd'hui degrade et mtoe, en certains points, 
completement detruit. Juste a ce passage, on voit une 
sorte de petit enclos en pierres seches; une large dalle, 
posee horizontalement sur des quartiers de roc, est piacee 
au milieu. C'est un poste de chasse d'oii le roi, commo- 
dement assis sur ce siege solide, guettait le passage des 
chamois. Au Nord, il decouvrait la combe sauvage qui 
descend vers le vallon de Valdieri; au Sud, ses regards 
embrassaient le vaste entonnoir, avec ses rochers dechires 
et luisants comme du metal, ou le lac Noir repose dans 
son bassin de granit. 

Vraiment, ce spectacle est grandiose dans son hor- 
reur et justifterait a lui seul une excursion que tant 
d'autres cotes interessants signalent a l'attention des tou- 
risles 1 . 

1. Horaire d'une excursion au lac Noir : Do Saint- Marlin a la 
Ciricgia, 1 heure 30 ; de la Ciriegia a la maison forcstierc dc Salescs, 
20 minutes; col de Salcses, 1 heure 30; pont de l'lngolf, 10 minutes; 
lac Noir, 40 minutes. — Retour par la mdrne route, 3 heures 30. 

ANNLAIKB DE 1896. 12 



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178 COURSES ET ASCENSIONS. 



LA VALUE ET LE SANCTUAIRE DE LA MAOONE DES FENtTRES. — 
ASCENSION DU MONT GELAS (3 J 35 met.). 

Une des ascensions les plus frequemment faites par 
les h6tes d'ete de Saint-Martin- Vesubie est 1'ascension du 
Gelas ou des Gelas (3,435 met.). Elle n'oflre pas degrandes 
difficultes,et la situation exceptionnelleraent favorable du 
Gelas — centrale et degagee en m£me temps — faitqu'on 
jouit, du sommet, d'un des plus merveilleux panoramas 
qui soient au monde. Ceci dit sans aucune esp&ce d'exa- 
geration. Si, par occurrence, certaines descriptions parais- 
sent k mes lecteurs empreintes d'une pointe de lyrisme, 
je les prie de rappeler & leur souvenir les spectacles 
admirables que la nature a etales sous leurs youx; je les 
prie de se transporter par la pensee sur un de ces hauts 
sommets oil ils ont admire, de toutes les forces de leur 
£tre, les splendeurs terrestres, et alors, j'en suis certain, 
ils me pardonneront. 

J'ai eflectue maintes fois cette ascension; mais, entre 
toutes, Tune de ces courses, celle que j'ex£cutai en 1885 
avec un ami, M. le capitaine L***, alors aux chasseurs k 
pied, fut favorisee par le temps le plus beau. C'est k cette 
Spoque que je me reporte en retra^ant ici ces souvenirs. 

Nous quittons Saint-Martin h A heures du soir. Jean- 
Baptiste Plent, guide dont j'avais apprecie en plu- 

1. Horaire d'une ascension au Mont Gelas : Dc Saint-Martin a la 
Madone des Fenetres, 3 heures; dc la Madone des Fenetrcs a la crete 
qui domine le lac Long, 3 heures; pied du couloir, 45 minutes; som- 
met du Gelas, 45 minutes. 

Retour a Saint-Martin par le Pas des Ladres et la vallee du Boreon, 
8 heures, arrets compris. 

Retour a Saint-Martin par le sanctuaire et la vallee de la Madone 
des Fenetrcs, 5 heures, arrets non compris. 



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LA SUISSE NigoiSE. 179 

sieurs occasions la competence et le devouement, nous 
accompagne. Nous nous engageons dans la vallee de la 
Madone des Fen£tres. Unchemin muletier la dessert dans 
toute sa longueur, et va franchir la grande chalne au col 
des Fen£tres. Les cimes du Piagu et de l'Agnelliera, d'un 
c6te, de la Palu et du Mont Lapasse, de l'autre, dominent 
le vallon, qui presente, dans la partie voisine de Saint- 
Martin- Vesubie, un aspect agrSable. Les contreforts de la 
Palu sont, jusqu'St mi-cote, gazonnes et verdoyants; mais, 
en face, les rampes denudees du Piagu laissent rouler 
jusqu'ft la rivtere des torrents de cailloux. De beaux arbres 
devaient exister autrefois en ceslieux; ils ontdisparu,et 
les pierres roulantes se sont emparees des gradins infe- 
rieurs de la montagne. 

Peu k peu cependant, k mesure qu'on s'enfonce dans la 
vallee, le paysage change. Les sapinset les melezes, clair- 
semes d'abord, s'avancent maintenant en longues files 
serrees jusque sur les bords de la rivi&re, etl'onde verteet 
grondante caresse et frappe tour k tour leurs pieds. De 
chaque cote de Teau,quise prGcipite derochersenrochers 
par de courtes cascades, les prairies s'etendent et s'en- 
foncent sous la futaie ombreuse et melancolique de la 
for^t. Nous admirons, pendant Tinstant d*une halte, le 
paysage sous le soleil couchant : horizon &fond clair, bleu 
tendre, coup£ de lignes de feu, sur lequel tranchent, 
comme autant de crates barbelees, les plans sombres des 
sapins. Ils semblent, ces arbres, une legion de lutteurs 
montant k l'assaut de la montagne pour lui disputer le 
droit de s'accrocher k ses flancs; touffus, secresk la base, 
de plus en plus rares k mesure qu'ils s'approchent de la 
limite oil cesse la vegetation arborescente. Vers les hautes 
cimes de la Palu et du Piagti apparaissent quelques pins, 
et encore les blocs croulants qui les environnent semblent- 
ils vouloir briser et repousser plus basces enfants perdus 
de la for£t. Devant un spectacle si beau, les instants de 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

halte, on le comjoit, paraissent bien courts, et les heures 
de marche, qu'egaient de joyeuses causeries, s'6coulent 
rapides. Le chemin suivait autrefois, jusqu'au sanctuaire, 
la rive droite du torrent, longeant ainsi le pied du Mont 
Piagu. Mais les eaux qui se ruent de cette montagne,ayant 
raving et detruit le sentier sur des centaines de metres de 
longueur, un nouveau trace a ete adopts dans ces dernieres 
annees. A peu de distance de la frontidre, le chemin passe 
sur la rive gauche, traverse les beaux massifs de sapins, 
d'epiceas, de melezes de la for£t du Devense, et regagne le 
versant oppose une demi-heure avant d'atteindre le pla- 
teau oil s'el&ventle sanctuaire de la Madone et l'hOtellerie. 
Nombre de sapins ont un aspect venerable, que contribue 
a leur donner un lichen de couleur gris&tre qui pend le 
long des branches, a la faqon des barbes de boucs. 

Toujours montant, nous atteignons les limites de la 
for£t. Encore un effort, et nous voici sur le plateau de la 
Madone, dont les constructions rustiques s'apenjoivent k 
une portee de fusil. 

Notre premiere etape s'achevaitau moment od le soleil 
s'ensevelissait derriere les hautes cimes, et la disparition 
de l'astre radieux communiquait & ce paysage alpestre une 
impressionnante tristesse. Le plateau etroit oil s'el&ve le 
sanctuaire de la Madone des Fen6tres (1,886 m&t.) marque 
la limite entre la region montagneuse et la region alpine : 
au-dessous du plateau, des sampes verdoyantes et cou- 
vertes d'arbres; au-dessus, les masses enormes des mon- 
tagnes et 1'amoncellement chaotique des blocs ecroules. 

Le sanctuaire et les constructions qui l'avoisinent se 
trouvent au fond d'un vaste amphitheatre dont le pourtour 
est forme par les cnHes de l'Agnelliera, du Gelas, du Mont 
Colomb, du Mont Neglier. Le sol s'eleve en rampes 
abruptes vers les derniers sommets; des lignes heurtees, 
brisees, dessinent, dans l'ombre du soir, les plans, indecis 
deja, de ces &pres montagnes. Lk-haut, au pied des escar- 



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LA SUISSE NICOISE. 183 

pements de la cr£te terminate, des plaques de neige s'al- 
longent pareilles k des draps blancs etendus ; elles ne font 
que mieux ressortir la teinte sombre de tout ce qui les 
entoure. 

L'homme, perdu au fond de cet entonnoir, dont les parois 
le dominent de plus demille metres de hauteur, consid&re, 
presque avec un serrement de coeur, ce paysage si grave. 
Hormis du cote de Saint-Martin, l'horizon est ferm6 de 
toutes parts. Cet ensemble, encore que severe et d^sole, 
n'en conserve pas moins un caractere de sauvage gran- 
deur qui dene la description. 

Une prairie descend du plateau jusqu'au torrent. Sur 
Tautre versant, quelques bouquets de metezes sont disse- 
mines sur les contreforts d'une gigantesque masse ro- 
cheuse qui s'eleve verticalement. Au sommet de cette 
roche existe un vide rectangulaire au travers *duquel on 
voit le ciel. C'est la la fameuse « fen^tre » qui, d'apres la 
legende, a donne son nom & un col, &un sanctuaire, &une 
vallee. Des curiosites naturelies de ce genre ne sont pas 
rares, et j'en ai admire un splendide specimen en Corse, 
le Capo Tafonato. 

La fondation du sanctuaire remonte & une epoque 
reculee. Sa destination primitive fut evidemment de 
constituer un lieu de refuge et de secours sur ce passage 
de montagne, de tout temps frequente par les voyageurs. 
Puis les Templiers, devenus proprietaires & Saint-Martin, 
firent agrandir la chapelle qui s'y trouvait,et y deposerent 
une statue de la Vierge Marie qu'ils avaient rapportee de 
Jerusalem et qui est celle qui s'y trouve actuellement. 
Cette image, en bois de cedre du Liban grossi6rement 
sculpte et recouvert de toile ciree, est attribute & saint Luc, 
dont la foi religieuse etait certainement plus grande que 
le talent de sculpteur. 

Depuis sa fondation, le sanctuaire est Tobjet de la vene- 
ration des populations montagnardes. A diverses epoques 



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184 COURSES ET ASCENSIONS. 

— f6te de Saint-Pierre, f6te de la Visitation, f6te de 
Sainte-Anne, — les villages de Yaldeblore, Venanson, Bel- 
vedere y envoient Ieurs pelerins. Le pelerinage dul5aotit 
est particulierement suivi, et aux habitants des villages 
francais viennent se m61er les gens des localites italien- 
nes voisines de la frontifcre, d'Airolo, notamment. Les 
habitants d'Airolo, lors d'un incendie qui devora presque 
entifcrement leur village, firent voeu, dit-on, si le feu cessait 
ses ravages, d'apporter chaque annee la provision d'huile 
necessaire aux lampes du sanctuaire. On doit supposer 
que leur priere fut exaucee, car, depuis cette epoque, les 
pelerins d'Airolo qui viennent k la Madone des Fendtres 
ne manquent point d'y apporterune petite bouteilled'huile. 

L'eglise est une construction basse et massive, sans 
aucun caract&re; la decoration interieureen estnulle. Une 
longue esplanade, tr£s animee les jours de pelerinage, 
s'etend devantcet edifice, auxabords duquel se trouvent 
la maison curiale, une hotellerie de construction recente, 
et le b&timent de l'ancienne auberge. 

Pendant l'hiver, on ne laisse pas la statue de la Viergeau 
sanctuaire; elle est ramenee k Saint-Martin au milieu d'un 
grand concours de population. A l'entree de la belle sau 
son, la Madone est transportee de nouveau dans sa resi- 
dence alpestre. 

Incendie plusieurs fois, le sanctuaire s'est toujours re- 
leve de ses ruines. 

Nous trouvons k l'hutellerie une hospitalite confortable, 
et nous avons quelque peine, il faut Tavouer, k nous arra- 
cher, sur le coup de 3 heures du matin, aux delices d'un 
bon lit; mais il le faut, Plent est \k qui nous reveille. 

Le depart a lieu k 4 heures. Nous traversons sur un 
pont grossier, forme des troncs de quelques vieux 
melezes, les eaux ecumantes du torrent de la Madone, et 
nous commencons a gravir les pentes gazonnees des pre- 
miers contreforts de la montagne. Le jour se l£ve, l'aube 



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LA SUISSE NigoisE. 185 

repand dans le ciel sa clarte discrete; avec anxiete, des 
yeux nous interrogeons l'horizon... Allons! pas de decep- 
tion cruelle : quelques petits nuagesauciel,mais si legers, 
si floconneux ! on dirait qu'ils veulent se faire oublier, se ' 
faire pardonner les inquietudes que leur presence dans 
l'atmosph&re pourrait nous inspirer. La journee sera belle, 
Alleluia et Excelsior! 

La montagne, sans doute, n'aime pas k 6tre parcourue, 
visitee, scrutee dans ses replis deserts, et, avant d'opposer 
arhomme la resistance de ses roches escarpees,elle deploie, 
pour l'arreter, dans un vrai jardin d'Armide, toutes les se- 
ductions du reveil printanier de sa nature. Aces hauteurs, 
il n'y a pas d'ete; la lutte se livre entre l'hiver et le prin- 
tetnps, qui se partagent l'annee. Lfc-haut,enplein mois de 
juillet, on est au printemps, et quel printeraps! Radieux, 
il est vrai, mais si court, si fugitif ! Mille fleurs emaillent 
le frais gazon : c'est la gentiane au calice d'un bleu 
superbe; puis des violettes blanches, des periseesjaunes. 
Plus haut encore, sous des plaques de neige fondante, 
perce Telegante soldanelle s'elevant legerement sur sa 
tige si mince, si deliee qu'elle serable un cheveu. De-ci, 
de-l&, des toufles serrees de l'armerie alpine, piquees de 
jolies petites fleurs roses. Des tapis de myosotis delicats, 
mignons, hauts de quelques millimetres h peine, couvrent 
la terre, leur mere et leur sauvegarde, dont ils n'osent 
s'ecarter. Le grand froid et l'extreme chaleur poss&dent 
ce mfime pouvoir de terrasser les plantes, de restreindre 
leurtaille; elles sont comme craintives de s'elever trop 
au-dessus de Yalma mater qui, seule, peut prolonger leur 
existence ephem&re. 

La gent animale, par contre, n'est representee que par 
quelques rares insectes. Les marmottes silencieuses ne 
dechirent pas Fair de leurs sifflements aigus. Seuls, nous 
troublons le grand repos de cette grande nature. 

Arrives au pied d'un escarpement rocheux, nous incli- 



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186 COURSES ET ASCENSIONS. 

nons & droite et, successivement, nous atteignons et depas- 
sons plusieurs plateaux exigus oil miroitent de petits lacs ; 
leurs eaux aux reflets verts ou noirs couvrent une superfi- 
cie restreinte; leur prof ondeur est peu considerable. Cer- 
tains d'entre eux sont poissonneux; on y p£che de belles 
truites, dans le lac de la Madone notamment. 

Nous faisons halte pour la premiere fois au-dessus de 
la Vastera du Balaour, que nous voyons en contre-bas ; 
un enclos en pierres, pour les bestiaux qui viennent p&tu- 
rer en ces parages, et trois lacs, bordes d'un 6pais tapis 
de gazon, forment la decoration de ce paysage. 

Puis Tascension recommence. Nous atteignons un vaste 
champ de neige, dont la nappe blanche couvre le fond et 
les parois inferieures de la depression qui s'etend au pied 
de la face orientale du Gelas. Avant d'aborder le pic qui 
se dresse, superbe, & notre gauche, nous allons prendre 
une l£gere collation au bord de cette espece de conque, 
en un point qui domine l'origine du val de la Gordolasque. 
A 500 metres au-dessous de nous s'apercoit le lac Long; 
ses bords sont geles, et des plaques d'un reflet bleu&tre 
indiquent la presence d'une forte epaisseur de glace. J'ai 
fait trois excursions au lac Long (2,572 met. d'altitude),et 
chaque fois j'y ai trouve de la glace, voire m£me des gla- 
cons flottant sur cette miniature de mer polaire. 

Notre collation terminee, nous nous dirigeons vers la 
base du couloir qui s£pare les deux pointes de la mon- 
tagne, et nous l'atteignons apres avoir traverse, dans toute 
sa largeur, le champ de neige. Le couloir est tres incline, 
presque vertical, mais il ne presente pas de difficultes 
serieuses. 

A 8 heures et demie, nous sommes sur la pyramide, et 
le plus admirable spectacle s'oflre k nos regards eblouis. 
Devant nous, les plaines du Piemont et de la Lombardie, 
comme un trou immense. A l'extr^mite de Thorizon se 
dressent, enormes, les massifs des Alpes italiennes et 



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LA SUISSE NigOISE. 187 

suisses : d'abord le Grand-Paradis ; puis, au dernier plan, 
le Cervin, et surtout l'admirable Mont-Rose, la t&te nei- 
geuse, etincelantau soleil. Du belvedere oh noussommes, 
nous le voyons surplomber les plaines de l'ltalie et s'y 
precipiter en falaise abrupte. II semble un molosse enorme, 
superbement accroupi sur la mer moutonnante des nuages 
blancs qui s'elevent des plaines vers les inaccessibles 
sommets. 

Plus pres de nous, le mont Viso se dresse fier et magni- 
fique. Dans la plaine qui s'etend k perte de vue, en quel- 
que sorte sous nos pieds, nous comptons plus de cin- 
quante villes ou villages : Coni, Br&, Saluces, etc. ; une 
riviere, la Stura; puis une route droite, coupant la plaine 
dans toute sa largeur : la route de Turin. On dirait une 
immense carte en relief. 

A gauche, vers le Nord-Ouest, des montagnes, puis des 
montagnes et encore des montagnes. Derriere nous, tout 
le massif des Alpes Maritimes avec ses hauts sommets et 
ses vallees profondes, formant un p£le-m£le, un chaos de 
montagnes qui se pressent, se poussent vers la mer oil 
elles se precipitent ainsi qu'un troupeau de bisons dans 
les eaux d'un large fleuve qu'ils veulent traverser. Un 
point blanc scintille au soleil : c'est la chapelle de la Ma- 
done d'Utelle. Nous apercevons distinctement le lit cail- 
louteux du Var et, entre deux montagnes (deux collines, 
de Tendroit oil nous les voyons), Nice, Nice aux maisons 
blanches. Puis la mer, les ties de Lerins, la Napoule; plus 
loin, l'Esterel ; plus loin encore et se perdant dans une 
brume bleu&tre, h peine visibles, les montagnes des 
Maures. Nous cherchons la Corse du regard, mais en 
vain; de grandes volutes nuageuses nous emp£chent de 
l'apercevoir 1 . 

1. Les voyageurs et les simples touristes consulteront avec fruit le 
savant travail que mon collogue et ami de la Society de geographic 
de Marseille, M. Louis Fabry, docteur es sciences t a public sur )a 



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188 COURSES ET ASCEIISIONS. 

Nos yeiix ne peuvent se rassasier de cet admirable 
spectacle, et les sensations les plus vives se pressent au 
cceur et au cerveau. De tels moments, des emotions si 
pures font oublier les fatigues, et c'est frais et dispos 
qu'apn>s une heure d'inoubliable contemplation nous 
commenQ&mes k descendre au travers des champs de 
neige vers le lac de la Madone, oil nous devions dejeuner. 

Tandis que mon compagnon et ami rentrait h Saint- 
Martin- Vesubie, je restai k l'htitellerie de la Madone des 
FenStres avec l'intention d'aller, les jours suivants, par- 
courir la vallee de la Gordolasque. 

Fernand Noetinger, 

Mcmbre du Club Alpin Francais 
(Sections des Alpes Maritimes et de Provence). 



Visibility gfagraphique des lieux rtoiyne's (Bulletin de la Socicte de 
Olographic de Marseille, tomes XIX et XX, 4895). Cette question a 
aussi e*t6 traitee par M. le D r Prompt dans un interessant article de 
YAnnuaire de 1881. 



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VI 

LA TfiTE DE MOYSE 

(Par M. F. Arnaud) 



Elle m'hypnotisait depuis longtemps, cette T6te de 
Moyse ! 

On ne pouvait monter sur les cimes entourant la valine 
de Barcelonnette, le Grand-Berard, S£olane, sans voir sa 
grande barbe blanche s'eboulant au-dessous de cette t&te 
noire et dure comrae une £norme t£te de momie, sans 
yeux, impassible et vraiment terrible dans ce d6fi muet. 
qu'elle vous jetait par-dessus la cr6te de Cuguret. II fal- 
lait en avoir le coeur net : mes vieilles jambes se sont d6- 
rouillees un peu, mon fils Jean a bon pied et bon ceil, le 
temps parait beau, en avant! 

Le l er septembre 1896, nous partons de Larche 
(1,682 mfct.), h 4 heures un quart du matin, escortes de 
Jean-Jean Doneaud, de Malbouisset, la terreur des cha- 
mois, et nous marchons gaillardement dans la fratcheur 
de la nuit, 6claires par cette « obscure clartS qui tombe 
des etoiles ». En une heure de grande route, nous at- 
teignons, a cinq kilometres de Larche et k un kilometre 
du col de la Madelaine, le torrent d'Oronaye (1,925 met.). 
Un sentier, zigzaguant sur sa rive droite k travers les 
prairies semees de blocs erratiques, nous conduit h l'en- 
tr6e du cirque de TOronaye, d oil sort, par une belle cas- 
cade en Sventail, ce torrent qui, jusqu'St la fin du sifcele 



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190 COURSES ET ASCENSIONS. 

dernier, a donn6 son nom k Taffluent de l'Ubaye qu'on a 
appele plus tard, et plus platement, l'Ubayette. 

Arrives k Fentree du cirque d'Oronaye (6 heures, 
2,140 m&t.), nous nous arr^tons pour souffler un peu. A 
nos pieds, le bassin de verdure du col de la Madelaine, 
luisant dans la ros6e du matin comme une conque d'6me- 
raude, veinSe de blanc par la route nationale; en face, le 
riche vallon du Lauzanier, la terre promise des botanistes, 
od Tan prochain, nous l'esp^rons, M. Flahault conduira la 
Societe de botanique; a notre gauche, le refuge interna- 
tional oil gendarmes frangais et carabiniers italiens fra- 
ternisent assez froidement, le revolver k la ceinture. 

De ce point, l'ceil suit k travers les prairies les lignes de 
grands blocs erraliques, pergant leur manteau vert et se 
dirigeant, d'un cot6, vers Larche et de l'autre vers le col 
de la Madelaine, oule glacier d'Oronaye envoyaitjadisdans 
la Stura une branche de deux cents metres d'epaisseur. 

A 7 heures, nous entrons dans le cirque ferme en face 
par la crSte dentetee des Aiguilles d'Oronaye ; k notre droite 
la Pointe della Signora (2,510 m6t.), k notre gauche le ro- 
cher du Bee du Lifcvre (2,770 m£t.), oh tout d'un coup 
Jean-Jean Doneaud fixe longuement de ses yeux pendants 
un point que nous n'apercevons pas : « Un chamois... lfc- 
haut... sous cette pierre rouge&tre. » Avec ma longue- 
vue, je finis par voir un superbe chamois qui, comme les 
petites marionnettes, fait trois petits tours et puis s'en va. 

Nous sommes en haut de la moraine frontale du gla- 
cier qui s'accumulait dans ce cirque d'Oronaye, de dix ki- 
lometres de tour, borde de cimes de 2,800 k 3,110 metres 
de hauteur. On dirait que le glacier a fondu la veille, tel- 
lement ses traces sont encore fralches dans ce chaos de 
grands blocs de quartzites blancs, piques de rouge et de 
vert, tonibes sur son dos et restes en place, et k travers 
lesquols monte, tourne, descend, vire et volte le sentier 
de ch^vres que nous suivons. 



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la t£te de moyse. 191 

La muraille Sud de ce cirque que nous venons de tra- 
verser est formee de grands bancs de quartzites relev^s k 
la verticale; c'est elle qui a fourni tous les grands blocs 
qu'on suit k la trace dans la vallee de FUbayetle ; la mu- 
raille Nord est en magnifiques escarpements de calcaires 
triasiques; enlre les deux, le vallon d'Oronaye, creuse 
dans les terrains plus schisteux et plus tendres, depuis 
les gypses triasiques du col de la Gyptere, & gauche, jus- 
qu'au col du Ruburent k droite, en plein dans ce terrain 
auquel de jeunes geologues ont donn6 depuis quelques 
annees le nom charmant de cucumelien. 

Le tout est doming par la grandiose T&te de Moyse, que 
nous saluons avec respect. Sa barbe blanche, si suggestive 
a grande distance, est form6e de blancs eboulis calcaires 
& pente effroyablement raide, que surmonte le rocher 
noir & pic qui paralt inaccessible. 

A 8 heures nous etions au has du col de Ruburent et 
cassions la croute au-dessus et auNord du lac d'Oronaye, 
dans un petit ravin oil sourd une source des plus fratches 
(2,470 met.). 

En remontant un peu vers le col, nous cherchons dans 
cette muraille, qui se dresse devant nous, une breche 
accessible, et n'en apercevons point. Mais vers le col de 
Feuillas d'immenses eboulis nous font esperer une che- 
minee montant tr&s haut dans la roche. En effet, cette T£te 
a 6t6 fendue en travers par une formidable entaille, qui 
nous permettra de nous Clever tr&s haut. 

Le ciel, si pur jusque-lk, commence k se voiler; quel- 
ques nuages s'accrochent en passant k la T£te de Moyse et 
la drapent gentiment. Nous nous h&tons sur une croupe 
a notre gauche, qui nous conduit assez facilement, en une 
heure et quart, au pied de la roche & pic (2,840 met.). 
Nous la contournons en t£te des Eboulis jusqu'a Touver- 
ture de la breche, dans laquelle les nuages montent avec 
violence, comme dans une chemin^e gigantesque. On n'y 



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192 COURSES ET ASCENSIONS. 

voit pas k dix pas et, tout suants, nous nous abritonssous 
une roche surplombante contrele vent, qui entile le vallon 
d'Oronaye. 

Pendant une heure nous esp^rons qu'il va balayer les 
nuages qui nous interdisent l'ascension, et nous assistons, 
transis, mais ravis, a cette violente bataille du vent, des 
nuees et du soleil que nos ancles les Aryas des hauts 



La Teto do Moyso, dessin de Slom, <1 apivs une photographic do M. Dugooy. 

plateaux de l'Asie Centrale out si magnifiquement chantee 
dans le Kig-Veda. Le vent change k chaque instant, tantot 
chassant les nuSes dans la haute chemin^e, tantot les 
rabattant sur nous, ou les poussant en travers vers laTMe 
de Feuillas. 

Par instants un trou se fait dans cette mer grise agit6e, 
et nous apercevons a notre droite la ballerie de Vyraisse,& 
notre gauche le lac italien de Ruburent avec les quarante- 
trois baraques alignees sur ses bords et sa balterie en- 
taillee dans un mamelon voisin. 



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LA tGte de moyse. 193 

Tout & coup le vent cesse, les nuages s'immobilisent, et 
la pluie commence ; Indra est vaincupar Vritra; il nenous 
reste qu'& redescendre, en montrant le poing a cette in- 
qui£tante UHe de Juif que Jehovah a sauvee de notre irre- 
vSrencieuse entreprise, et nous filons au galop, apr&s avoir 
cueilli, pour l'herbier de 1'ami Derbez, une delicate fleu- 
rette blanche, la Potentilla nivalis, dans une fente du rocher. 

Ce n'6tait que partie remise, bien decides que nous 
etions k en avoir le cceur net, car, a notre retour, l'honorable 
M. Donnadieu, conseiller d'arrondissement de Larche, 
nous avait emoustill£s en paraissant douter de la reussite 
de notre projet, et surtout de la v6racit6 des racontars de 
plusieurs chasseurs de chamois de la region, qui disaient 
avoir fait l'ascension et affirmaient que la cr£te 6tait large 
de 50 metres. Nous le verrons bien. 

Le dimanche 13 septembre, k 9 heures et demie du 
matin, nous atteignions, mes deux fils, mon frere et moi, 
le pied de la roche, oil nous rejoignaient, par un temps 
splendide cette fois, quoique un peu froid, le capitaine du 
457° de ligne, commandant de VyraYsse, un veritable her- 
cule taille en plein coeur dans un ch6ne frangais , et les 
soldats Bonnafoux, de Guillestre, Darrigade, de Dax, Di- 
dier, de Saint-Crepin, Mi^llou, de Rozan, et Florimohd 
Gamier, de Risoul. 

Nous nous engageons r^solument dans l'immense che- 
minee , tous en ligne directe autant que possible , pour 
eviter les chutes de pierres, et, tant<tt rasant la muraille 
de droite, tantdt celle de gauche, tant6t au milieu, nous 
accrochant des pieds, des mains, suant, peinant, soufflant 
de tous nos poumons pendant une heure et demie, nous 
arrivons sans encombre au haut de cette cheminee de 
200 metres de hauteur directe. A travers une fen£tre de 
quatre metres de largeur, notre regard plonge en Italie, 
par-dessus TAuta del Vallonasso, aigug comme une hache, 

ANNUAIRE DE 1896. J3 



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194 ' COURSES ET ASCENSIONS. 

sur la verte vallee de la Haute Maira oil se tapit le village 
de la Chiapera. A notre gauche, k 40 metres environ au- 
dessus de nos t<Hes, la cr£te de la muraille qui fait face k 
la France et ou flotte un modeste fanion que des soldats 
du 157 e sont alles planter; k notre droite, la cr£te la plus 
£levee de la T(He de Moyse, but de notre ascension. 

II n'y aplus que 50 ou 60 metres &grimper, mais par ou? 
La muraille est profond^ment ravinee par des cheminSes 
etroites et coupees dVpic inabordables plongeant dans 
le grand couloir ; la roche est des plus mauvaises. Ce cal- 
caire triasique, redress^ h la verticale, se dSlite par 
petits parallelipipfcdes aigus de 15 centimetres de longueur, 
plantes sur leur pointe et qui se cassent sous le pied et se 
brisent au moindre effort de la main qui les accroche. Nous 
prenons en diagonale vers la cime, et gagnons une quin- 
zaine de metres en nous aidant de la corde. Deux d'entre 
nous, restes dans la grande cheminee, s'abritent comme 
ils peuvent contre l'avalanche de pierres que determine 
notre passage. 

Tout k coup un formidable. k-pic nousarr^te. On h£site; 
il y a de quoi. — « Cr6 nom de... nom, crie le capitaine 
de sa voix claironnante, Tarm^e fran^aise reculerait! En 
avant, mes enfants!!! » 

Bonnafoux part en t£te, accroche au rocher comme une 
araignSe ; il franchit le premier pas, s'arrSte, cherche,pro- 
gresse lentement, suivi par Darrigade, qui a enleve ses sou- 
liers pour mieux saisir la roche de son pied nu, puis par 
le capitaine, Miellou, Gamier et Didier,puis mon Ills Jean. 
J'avais l'estomac veule et la t£te lourde (le mal des mon- 
tagnes,peut-£tre?), n'ayant pris que du lait il y avait huit 
heures de cela, et je restai piteusement en panne, voyant 
avec terreur mes chers « dix-huit ans » k quelques metres 
de moi, suspendus sur l'ablme. Apres une demi-heure 
d'angoisse terrible, je respire en voyant toute la bande 
saine et sauve s'engager sur une croupe plus accessible, 



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LA TfiTE DE MOYSE. 195 

et disparaitre ; quelques minutes apres, un hourrah for- 
midable nous annonce que Moyse est vaincu. 

La cr£te est une vraie lame de couteau, sur laquelle on 
peut se tenir a cheval malgr6 le vent qui la lime (Hernelle- 
ment. Une canne y est fortement engagee; le capitaine 
donne sa cravate bleue, un soldat sa ceinlure rouge, et mon 
fils Jean son mouchoir blanc du lyctfe Lakanal, portant le 
n° 84, tout ee qu'il faut pour faire un drapeau francais. 
« Si on avait de quoi le coudre, dit le capitaine. — Mais nous 
avons ce qu'il faut, capitaine! » Ah, les braves enfants! 
ils savaient bien qu'ils y monteraient et ils avaient pens6 
au drapeau a y planter. Malgre le froid qui engourdit les 
doigts, Tatelier de couture fonctionne, et bient6t le dra- 
peau francais flotte a 3,110 metres au-dessus des bancs 
d'huttres; il etait midi et quart. 

On a bien gagn6 une heure de repos et de contemplation. 

La T6te de Moyse est un massif rocheux dont la direc- 
tion est du Nord-Ouest au Sud-Est, formant sur la fron- 
tifcre italienne une ar&te dentel6e d'environ 500 metres de 
longueur, d'oii partent en France trois murailles a pic, 
imbriquees par angle et separees, les deux premieres, 
par la cheminee qui nous a donne accfcs, la derniere par 
une cheminee plus £troite, pleine d'Sboulis, mais termi- 
ng en haut par des a-pic qui la rendent impraticable. La 
largeur de cette ar£te est nulle ; pour la parcourir il faut 
s'accrocher au rocher. 

Du c6te italien on paralt pouvoir atteindre le haut de 
notre grande cheminee par une longue coulee qui monte 
du vallon creus£ entre les Aiguilles d'Oronaye et l'Auta del 
Vallonasso. L'ascension ne semble possible par aucun autre 
point. 

La vue est superbe : vers le Nord, a nos pieds, toute la 
vallee de la MaYra, admirablement bois^e, depuis Stroppo 
au Nord-Est jusqu'aux debouches au Nord-Ouest des cols 
de la Scaletta et de laGardetta et aux cimes du Charaboyron ; 



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196 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans le lointain le massif du Pelvoux; les crates sSparant 
les vallees de la Maira et de la Varai'ta, ou domine le Pelvo 
d'Elva, ne peuvent cacher ni le Pic de Rochebrune, au-des- 
sus d'Aiguilles-en-Queyras,ni le geant de la region, le Mont 
Viso. Celui-ci nous pr^sente sa muraille noire du Midi, 
bord^e et coifleede neigeet d'unaccesrelativement facile, 
et nous cache sa terrible muraille du Nord que M. Guille- 
min a pu gravir en 1879, apres avoir par deux fois passe 
la nuit avec le guide fimile Pic au milieu de la tourmehte 
& 30 metres de la cime. 

Au Sud-Est les Monts Cordiera et de TArp, entre lesquels 
coule la Stura de Vinadio; dans le lointain le massif du 
Mercantour et le Mont Glapier, vers Teride entrevu entre 
les crates de Malinvern et le Mont Matto. Un peu plus pres, 
la ligne des crates qui s'etendent du Mont Timbras k la 
Cima di Vaccia; plus pr&s encore, les debouches des cols 
de Fers, de Pouriac, et les batteries italiennes du Gias delle 
Lose, au Sud de l'Argenti&re. 

Vers le Sud, le Mont Monnier, le Cimet et le Pellat, et, 
plus pres, le Mont de TEnchastraye. 

A TOuest, Guguret, S6olane, le Grand-B6rard et le Par- 
paillon, la belle forftt de Tournoux et le fort, k cheval sur 
sa croupe, la Meyna et la batterie de Vyral'sse; dans le 
lointain, TOlan. 

Avant qu'on s'arrache kce panorama superbe,une bolte 
k berlingots, contenant la carte de Jean Arnaud, la date 
du 13 septembre 1896, le nom du commandant de Vyral'sse 
et de ses braves soldats, non alpins, a 6te cachee dans la 
pyramide qui porte le drapeau improvise. 

On se h&te, lentement, prudemment, k ladescente, tou- 
jours plus pSrilleuse que la montee, et k 1 heures je fais 
sauter le bouchon d'une bouteille de Moet; dans le quart 
d'un soldat, j'en verse le pStillant contenu kces vaillants 
alt£r£s. Je n'y goMai pas, malgre ma soif maladive, pour 
me punir d'avoir lAche pied au dernier moment. 



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la t£te de moyse. 197 

Alors commence une degringolade k la corde par une 
cheminee 6troite, puis par la grande cheminee. Nous glis- 
sons en groupe compact avec la masse d^boulis filant 
sous nos pieds, et k 3 heures et demic du soir nous vidions 
nos sacs aux bords du lac d'Oronaye. Quels coups de 
dents, bou Diiou! 

Les militaires regagnfcrent la batterie de Vyral'sse k tra- 
vers le col de la Gipi&re,et nous rentnhnes k Meyronnes & 
7 heures et demie du soir, en passant par la cime des 
pres, au-dessus de Maison-M6anne, pour suivre la trace 
sup^rieure du glacier d'Oronaye, qui a tapiss6 toute cette 
vallee de ses boues fecondes, semant ses grands blocs 
erratiques sur le plateau de Mallemort et k 200 metres 
au-dessus de Saint- Ours. 

Apres seize heures de course pareille, rien ne vaut une 
bonne soupe chaude etun bon lit chez la m&re Jean. 

« Au pieu y les enfants! » — car demain, de bon matin, la 
famille enjuponn^e arrive ; il faudra regrimper 1 ,200 metres 
pour aller goiter, au mess des officiers, les lapereaux de 
Vyraisse (Arctomys alpina, vulgairement « marmotte »), 
et danser la Berline et le Pas de quatre sur la plate-forme 
de la batterie (2,780 mfct.). 

F. Arnaud, 

President de la Section de Barcelonnette 
du Club Alpin Francais. 



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VII 
COURSES 

DANS LES ALPES DOLOMITIQUES 

(Par M. Oeoroes Eichmuller) 



Les Alpes dolomitiques, ou les Dolomites 1 , occupent un 
territoire formant un carre irr£gulier qui a pour limites, 
auNord,lePusterthal ou valine delaDrave, kl'Estlavallee 
de Sexten, k l'Ouest la valine de l'Eisak se continuant k 
Botzen (Bolsano) par la valine de l'Adige, enfin au Sud la 
grande plaine lombardo-venitienne. A ce territoire il faut 
ajouter le massif isole de la Brenta, situ6 a l'Ouest de la 
vallee de l'Adige, un peu au Nord de la ville de Trente. 

On sait que les Dolomites sont le point de rencontre 
des langues allemande et italienne. A certains endroits, 
la frontiere politique coincide avecla ligne de delimitation 
des deux langues ; mais le plus souvent elle en est fort 
distante, et des regions ou Ton ne parle qu'italien sont 
comprises politiquement dans le Tirol autrichien. 

J'ai parcouru k plusieurs reprises les Alpes dolomi- 
tiques. En 1890, j'ai visite la valine d'Ampezzo. En 

1. Sur les Alpes dolomitiques, YAnnuaire a public, en 1877, un article 
de M. Ch. Rabot contenant le recit de l'ascension du Monte Cristallo ; 
en 4879, un article du meme auteur, avec le recit de Tascension de la 
Gima Tosa; en 1885, un article de M. l'abbc Barral racontant une pro- 
menade de la caravanc d'Arcueil dans le GrOdenthal, le Val Fassa, et 
a San Mart in o di Castrozza ; en 1892, un article de M. Henry Babe a u 
sur le Val d'Ampezzo. 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 199 

1893, j'ai parcouru le Grddenthal ou vallee de Gardena, 
habitue par une population int£ressante qui parle le « ladin » 
comme celle du Val Fassa et de la vallee d'Enneberg, et 
que la fraternite de la race et du langage unit aux Rh6- 
tiens des Grisons qui parlent le romanche; j'y ai fait l'as- 
cension de la Fermeda et du Sass Rigais. En 1894, retour- 
nant dans la region d'Ampezzo, j'ai fait l'ascension du 
Monte Cristallo et de la Marmolada; puis j'ai visite une 
seconde fois le Grodenthal. Enfin en 1896, malgre le temps 
deplorable qui a regne dans tout le centre de l'Europe, je 
suis alle explorer la vallee de Sex ten, j'y ai fait l'ascension 
de l'Einserkofel et du plus haut sommet des Drei Zinnen 
ou Tre Cime di Lavaredo; j'ai parcouru ensuite le massif 
de la Pala, ou j'ai fait l'ascension du Sass Maor et de la 
Cima della Madonna; enfin j'ai visite le massif de laBrenta, 
et j'y ai fait l'ascension de la Cima Tosa. 

Ce sont mes courses de 1896 que je me propose de ra- 
conter aux lecteurs de VAnnuaire. 



I. — LES DOLOMITES DE SEXTEN 

Celui qui d'Innichen, station du chemin de fer du Pus- 
terthal, veut se rendre & Sexten, a le choix entre la poste, 
une voiture particuliere, etses jambes. J'aichoisi la poste, 
k cause du mauvais temps et parce qu'etant le seul voya- 
geur je me trouvais avoir ainsi une voiture particuliere. 
De la gare d'Innichen, on voit dej& au Sud le Haunold et 
les crenelures multiples de l'imposante Dreischusterspitze. 

La route de Sexten n'est pas longue : au bout d'une 
heure, mon vehicule s'arrtHait dcvantl'Hotel de la poste; 
les deux cimes que j'avais vues de la gare d'Innichen se 
trouvaient maintenant h droite, et dej& presque voilees 
par l'obscurite de la nuit. Des mon arrivee, Taimable 
maitre de poste, qui est en m£me temps l'hutelier, ayant 



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200 COURSES ET ASCENSIONS. 

appris mon intention de faire des ascensions dans la re- 
gion, me mit en relation avec un guide du nom de Veit 
Innerkofler. 

Le temps avait ete si affreux les jours precedents, et la 
neige etait si abondante, que d'apr^s les renseignements 
de Veit il ne fallait pas penser k aucune ascension avant 
quelques jours. J'eus au moins la consolation de trouver a 
Thotel quelques fervents alpinistes, qui y attendaient le 
beau temps comme je me disposais k le faire. 

Le lendemain, malgre une pluie battante, je faisais, 
seul, ma premiere reconnaissance dans la region. Au- 
dessus de Sexten, pres du petit village de Moos, une vallee 
debouche du Sud-Ouest, le Fischeleinthal. A l'entree de 
cette valine se trouve un petit hotel appele Bad-Moos. Sur 
le promontoire forme k droite par un prolongement du 
Gsellknoten, montagne situee k la rencontre des deux 
vallees, on aper^oit un petit fort, dont les canons sont 
braques sur la route qui, remontant la vallee de Sexten, 
conduit en Italie par le Monte Croce. 

Le Fischeleinthal est d'une tres grande beaute et con- 
tribue k la notoriete de Sexten. Le sol en est couvert d'une 
belle for£t de sapins, parsemee de clairieres, qui tranchent 
par leur couleur vert clair. Les deux versants sont formes 
de montagnes aux silhouettes dechiquetees. A droite ce 
sont le Gsellknoten, puis laDreischusterspitze et la Schus- 
terplatte; k gauche, la Croda Rossa et l'Elferkofel. A une 
heure de Moos, on aper^oit le fond de la vallee ou se 
dresse TEinserkofel, aux parois verticales. De chaque 
c6te de cette derniere montagne debouche une vallee plus 
petite. Celle de droite est TAltensteinthal, par ou passe le 
chemin qui conduit au refuge des Drei Zinnen et qui de 1& 
descend dans la vallee d'Ampezzo. A gauche c'est TOber- 
bachernthal, ou se trouve le refuge Zsigmondy. 

C'est ce refuge qui etait le but de mon excursion. Je 
gravis le sentier rapide qui, en deux heures, y conduit 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 201 

du fond du Fischeleinthal. Tout en montant, mon atten- 
tion est attiree par une montagne pointue, inabordable de 
ce c6t£. C'est le Hoher Leist. 

Au pied de ce veritable pain de sucre, la vall6e tourne 
a droite, et j ai devant moi le spectacle imposant qu'oflre 
de ce c6t6 le magniflque Zwolferkofel. Cette montagne 
est vraiment une Dolomite-type dans toute sabeaute, tant 
par ses formes que par ses couleurs. 

La pluie continue de plus belle, et je n'apergois encore 
rien de la cabane. Au bout d'une heure seulement, quand 
j'ai escalade le plateau oil elle se trouve, elle apparait a 
vingt metres. N'ayant apport6 ni la clef, ni de quoi man- 
ger, j'ai dft me contenter d'admirer le site sauvage. 

Devant moi, au Sud-Ouest, le Zwolferkofel (3,085 met.) ; 
& sa gauche, le col de Giralba et la Hochbrunnerschneide 
(3,061 met.). Derrtere l'Elferkofel (3,115 mfct.). J'oublie 
encore, k gauche, le pain de sucre qui m'avait paru si im- 
posant d'en bas : son sommet est mafntenant au niveau 
de la cabane, et, au lieu de paraltre inabordable, sa face 
posterieure se continue par une pente si douce qu'on 
croirait pouvoir y monter en voiture. 

La cabane, qui a ete construite par le Club Alpin Autri- 
chien, est k une altitude de 2,231 metres. Elle est en bois, 
moins la partie servant d'antichambre, qui est en pierre. 
Cette derniere partie reste toujours ouverte et est separee 
du reste de la cabane par une porte en fer. 

Apres une heure de sejour dans cette solitude presque 
inquietante, car on se serait cru devant la maison de 
quelque ermite mort, je redescends en pressant l'al- 
lure. A 4 heures, je suis de nouveau attable k Sexten 
avec des collogues en alpinisme, qui m'interrogent sur la 
quant ite de neige qu'il pouvait y avoir l&-haut. Autant 
que j'avais pu en juger, la neige etait & 200 metres envi- 
ron au-dessus du refuge. Cela mit Veit au desespoir, car 
dans ces conditions, disait-il, il n'y aurait pas possibility 



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202 COURSES ET ASCENSIONS. 

de faire aucune cime importante. Mais il connaissait Jieu- 
reusement un remfcde k cet inconvenient. 

Sur son conseil, je me decidai k me rabattre sur des cimes 
moins hautes, qui neanmoins, vu leur situation, sont 
reputees pour la vue qu'elles offrent sur les montagnes 
du groupe, et qui de plus sont interessantes au point de 
vue de la grimpade elle-m&me. Mais encore fallait-il qu'il 
ne plut pas k verse, comme k ce moment-l&. 

La pluie ne cessa que le jeudi, c'est-&-dire cinq jours 
apres mon arrivee & Sexten, et on comprendra ce que je 
me suis morfondu k patauger dans la boue d'un petit vil- 
lage qui, par le temps qu'il faisait, n'oflrait guere de dis- 
traction. 

C'est au vent du Nprd qu'incombe dans la vallee de Sex- 
ten la t&che de debarrasser de nuages le ciel et les cimes. 
Apr£s avoir observe, dans la matinee du jeudi, comment 
il s'acquittait de sa besogne, je me mis en route l'apres- 
midi, avec un autre touriste et nos guides, pour le refuge 
Zsigmondy, tout en gardant une certaine crainte que la 
nuit n'all&tnous manager 1 'apparition de la pluie maudite. 
Quand le soir nous ouvrtmes la porte du refuge, car cette 
fois nous avions la clef, les derniers rayons du soleil eclai- 
raient de leurs feux la cime de 1'Elferkofel. Peu aprds, les 
etoiles scinlillfcrent surle ciel pur et sombre, et nouscom- 
menc&mes& prendre de l'espoir pour le lendemain. A l'in- 
terieur de la petite cabane merveilleusement amenagee, 
on commen^ait k faire la cuisine. 

Veit avait, entre temps, eu l'occasion de verifier ses pre- 
dictions de la veille, et nous declarait qu'il serait teme- 
raire de tenter l'ascension du Zwolferkofel. 

Pendant le repas, nous tlnmes conseil. Tandis que mon 
compagnon de route d^cidait de partir pour l'Oberba- 
cherspitze, qu'il regardait comme plus convenable pour 
un pere de famille comme lui, je suivais le conseil de 
Veit de tenter l'ascension de l'Einserkofel. II fut convenu 



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L'Kinserkofel, avoc, & gauche, l'Oberbacherspitze ; reproduction d'uno photographic 
do M. Kichmttllcr. 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 205 

que nous nous saluerions des deux cimes, qui ne sont dis- 
lantes que d'une centaine de metres. Apres une nuit excel- 
lente passee dans le refuge, oil nous avions les seize 
couvertures k notre disposition, nous nous mimes en 
route, non sans avoir admire l'eclairage merveilleux du 
Zwdlferkofel, qui recevait obliquement les rayons du so- 
leil levant. 

Quelques minutes plus tard, nos compagnons avaient 
disparu k nos yeux, et Veit et moi nous contournions, 
sur une corniche etroite, la Kanzel, qui nous separait de 
TEinserkofel. Au bout d'une heure, nous Stions sur un 
petit col d'ou nous pAmes voir l'objet de nos desirs. 

L'Einserkofel, qui se trouve directemeni k l'Ouest du 
col, parait absolument vertical. 

Nous l'abordames par le plan incline qui descend entre 
cette montagne et l'Oberbacherspitze, c'est-&-dire tout & fait 
k gauche et en bas de la photographie que j'ai prise de ces 
deux sommets. De \k nous nous dirige&mes, en montant 
k droite en ligne oblique, vers le milieu de la grande che- 
minee verticale, en suivant une corniche Ires etroite qui, 
d'aprfcs Veit, sert de sentier aux chamois. La cheminge 
est barree dans sa partie superieure par deux ou trois 
blocs de pierre, dont Tun est en surplomb et constitue 
un obstacle serieux. 

Une fois sorti de la chemin^e, on se dirige k gauche 
par des petits murs et despetites cheminees, puis de nou- 
veau & droite en ligne oblique, et on arrive au sommet 
(2,699 mfct.). 

La grimpade, qui nous a demande deux heures, est des 
plus interessantes, mais assez fatigante, et elie n£cessite 
une certaine attention. 

La vue qu'on a du sommet est une large recompense 
pour les quelques difficult^s de Tascension. Je ferai 
gr&ce au lecteur de l'enumeration des cimes que l'ceil 
apercoit de lfl-haut. Je citerai seulement, parmi elles, 



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206 COURSES ET ASCENSIONS. 

les Drei Zinnen, d'abord parce qu'elles se montraient k 
moi, qui les avais vues du lac Misurina et de Landro, sous 
une troisteme face, et ensuite parce qu'elles £taient notre 
but pourle lendemain. 

Quant k mon compagnon, que j 'avais quitte k la cabane 
en lui donnant rendez-vous sur la cime d'en face, nousne 
l'avons ni vu ni entendu.il faut dire pour son excuse que 
nous etions considerablement en retard sur l'heure con- 
venue. 

Apr6s un bain de soleil de deux heurespris au sommet, 
nous redescendlmes en une heure k l'endroit oil nous 
avions laisse nos bagages et nos piolets. En cinq heures 
de temps, nous contourn&mes ensuite les massifs de 
TEinserkofel et de l'Oberbacherspitze pour nous rendre 
au col du Toblinger Riedl, oil est situ£ le refuge des Drei 
Zinnen. 

Un peu avant d'arriver au col, on passe pr&s de deux 
petits lacs, les Boden-Seen; de leurs bords on aper^oit 
dej& les cimes qui nous attiraient dans ces parages. Un 
peu plus tard apparut sur Je col la silhouette d'un homme, 
silhouette que bient6t nous reconnAmes pour celle de 
notre compagnon du matin. II avait eul'aimable attention 
de venir au-devant de moi, pour savoir comment notre 
ascension s'etait terminee, et de me retenir un lit dans le 
refuge qui, gr&ce au beau temps, regorgeait dejk d'alpi- 
nistes. 

Ce qui restait de la journ^e me permit d'admirer les 
Drei Zinnen dans toute leur majeste. Elles sont situees k 
une demi-heure au Sud de la cabane ; un sentier trfcs bien 
entretenu conduit de celle-ci k leur pied. La face qu'elles 
presentent ducote du refuge est absolumentimpraticable, 
tellement elle est verticale et m6me surplombante, ainsi 
qu'en temoigne la couleur jaune d'ocre du rocher, couleur 
caracteristique de la pierre dolomitique qui n'est pas en 
contact avec l'eau. 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 207 

Apr&s un repas aux conserves, j'ai passe une nuit deli- 
cieuse dans un lit aux draps blancs; avantage qui n'echoit 
qu'aux dames et aux six premiers touristes arrives. Ceux 
qui arrivent plus tard se logent un peu comme ils peuvent 
sur des matelas au grenier, oil, d'apr&s ce que m'a dit un 
de ces moins favorises du sort, il ne faisait pas chaud, 
comme on peut bien le penser, le refuge £tant k une alti- 
tude de 2,407 metres. 

A 5 heures du matin, Veit et moi longions dejfc le 
c6te Ouest du Paternkofel pour nous rendre au pied de la 
plus haute des DreiZinnen. Nous avions appris qu'une 
caravane de quatre personnes devait y monter egalement, 
etnous pensions qu'il etait preferable d'etre les premiers, 
afin d'eviter de la sorte de recevoir les pierres que les 
autres, plus nombreux, pourraient faire tomber sur nos 
t£tes. Au bout d'une demi-heure, nous etions au col de 
Lavaredo, qui forme la frontiere entre Tltalie etl'Autriche, 
et nous nous rendions sur le cote Sud des Drei Zinnen. 
Une fois arrives 1&, nous contourn&mes la plus petite, puis 
nous gravimes le plan incline trfcs rapide, couvert de 
pierres, qui descend entre la grandeet celle-ci. Al'endroit 
oil conduit ce plan incline pour commencer la grimpade, 
nous rencontr&mes une caravane italienne de cinq per- 
sonnes en train de se restaurer avant de commencer l'as- 
cension. Etant partis depuis une heure seulement, nous 
n'avions pas besoin de faire une halte, et nous pumes 
depasser aussi ces touristes, non sans songer fc la pluie de 
pierres qu'allaient recevoir ceux qui monteraient les der- 
niers, ^ moins de grandes precautions de la part de ceux 
qui les prec^daient. 

II fallait attaquer d'ab(»rd le grand couloir ou cheminee 
qui monte sur le cdte Est de la montagne : il conduit k une 
incision profonde de la cr£te qui, de la cime, descend au 
Sud. Ce petit col passe, on descend de Tautre c6te, et on 
se dirige vers l'Ouest sur un rebord assez large, mais trfcs 



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208 COURSES ET ASCENSIONS. 

incline et termine en baspar des precipices. Apres l'avoir 
longe pendant une cinquantaine de metres, on monte k 
angle aigu vers le bord Sud-Ouest de la cime, jusqu'k une 
cheminee qui monte en ligne droite. Au bout de celle-ci, 
on a encore quelques corniches horizontals a passer, 
puis la grimpade est facile dans sa derniere partie. [/as- 
cension nous a demande trois heures k partir du pied de 
la montagne, et n'a pas pr^sente de grandes difficultes. II 
faut neanmoins qu'on ne soil pas trop sujet au vertige. 

Durant l'ascension, du brouillard s'etait lev6 un peu de 
partout; mais nous avons pule devancer assez pour jouir 
de lavue de la cime. 

Outre ce que nous avions vu de l'Einserkofel, j'aper^us 
de l&-haut des connaissances de vieille date, comme le 
lac Misurina et toutes les Dolomites du Sud, avec le joli 
Monte Cristallo. Au Nord, nous dominions k pic le refuge 
oil nous avions passe la nuit. A droite et k gauche, au 
premier plan, les deux autres sommets des Drei Zin- 
nen. 

Au bout d'une heure arriverent les touristes italiens, 
suivis bienttit des touristes du refuge : en tout huit per- 
sonnes, dont trois dames. Aussi commencions-nous k 
&tre & Tetroit sur les deux proeminences qui forment la 
cime. Bient6t le brouillard eut tout enseveli sous son 
voile, et Veit et moi redescendimes le plus vite possible, 
contents de n'avoir pas envoys des pierres sur la t6te des 
autres, et esp^rant ne pas en recevoir k notre tour. 

A midi, nous 6tions au refuge: Pendant notre repas, la 
pluie commen^a & tomber, pour redoubler d'intensite au 
moment de notre depart. II n'etait pas prudent de prolon- 
ger notre s6jour lk-haut, car nous pouvions courir le 
risque d'etre bloques au refuge. Aussi partlmes-nous pour 
Sexten malgre le temps affreux, en descendant la valine 
d'Altenstein. Quelques heures plus tard, nous etions de 
rfitour k THotel de la poste, trempSs jusqu'aijx os, mais 



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ANNUAIRB DB 1806. 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 211 

nous felicitant de notre chance d 'avoir pu profiler de ces 
deux belles journ^es. 

Durant les quelques jours que j'ai encore passes dans le 
village, j'ai pu faire pendant une eclaircie l'ascension dii 
Helm (2,430 mfct.). Cette montagne est repute pour la 
belle vue qu'on y a, d'un c6t6 sur les montagnes au Nord 
du Pusterthal, de l'autre sur les Dolomites de Sexten et 
surtout sur le Fischeleinthal qui leur sert de porte d'en- 
tree. II faut quatre heures pour arriver au sommet. II y a 
sur le Helm un excellent refuge, oil on peut se r^conforter 
et m6me passer la nuit au besoin. 

D£sesp6rant de trouver encore une belle journGe & 
Sexten, je quittai ce centre d'excursions pour aller visiter 
le groupe de la Pala. A Innichen je repris le chemin de fer 
du Pusterthal, qui, par Franzensfeste , me conduisit & 
Botzen. 



II. — LE GROUPE DE LA PALA 

Ce massif n'est pas k proximite du chemin de fer. 
Mais la grande route strategique qui va de la valine de 
l'Adige k Feltre, en Italie, mene au pied m&me des mon- 
tagnes de la Pala. 

Quittant Botzen pour rejoindre cette route, je franchis en 
une demi-heure de chemin de fer les vignobles de la fer- 
tile vallee de l'Adige. La station d'Auer, oil je descends, 
est une des dernifcres ou la population parle encore alle- 
mand. Ne voulant pas faire k pied les 66 kilometres qui 
me sSparent de San Martino di Castrozza, je prends encore 
la poste. Celle-ci met environ un jour et demi k faire 1^ 
trajet, si Ton ne veut pas voyager de nuit et perdre 
quelque chose des curiosites de la route. 

A la sortie du village d'Auer, la route monte par 
des lacets grandioses pour passer par-dessus les mon- 



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212 COURSES ET ASCENSIONS. 

tagnes qui bordent ici la valine de TAdige k TEst. Plus on 
s'el^ve, plus la construction des lacets devient hardie, en 
m6me temps que la vue s'etend de plus en plus au Nord 
et au Sud sur la merveilleuse valine de l'Adige. 

Apr6s trois heuresdemontee,laposte stoppe devant une 
auberge nomm^e Kaltbrunn ou Fontana Fredda : le nom 
allemand est pour ceux qui viennent du cote d'Auer, l'ita- 
lien pour ceux qui viennent de l'Est. Cette auberge est la 
limite des deux langues. Pour les pauvres chevaux qui 
tratnent le grand omnibus de la poste, le terme de leurs 
peines se trouve une demi-heure plus loin, k l'endroit oil 
enfin nous commen^ons k descendre vers le Val Fieme. 

Lk nous nous arrGtons dans la petite ville de Cavalese, 
d'aspect tout italien, le temps de prendre un repas. Le 
soir, nous arrivons k Predazzo, autre petite ville pitto- 
resque k l'embouchure du Val Travignole, par oil nous 
continuerons le lendemain, car nous sommes forces de 
passer la nuit ici. 

A Paneveggio, nom d'un h6tel situe k mi-chemin entre 
Predazzo et San Martino, on aper^oit dejfc les cimes nei- 
geuses de la Pala, depassant la derntere montagne qu'il 
faut encore franchir. Ici commence la partie interessante 
de la route. Celle-ci traverse d'abord,par de grands lacets, 
une for6t de sapins remarquable tant par son epaisseur 
que par la grandeur de ses arbres. Arrives presque au 
sommet de la montagne, nous sortons de la for6t, et 
quelques instants apr6s nous sommes sur le col di Rolle, 
k une altitude de 2,000 mfetres environ. 

De ce col Toeil embrasse d'un seul coup tout le massif 
de la Pala du Nord au Sud. On ne voit pourtant que les 
cimes, car la vallee oil se trouve San Martino di Castrozza 
nous est encore cachee. Le spectacle est saisissant. En 
une heure,nous descendons les derniers lacets, et bientot 
nous apercevons les trois hotels dont est compose San 
Martino. Un de ces hotels est tres grand, de sorte qu'on 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUBS. 218 

peut pr^juger par \k du nombre des admirateurs de la 
Pala. 

A peine descendu devant un des hotels, j'ai Tagreable 
surprise d'y rencontrer mon aimable compagnon de route 
du refuge desDrei Zinnen, qui etait venu ici & pied. 

A la vue de mon piolet qu'on descendait du haut de la 
voiture, les guides apparaissent. En t&te se trouve Michele 
Bettega, celfebre par ses premieres ascensions du groupe 
de la Pala. A la demande que je lui adresse pour savoir s'il 
est libre, il repond qu'ilest d&j&retenu par une miss anglaise 
pour le lendemain ; mais il me recommande deux de ses 
collogues, Tavernaro et Zagonell. 

Au moment de mon arrivee, il commen^ait k pleuvoir, 
et je craignais pour le lendemain. Bettega me consola 
cependant, en me garantissant le beau temps. Dans la joie 
que la realisation possible de cette promesse me causa, 
j'eus Timprudence de dire qu'en ce cas j'eramenerais le 
lendemain ses deux collegues. 

Ici encore j'appris que les cimes les plus renomm^es, 
comme le Cimone della Pala et la Pala di San Martino, 
n etaient pas faisables & cause de la neige. A leur place, 
Bettega m'indiqua deux ascensions qu'il comptait parmi 
les plus int^ressanteg et dont Tune passait pour la plus 
difficile du massif. J'avais donne une poignee de main 
qui m'engageait envers ses deux collogues en cas de beau 
temps pour le lendemain : quoi de plus naturel que de 
faire deux ascensions le m6me jour, puisque les deux 
guides etaient retenusl J'acceptai done cette deuxifcme 
proposition comme j'avais accepte la premiere. 

Les deux sommets etaient le Sass Maor et la Gima della 
Madonna. Nous devions traverser le Sass Maor du Nord 
au Sud, puis, du col qui s6pare les deux cimes, monter sur 
la seconde. 

Le soir, le ciel redevint clair, et la prediction de Bettega 
paraissait devoir s'accomplir. Je passai la nuit a me lever 



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214 COURSES ET ASCENSIONS. 

toutes les heures pour voir si ses previsions allaient se rea- 
lises A 4 heures pourtant, le ciel etait si voil£ que je crus 
tout espoir perdu, et je me rendormis. Une heure plus tard, 
je fus reveille par les pas de plusieurs personnes qui faisaient 
resonnerle couloir delhotel. C'etaientmes guides. « Tempo 
splendido! » me criaient-ils d'un air triomphant. En quel- 
ques minutes j'etais en bas. Le temps de prendre quelques 
provisions, et nous voila devant l'hotel par une mati- 
nee qui promettait un temps magnifique pour la jour- 
nee. Derriere l'hotel, toutes les cimes etaient decouver- 
tes. 

Alaporte nous rencontrons un touriste et son guide, qui 
se proposaient de monter & la Cima della Madonna, lis 
avaient fait la veille Tascension du Sass Maor. C'etaient 
ces deux ascensions que nous allions reunir dans une 
m^me journee. 

Nous convlnmes, comme je l'avais dej& fait pour l'Ein- 
serkofel avec mon compagnon de route de Sexten, de 
nous attendre reciproquement sur les deux cimes, qui sont 
tres rapprochees. 

San Martino est situe vers le milieu du massif, et les 
deux cimes que nous voulions visiter sont k son extremite 
Sud. II fallait done suivre la chalne dans une grandepartie 
de sa longueur, en traversant la for&t qui en garni t la base. 
Au bout d'une heure et demie, nous sommes a l'entree du 
petit Val di Sopra Ronzo, qui descend entre le Sass Maor 
et la Cima di Ball. Nos deux cimes sont devant nous, mais, 
en consequence de leur 61oignement different, la Madonna, 
quoique la plus petite, parait dSpasser le Sass Maor de 
beaucoup. Le Sass Maor a 2,816 m&t. d'altitude. La Ci- 
ma della Madonna est une Dolomite ideale par ses lignes 
elegantes. Telle que nous la voyons d'ici, on ne croirait 
pas possible d'atteindre son sommet. 

Un peu plus loin, je me separe demon compagnon, qui 
doit prendre le chemin du Sud pour arriver au col, tandis 



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La Cima della Madonna, ot, plus loin, a gauche, lo Sass Maor; reproduction 
d'une photographio de M. Eichmiiller. 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 217 

que nous y allons par la voie du Nord. Deux heures d'in- 
teressante grimpade nous y menent. 

Du col, nous prenons une corniche etroite k gauche, 
pour aborder la paroi Nord de la cime, qui est presque 
verticale. Pour l'aseension, il nous faut passer par une 
chemin^e tres etroite et tr&s fatigante qui parcourt le 
Sass Maor dans toute celle partie. A Textremite supe- 
rieure de la cheminee, une surprise peu agr^able. G'est 
une nouvelle corniche, longue d'une dizaine de metres, 
la plus etroite et la plus exposee de toute l'aseension. 
Quelques minutes apr&s, nous sommes enfin au sommet, 
aprfcs une heure et demie de marche dans la valine et 
quatre heures de grimpade. II faut dire que l'ascension 
proprement dite, & partir du col, est vraiment fatigante. 

Notre compagnon n'etant pas encore visible sur la Ma- 
donna, j'en profite pour contempler longuement la vue 
merveilleuse du sommet. Au Nord, on voit la plupart des 
cimes du massif de la Pala, comme la Pala di San Martino 
(2,996 met); la Cima di Vezzana (3,191 met.), la plus 
haute du groupe; la Cima di Fradusta (2,941 mfct.), et 
la Cima Rosetta (2,741 met.). Le Cimone della Pala 
(3,186 met.), la plus belle de toutes ces montagnes, et 
qui par sa forme rappelle le Cervin, n'est pas visible d'ici. 
Au Sud se dresse la colonne verticale de la Madonna; et, 
au delk de celle-ci, une serie de cimes qui nous cachent 
la grande plainedu Nord de l'ltalie, mais qui, par un temps 
tout k fait clair, n'emp£cheraient pas de voir la mer 
Adriatique dans la direction de Venise. Au Nord et au 
Nord-Est, les cimes multiples des Dolomites, parmi les- 
quelles domine, le plus prfcs de nous, la Marmolada. 

Bientot nous apercevons nos deux ascensionnistes de la 
Madonna au pied du mur qui du col conduit k la cime, et 
pendant une heure nous avons la distraction d'assister aux 
differentes perip^ties de leur perilleuse ascension. 

Quand ils sont arrives sains et saufs k destination, nous 



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218 COURSES ET ASCENSIONS. 

leuroffrons & notre tour un spectacle analogue en descen- 
dant par la paroi Sud sur le col. 

Nous voila sur le col pour la deuxifcme fois, et, apres 
une petite halte, nous nous mettons en devoir d'escalader, 
nous aussi, la Cima della Madonna par des corniches 
etroitesetdes cheminees difficiles. Une demi-heure apres, 
la voix de nos compagnons nous apprend que nous sommes 
k quelques metres au-dessous d'eux, et quelques moments 
plus tard ils nous font les honneurs de leur cime. 

lis avaient mis un peuplus de temps k partir du col que 
nous, car ils avaient augmente volontairement les diffi- 
culty de leur ascension en passant par une cheminee tres 
difficile, le Winklerkamin, qui d'une cheminee n'a que le 
nom, etant formee seulement par une rainure noire dans 
le rocher. 

M£me par la voie plus aisee que nous avons suivie, on 
est sur la Madonna encore plus en contact avec le vide 
que sur le Sass Maor. Quant h la vue, elle ne vaut pas celle 
de la cime precedente, d'abord parce que la Madonna est 
moins haute, ensuite parce que le Sass Maor cache une par- 
tie des cimes au Nord. Le cote Sud de ce dernier sommet 
se voit au contraire merveilleusement de li-haut. 

Apr&s une descente heureuse au col, nous primes le 
chemin du Sud, par lequel nos compagnons etaient months 
le matin. Un endroit nous retint quelque temps : c^taitun 
mur excave au-dessus d'un precipice, n'oflrant presque 
pas d'inegalites pour se maintenir solidement. On le des- 
cend obliquement pendant une quinzaine de metres, et, 
par bonheur, un trou dans le rocher, qui a l'air d'etre fait 
expr^s, permet d'y fixer la corde. Un de nos guides des- 
cendit le long de la corde pour la tendre ; elle forma done 
pour nous une veritable rampe. Le dernier descendu tira 
la corde a lui, et la difficulte se trouva vaincue. 

Une heure aprfcs ce passage nous etions revenus aTen- 
droit du Val di Sopra Ronzo ou nos deux cara vanes 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 219 

s'etaient s^parees le matin. II etait alors 6 heures du soir, 
et nos deux cimes, qui recevaient en plein les derniers 
rayons du soleil, etaient comme en feu. Quel spectacle 
inoubliable ! Pourtant, pour ne pas risquer de nous rompre 
le cou, nous fumes forces de nous arracher au tableau 
que nous ofTraient les deux cimes vaincues, car nous 
avions encore plus d'une heure de mauvais chemin k 
faire k travers une for6t epaisse, et la nuit descendait a 
grands pas. 

11 faisait deja tout k fait nuit quand, k 8 heures et demie, 
c'est-&-dire quatorze heures apr£s notre depart, nous ren- 
tr&mes k San Martino, ou mon compagnon de Sexten avait 
passe la matinee k nous chercher en vain, a\ ec sa lorgnette , 
sur le col entre le Sass Maor et la Madonna. Le lendemain 
je pus feliciter Bettega de sa prophetic, qui s'etait si ponc- 
tuellement realisee, et en mtaie temps me dire heureux 
d'en avoir profite, car il pleuvait de nouveau de plus belle. 

Les jours suivants, une belle journee me permit encore 
de descendre les dix-huit kilometres de la route qui m6ne 
au village de Primiero.Cette route, qui presque dans toute 
sa longueur traverse les for<Hs magnifiques dont la vallee 
de Primiero est couverte, permet de voir tout le massif 
de la Pala, depuis le Cimone della Pala jusques et y com- 
pris nos deux cimes, qui sont les plus meridionales du 
groupe. J'avais dejk eu du col de Rolle une vuc d'en- 
semble sur la chalne ; mais il m'a semble que ce point de 
vue etait un peu trop eleve et la distance trop peu grande 
entre les cimes les plus rapproch6es et les plus eloignees, 
de sorte qu'on les voyait un peu en raccourci. De la route 
de Primiero, au contraire, on peuLadmirer la chaine de 
face, et ellc est ici bien plus imposante, car on voit en 
m6me temps le fond de la valine. 

Le village de Fiera di Primiero est la derni&re localite 
dequelque importance avant la frontifcre italienne. Sa po- 
sition est ravissante, et il meriterait d6j& une visite pour 



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220 COURSES BT ASCENSIONS. 

cette seule raison. Les rues sont un melange de maisons h 
la tyrolienne et de constructions k Titalienne. 

J'ai le regret de n avoir pu prolonger davantage mon se- 
j our dans le massif de la Pala, ou plutot de n'avoir pas eu 
un temps meilleur, qui m'ait permis d'en voir davantage : 
car ce groupe est certainement, de toutes les Dolomites, 
celui qui presente le plus de vartete, tant par les ascen- 
sions multiples, des plus faciles jusqu'aux plus difficiles, 
qu'on peut y entreprendre, que par ses alentours cou 
verts de for<Hs, qui oflrent des promenades si belles et si 
agr^ables. 

II me reste encore k dire qu'au milieu de ce groupe est 
situ6 le refuge de la Rosetta, construit par la Societe des 
touristes du Trentin, et qu'une Section du Club Alpin 
Allemand-Autrichien y fait construire & grands frais des 
sentiers qui permettront de traverser facilement le massif 
de l'Ouest k l'Est. 

Apr£s le groupe de la Pala, il me restait encore & faire 
connaissance avec un dernier massif, celui de la Brenta. 
Une fois revenu k Auer, je n'en etais qu'& peu de di- 
stance. 

III. — LE MASSIF DE LA BRtNTA 

De retour k la station d'Auer dans la vallee de FAdige, je 
n'eus qu'& descendre cette valine jusqu'^t la station de 
San Michele, situ^e dans le territoire de langue italienne. 
De la gare, une affreuse guimbarde me conduisit au 
village de Mezzo Lombardo, d'oii je dus faire k pied les 
cinq heures de chemin qui me separaient du village de 
Molveno, situe au bord du lac du m6me nom, au pied de 
la Brenta. 

La premiere partie du chemin, & partir de Mezzo Lom- 
bardo, monte tres rapidement, surtout quand on prend le 
sentierau lieude la route, ce qui raccourcit considerable- 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 241 

ment. Au commencement on a une belle vue au Nord sur 
lavallee'de l'Adige. Deux heures plus tard, peu apr&s le 
village de Fay, on a une vue encore plus belle au Sud sur 
la mfcme vallee, k l'extremite de laquelle on aper^oit la 
villedeTrente. 

Bientut apparaissent les cimes septentrionales de la 
Brenta, tandis qu'& droite on voit le Val di None qui, 
d'apr&s Bcedeker, par un temps tout k fait clair montre- 
rait ses soixante-seize villages. 

Molveno, avec son lac d'un bleu merveilleuXj ne laisse 
pas de vous impressionner. II n'en est pas de m£me de 
l'hotel, car, m£me pour celui qui n'est pas trop exigeant 
quant au confort , il laisse k d^sirer k bien des points 
de vue. 

Molveno ne paralt pas Irfcs visits, ce qui semble d'autant 
plus etonnant qu'en dehors de la Brenta m£me, on peut, 
en traversant cette derniere par le col appele la Bocca di 
Brenta, gagner d'ici les massifs de l'Adamello et de la 
Presanella. Mais la grande majorite des touristes choi- 
sissent de preference le village de Santa Madonna di Cam- 
piglio, de l'autre c6te de la Brenta, comme point de depart 
pour visiter ces groupes, car il est situe k peu pres k egale 
distance de Tun et de Tautre. 

II paralt pourtant que ce deiaissement de Molveno ne 
durerapas longtemps, car aussitot que la route sera ame- 
lioree on se propose d'y construire unh6tel plus conforme 
aux exigences modernes. 

En dehors de la Brenta et du lac de Molveno, ce village 
offre encore une curiosity qui n'est pas indiquee par 
Baedeker et par consequent pas visitee du tout. C'est un 
petit fort tres bien conserve et construit par les troupes 
de Napoleon l er . A cette epoque, il barrait ce passage 
secondaire des Alpes auxhommes; maintenant, ilremplit 
un role plus paisible et sert de cloture aux bestiaux. 

Le vieux Bonifacio Nicolussi, chasseur de chamois et 



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222 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'ours, dont on rencontre encore de temps en temps quel- 
ques specimens dans ces montagnes, est le premier 
guide de la Brenta, car il y a fait la plupart des premieres 
ascensions, et, des trois guides de Molveno, il est le seul 
qui les fait toutes encore aujourd'hui. 

C'est lui que j'engage comme compagnon de route, et, 
pour me faire une idee d'ensemble du massif, je me 
decide pour la Cima Tosa (3,176 mfct.), c'est-k-dire pour 
le sommet le plus £leve et en m6me temps un des plus 
faciles. Malgr6 la grande quantite de neige qui s'y trouve 
le 30 septembre, jour de monarrivee & Molveno, Bonifacio 
croit neanmoins qu'elle serafaisable,& la condition seule- 
ment que la cheminee d'une hauteur de trente metres, qui 
du reste est la seule difficulty, ne soit pas rendue imprati- 
cable par la glace. 

Le lendemain dans Taprfcs-midi, — car nous avions 
£t6 forces d'attendre jusque-li k cause du temps, — 
nous nous mettons en route pour atteindre k latombeede 
la nuit le refuge de la Tosa, qui est situ6 k l'altitude de 
2,428 mfct. et k cinq heures de marche de Molveno. 

Nous montons d'abord par le val profond della Seghe, 
que domine k droite le mur vertical da Croz deir Altis- 
simo. Au fond se dresse la Cima Roma, entouree de quel- 
ques pics sans nom. En arrifcre, & travers Ten tree de la 
valine, on apergoit un fragment de la surface bleue du lac 
Molveno. 

Le sentier, en dehors de la vue sur les montagnes, est 
rendu agreable par la belle for£t qu'il traverse, et dont le 
sol k plusieurs endroits est parsem6 de cyclamens des 
Alpes, plante que je rencontre ici pour la premiere fois k 
l'e tat sauvage. 

A mesure que nous avan^ons, nous apercevons le col 
Tuckett, la Cima Franz Joseph, la Cima d'Armi, et la 
Cima Brenta Alta avec le Campanile Basso. 

Du fond de la vallee, an pied d'un rocher dit le Castello, 



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COURSES DANS LES ALPES DOLOMITIQUES. 225 

le chemin monte entrois heures, par-dessus trois grandes 
terrasses, jusqu'au col oil est situe le refuge. 

Au Nord de ce col s'ouvre un autre col, la Bocca di Brenta, 
qui est le grand passage entre Molveno et Santa Madonna 
di Campiglio. 

Pendant notre diner, nousentendons gratter a la porte ; 
nous ouvrons, et quel n'est pas notre etonnement en voyant 
entrer le fidele chien de Bonifacio, un basset qui repond 
au nora d'Otello. (Test, parait-il, son habitude de suivre 
son maitre partout dans la montagne, car il sait que les 
signoH\e recompensed toujours par quelque gourmandise 
a la cabane. En outre, nous dit Bonifacio, il aime beau- 
coup chasser le chamois, et il a peur que son maitre ne 
chasse sans lui. C'est en efTet, comme j'ai pu le voir, le 
cauchemar de ce pauvre chien, car il suffit de crier Un 
camoscio! pour le mettre dans tous ses etats. 

Le soir, pour passer le temps, je feuillette le livre du 
refuge, et j'ai le plaisir d'y trouver le nom d'un collegue 
du Club Alpin Franqais qui venait de faire Fascension de 
la Cima Tosa quelques mois auparavant. Le lendemain 
matin, nous contournons la Brenta Bassa et suivons la 
Pozza Tramontana, lit profond d'un ancien lac alpestre. 
Une heure apres notre depart du refuge, nous abordons 
le petit glacier de la Tosa, d'ou en regardant en arriere 
on voit un certain nombre des cimes du groupe. 

Au bout de ce glacier il y a une cheminee de trente 
metres, presque verticale, qui, vu la glace dont elle est 
remplie, nous donne quelque mal. Sortis de celle-ci, nous 
montons sur du bon rocher jusqu'a la coupole de neige 
du sommet, et bientot nous atteignons la cnMe de neige 
aigue qui conduit a la cime. 

A notre regret, la cime etait couverte de brouillard. Un 
coup de vent pourtant, qui dissipa les vapeurs pour un 
instant, nous permit d admirer le Crozon di Brenta, qui 
parait inabordable etdonl l'ascension se fait, avec des dif- 

ANNUA1RB I)E 1896. l- r > 



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226 COURSES ET ASCENSIONS. 

ficult£s variables, de la Cima Tosa par la cr£te etroite qui 
la relie & celle-ci. 

Apres avoir gele une demi-heure sur la cime, oil nous 
avions de la peine & nous tenir k cause de la violence du 
vent, nous battons en retraite pour regagner le refuge. 

A notre arrivee au refuge, notre espoir de voir le temps 
s'ameliorer s'evanouit definitivement, car k 3 heures de 
l'apres-midi la neige commence k tomber dru, et Boni- 
facio, tout en repliant mille fois : Tempo molto cattivo in 
gueslo anno , se mit en devoir de vider la caisse du refuge 
et placa le livre des touristes dans son sac, ce qui reve- 
nait & dire qu'il n'esperait plus pour cette annee Aucun 
visiteur dans le refuge, dont il est le gardien. 

Avec la Brenta, j'ai termine le recit de mes courses de 
1896 dans les Dolomites. Quelques jours plus tard, je 
me trouvais dans la delicieuse ville de Meran, que je visi- 
tais pour la troisieme fois; et c'est ici que je prendrai 
congtf de mes lecteurs. 

Georges Eicumuller, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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VIII 

LES SOURCES DE LA GARONNE 

RtiCITS DE COURSES ET D*EXP£RIENCES 
(Par M. I^mii.e Belloc) 



L'idee de placer le point initial de la Garonne au pied 
des vastes glaciers qui recouvrent d'un eclatant manteau 
d'hermine les flancs abrupts du Pic d'Aneto ! ,la plus haute 
cinie pyr^n^enne, est, incontestablement,, fort seduisante. 
11 faut en convenir,l'attrait d'uneaussi magnifique origine 
est bien fait pour tenter l'imagination des voyageurs epris 
de pittoresqueetde couleur locale. Aussi est-ce avec peine 
que certains d'entre eux se resignent k ne pas voir surgir 
du sein des Monts-Maudits le naissant principal de notre 
grand fleuve francais. 

Lemontagnard, n'ayantpas, au m&me degrd que le tou- 
riste ou le poetique ecrivain, 1'enthousiasnie facile ou la 
faculty d'invention quipermettenttrop souvent kl'un et h 
l'autre d'^mettre des opinions sans fondement, appr6cie 
froidement les faits materiels qui s'accomplissent journel- 
lernent autour de hii. Plus reflechi qu'on ne pourrait le 

1. Un eminent ingenieur des mines ospagnol, Don L. Mallada, dit 
avec juste raison que le nom de Nflhou, donne a ce sommet, « est de 
tout point inadmissible ». Ce pic doit s'appeler Pic <t'Aneto, du nom du 
pueblo le plus rapproche. (Memorias de la Comision del mapa geoldgico 
de Espaha : Description fisica y geol6gica de la provincia de Huesca), 
Madrid, 1878, p. 18. 



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228 COURSES ET ASCENSIONS. 

croire, Thomme rustique intelligent connait mieux que 
personnelacontree qu'ilhabite. Sans doute, son instruction 
rudimentaire lui interdit d'analyser scientifiquement les 
ph^nomenes naturels dont il est temoin, mais il possfcde 
desqualites natives et une espece de bon sens tr£s particu- 
lier qui le trompent rarement. « Les organes des paysans 
ne sont pas autrement construits que les notres, a dit 
J. -J. Rousseau, mais ils sont autrement exerces. » 

Les geographcs veulent que la source d'un fleuve soit 
placee au pointle plus eloigne de son embouchure et qu'elle 
alimente le cours d'eau le plus abondant. 

En these g6n6rale, les geographies peuvent avoir raison ; 
ncanmoins, dans le cas particulier qui nous occupe, les 
montagnards ne semblent pas avoir eu tort en choisissant 
couime t&te de la Garonne les deux modestes filets d'eau. 
Ires peu distants Tun de Tautre, qui viennent sourdre timi- 
dement au col de Beret ou de Peyra-Blanca, petite echan- 
crure ouverte k I'extremitc} orientale de la vallee d'Aran. 

Appel£es Goueils de Gorona, «yeux de la Garonne », par 
les Aranais, la reunion deces deux sources, incomparable- 
ment fratches et limpides, forme aussitot un petit ruisse- 
let,si chetif et si mince « qu'ilsuffitde deux piastres mises 
sur chaque rive et d'une troisieme placee sur les dfeux 
autres pour couvrir entierement la Garonne », d'aprds le 
dicton populaire. 

En voyant ce fleuve naissant, on ne se douterait guere 
qu'il deviendra- capable de porter des na vires du plus fort 
tonnage. C'est pourquoi, sans doute, le D r Jeanbernat, qui 
connaissait les moindres replis du pays d'Aran, reven- 
diquait avec insistance comme source principale de la 
Garonne le rio de Ruda, premier affluent de gauche, dont 
la longueur et le debit sont infiniment plus considerables 
que ceux de la rivi&re m&re. 

Le rio Ayguamoch et celui de la Valle Artias sont a peu 
pres dans les monies conditions. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 229 

Plusieurs auteurs ont d£fendu cette theorie, tout au 
moins contestable, fitant donn6 cependant que, pour 
beaucoup de personnes, la dimension et le volume sym- 
bolisent la beaute et la superiorite, cela n'a rien qui doive 
nous surprendre. 

Dans ces conditions, on se deinande pourquoi l'Aranais, 
gen6ralement aviso, a choisi de preference, et de temps 
immemorial, le plus faible de ces ruisseaux comme point 
originaire du systeme hydrographique de ce bassin pyr£- 



neen 



) 



Si Ton ne s'explique pas tout d'abord la veritable cause 
de cette preference instinctive, on peut la deviner en y 
r^flechissant. En effet, le vaste foss6 naturel qui prend 
naissance au col de Peyra-Blanca, et au fond duquel la 
Garonne roule ses flots rapides, sur un parcours d'environ 
trente-sept kilomMres, avant d'atteindre le territoire fran- 
^ais, n'est-il pas le bassin de reception de tous les cours 
d'eau de l'Aran? Nul ne saurait le contester. C'est pour- 
quoi les depressions lat^rales de Ruda, d'Ayguamoch, 
d'Inola, d'Artias, et tant d'autres encore, ne peuvent Stre 
consid^rees, malgre leur importance relative, que comme 
des vallees secondaires. 

Ce sont ces motifs et d'autres encore, sans doute, qui 
ont fait dire a notre savant coll&gue F. Schrader en par- 
lant des Goueils de Garona : « C'est toi, bonne petite source, 
qui es la Garonne, la seule vraie Garonne des monta- 
gnards! » Et plus loin, h propos du rio de Ruda : « Tout 
au plus oserais-je proposer de l'appeler Garonne de Ruda, 
r^servant toujours le nom de Garonne par excellence pour 
le petit filet d'eau qui a toujours porte ce nom 1 . » 

Le Val d'Aran ou Valle Aran comprend l'ensemble du 
pays d'Aran, et non pas simplement la valine principale. 

1. Franz Schrader, Aulour des sources de la Garonne (Annuaire de 
1880, p. 241), 



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230 COURSES ET ASCENSIONS. 

Celle-ci commence & la partie m^ridionale (Tun superbe 
plateau k peine ondultf, long de plusieurs kilometres, 
situ6 k 1,880 metres d'altitude et entour£ de montagnes 
de haut relief; on le connait sous le nom de Pld de 

Le tapis v£g«Malqui recouvre ce plateau fournit d'exccl- 
lents p&turages, et rtfsorbe sanscesse le produit abondant 
des precipitations atmosphtfriques ; il constitue, par cela 
m£me, une 6norme surface d'absorption. C'est \k que se 
trouve la ligne de partagc des eaux de l'ocean Atlantique 
et de la Mfriiterranee. 

Le NogueraPallaresa, tributairc indirect del'Ebre, prend 
naissance sur la dtfclivittf septentrionale du plateau; ses 
eaux s'epanchent doucement vers Termitage de Nuestra 
SenoradeMountgarre^^SVmH.), puis le ruisseau qu'elles 
forment s'inflechit vers l'Est, decrit une courbe gracieuse 
jusqu'au Pont de la Pefia (1805 m&t.), et finalement se 
dirige vers l'Espagne, en suivant une direction diamcHra- 
lement oppostfe k celle que les pentes du P1& de B£ret lui 
avaient primitivement imprime. 

A quelques centaines de metres de la source du Noguera 
Pallaresa en allant du c6t£ du Sud, un peu en contre-bas 
du col de B6ret, comme il vient d'etre dit, les « yeuxde 
la Garonne » s'ouvrenta, 1,872 mcHres au-dessus du niveau 
de l'Octfan. Le petit ruisselet qui en sort ne tarde pas k 
grossir; coulant d'abord vers l'Ouest, il change, lui aussi, 
brusquement de direction et, k partir de la petite ville de 
Viella, se dirige au Nord, c'est-k-dire en sens contraire 
du Noguera Pallaresa. Deja assez important k son entree 
sur le territoiro franrais, le fleuve, grossi par ses princi- 
paux affluents superieurs,la Pique, la Neste, le Salat,etc, 
arrose les immenses plaines de Toulouse et fertilise un 
bassin d'environ six millions d'hectares avant d'atteindre 
son embouchure. 

Le ruisseau qui nalt au Pla de Btfret, parcourant dans 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 231 

toute sa longueur la valine la plus importante du pays 
d'Aran, est sans conteste le grand collecteur hydrogra- 
phique de toute la contrec. Ceci explique suffisamment 
pourquoi les Aranais consid&rent, avec juste raison, le col 
de B6r6t comme 6tant le point initial de la Garonne prin- 
cipale, c'est-k-dire la source officielle et rationnelle de la 
Garonne franchise. 

Si je dis « principale » et « francaise », c'est afin de 
mieux pnSciser le sens du mot « Garonne », qui n'est pas 
un nom propre. 

Les mots Adour, CourSt, Garbet, Garonne, Gave, Neste, 
Noguera, Rio, Riou, etc., sont des noms ge'ne'riques servant 
a designer les cours d'eau, sur les versants fran^ais et 
espagnols des Pyr£n6es. 

C'est ainsi, par exemple, que la partie septentrionale 
du Val d'Aran renferme plusieurs « garonnes », grandes 
et petites : le 1 garona de Iluda, le garona d'Inola, le garona 
d'Ayguamochy le garona d'Artias, le garona de rArtiga- 
Telin*, etc. 

Sur le versant meridional, qui se trouve en Espagne, 
les cours d'eau prennent le nom de Noguera : le noguera 
Pallaresa, le noguera de Tor, le rioguera Ribagorzana, etc. 

Observons, en passant, que le mot Noguera est Tana- 
gramme du mot Garoune, prononctf tfgalement Garouna et 
Garona par les Aranais. 

D'apres quelques erudits, ce nom de Garonne serait 
derive des mots celtiques Gar, rapide, et Aone ou One, 
rivi&re. En admettant cette etymologie, qui n'a rien de 
certain, on ne s'explique pas la raison qui a pouss^ les 

1. Les noms de rivieres, en espagnol, sont du masculin. 

2. Artiga-Telin doit s'ecrire avec une seule /, conformement a l'ortho- 
graphe catalane. Artiga signifle une terre nouvellement defrichde, un 
paturage pres d'uno for£t, ou bien une clairiere gazonnee. Quant a 
Te/tn, sa signification n'est pas connue. 



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232 COURSES ET ASCENSIONS. 

grammairiens h affubler le mot fran^ais de deux n, lors- 
que rien n'autorise, pas ni£me la phonetique locale, ce 
redoublement de consonnes? 

D'autres voudraient que les noms reunis de YOne — tor- 
rent fougueux forme des Nestes d'Od et d'Oueil 1 — et du 
Gar — mediant petit ruisseau dont le cours tout entier 
mesure k peine trois kilometres 3 — aient form£ le mot 
« Garonne ». 

II est inutile, je pense, de refuter serieusement cette 
conception fantaisiste, qui restera ntfanmoinsune des plus 
amusantes charades de la toponymie pyreneenne. 

Apr&s cette digression philologique, qui n'etait peut- 
£tre pas inutile, il nousfaut revenir en arriere afindejeter, 
en passant, un rapide coup d'oeil sur la pretendue source 
de la Garonne dont il a et6 question au debut de cet article. 

Si Ton ouvre un livre quelconque, publie depuis cent 
ans, concernant la geographic de la vallee d'Aran et des 
pays voisins, on y trouvera, in£vitablement, la description 
des sources cel&bres de l'Artiga-Telin. 

La legende, reproduite par tous les auteurs, veut que le 
torrent qui s'^chappe des flancs glaces du Pic d'Aneto, 
sur le revers septentrional des Monts-Maudits, et s'en- 
gouffre dans le Trou du 7'oro 3 , au Plan des Aygualluds, 

1. L'One se jettc dans la Pique, a Luchon, et non pas dans la Ga- 
ronne. La Pique, affluent superieur tres important dc la Garonne, no 
rejoint ccllc-ci qu'a 16 kilometres en aval de son confluent avec l'One, 
e'est-a-dire en dessous dc la gare de Marignac. 

2. Pour decouvrir le point de contact do ce petit ruisseau avec le 
fleuve, dont la source est situee a pres de 50 kilometres de la, il faut 
quitter la vallee de Luchon et remonter le cours dc la Garonne, vers 
Saint-Boat. 

3. Ce nom t bizarrement orthographic dans tous les livres, moitiu 
francais et moitie espagnol, est completement inconnu des Aragonais. 
Les habitants de la vallee de Venasque designent ce gouffre sous le 
nom, infiniment plus rationnel, de Bujaruelo de Ayguallud, ou bien 
encore de Agujero del plan de Ayguallud, 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 233 

s'inflechisse brusquement vers l'Est durant son parcours 
souterrain. Apres un trajet de quatre kilometres, & travers 
les cavit£s myste>ieuses de la montagne de Bargas, ce tor- 
rent viendrait sourdre & 600 metres plus bas, aux fameux 
Goueils de Joueou. 

Void dej& bien des ann^es que j'explore en tous sens 
cette region haute et basse, Tune des plus neigeuses et des 
plus grandioses de la chaine, oil les valines infe>ieures 
sont couvertes de vegetations luxuriantes, oil les sommets 
oflrent aux regards le tableau le plus saisissant des bou- 
leversements successifs de l^corce terrestre. Maintes fois 
j'ai essay6 d'analyser sur place et de synthetiser toutes 
mes observations. Malgre cela, peutnHre m£me a cause 
de cela, et malgre les affirmations formelles de tant d'au- 
teurs, jamais contr61ees par une experience decisive, le 
fait enonce m'a toujours paru problematique. 

Certains me trouveront sans doute un peu sceptique, 
lorsqu'ils sauront que le premier 6diteur de cette 16gende 
locale a 6t6 le c^lebre Ramond de Carbonnieres'; mais, en 
matiere geographique, plus qu'en toute autre chose, j'es- 
time qu'il est bon parfois d'imiter saint Thomas. M£me en 
dehors de toute preoccupation scientifique, si des hommes 
comme Ner6e Boub6e, de Chausenques, Jougla, Jeanber- 
nat, Lambron et Lezat, ettant d'autres encore, qui se sont 
contentesde reproduireservilementla version de Ramond, 
avaient eu la curiosite de la verifier experimentalement, 
leurs observations auraient ete beaucoup plus utiles que 
leurs theories sensationnelles. 

Les recherches multiples qu'exige I'gtude de la nature 
doivent elre d'une rigueur absolue. Rien de semblable 
n'ayant encore 616 fait pour les Goueils de Joueou, j'avais 
r^solu, depuis longtemps d^jk, de m'assurer moi-m6me, 

1. Observations faitesdans les Pyrenees... Paris, 1789, pages258 et 266. 
Je possede egalement une autre edition, de ces memcs Observations, 
publiee a Liege en 1792, 



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234 COURSES ET ASCENSIONS. 

de visu, si les « on dit » recueillis par Ramond etaient 
reellement bases sur des donnees precises. 

* 
* # 

Dans le but de les associer k une experience pr£par£e 
de longue main, j'avais pressenti deux denos collogues du 
Club Alpin Fran^ais, M. E.-A. Martel, dont on connalt les re- 
marquables travaux speieologiques, et M. L.Roule, profes- 
seur &la Faculty des sciences de Toulouse, ainsi que M. Ar- 
mand Vin s ,naturaliste du Museum de Paris, M. Reinburg, 
etudiant en medecine, etM. Etienne Bruguiere, jeune avocat 
tr£s epris de nos belles montagnes ; malheureusement, des 
circonstances imprevues me privfcrent au dernier moment 
du pr^cieux concours de quatre de ces aimables collabo- 
rateurs. Seul M. Bruguiere resta fidMe knotre petite expe- 
dition, et, bien qu'elle fiftt reduitc k sa plus simple expres- 
sion, nous quittAmes Bagneres-de-Luchon,le 3 septembre 
1896, pour aller coucher k l'hospice francais du Port de Ve- 
nasque f , oil Bartheiemy Courrege, l'intr6pide guide luchon- 
nais, nous avait precedes avec les appareils et les bagages. 

Les operations devant avoir lieu sur le territoire espa- 
gnol, certaines exigences de frontteres nous faisaient un 
devoir imperieux d'etre tn>s circonspects. La soiree fut 
employee k preparer les instruments de travail et h reduire 
au strict necessaire ce que nous devions emporter; dans 
ce but, nous resolftmes de ne prendre avec nous aucun 
liquide, l'eau du torrent devant suffire h nos besoins. 

Tout etant pret, nous quitt&mes Fhospice le lendemain, 
k 6 heures du matin. 

En suivant (k l'Est) le chemin muletier qui m^ne au Port 
de la Picade et c^toie d'abord la rive droite du ruisseau 
desPessons*en sillonnant les escarpements boises au-des- 

i. J'6cris Vinasquek la franeaise avec un accent sup 1>, qui n'cst 
pas l'accent tonique espagnol. 
2. Les mots paisson, peisson, pe'sson, pessoun, tres employes dans 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 235 

sus desquels se trouvent les vastes p&turages de Camp- 
sdourf, nous rencontrons bient6t la fontaine ferrugineuse 
et le rouge sentier qui y accede. Un peu plus haut, aprfcs 
trois quarts d'heure de marche, nous d^bouchons surun 
plateau, h peine ondute, ou s'6talent les belles prairies de 
Roumingdou. 

Depuis l'hospice, nous n'avons pas perdu de vue la 
masse imposante du Pic de la Pique, dont le sommet, fi6- 
rement dress6 & 2,393 metres, domine d'un millier de 
metres le confluent du ruisseau de la Fr£che et de celui 
du Port de Venasque. 

Vu de Roumingdou, le relief pyramidal du Pic de la 
Pique rappelle assez fidelement la forme d'un objet pr6- 
historique, une faconde hache gigantesque en silex 6clat6, 
comme celles qu'on trouve figures, par exemple, dans 
les remarquables ouvrages de notre collogue M. Emile 
Cartailhac. C'est une masse schisteuse, fruste, d6charn6e 
au sommet, dont la base, couverte de for6ts s^culaires, 
mesure environ deux kilometres de largeur. 

Au moment ou nous atteigntmes le plateau de Rou- 
ming&ou, une petite troupe de contrebandiers espagnols 
traversa diagonalement la prairie. Ces hommes au teint 
bistre et au jarret d'acier jeterent de notre cot6 un regard 
defiant, et disparurent comme des isards. 

Nous 6tions arrives k l'amorce du sentier de la Fr&che, 
qui aurait pu, tout en raccourcissant le trajet, nous pon- 
duire au Port de la Picade. Disons simplement, & titre de 
renseignement, que si Ton prenait ce sentier, il serait 
bon de longer les parois rocheuses et non de marcher au 
milieu du vallon, que Ton suive la rive droite ou la rive 
gauche. II y a trois ans, fauted'avoir pris cette precaution, 
jevins£chouer a la partie supGrieure des k-pic infranchis- 

nos ancicns dialcctes, jusqu'au xv e siecl<\ signifient paturage, droit de 
pature : « que se li bois portoit pesson, qu'il y puissent envoier leurs 
pores » (1372, Ord.,V, 514). 



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236 COURSES ET ASCENSIONS. 

sables qui dominent la fruitiere du val des Persons. Seul, 
ignorant le chemin, force me fut de remonter par ou 
j'Ctais venu, pour gagner les lacets qui zigzaguent au pied 
septentrional de la Pique. 

Le chemin k peine incline* de Rouming&ou traverse une 
infinite de petits mamelons verdoyants, au milieu desquels 
se voient de noirs sillons, creuses par le ruissellement des 
eaux dans une espece d'argile formee aux d6pens de la 
roche schisteuse carburee qui constitue le sous-sol. II 
nous conduisit bientot a l'endroit appele £s clots de Royo. 

Laissant a droite le chemin habituel du Pas de l'Escalette 
et de la Picade, nousarrivons (7 h. 55) aucolde la Mount- 
joyo, orthographic h tort Monjoyo ou Mounjotjo (2,000 me- 
tres environ), origine dela Coume d'Aubert. 

L'horizon, vers l'Espagne, est borne a tres courte dis- 
tance par la montagne de Samuge et la cr£te de l'Escalette, 
qui nous separe de la Coume de Poumero. Du cote du Val 
d'Aran, Crabides, rEntecade,Poueylaneforment lalignede 
falte et dessinent la frontiere entre la France et l'Espagne. 

A TOuest, au contraire, la vue est fort belle. Tres loin, 
au dernier plan, estompe par une nebulosite l£gere, le Pic 
d'Arbizon profile sa cime h 2,831 metres de hauteur. Plus 
pres, le CCcire. Au Nord-Ouest, lesmontagnesde la vallee 
d'Oueil cachent la Barousse. 

Nos observations baromcHriques etant terminees, nous 
nous disposons k quitter la Mountjoyo sans retard pour 
descendre aux Goueils de Joueou. Ces noms de Mountjoyo 
et de Joueou ont donnC lieu h des appreciations tellement 
diflerentes, qu'il n'est peuWtre pas superflu de fournir 
quelques explications rapides a ce sujet. 

Pour certains auteurs, moungi voulant dire « moine », 
monnjoyo signifierait « jeune religieuse ». Pretexte excellent 
pour un nteit dramatique, — qui n,!a pas manque, du reste. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 237 

— avec evasion, poursuite, course folle jusqu'au sommet 
du col, oil la malheureuse femme expire enarrivant! 

D'autres, au contraire, ne pouvant faire un pas dans nos 
montagnes sans retrouver la trace du plus puissant des 
dieux, pensent que monjoyo ne peut avoir d'autre etymo- 
logie que Mons Jovis. D'apres eux, ce col, de m6me que les 
Goueils de Joueou, aurait ete consacre a Jupiter. 

Enlin, ceuxquiconnaissent mieux les antiques coiitumes 
de nos vallees pyreneennes diront que l'expression las 
Mounijoyos repond exactement au terme fran^ais « les 
Monts-Joies ». Anciennement on appelait ainsi de petites 
Eminences de terre, sortes de tumulus, servant generale- 
ment de lieu de sepulture aux guerriers renommes. 
Chaque soldat y d^posait une pierre ou une pelletee de 
terre, ce qui rendait le petit mont d'autant plus eleve que 
la troupe dtait plus nombreuse. On se servait tigalement 
des Monts-Joies comrae d' « enseigne des chemins ». Ce 
mot est tres ancien. Les Chretiens ont sanctifie cette cou- 
tume antique en surmontant d'une croix les Monts-Joies 
qui indiquaient la route des lieux de pelerinage. 

Les Monts-Joies existent encore dans quelques parties 
du Midi de la France et surtout en Espagne. Ce sont le plus 
souvent de petits (klicules, renfermant des images sacr^es, 
devant lesquelles les passants recitent une courte priere. 

Le col de la Mont-Joie, point de croisement de plusieurs 
chemins, 6tait done tout designe pour recevoir un edifice 
dece genre. 

Quoi qu'il en soit, au lieu de former un mot hybride et 
sans aucuneespece de sens,conme monjoyo ou mounjoyo, 
lesGcrivains auraient du le traduire litteralement en fran- 
cais, ou bien, ce qui serait inliniment preferable, con- 
server la forme locale de mountjoyo. 

Pendant que nous dissertions,mon coinpagnon et moi, 
Courage ne perdait^pas son temps. Les sacs eMaient 



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238 COURSES ET ASCENSIONS. 

boucles, nous commeng&mes une rapide descente par la 
Coume d'Aubert. 

Vingt minutes plus tard (8 h. 50), nous arrivions au 
Courtdou (cabane de pasteur), entoure de larges dalles 
schisteuses sur lesquelles les bergers venaient de repandre 
du sel. Peu apres, la ramada, composSe de plusieurs cen- 
taines de moutons espagnols, conduite tout exprfcs au 
Courtdou, se precipita sur le precieux chlorure, et en lit 
table rase en un clin d'oeil. 

Devalant sans arrtH par la gorge rapide, nous abordons 
bient6t une magnifique for£t, en partie ravag^e, au com- 
mencement du printemps de 1894, par une epouvan table 
avalanche qui balaya tout sur son passage. En suivant, 
non sans peine, cette plaie beante et abrupte faite aux 
flancs du Poueylane, nous debouchons a 9 h. 30 dans la 
valine d'Artiga-Telin. 

De ce point, la vue est magnifique, bien qu'elle soit 
limitde, h l'Est, par une puissante barri&re de montagnes 
dont les pentes inferieures disparaissent sous une couche 
tr&s dense de vegetation foresti&re, au milieu de laquelle 
les ours trouvent encore un refuge assure. Ces pentes, forte- 
ment inclinees, constituent le revers occidental de la valine 
d'Artiga-Telin. Elles sont couronn^es par une cr£te qui 
se developpe du Sud-Sud-Ouest au Nord-Nord-Est, sur une 
longueur d'environ quatorze kilometres. Commen^ant au 
Picd'fis Mouillieres (3,005 m6t.) ! ,elle passe parte sommet 



I. On as si mile gene>alement cette expression topographiquo aux 
noms latins, languedociens et Catalans mulier, mouli€ t moli€ t « femrae, 
epouse ». Ce qui a donne lieu a la traduction fautive de Pic d'& 
Mouilttrds par « Pic des feramcs ». 

Dans l'Aude, les Pyrenecs-Orientales, etc., on nomme Mouillert's les 
plaines tourbeuses et martteageuscs occupant remplacemcnt d'un an- 
rien lac comhle* par la vegetation aquatique. En un mot, une « mouil- 
16re » est simplcment un espace niouille\ 

Les alentours du Pic d'fts Mouillieres etant couverts par place de 
petits marecages plus ou moins ass£che>, actuellement, par rapport 



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240 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'Es Poueys (2,882 m£t.), et par celui de Los Negros (2,580 
m&t.). Puis, du Pic de Salies (2,573 m6t.), traversant le 
P1& d'Aouba (2,250 m&t.), elle s'abaisse de 146 metres au 
Pic de Carbizon, et tombe brusquement de 200 metres de 
hauteur, en s'^talant en eventail sous la fonH de Barri- 
caoudo, le long de la rive gauche de la grande Garonne. 

A droite des pointes fourchues d'Es Poueys, appelees 
« Pique Fourcande » par les montagnards franqais, se voit 
le massif de Poumero (2,736 met.), dont la partie meri- 
dionale touche au col des Aranais et borde la Vallela de 
Venasque. Le flanc oriental du Poumero, connu sous le 
nom de Maill de l'Artiga, constitue la partie gauche de la 
valine d'Es Poueys, et se prolonge en forme de promontoire 
jusqu'au P1& de l'Artiga. 

Sur la gauche, du cote du Nord, la vallee de l'Artiga- 
Telin, au fond de laquelle le torrent fougueux de Joueou 
d^roule en long ruban d'ecume ses replis tortueux, creuse 
son noir sillon h travers les forcHs et les pic rocheux. 
Apr£s avoir contourne la base orientale du Poiieylane et 
de l'Entecade, le Pic de Roumingaou oblige ce torrent a 
decrire une courbe assez accentuee vers le Nord-Ouest. II 
longe ensuite les falaises abruptes qui, non loin du vil- 
lage actuel de Lasbordes, servirent d'assise a la forteresse 
aujourd'hui disparue de Castel-Leon. 

Castel-Leon (Caslrum leonis), si Ton en croit les histo- 
riens, 6tait anciennement la principale place forte de 
l'Aran. Elle a joue un r61e considerable dans l'histoire de 
la valine haute de la Garonne. L'ensemble de ce ch&teau 
redoutable pour l'epoque, devait ^tre fort important 1 . Use 
composait de cinq tours ou bastions relies par des cour- 

rocheux des couloirs d'avalanches, il ne peut y avoir de doute sur 
Tetymologie de ce nom. 

4. Relation al Rey don Phelipelll... del nombre,silio, planlas...y per- 
sonas del Val de Aran... Por el doctor Juan Francisco de Garcia de 
Tolba, Assessor del Condado de Ribagorca... Huesca, imp. dc la Uni- 
versidad, aflo 1613. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 241 

tines perches de meurtridres. Le pont-levis de la porte 
d'entree <Hait d^fendu par Tun des bastions et par une 
barbacane casematee. Pendant la guerre de succession, le 
11 juin 1719, le marquis de Bonas le prit aux Espagnols et 
le demantela. 

Au lieu de continuer vers la gauche, ce qui nous aurait 
conduits, en quelques minutes, a l'Ermitage de Nuestra 
Seiiora de rArtiga-Telin, nous abandonn&mes le chemin 
fatigant de la Coume d'Aubert, en franchissant un petit 
mur de cloture formd de pierres scenes, pour suivre, h 
droite, une trace a peine visible au milieu d'une char- 
mante prairie. Rencontrant bienttit la route muletiere 
du Port de la Picade, inond^e par places de raisseaux 
d'eau vive et de flaques mar^cageuses, nous contournons 
la base des montagnes de Ribesh&out^s et de Samuge. 
Enfin (10 h. 22), nous voici presque en face des rapides 
formes par les Goueils de Jou&ou, 

Pour rejoindre les sources, il faut quitter le chemin 
muletier, & 300 metres environ avant d'arriver au pont de 
la Coume de Poumero, etdescendre & gauche & traversun 
talus d'Gboulis, jusqu'au fond du ravin encombr^ d'eau et 
de v6g£tation luxuriante. 

Apr6s avoir franchi les flots abondants de deux torrents 
sur des blocs granitiques tr£s glissants, nous gravissons 
les pentes h pic d'une enorme raill&re couverte de h&tres 
et de pins. (Test en nous accrochant aux branches des 
arbres et aux tiges des foug&res arborescentes, et en 
enfoncant jusqua mi-jambe dans une couche epaisse de 
detritus vegetaux, que nous parvenons finalement a 
atteindre les bords superieurs des Goueils. 

Situes a 1,415 metres d'altitude, les Goueils se dissimu- 
lentau milieu d'un amoncellement indescriptible denormes 
blocs de calcaire jauiuHre, de granite et de schistes, d'arbres 
gcants foudroyes, arraches par la tourmente a leur sup- 

ANNUAIRE DP. 1896. 16 



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242 COURSES ET ASCENSIONS. 

sport naturel, et pourrissant sur place. II faut le toucher 
pour les voir. 

Profitant des espaces libres, le liquide, conduit par des 
milliers de canaux invisibles, vient sourdre, limpide ou 
blanc dY'Cume, par quatre orifices principaux, k travers 
ces amas de pierres bristfes. C'est \k ce qu'on appelle les 
« Goueils de Jou&ou ». 

Lorsque nous visit&mes ces sources, les deux orifices 
d'amont etaient k sec, et le troisteme ne laissait couler 
qu'un l£ger filet d'eau. 

Parmi les blocs calcaires etlesschistes micac£s formant 
les promontoires qui s^parent les Goueils, on peut dis- 
tinguer des granites semblables a ceux des environs de 
Cauterets, dont la surface est sillonn^e de gros saillants 
arrondis, semblables k des racines d'arbres enlre-crois^es. 
En r6alite, ces protuberances ne sont que des parties 
plus dures 6pargn6es par les agents destructeurs. 

Au-dessus de l'immense chaos, les mousses, les lichens, 
les fougfcres et les superbes ombelles des ang^liques, 
pour ainsi dire arborescentes, forment un tapis v£g6tal 
d'une incomparable beauts. C'est au seinde ce sol factice, 
tr&s meuble, que les esp&ces ligneuses ont implante leurs 
puissantes racines. 

Les Goueils et leur site grandiose ont6t6 magistralement 
d^crits par filis^e et On^sime Reclus ; mais ces savants g6o- 
graphes, n'ayant pu se livrer a des recherches personnel- 
les sur ce point special, ont adopts, naturellement, la 16- 
gende courante, en ce qui concerne Torigine de ces sources. 

Quant a la traduction franqaise de Goueils de Joueou par 
« ceil de Jupiter »,cette interpretation peut donner ma- 
tiere k discussion. 

Existe-t-il quelque rapport entre la premiere syllabe du 
mot Joueou et la forme multiple de l'expression Joujou, 
Jo, Io, employee quelquefois pour exprimer l'id^e de la 
divinity? Nous ne le croyons pas. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 243 

II faudrait Stre bien peu au courant des antiques supersti- 
tions des anciens peuples pyr6n6ens pour leur attribuer 
une aussi parfaite connaissance de la mythologie grecque 
ou latine. Leurs croyances nai'ves et leurs pratiques reli- 
gieuses 6taient emprunt^es exclusivement aux choses 
qui les entouraient ou frappaient leur imagination. Un 
Spigraphiste trfcs regrets, Julien Sacaze, nous les a fait 
connaitre 4 : c'Staient le culte des sources, le culte du feu, 
le culte desplantes, le culte des pierres, le culte des g^nies, 
les tegendes des h^ros et des anciens grants du pays, les 
16gendes des animaux fabuleux, « r^cits interminables ou 
le merveilleux le dispute k la naivete ». 

Les Pyr6n6es possSdaient des dieuxlocaux, quin'avaient 
aucun rapport avec les antiques divinitGs de la Grece. 
Les autels votifs et les inscriptions fun^raires ou mil- 
liaires, datant de l'Spoque de la domination romaine, ne 
laissent subsister aucun doute h cet 6gard. 

En terminant cette digression sur les noms de goueil, 
gouei, goueou, joudou, qui ne sont peut-6tre qu'une seule 
et m£me expression sous diflferentes formes, disons que 
les anciens cartographes n'Staient pas d'accord sur Tor- 
thographe du mot Jouiou : le comte de Dornius 6crivait 
Jueu*; F. X. de Garma orthographiait Juseu z \ Jaillot, 
g^ographe frangais, ecrivait le Joueau*, etc. Mes obser- 
vations personnelles, effectu^es dans le pays m&me, et 
les recherches que j'ai faites k la Biblioth£que nationale, 
notamment au d^partement des cartes, ou M. Gabriel Mar- 
cel a bien voulu m'aider de ses precieux conseils 5 , me 



i. Julien Sacaze, Histoire ancienne de Luchon. Saint-Gaudens, 1887. 

2. Nuevo Mapa DL Principado & Cathalvna... Barcclonna, Afio 1726. 

3. Mapa del principado de Cataluna... (aprcs J720). 

4. Les elections de Comenge (carte), 1711. 

5. M. Gabriel Marcel a entrepris depuis plusieurs annees une carto- 
graphie dela prfninsule iberique depuis les origincsjusqu'au xix'siecle. 
Ce travail considerable, qu'il etait seul, par sa situation de conserva- 
teur de la section de geographic de la Bibliotheque nationale, en etat 



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244 COURSES ET ASCENSIONS. 

donncnt la quasi-certitude que Joueou, ou Juseu, est sim- 
plement le noni propre de quelquo ancien habitant du 
pays. 

Jetantun dernier regard sur ces Goueilsrenommes, tout 
en procedant sommairement a notre dejeuner, nous re- 
primes notre course, apr&s £tre rested une heure et demie 
environ k eHudier cette region sauvage, bien faite pour 
impressionner. 

Afin de rendre la marche plus facile au milieu de la 
vegetation exuberante et derergondee qui recouvrait le 
sol, chacun trac,a sa route ou chercha son chemin comme 
il put. Courrege, devant revenir le lendemain dans le 
but de contr61er nos experiences, marchait k la fa^on 
des Apaches, tantcH entaillant dans Tecorce des arbres 
trois encoches, orientees d'une facon particulit>re, tantot 
placant au milieu d'un endroit decouvert trois pierres 
symetriquement superposees, pour reconnattre son che- 
min. 

La traversed des deux torrents ne fut pas moins d6sa- 
gr^able que la premiere fois; enfin, k midi et demi, nous 
eftmes le plaisir de retrouver la piste muletiere, qui nous 
conduisit rapidement (12 h. 45) k l'entrSe du bosquet de 
Poumero, et au sommet de la barriere chaotique au bas 
de laquelle vient sourdre l'eau des Goueils. 

A une heure precise, nous debouchions sur TArtiga- 
Telin, vaste p&turage qui a fini par imposer son nom k la 
vallee de Joueou. Autour de ce plateau herbeux, fond d'un 
ancien lac, aujourd'hui comble par les depots glaciaires 
et les matieres alluviales, se developpe un vaste cirque, 
empreint dune severe grandeur. 

de mcner a bien, est fort avance, et l'autcur espere, malgre ses mul- 
tiples occupations, le raettre au jour Tannce prochaine. Une telle pu- 
blication, il n'est pas besoin de le dire, nous rendra d lmmenses ser- 
vices, mais encore bien plus aux Espagnols, qui ne connaiscent 
assut'cment pas toutes les cartes qui ont rcpresente" Ieur pays. 



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LES SOURCES PE LA GARONNE. 245 

Dans le but de trouver un porteur pour soulager les 
6paules de Barth&emy, nous nous dirige&mes incontinent 
vers une petite Eminence rocheuse,ou estsitueelacabane 
des bergers espagnols. Bien que les cinq ou six individus 
assis autour de la cahute enfum^e ne nous eussent point 
perdus de vue depuis notre entree sur l'Artiga, c'est k peine 
s'ils eurent l'atr de s'apercevoir de notre arrivde. N6an- 
moins, apr£s avoir assez froidement echang£ les Buenas 
tardes traditionnels,Courrege se pr^parak entamer« digne- 
ment » le palabre. Pendant ce temps, le poste d'observa- 
tion 6tant excellent, nous etudi£mes, avec soin, le cirque 
de hauts reliefs qui nous environnait. 

Quelques g£ologues pretendent que le plateau de l'Ar- 
tiga et le barrage transversal des Goueils, qui le supporte, 
ont 6t6 formes par des alluvions glaciaires et par une 
moraine frontale de l'antique glacier d'Aneto. 

Au premier abord, l'enorme entassement de blocs brisks 
que nous avons decrit plus haut ressemble moins k une 
moraine qu'k un vaste dboulis. L'absence, du moins k 
l'endroitdes Goueils, de boues glaciaires, un des elements 
primordiaux de toute moraine frontale, autoriserait peut- 
6tre cette hypoth&se. Cependant il pourrait tHre prema- 
tura de rien affirmer k ce sujet, les erosions subsequentes 
ayant pu d^truire cet element caracteristique a la partie 
ext^rieure du barrage. Mais, en admettant mdine que 
cette barrtere soit exclusivement form£e par des blocs 
erratiques, ce qui est loin d'etre certain, est-on bien sur 
que ces niat^riaux proviennent du massif des Monts- 
Maudits? 

Cette affirmation semble avoir et6 admise sans critique 
s^rieuse. Pour s'en convaincre, il suffit en effet de com- 
parer le depot de 1'Artiga avec la roche du sommet du 
Pic d'Aneto, la seule qui domine le glacier de ce nom, et 
qui, par consequent, puisse tomber k sa surface. 



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246 COURSES ET ASCENSIONS. 

La verification dtait facile cependant, puisque d&s 1858 
un savant g£ologue, Leymerie, avait fait connaitre la com- 
position g^ologique des Monts-Maudits 1 . La partie haute 
du Pic d'Aneto 6tant constitute par du granite k petits 
grains, dans lequel sont inclus de grands cristaux de 
feldspath (granite porphyroi'de), il suffirait de retrouver 
cette roche aux environs des Goueils. Quant k moi, je n'ai 
pas encore eu la bonne fortune de pouvoir constater sa 
presence k cet endroit. 

L'orographie et le mode de distribution des eaux sont 
tr6s simples dans la haute region de FArtiga-Telin, 
comme on peut en juger par la description qui suit, et la 
carte ci-jointe (voir p. 239), dresstfe d'aprfcs les leves de 
M. Fr. Schrader. 

Le P1& de l'Artiga, situ6 k 1,570 m6t. d'altitude envi- 
ron, et & 170 met. au-dessus des Goueils de Jou6ou, est 
circonscrit, a l'Ouest, par la Tusse de Bargas (2,628 m&t.) 
et laTusse-Blanche. Le massif de Poum^ro (2,736 m&t.), la 
quadruple cime de la Fourcanade (2,882 m6t), et le Pic de 
Los Negros (2,580 m&t.), la dominent au Sud. Le revers 
oriental de Las Cremadas et le Pic de Salies (2,573 m&t.) 
limitent sa rive droite. 

Deux profondes valines, celle d'fis Poueys au Sud, et 
celle qui s'ouvre entre Poum6ro et Bargas, au Sud-Ouest, 
debouchent au P1& de TArtiga. 

Ce sont les eaux absorbees par ce vaste bassin de re- 
ception qui s'engouffrent dans une infinite de conduits 
souterrains et viennent sourdre aux Goueils de Joudou, 
lieu ou convergent tous les torrents de ces valines y com- 
pris celui de la Coume de Poum&ro, dont une partie coule 
k ciel ouvert. 

Lambron et L£zat* ont dit, en amplifiant la version de 

1. A. Lbymkeub. Letire & M. Cordier (Comptes-rendus de TAcademie 
des sciences, t. XLVII, p. 129 ctsuiv.). 

2. Les Pyrenees... (t. II, p. 910). 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 247 

Ner6e BoubGe 1 , que « le sable tr&s fin form£ du m&me 
granite qui constitue le Trou du Toro » se retrouve k la 
sortie des Goueils. 

Selon Jougla et Jeanbernat, « la couleur blanche de 
l'eau... contraste trop vivement avec l'eau transparente 
de tous les ruisseaux que Ton voit autour des Goueils de 
Joueou, pour que cette origine puisse faire question 2 )). 

D'apr£s ces mSmes auteurs, ce sont les orages, brus- 
quement d^chalnes sur les Monts-Maudits, qui envoient 
les eaux troubles du glacier d'Aneto aux fameux Goueils, 
tandis que le soleil resplendit et que des eaux sans tache 
coulent dans l'Artiga-Telin. 

II est f&cheux que des hommes de science se soient si 
peu soucies de la reality des faits. On voit, il est vrai, du 
sable en partie granitique au bord des sources de Jou&ou, 
comme il s'en trouve £galement dans le depot ar&iacd du 
Trou du Toro ; mais le Trou du Toro n'est nullement con- 
stitue par du granite, puisqu'il est, au contraire, entiere- 
ment creuse dans un calcaire vacuolaire trfcs fissur^. 
Quant k l'eau qu'il regoit, on n'en saurait trouver de plus 
pure. Les orages latroublent quelquefois, c'est certain; 
mais le Pic d'Aneto, le Poum&ro, les Poueys, etc., sont 
trop rapproch^s les uns des autres pour que les nuGes vaga- 
bondes qui s'accrochent aux pitons de cette sierra n'inon- 
dent pas en m6me temps la partie haute de l'Artiga-Telin. 

Reste une derntere preuve, non moins « irrecusable » 
que les pr6c£dentes : c'est, disent nos auteurs, l'augmen- 
tation ou la diminution simultan6e du d6bit, et le volume 
£gal des eaux des deux torrents. Geci m'a toujours rendu 
rSveur, je l'avoue. Mais, d'abord, quelqu'un a-t-il jauge 
exactement ces torrents? Dans tous les cas, on ne l'a 
jamais dit. 

i. Bains el courses deLuchon, Paris, 1857. 

2. Une excursion au Gou6il de JouCou (Societe des sciences physiques 
et naturelles, t. II, Toulouse, 1814). 



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248 GOl'RSES ET ASCENSIONS. 

Du reste, a priori, la theorie du debit £gal n'est pas sou- 
tenable. Si les eaux du Trou du Toro venaient sourdre au 
Goueils de Joueou, au lieu d'aller, probablement, grossir 
Tfisera, ce n'est pas un « volume semblable » qui devrait 
emerger des sources de l'Artiga, mais une quant ite d'eau 
double et m£me triple de celle qui s'engouflre au Plan 
d'Es Aygualluds, puisque ces sources sont incontestable- 
ment le seul point de sortie du produit des condensations 
atmospheriques qui inondent tout le bassin supe>ieur de 
TArtiga-Telin. 

La suite de ce recit fixera du reste nos id£es au sujet de 
la pr£tendue communication souterraine du bassin arago- 
nais de Ffisera avec celui de la Garonne de l'Artiga-Telin. 

Pendant que j'etais en train de consigner ces reflexions 
sur mon carnet de route, Courrege continuait ses n£go- 
ciations qui ne semblaient pas devoir aboutir. Les bergers, 
toujours impassibles, avaient l'air de ne pas entendre. Un 
chasseur d'izards, arrivant sur ces entrefaites, et appre- 
nant la direction que nous voulions suivre, nous dit : « Vous 
voulez monter par les lacs d'fis Poueys? J'en viens, en 
passant par Poumero; le vent est terrible, et vous ne par- 
viendrez pas seulement i franchir la matara. » 

Traduction libre : « Personne ici ne vous accompa- 
gnera. » Et il fallut faire notre deuil des porteurs. 

En prenant par la Coume de Poumero, nous aurions pu 
gagner deux heures. Mais je voulais completer mes explo- 
rations en visitant la valine d'Es Poueys. Nous repartons 
& 1 h. 10, et, franchissant une croupe boisee, sorte 
d^peron prolongeant la base du Poumero, nous entrons 
dans cette vallee. Elleest fortpeu visit^c; M. Maurice Gour- 
don 1 est un des rares voyageurs qui l'aient parcourue. 
Aucun chemin n'etant trace, nouseumes l'idee malencon- 

\. A Iravers CAvan, Paris, G. Charpeutier 1884. 



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LES SOURCES I)E LA GARONNE. 249 

treusede prendre par la rive droile, en remontant d'abord 
un peu au-dessus du lit dess6ch6 du torrent, puis en nous 
Levant progressivement a flanc de montagne. Malheureu- 
sement la fameuse malara, dont avait par!6 le chasseur, 
nous barra bientot la route. II fallait forc&iient la traver- 
ser ou rebrousser chemin. Le premier parti eftt ete le 
plus sage, mais l'heure avanc^e (1 heure 35), et aussi 
Famour-propre, avouons-le, nous pousserent en avant. 

Que Ton se figure une pente trfcs inclin^e, qu'il faut 
couper en biais, heriss6e de quarliers angiileux de rochers 
eboulesd'une grosseur 6norme, plant£e de noisetiers 1 , de 
htHres, de sureaux, de plantes epineuses et de ronces entre- 
lacees. A moitie d6racin6s et couches par quelque formidable 
avalanche, les arbres et les lianes couvrent d'un fouillis 
inextricable ce sol rocailleux et boulevers^. On cherche 
vainement un point d'appui solide;a chaque instant le sol 
manque sous les pieds. Tantdtune couche epaisse de bran- 
chages et de feuilles mortes dissimule un espace vide entre 
les rochers, dans lequel on enfonce brusquement jusqu'& 
la ceinture. Plus loin, il faut se courber et m£me ramper 
a plat ventre, pour passer sous le tronc pourri d'un hcHre 
culbute, a moins que Ton ne pr6fere en tenter l'escalade. 

Perdus au milieu de cette fortH vierge defoncee, nous 
tirons chacun de notre col6. Seules, les imprecations de 
Courage, que nous ne voyons pas, mais que nous enten- 
dons, nous servent de guide dans ce dedale. > 

Enfin, apres trois quarts d'heure de gymnastique 
simiesque, nous apergftmes une petite clairiere. Nous 
avions bien gagn£ quelques minutes de repos; elles furent 
employees k reparer le desordre de notre toilette, car, si 
nos membres avaient vequ force horions, nos v&tements 
avaient et6 encore plus rudement 6prouv6s. Pour ma part, 
assez s£rieusement blesse au gros orteil du pied droit, 

1 * Mata, mato signiflent « noisette » . De Ik l'expression matara pour 
designer uq bois oil les noisetiers predominent. 



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450 couiises et ascensions. 

pendant une longue visite faite quelques jours avant, avec 
le D r H. Racine, dans les galeries de captage des sources 
ther males de Luchon, je n'avais pas ose mettre mes sou- 
Hers. Chausse d'espadrilles trop grandes, achet6es au mo- 
ment du depart, mes pieds buttaient k chaque pas. 

Ah! lamatarad'Es Poueys, nous nous en souviendrons 
longtemps! . 

Le reste de Tascension s'effectua sans accident, mais 
non point sans fatigue, au milieu d'escarpements chao- 
tiques qu'il fallait escalader sans cesse. 

A signaler, sur la face orientale de Poum&ro, l'entree 
assez vaste d'une grotte percee dans la falaise calcaire qui 
surplombe la rive gauche de la valine. II faut mentionner 
6galement un tout petit filet d'eau, le seul que nous ayons 
rencontr6 coulant k ciel ouvert k ce moment-Ik, sur un 
espace extr^mement restreint, avant d'atteindre Temis- 
saire souterrain du lac inferieur d'Es Poueys (lac Poume- 
rol), ou nous arriv&mes k A heures du soir. 

Dix minutes plus tard, nous cGtoyions la rive gauche du 
lac sup^rieur, situ6& 2,030 metres environ. Comme le pre- 
cedent, celui-ci n'a pas de d£versoir apparent. 11 est orients 
Sud-Ouest-Nord-Est. Salongueur est approximativement de 
350 metres,et salargeur doi 1 6tre d'un peu plus de 200 metres 
Malgr6 la saison avancee et la faible quantity de neige tom- 
b6e sur les Pyrenees en 1896, on voyait encore plusieurs 
champs de neves 6pars sur les bords de la nappe d'eau. 

Pour arriverau pied dela Fourcanade (Es Poueys), nous 
eftmes encore k escalader peniblement, de bloc en bloc, 
sur unepente fortraide,un amas formidable de rochers 
anguleuxetglissants, au sommetduquel s'ouvreune large 
^chancrure, prise k tort tres souvent pour le col des Ara- 
nais, situ6 beaucoup plus k droite au Sud de Poumdro. 

Le jour baissait rapidement; nganmoins, quelques mi- 
nutes de repos ulaient necessaires ; de plus, un majestueux 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 251 

spectacle s'ofTrait k nos yeux, imposait la contemplation. 

A notre gauche, la cr£te de Los Negros, brusquement 
abaissee jusqu'St la Fourcanade, forme une troupe qu'on 
appelle le col d'fis Poueys. En passant par ce col et par le 
Goueil de Homos, on peut se rendre k Viella, chef-lieu du 
val d'Aran. Le Goueil de Homos, ou viennent sourdre les 
eaux du lac de Los Negros, apr&s un assez long parcours 
sputerrain, donne naissance au Rio Negro, affluent direct 
de la grande Garonne qu'il rejoint k Viella. 

Pour faireTascension difficile d'fis Poueys, dont la masse 
schisteuse, tranch^e k pic, sVleve dun seul jet k plus de 
800 metres au-dessus de Tendroit ou nous (Hions, ilaurait 
fallu continuer encore vers le Sud, passer au col Alfred, 
et prendre la montagne k revers. 

Malgr6 Theure tardive et les nuag6es lourdes et bla- 
fardes amoncetees vers TOccident, les rayons rasants du 
soleil couchant arrachaient aux glaciers de Las Mouill6r6s 
et de Los Salenques des reflets nuances d'argent et des 
lueurs estrangement colonies. Pas le moindre bruit ne 
troublait le silence absolu qui r£gnait en ce lieu desert. A 
ce moment, au milieu de cette region bouleversee, au 
fond assombri par le crepuscule, le contraste etait saisis- 
sant. 

Laissant derriere nous ce site splendide et sauvage, 
nous nous engageons dans une Stroite gorge, s'ouvrant k 
notre droite, et qui nous conduit en peu de temps au veri- 
table col des Aranais (2,450 m&t.). A 6 h. 10 minutes, nous 
le franchlmes avec un plaisir sans melange. C'eHaitle der- 
nier col et point culminant qu'il nous fallait atteindre, ce 
jour- Ik; nous marchions dfyk depuis douze heures. 

Ce passage 6\e\6 d£bouche directement dans la Valleta 
de V^nasque (haute vallee de Tfisera), dont Torigine, pla- 
cee au Nord de Las Moulier^s, est dominie par le pic de 
ce nom. 



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252 COURSES ET ASCENSIONS. 

Com n go prend les devants pour trouver un gite. Des- 
cendant a grandes enjamb^es la « peyrade », ou chacun de 
nos pas d^place d'6normes quantites de cailloux brisds, 
nous le rejoignons rapidementau bord du ruisseau. Pen- 
dant ce temps, la nuee orageuse s'dtend sur nos t£tes et 
devient menacante. La cabane d'Es Aygualluds que nous 
devions reneontrer plus bas, s'^tant effondr^e, il y a quel- 
que temps, nous en avons encore pour deux heures, la 
nuit aidant, avant d'arriver au Trou du Toro ou nous 
comptons trouver un autre gtte. 

« Si nous restions ici? proposa Courr&ge. Jeconnaisun 
rocher contre lequel on pourrait s'abriter. » 

Mais d6ja les Apres morsures d'un vent glacial, coexistant 
avec celui de la tourmente, commencent k se faire sentir. 
Sans abri et sans possibility de faire du feu, car aucune 
espfcce de v6g6tation arborescente ne pousse, pas m£me 
les rhododendrons, au milieu des rochers calcaires d6nu- 
d6s et moutonnes de la haute Valleta de V6nasque, nous 
risquerions de geler sur place. Marchons! 

Malgn* I'obscurite et la pluie qui commence k tomber, 
nous franchissons, au pas aceeler£, Fespace qui nous 
s£pare de l'Escaleta. La traversed du torrent a lieu sans 
encombre ; nous pataugeons sans sourciller au milieu des 
bourbiers marecageux du Plan d'Es Aygualluds, situe 
dans la partie superieure du val de l'Esera, et arrivons 
enfin k la petite mont^e du Trou du Toro. La journ^e a 
(He rude. Deux cols escalades et plus de treize heures 
de marche effective : voila notre bilan pour aujour- 
d'hui. Heureusement, la cabane est devant nous. Entrons 
dans ce refuge, auquel on a donne le nom de... « l'ani- 
mal le plus heureux de la creation » ', s'il faut en croire 
H.Taine. 

1. C'cst aux alentours de cette cabane que la gent porcine dela ville 
de Venasque, avec son gardien, vient prendre ses quartiers d'ete. 
Voila pourquoi on l'appelle la « cabane des cochons ». 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 253 

lei, du moins, sans trop apprehender l'humidite et la 
froidure, bien quo les murs en piorre seehe de l'abri et la 
toiture fassent vent de toutes parts, nous pourrons gouter 
un sommeil r^parateur. 

Tne flambde de branches de pin petille joyeusement, 



Cascade du Trou dn Toro et Pic d'Es Barrancs, 
dessin de Slom. 



les provisions sont bientot (Halees sur nos sacs, et ehacun 
s'apprete h leur faire honneur. 
« Allons, mon cher Etienne, coupez le saucisson. 
— Volontiers... mais avant je veux boire. » 
Boirel oh! joie supreme! Mais, hulas! alors seulenient 
nous nous apercevons que notre bagage a ute hop reduil. 
Rien, nous ne possedons rien, pas nuhne un verre, pour 
recueillir de leau. Notre fatigue est grande. Le torrent est 
trop loin. Le vent souffle avec rage et la pluie tombe a 
flots. Au dehors regno une profonde obscurito. Nous 



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254 COURSES ET ASCENSIONS. 

n'avons pas le courage de braver la temp6ie et d'aller jus- 
qu'& l'entr6e du gouffre pour nous d6salt6rer. 

Avez-vous jamais <3prouv6 les tourments de la soif? 
Connaissez-vous les cruelles angoisses de celui qui ne 
peut, a la suite d'un long 6reintement physique, satisfaire 
ce besoin imp^rieux? Si oui, vous nous plaindrez sincdre- 
ment. 

Pour comble de malechance, le gourbi dans lequel nous 
etions refugi^s etant trop court, il fallait ou 6teindre le 
feu allum6 k grand* peine avec quelques debris de bois 
mouille, ou se coucher en diagonale, pour pouvoir s'al- 
longer. 

De guerre lasse, 6tant incapables d'avaler la moindre 
parcelle de nourriture, faute d'avoir pu nous desalterer, 
nous nous Gtendimes m61ancoliquement sur la mince 
couche de branchages qui nous sSparait k peine du sol 
rocailleux. Pendant notre sommeil, entrecoupG de cau- 
chemars affreux, nous rGv&mes de fruits succulents et de 
boissons glao6es. 

« Unemauvaise nuit est bienttit pass6e », dit-on. Celle-ci 
nous parut Gternelle. Debout dfcs la premiere heure, le 
lendemain matin, nousaMmes droit au torrent. Apr&s de 
copieuses libations, souvent renouvetees, nous nous 
mimes aussitOt au travail. 

Ce travail, c'6tait l'examen sur place de cette question 
si mal pos6e jusqu'ici , du cours sup^rieur des eaux de 
l'Esera, affluent du rio Cinca, qui est tributaire de Tfibre, 
et par consequent de la M6diterranee. Je me proposals de 
verifier la r6alit6 pretendue de leur parcours souterrain, 
par plusieurs moyens, tels que des mati&res puissam- 
ment colorantes, des flotteurs divers, etc. 

Premierement, il s'agissait de jauger le torrent avec 
grand soin pour en connaitre exactement la capacity et le 
d^bit. Cette delicate operation, plusieurs fois r£pdt6e k 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 255 

differents endroits environnant immediatement la cascade 
du Troudu Toro, devait servir de base k notre experience. 
Elle fournit les resultats suivants : 

La largeur et la profondeur moyenne du cours d'eau 
etant, respectivement, de 12 m ,65 et de m ,45, le calcul 
donna, pour recoulement du liquide, une vitesse de 



Trou da Toro, paroi Ouest, vue prise a l'Est de la cascade. 

m ,7872 par seconde. Le volume du debit general etait done 
de 4 a 5 metres cubes, ou, plus exactement, de 4,481 litres 
a la seconde, ou bien encore, en chiffres ronds, de 
161,316 hectolitres par heure. A 8 lieures du matin, la 
temperature de l'eau etait de -+- 7°, 8, et celle de l'air de 
-M2°,l. 

Lamesure barometrique donna 2,020 metres de hauteur 
au-dessus du niveau de la mer, pour le seuil de la cascade, 
et 1,990 metres pour le fond du Trou du Toro; soil une 
difference de 30 metres entre les deux plans. 



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256 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ces mensurations, un peu fastidieuses sans doute pour 
le lecteur, etaient neanmoins indispensables. Elles avaient 
pour but principal de connaitre le moment de la journee 
oil les produits que nous nous proposions d'immerger 
devaient atteindre les differents points soumis a Pobser- 
vation, et aussi de calculer la quantity de mati£re colo- 
rante a employer. 

Apres 6tre descendus au fond du gouffre, afin d'en etu- 
dier toutes les parties, nous primes nos dispositions pour 
assurer l'expdrience. 

La matinee ayant 6t6 employee a ces travaux prelimi- 
naires, a midi M. Brugutere et Courrege partirent pour re- 
joindrele postequileur 6tait assigne. L'experience devait 
s'effectuer deux heures apr£s qu'ils m'auraient quitte. 

Demeuro seul, je mis a profit le temps qui me restait 
pour tout preparer, et revoir certain puits naturel ouvert a 
la partie superieure de la grande falaise calcaire, trans- 
versale, au bas de laquelle disparaissent les eaux. Le tor- 
rent qui les amene au Trou du Toro est aliments par les 
precipitations atmosph^riques tombSes sur les pentes du 
Pic d'Aneto, de Las Salenques, de Las Mouilli5r£s, de 
Poumdro, etc. 

Cette falaise a ete creusee aux depens d'une grande 
barrtere formee par la roche en place, et en amont de la- 
quelle se trouvait anciennement un grand lac. L'emplace- 
ment de ce lac, actuellement combl6 par les alluvions et 
les debris glaciaires, est occupe aujourd'bui par des p&tu- 
rages. On le nomme Plan d'Es Aygualluds. 

Les parois verticales et dechiquetees du puits que je 
voulais revoir conlinent aux murailles abruptes de la rive 
gauche du Trou du Toro, qui, extr^mement redressees et 
fort glissantes, rendent les abords de ce puits tres diffi- 
ciles. En 1895, par une belle matinee de la fin du mois 
d'aout, me trouvant seul au milieu du Plan d'Es Aygual- 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 257 

luds, que j'avais d£j& tant de fois traverse, l'idee m'etait 
venue de m'assurer si Ton pouvait apercevoir le fond du 
puits. II y avait intenH&savoir si I'excavationcommuniquait 
directement, par en bas, avec le Trou du Toro, dont elle 
est s^paree par une tr&s faible £paisseur de rochers, ou bien 
si ce boyau vertical se prolongeait souterrainement dans 
quelque autre direction. Apr£s de vaines tentatives pour 
m'avancer assez pr&s du bord, j'aperQus, surplombant Tou- 
verture, la tige d'un pin. Ce tronc d'arbre, accroche par 
ses racines aux fentes du roc, sortait d'abord horizontale- 
ment de la rauraille, puis, brusquement, se dressait vers 
le ciel. II me parut excellent pour un observatoire, et je 
m'y installai. Pour plus de s6curitt§, j'embrassai le corps 
noueux de mon rugueux compagnon, afin de pouvoir me 
pencher sans trop de danger, et je plongeai mes regards 
dans le gouffre. N'ayant pu parvenir & d^couvrir ce qui 
m'intGressait, je songeai au retour. 

Mais, pour regagner la terreferme, je dus me retourner. 
Ce mouvement est des plus simples, et le moindre trou- 
pier l'exGcute avec une precision math^matique. Cepen- 
dant lorsqu'on a sous les pieds un abime pr6t & vous en- 
gloutir, et comme point d'appui un perchoir arrondi, 
couvert de lichens et de mousses glissantes, l'ex^cution 
du demi-tour paralt infiniment plus compliqu£e. 

Tout en demeurant colle contre la tige du conif&re pro- 
tecteur, je mesurai du coin de l'opil le tr£s petit espace qui 
me sGparait de la pente d^clive oil il fallait atterrir. Ce ra- 
pide examen, l'avouerai-je? fit passer un frisson fort d£sa- 
greable sur tout mon epiderme. M£diocrement rassure 
par Taspect des tranchants calcaires dont les parois ver- 
ticales du trou noir ouvert au-dessous de moi etaient 
herissSes, je me sentis assailli par une foule de reflexions 
macabres. 

fitre pr£cipit6 brutalement au fond d'un cul-de-basse- 
fosse, avec la perspective, si Ton n 'arrive au fond qu'aux 

ANNUAIBB DE 1896. 17 



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258 COURSES ET ASCENSIONS. 

trois quarts disloquG, d'y mourir de souffrance et de faim, 
sans que nul soup^onne l'endroit od Ton est enfoui, 
n'a rien de bien r6jouissant, il faut en convenir. Si un 
leger faux pas ou le moindre vertige m'eut fait perdre 
l'6quilibre, voilk surement le sort qui m'attendait. 

Dans ces moments supr£mes, l\Hre semble se dedou- 
bier : une moiti6 fait un retour rapide vers les attaches 
familiales et les souvenirs du pass6; l'autre concentre 
toute son 6nergie sur le sentiment de la conservation. 

Aprds avoir forc6 mon esprit k envisager froidement la 
situation, je supputai avec plus de calme les chances de 
succes qui pouvaient me rester. Alors, fixant du regard le 
point ou je devais atterrir, je me retournai lentement, 
sans secousse; et, marchant k la fagon d'un felin forc6 de 
traverser une flaque d'eau froide, je m'abandonnai fimon 
sort! 

Quelques secondes plus tard j'eprouvais une vive satis- 
faction, en sentant sous mes pieds les saillies glissantes 
mais solides de la paroi rocheuse, auxquelles mes mains 
s'accrochaient sans vergogne. 

Cette aventure tragi-comique prouve une fois de plus 
combien il peut £tre imprudent de voyager isolSment 
dans la haute montagne. Je me le dis sans cesse, et je 
recommence constamment. J'Sprouve un charme inexpri- 
mable k vagabonder seul au milieu des imposantes soli- 
tudes des hautes regions montagneuses , loin du bruit 
6nervant des foules, et il me paraitrait presque regret- 
table de ne pas 6tre atteint de cette maladie incurable. 

Mais l'heure de l'exp6rience approche; il s'agit de se 
rendre au Trou du Toro. Cette vaste excavation est fermee 
de tous c6t6s, excepts au Sud-Est. (Test par \k que Tonde 
rapide se precipite, sous la forme de la belle cascade 
dont j'ai parl£, vers le gouffre mysterieux qui doit l'en- 
gloutir. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 259 

A quelque distance en aval de la cascade, l'eau forme 
une nappe tranquille, sorte de petit lac limpide et peu 
profond, p^netre sous la paroi rocheuse par des orifices 
a peine visibles, et disparait dans des abtmes souterrains 
que nul &tre humain n'a jamais explores. 

Une immense muraille calcaire, nue, crevassge, diapr£e 
de tons chauds et vigoureux, rong£e k la base, s'etage en 
encorbellements successifs, et surplombe la rive gauche 
jusqu'k une assez grande hauteur. Moins 61ev6e que celle- 
ci, la falaise septentrionale dresse sa paroi verticale & une 
douzaine de metres au-dessus du fond du bassin. 

Le point d'intersection des deux escarpements forme 
presque un angle droit. (Test \k que se trouve le puits 
dont il vient d'etre question ; c'est Ik egalement que dis- 
paratt sous roche le courant principal. 

La rive droite du gouffre, recouverte par place de vege- 
tation herbage, est un peu moins abrupte. 

Ce petit coin de vallee, ou les forces naturelles et les 
agents atmospheriques ont devaste et bouleverse le sol 
primitif, ofFre un des sites les plus imposants que je con- 
naisse. D'en haut, on dirait une montagne eventree dont 
on aperQoit les entrailles. Anciennement, la configuration 
du pays devait 6tre tout autre. En s'infiltrant de proche 
en proche dans les interstices de la masse calcaire, Teau 
a form6 petit k petit une infinite de cavites , comme on 
en rencontre a chaque pas dans toute cette contree. Ges 
cavites, agrandies sans cesse, ont constitu6 des canaux 
d'6coulement dont les parois, amincies chaque jour par 
Faction des agents chimiques et le passage des veines 
liquides, ont fini par disparaitre. Priv6e enfin de ses sou- 
tiens naturels, ne formant plus qu'une cavity unique, la 
voute a ced6 sous les efforts combings de la pression des 
eaux et des commotions sismiques, et s'est eflbndree k 
son tour, laissant k ciel ouvert l'excavation b£ante qu'on 
voit aujourd'hui. 



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260 COURSES ET ASCENSIONS. 

Quelle que soit l'abondance des eaux, le gouflre les 
absorbe, dit-on, sans jamais d^border. 

Tout en admirani la magnifique ceinlure de montagnes 
el de glaciers qui entourent le Plan d'fis Aygualluds, 
j etais parvenu k atleindre le fond du gouflre pour proc£der 
k mes operations. 

11 s'agissait, en somme, de colorer vigoureusement, 
d'un seul coup, la masse liquide, afin de connaltre la di- 
rection suivie par le courant pendant son mysterieux 
trajet souterrain. Pour cela, je disposai d'abord entre les 
rochers, dans le lit principal du torrent, de grosses vessies 
de bceuf remplies de quinze litres environ d'une solution 
de fuchsine ammoniacale trfcs fortement concentric 11 y 
avait \k de quoi colorer en rouge les eaux de la Garonne 
pendant plusieurs heures. 

ArmS d'un long b&ton de montagne, & Textr^mite duquel 
j'avais solidement attach^ un grand couteau Catalan, je 
m'escrimai alors de mon mieux, comme le cel^bre h6ros 
de Michel Cervantfcs, contre les outres pleines, qui furent 
mises en pieces en un clin d'ceil. 

A mon grand etonnement, la masse d'eau ne fut pas 
teint£e en entier; le courant principal — dirigG au Nord- 
Ouest, c'est-k-dire du edit oppost au Goueil de Joueou — 
absorba&lui seul la majeure partie du vigoureux colorant. 
En moins de quatre minutes, tout ce qui se trouvait k por- 
t6e de ce courant fut entrain^, et l'onde limpide reprit sa 
transparence accoutum6e. Une faible portion seulement 
de lamatiere tinctoriale s'6tait m£lang£e k la partie 
tranquille de la nappe aqueuse qui s'6tale au Nord-Est. C'est 
par \k, cependant, que devraient s'ouvrir les canaux sou- 
terrains qui conduisent, dit-on, les eaux du Plan d*Es Aygual- 
luds aux Goueils de l'Artiga-Telin. Au contraire, Fdcoule- 
ment est si peuactif, dans cette partie du petit lac, qu'wne 
fieure aprte l'eau y 6tait encore tres visiblement colore. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 261 

A ce moment-la, 2 heures, et jusqu'au soir, plus de 
quarante individus 6taient disperses sur les deux rives de 
la Garonne de TArtiga-Telin. Les uns coupaient les foins; 
les autres, et ceux-ci en grand nombre, travaillaient dans 
le lit m£me du torrent, jusqu'aux environs des Goueils. 
Ces derniers, nommSs picadous i , 6taient occup^s aramener 
au milieu du courant les « roules », ou troncs de sapin, 
coupes dans la for£t voisine , que les eaux de vaient entralner, 
a travers le pays d'Aran, jusqu'fc. la fronttere fran^aise. 

De Tenqu&te tres soigneusement faite a la suite de cette 
memorable experience, il resulte que, durant cette journee, 
personne n'a rien vu d'anormal, pas plus aux Goueils de 
Joueou qu'autre part, dans la valine de l'Artiga-Telin. Mes 
previsions paraissant confirmees par ces nombreux temoi- 
gnages, je crois pouvoir af firmer que la masse liquide qui 
disparatt sous la montagne, au Trou du Toro, ria rien de 
commun avec celle qui s'echappe des Goueils de Joueou. 

La vieille legende a done fait son temps. Du reste, quand 
meme la r£alit6 des faits n'eut pas infirm^ l'ancienne 
version, accueillie et repandue sans critique depuis un 
stecle, la constatation de ce ph£nom6ne local, qui serait 
produit par un accident g£ologique temporaire, ne pour- 
rait avoir qu'une valeur tout a fait secondaire. 

En admettant mteie Texistence d'une communication 
directe entre les torrents d'Es Aygualluds et de l'Artiga- 
Telin, le glacier d'Aneto ne saurait 6tre s^rieusement 
consider^, pour cela, comme point d'origine de la Ga- 
ronne Aranaise, par la raison que cette communication 

1. Le nom de picadous (piqueurs) a et6 donnc a ces ouvriers parcc 
qu'ils sont arm^s d'une cspece de gaffe, g&ieralement emmanchee au 
bout d'une longuc perche de frene, qui leur sert & ramener les bois 
flottes dans la partie active du torrent. Cos bois, coupes a la longueur 
uniforme de deux metres, sont ccorccs afin de presenter moins de 
resistance au trainage ou au roulement auquel ils sont soumis ; de la 
le nom de routes, sous lequel on les designc. 



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262 COURSES ET ASCENSIONS. 

n'offre aucun des caractSres essentiels de durde et de 
stability qui conviennent k la source d'un grand fleuve. En 
effet. la falaise mena^ante, el d£j& aux trois quarts ruin6e 
k la base, qui surplombe le Trou du Toro, est k la merci 
de la moindre oscillation du sol, ou de la formation im- 
pr6vue de quelque excavation sous-jacente, comme il en 
existe un grand nombre dans toute la region. Que la 



Vue do la paroi Ouost du Trou du Toro avcc la cascade 
ot lo Pie d'6s Barrancs. 

gigantesque muraille s'eflbndre, le gouffre, subitement 
combl£, devient tout a coup incapable d'absorber le tor- 
rent d'Es Aygualluds, et les eaux redevenues libres re- 
prennent leur cours naturel vers l'Esera. C'est \k, d'ail- 
leurs, ce qui arrivera infailliblemenl tot ou tard. 

Bien que l'experience decrite ci-dessus n'ait pas fourni 
les elements suffisants pour etablir exactement le point de 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 263 

sortie de la masse liquide engloutie au Trou du Toro, sa 
port^e est nSanmoins considerable, puisqu'elle dcHruit 
une erreur fortement enracinee. Ces eaux ne se d6ver- 
sent pas dans le bassin de l'Atlantique, du moins par la 
valine de l'Artiga-Telin ; au contraire, selon toutes les pro- 
bability, elles apportent leur tribut & la M6diterranee. II 
est facile de s'en convaincre en jetant un coup d'oeil ra- 
pide, k l'aide de la carte de la page 239 et de la description 
qui va suivre, sur la configuration orographique du ter- 
rain et sur le mode de distribution des cours d'eau. 

On se trouve, d'abord, en presence d'une longue etpro- 
fonde vallee, presentant des caractfjres tres nets de frac- 
ture, contournant les Monts-Maudits, et dont le fond oftre 
plusieurs series de plans etag^s. Ces plateaux successifs, 
primitivement cuvettes lacustres, fagonn^s et combles 
par les glaciers et les apports torrentiels, ont conserve, 
dans plusieurs parties, les noms caractdristiques de Plan 
d'Es Aygualluds et de Plan de los Estanques (Plan des 
fitangs). 

Sans parler de la partie haute de la vallee de l'fisera, 
que nous venons de parcourir, ni des gorges sauvages qui 
lui envoient leurs eaux, disons que le plateau d'Es-Aygual- 
luds comprend deux stages successifs : le premier, limite 
par le seuil calcaire du Trou du Toro, c'est-^-dire par le 
barrage de l'ancien lac superieur dont nous avons dejk 
parle; le second, occupant 6galement l'emplacement 
d'un lac comble, borne au Nord-Ouest par une epaisse 
barriere rocheuse, au milieu de laquelle l'ancien tor- 
rent a verticalement creusS son lit sur une assez grande 
hauteur. 

La section du plan horizontal de cette echancrure, li- 
mitee par les berges calcaires qui constituaient l'emissaire 
de ce deuxieme bassin lacustre, est sensiblement dgale h 
celle du torrent actuel, qui se perd au Trou du Toro. 

Plus has on rencontre encore d'autres depressions, jadis 



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264 COURSES ET ASCENSIONS. 

lacs \6r\ tables, aujourd'hui simplemenl mar^cageuses ou 
remplies par les alluvions et les eboulements: et enfin 
le Plan des Etangs. 

Toutes ces eaux, franchissant un dernier ressaut tres 
accents, entre l'imposant Pic Paderna etla Pena Blanca, 
forment l'Esera, sous-affluent important de Tfibre. 

Le mode d^coulement, dans cette region, est done de 



Trou du Toro, paroi Nord, forraant barrage. 

tout point conforme aux lois naturelles qui rGgissent les 
torrents des montagnes. D£s lors, pourquoi supposer, 
sans aucune preuve, que le cours souterrain des eaux du 
Trou de Toro s'est dcHourne, presque a angle droit, de sa 
direction primitive, pour perforer un massif rocheux de 
quatre kilometres d'^paisseur, et allerreparattre dans une 
vallee voisine ? 
11 semble infmiment plus logique d 'ad me tire que ce 



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LES. SOURCES DE LA GARONNE. 263 

ruisseau, dont le cours 6tait parfaitement determine lors- 
qu'il coulait k ciel ouvert, a du tracer son lit souterrain 
en suivant la ligne de fracture qui a determine la forma- 
tion progressive de cette vallee et que ses eaux ont en 
grande partie fa^onn^e. Esp^rons qu'une prochaine expe- 
rience nous flxera definitivement k ce sujet. 

En terminant, nous dirons que la ligne de partage des 
eaux du bassin de la Garonne et de celui de l'fibre est 
tr£s nettement d6termin6e, dans cette partie de la haute 
chalne pyr6n£enne, par la cr£te qui, du Pic de Sauve- 
garde ou Sobreguarda (2,738 m£t.), descend au Port de 
V^nasque 1 , remonte au Pic de la Mine, passe au col 
de [la Picade, et s'inflechit vers le Sud en traversant les 
sommets de Bargas et de Poum£ro. De \k, suivant le col 

1. Les Relevts hypsomttriques, etc., de M. le colonel Prudent {An- 
nuaire du Club Alpin Francais, annee 1888, p. 557) donnent au Port 
de Venasque une hauteur approximative de 2,430 metres, d'apres la 
moyenne deMuite des observations de MM. Emile Belloc, D r F. 
Garrigou, M. Gourdon, Lequeutre, A. de Saint-Saud et Fr. Schrader. 

Dans une lettre reccnte qu'il a bien voulu m'adresser, M. le colonel 
Prudent s'exprime ainsi : a II est malaise de conclure au sujet dc 
l'altitudc du Port de Vcnasque. La carte au 80,000" lui attribue 
2,417 metres, et un projet de route des Ponts et Chaussees, 
2,448 metres. La cote de la carte a et6 obtenue au moyen dc visees 
topographiques, et, comme cela arrive toujours pour les cols, et a 
fortioin pour celui-ci qui est un couloir, eUe est forcement incertaine. 
Celle des Ponts et Chaussees a du etre obtenue, soit par un nivelle- 
ment par cheminement, soit au tacheometre ; il est probable qu'elle 
est plus exacte. M. M. Gourdon, a ma demande, a bien voulu aller 
deux fois de Luchon au Pic de la Mine, en passant par le Port, afin de 
rattacher si possible a Taide du barometre l'altitudc de ce point a celle 
des deux points extremes dont l'altitude est connue exactement, et 
j'esperais ainsi pouvoir decider entre les deux altitudes du Depot de la 
Guerre et des Ponts et Chaussees. Mais il n'a pas ete possible de con- 
clure, la premiere altitude de M. Gourdon ayant ete de 2,461 metres 
et la seconde de 2,400 metres, ce quidonno une moyenne de 2,430 metres, 
interm6diaire entre les deux prdcitdes. En re"sum6,etjusqu'aplus ample 
inform6, je pencherai pour l'adoption de l'altitude 2,448 m6tres, pour 
les raisons que j'ai donnees ci-dessus. » 



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266 COURSES ET ASCENSIONS. 

des Aranais et les poinles multiples de la Fourcanade, la 
ligne separative rejoint Las Mouilleres, oil elle fait un 
crochet tres aigu vers le Nord-Est et le Port de Viella 
(2,424 met.). Ensuite, elle court sur le faite de la grande 
cordxllera, h6riss6e de hauts reliefs, qui circonscrit en 
majeure partie le pays d'Aran et le separe de la province 
de Ltfrida. 

On peut discuter pour t&cher de prouver que le Pic 
d'Aneto, la plus haute cime pyr£n£enne, fait partie de la 
ligne de faite qui s6pare le bassin de 1'ocean Atlantique 
de celui de la Mediterranee. On peut mettre en oeuvre les 
arguments les plus subtils, et mdme essayer de fausser la 
vt*rit6 au profit de la th£orie si Ton veut; rien ne d^truira 
ce fait materiel, que les Monts-Maudits, « ce hors-d'oeuvre 
magnifique », comme Tappelle tres justement Leymerie, 
et par consequent le Pic d'Aneto, qui en fait partie, en- 
voient toutes leurs eaux en Aragon. 



Apres avoir termine mes operations au Trou du Toro, je 
remontai & la cabane avec mes appareils. Les sacs furent 
lestement bouclds, et, a 3heures et demiejem'acheminai 
vers le Port de Venasque, dont l'£chancrure s'aper^oit 
nettement vers le Nord au milieu de la cr6te frontifcre. 

Lorsqu'on arrive k l'entree du canal de dtfcharge de 
Tancien lac interieur d'lSs Aygualluds, dont le bassin com- 
ble est actuellement occupy par la petite plaine alluviale 
qui fait suite au Trou du Toro, deux chemins s'offrent 
aux voyageurs. L'un, suivant la rive gauche de l'an- 
cien torrent, cotoie la partie suptSrieure de la falaise qui 
encaisse profondfonent son lit rocheux et descend rapide- 
ment dans le fond du val de l'Esera. L'autre, plus court, si 
Ton se propose de rejoindre la Picade ou le Port de Ve- 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 267 

nasque, s'6carte quelque peu de la rive droite, bien que la 
gorge soit tres resserree k cet endroit. 

C'est le second que je pris ce jour-l&. 

Apres avoir franchi rescarpement bois6 qui barre la 
valine, il faut suivre un des nombreux senders qui sil- 
lonnent le flanc occidental de la Tusse-Blanche et de la 
Tusse de Bargas. Au milieu des sinuosites qu'elle d^crit, 
la veritable piste, effacee sur d 'assez longs espaces, est 
souvent fort difficile k trouver. Les autres sentiers, s'enche- 
vGtrant avec elle, mettent le voyageur dans une cruelle 
perplexity. M£me apres avoir plusieurs fois parcouru la 
contrGe, il peut aisSment s'Ggarer. Le mieux est de monter 
graduellement k droite, en se tenant assez haut, pour ga- 
gner directement le d^versoir du lac sup6rieur de Villa 
Muerta (2,050 m6t.). 

Vingt minutes apr&s avoir quitte le Plan d'fis Aygual- 
luds, j'arrivai sur les bords de ce lac. Sa forme est presque 
ovoYdale et assez irr6guli&re. Emprisonn^es au milieu de 
rochers fortement redresses, ses eaux glauques ne nour- 
rissent pas de poissons. De nombreux Urod&les (Trilon 
asper), dont j'ai pu capturer quelques specimens, y vi- 
vent en compagnie d'une 16gion de t^tards degrenouilles. 
Des plantes aquatiques, parmi lesquelles dominent les 
Potamogeton lucens, encombrent le fond vaseux de ses 
rives. 

D'ici, la vue est de toute beaut6 sur la valine de l'fisera, 
le massif des Monts-Maudits et la region de Perdiguero et 
des Posets ou Pic de Lardana. 

Traversant, au deversoir m&me, le ruisseau dont les 
eaux vont grossir le lac inferieur de Villa Muerta, jesuivis, 
au hasard, Tun des innombrables sillons traces par les 
troupeaux, et vingt-cinq minutes plus tard (4 heures 50) 
je rejoignais le cheminmuletier qui zigzague sur les pentes 
rapides de la Coustera. Ce chemin, le m£me que nous 
avions quittS la veille dans la valine d'Aran, en abordant 



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268 COURSES ET ASCENSIONS. 

le PIS. de l'Artiga-Telin, est celui que fr6quentent les 
arrieros (muletiers espagnols) charges du transport des 
marchandises entre l'Aragon et la Catalogne, par le Port 
de la Picade et la Coume de Poum^ro, et entre les val- 
lees de TEsera et celle de Luchon, par le Port de Ve- 
nasque. 

Arrive & la bifurcation du chemin de la Picade, je ne pus 
m'emp6cher d'admirer, pour la vingtieme fois peut-£tre, 
le panorama grandiose qui se d^roulait devant moi. D'6- 
tranges lueurs couraientsurles sommets glaces des Monts- 
Maudits. La lumi&re expirante du jour, s'accrochant aux 
aretes dechiquet^es des sierras, couvrait de reflets livides 
les cimes majestueuses de la Maladeta et du Pic d'Aneto. 
Au loin, les glaciers des Posets et du Perdiguero jetaient 
encore quelques reflets ondoyants au milieu d'un horizon 
bleu&tre. 

A cette heure ind^cise ou les voiles cr^pusculaires com- 
mengaient a s'etendre mystGrieusement dans le fond des 
vallees, Timmense perspective des Monts-Maudits etait 
indescriptible. II me semblait entendre le poete inconnu 
dire en ses vers grandiloquents * : 

pics, clochers du monde ou sonne la tcmpete, 
Cadrans oil l'avalanche a toute heure mugit, 
Devant qui l'homme -a peine osc lever la tdte, 
Tant Dieu lui parait grand, tant il se sent petit! 
Rochers, apres sommets, vieux autels de granit 
D'ou le nuage fume, encens de cette terre ; 
Vieille abside oil se chante en choeur le grand mystere, 
Aux bords d'un autre monde oil le ndtre finit; 
Vieux torrents, qui sifflcz dans vos tuyaux de pierre; 
Vicux sapins qu'on dirait des moincs en priere ; 

I. Cette piece de vers, attribute a Victor Huoo, aurait ete ecrite par 
l'auteur, en 1851, sur le registre des voyageurs depose a l'auberge de 
la valine du Lys. Cela se peut, bien que le maitrc n'eut pas pour 
principe de disperser ses oeuvres aux quatre vents du ciel. Quoi qu'il 
en soit, ces vers ont une noble allure et peuvent fort bien convenir aux 
Monies Malditos. 



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LES SOURCES DE LA GARONNE. 269 

Vieux lichens qui des troncs, comma un lusuv, penJez; 
Vieux lizards des rochers qui, pensifs, entendez 
Les bruits d'eau, voix de Dieu qui tombe de la cime; 
Vieux glaciers qui la-haut reluisez au soleil, 
Comme sur les grading luit le flambeau vermeil, 
Vous formez un grand temple oil mon esprit s'ablme 
Et sent de l'infini l'extatique sommeil! 

Probablement, je me serais oublie longtemps encore 
devant ces « vieux glaciers reluisant au soleil », Iorsquele 
« flambeau vermeil » s'eteignit tout & coup. Un brouillard 
intense, venant de France, m'enveloppa subitement de 
toutes parts et me forga de gagner en Mte le Port de 
VGnasque. 

Tournant & gauche vers le Nord-Ouest, je me dirigeai a 
l'aventure, k travers l'enorme protuberance blanch&tre et 
moutonnee de la Pena Blanca. 11 fallait, en effet, traverser, 
presque sans y voir, ce dedale de rochers, formes de cal- 
caire cristallin dolomitique fissure, au milieu desquels 
les agents dcstructeurs ont creus£ de profondes excava- 
tions & parois lisses et verticales. Ces gouflres sont nom- 
breux et rien ne defend leur approche ; aussi le voyageur, 
surpris par la brume ou par l'obscurite, doit-il prendre de 
grandes precautions pour ne pas y &tre precipitd. 

Par prudence, j'allai rejoindre le chemin des touristes 
qui va du Port de la Picade & la posada du senor Francisco 
Cabelludo, oil j'arrivai a 5 heures 25 du soir. J'eus le 
plaisir d'y trouver mes compagnons, en train de se r£con- 
forter devant un bol fumant de vin de Carinana. 

Apr£s que nous eftmes rapidement echange nos obser- 
vations, M. Brugui&re partit, sans plus tarder, avec Bar- 
thelemy, pour l'hospice de France, ou il voulait aller cou- 
cher. Pour ma part, differentes raisons me deciderent k 
passer la nuit chez le brave Francisco, ou je ne perdispas 
mon temps. Le lendemain matin, je lui fls mes adieux, 
tout en lui laissant des instructions detaillees pour com- 
pleter notre experience par une minutieuse enqu£te dans 



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270 COURSES ET ASCENSIONS. 

la vallee de V6nasque et dans celle de TArtiga-Telin. 
Franchissant la fronti&re et descendant rapidement la 
valine du Port, j'eus bientot rejoint M. Bnigui&re k l'hos- 
pice fran^ais, et, quelques heures plus tard, nous etions 
de retour k Luchon. 

Emile Belloc, 

Detegue de la Section des Pyrenees Centrales 
prte la Direction Centrale du Club Alpin Francais. 



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IX 



AU CANIGOU 



LA BRfiCHE DURIER — LE CHALET GARD6 
DES CORTALETS 

(Par M Ch. Lbfrancois) 



Lo que un segle basti, Valtre ho aterra ; 
Mes resta sempre 7 monument de Deu, 
Y la tempesta, 7 torb, Vodi y la guerra 
A I Canigd no 7 tirardn d terra, 
No esbrancardn per ara 7 Pirineu. 

(Co qu'un siecle a bati, Tautre le ren- 
verse. Mais le monument de Dieu de- 
meurc a jamais : ni la temp (He, ni le 
tourbillon, ni la haine, ni la gucrro ne 
pourront jetcr a terre le Canigou, ni 
mutiler les Pyrenees.) 

Jacinto Verdaguer, Canigo*. 

Le dSpartcment des Pyr£n6es-Orientales forme le terri- 
toire alpestre de la plus mSridionale des Sections de notre 
Club, la Section du Canigou, dont le siege est h Perpignan 
et qui a pris le nom de la cime la plus saillante de son 
riche domaine. 

La situation gSographique du dSpartement, qui r&init 
dans ses limites la plaine du Roussillon, de quelques 
metres au-dessus de la mer, les valines du Vallespir et du 
Conflent qui vontde 200 & 1,000 et 1,200 metres, la Cerdagne 



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272 COURSES ET ASCENSIONS. 

et le Capcir qui vont de 1,500 a 1,800 metres, permet au 
touriste d'y trouver la complete vari£t6 des climats medi- 
terran£ens. 

Dans ce merveilleux pays, l'alpiniste exerce qui ne se 
s£pare pas de son piolet retrouvera en ete, dans les hauts 
sommets de la Cerdagne ou de l'Andorre, les escalades et 
les glissades dans la neige que le Canigou (2,785 m&t.), le 
Treize-Vents (2,761 met.) ou le Gallinas (2,624 met.) lui 
auront r6serv6es l'hiver. Le touriste, apr&s avoir joui d£li- 
cieusement de la fratche atmosphere des 1,600 metres 
d'altitudede Mont-Louis, trouvera ennovembre, dGcembre 
et Janvier, k Amelie-les-Bains, au pied du Canigou, &une 
altitude de 250 metres, un climat d'une douceur incompa- 
rable et sur lequel les Suisses seraient bien aises de pou- 
voir compter de juin k septembre. 

Plus bas enfin, la M6diterranee, qui n'est pas, quoiqu'on 
ait l'air de le croire, l'apanage exclusif de la Cdte d'Azur 
tant vant£e, a creus£ au pied de l'Albere une succession 
d'anses dGlicieuses; et, gr&ce k la brise marine qui, chez 
nous, souffle de l'Est, gr&ce au soleil levant qui les baigne 
et k la montagne qui les abrite, elles donnent au visiteur la 
sensation d'un printemps perpetuel, avec une invaria- 
bility de temperature et d'hygrom6trie presque absolue, 
que la Provence, malgre tous ses charmes, ne saurait 
offrir, prise qu'elle est entre le vent du Nord et le vent 
du Sud. 

A toutes les altitudes, depuis la for£t de Sorede de 
l'Alb&re, qui couvre de sa vegetation luxuriante les flancs 
du Pic Neoulos (1,267 met.), jusqu*& la for£tde la Matte, 
pr&s de Fourmigueres, au fin fond du Capcir, et jusqu'k la 
for&t des Fanges, au col de Saint-Louis, tout en haut de la 
valine de l'Agly, les for&ts se succ&dent les unes aux 
autres, reliees entre elles par des hetraies et des ch&tai- 
gneraies d'une admirable vigueur. 

Le promeneur, emerveilie de cette vegetation si nette T 



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AU CANIGOU. 273 

ment m^ridionale, ne sera pas moins charm£ par les 
richesses de la flore alpestre qui embaume les hautes val- 
ines; la vallee de Cady,au Canigou, et la valine d'Eyne, au 
pied du Puigmal, renferment k elles seules des triors & 
faire p&mer d'aise tous les botanistes de l'univers. 

Que dire des richesses geologiques et mineralogiques 
de ce bloc de fer et de marbre, c61&bres dans le monde 
entier? 

Que dire, en si peu de pages, de cette admirable suite 
de chaines de montagnes, l'Albere et les Corbieres, qui 
enserrent le Roussillon comme dans une tenaille dont le 
Canigou serait la goupille, le Puigmal (2,909 met.), le Puig 
P6ric ou Pic de Prigue (2,810 met.), le Carlitte (2,921 met.), 
se r4unissantau Puig d' Alp (2,535 m&t.) et au Puig de Camp- 
cardos (2,910 mfct.) pour enfermer le large col de la 
Perohe et la verte Gerdagne dans un rempart de 1,500 me- 
tres de relief? 

Enfin, merveille entre toutes, toujours et partout, en 6t6 
comme en hiver, sur la neige des montagnes comme sur 
les vignes de la plaine, ruissellent les rayons de ce superbe, 
splendide et radieux soleil du Roussillon, qui illumine 
l'existence, entretient la sante des heureux qui la pos- 
sedent, la rend aux malades Sperdus qui accourent pour 
Timplorer, et transforme la vie en un enchantement per- 
petuel. 

Je suis convaincu que nos jeunes camarades de la cara- 
vane scolaire de Piques 1896 et leurs si devours chefs, 
MM. Richard et Kochersperger, gardent le souvenir de la 
route de Villefranche&Vernet, le 8 avril, en face du Canigou 
tout blanc s'enfonrant dans le ciel bleu, et du dejeuner k 
l'hotel du Pare, dans la galerie vitree, toutes fen&tres 
ouvertes au beau soleil inondant de lumiere les arbres 
verts des jardins. 

Et pouttant cet admirable pays est presque inconnu. En 
dehors des savants, a qui Tetude de ces prodigieux boule- 

ANKUA1RE DE 1890. 18 



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274 COURSES ET ASCENSIONS. 

versements s'imposait; en dehors des amanis passionn£s 
des beautes de la nature et de la montagne, qui sauraient 
les trouver, fut-ce au bout du monde; en dehors des 
malades qui fuient les brumes septentrionales; si Ton 
excepte encore les voyageurs qui vont en Espagne et qui, 
frapp^s de lamajeste de ce geant devant lequel ilsdSfilent, 
se hasardent k s'approcher un peu plus de la montagne 
qu'on leur dit 6tre le Canigou ; sauf ces quelques visiteurs, 
dis-je, nous en sommes rest£s au temps ou Victor Hugo 
emmenait ses lecteurs : 

Par lo chcmiu qui va vers la Cerdagne, 
Je ne sais oil. 

C'est ainsi que la collection pourtant si riche des vingt- 
deux volumes de VAnnuaire du Club, sauf les articles 
orographiques et g£ologiques de notre savant vice-pre- 
sident, M. Schrader (et qui n'en parlent que d'une faeon 
g6n6rale), ne contientni un recit d'ascension ou de course, 
ni une 6tude, relatifs a ce massif du Canigou. C'est m£me 
kgrand'peine que M. Joseph Lemercier, dans sasi minu- 
tieuse table des quinze premieres annges de VAnnuaire, a 
pu relever deux pages ou le Canigou est cite. 

Les raisons de cette injuste indifference sont multiples. 
L'eloignement est evidemment une cause de d&aveur 
pour notre Section du Canigou, par comparaison avec les 
Vosges et la Suisse. Cet eloignement s'aggrave de ce que, 
de quelque point que Von parte, on est oblige de traverser 
ou de contourner un important massif de montagnes, ce 
qui allonge la duree du trajet. 

Mais un grand obstacle a 1 'affluence des visiteurs se trouve 
dans la rarete des guides et surtout dans l'absence degites 
confortables. II faut bien reconnattre que ce reprochc est 
fonde pour nos montagnes, comme il 1 etait il y a vingt- 
cinq ans pour toules les Pyrenees. Nos collegues des Sec- 
tions plus occidentals ont ouvert la voie a noire Section. 



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AC CAN1G0U. 275 

et nous espSrons que ce reproche n'aura plus sa raison 
d'etre dans quelques annees, Alors la Section du Canigou 
aura realise les projets inspires par notre eminent presi- 
dent Durier et elaborSs par les d^voues collegues qui la 
dirigent, sous Tactive presidence de M. Casimir Soullier. 
Gr&ce & l'approbation de la Direction Centrale et avec 
son bienveillant concours financier, gr&ce. aux souscrip- 
tions de genereux donateurs, et aux subventions des pou- 
voirs publics, la Section vapouvoir 6difier un chalet, au col 
des Cortalets, h 2,083 metres, et amenager les routes 
carrossables, chemins muletiers, sentiers et passages qui 
permettront au touriste de circuler sans fatigue inutile a 
travers toutes les hautes valines, et de gravir avec secu- 
rity et k l'heure propice les pics qui couronnent le massif 
du Canigou. 

Parmi ces passages, le plus interessant est celui qui a 
ete pratique au mois d'octobre 1896. Ouvert, a coups 
de dynamite ; par les soins de notre collogue M. Boixo, 
de Vernet- les -Bains, il conduit directement du col des 
Cortalets au pied de la chemin£e du Canigou, en escala- 
dant les rochers qui dominent le gouffre. En souvenir de 
Tascension que le president du Club voulut bien faire 
avec la Section, en juin 1896, pour nous aider des con- 
seils de son experience, la Section a attribue k ce passage, 
alpestre entre tous, le nom de Breche Durier. 

Montrer, & tous ceux qui sont en qu6te de courses nou- 
velles, combien nos montagnes meritent de les attirer et 
de les retenir, et combien les travaux executes par la 
Section en 1896-1897 donnerontd'avantages aux touristes, 
prendre ainsi ma modeste part de la Ukche que nos col- 
logues se sont imposee, tel est le but de cet article. Par 
nos efforts, nous aurons accompli, apr£s vingt annees 
(vingt siecles pour notre impatience), le vceu qu'expri- 
mait dans VAnnuairede 1877 notre si regrette collegue Le- 
queutre, « que la possibilite soit donnee aux alpinistes 



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COURSES ET ASCENSIONS. 279 

de voir les rayons de l'aube et le soleil levant du haut du 
Canigou ». Avecle chalet des Cortalets et la Breche Durier, 
ce sera chose faite, et m&me mieux qu'il ne le souhaitait, 
car ce ne sont pas les alpinistes seuls a qui le chalet pro- 
fitera. Gr&ce h ce gite hospitalier, ceux-ci pourront rayon- 
ner dans la montagne, sanssouci des distances et des nuits 
trop froides, et organiser m£me d'admirables courses 
d'hiver. Mais le chalet ne sera pas un simple refuge, tel 
qu'on Tentend dans le Brian^onnais ou 1'Oberland. Acces- 
sible aux voitures, ce sera un « chalet gard6 », avec salle k 
manger, chambres confortables, ou tous les touristes, les 
dames comprises, trouveront le vivre et le couvert. 

Et, quant au lever du soleil, c'est un spectacle qui ne 
manque gufcre en motre beau pays du Roussillon, m£me 
dans ce qu'on appelle la mauvaise saison, qui, chez 
nous, ti&de encore, est souvent la plus lumineuse et le 
plus resplendissante. 

Le massif du Canigou, dans la partie qui nous int^resse, 
c'est-&-dire celle qui est k l'Est du col de Jou et de la 
Cime des Cums et, par consequent, celle. qui est a l'Est du 
mGridien de Paris, se compose d'un bouquet de pics 
principaux, qui sont, apres la Cime des Cums (2,300 m&t.), 
le Pic des Sept-Hommes ou Pic des Izards (2,550 m<H.), 
le Pic-Rougeat (2,700 m&t.), le Treize-Vents (2,763 m6t.), 
le Puig-Sec (2,600 m<H.), le Canigou (2,785 m&t.), le Puig 
Barbet (2,610 et 2,748 mfct), et le Quazemi (2,422 met.). Au 
Nord du Treize-Vents, une seconde cr<He se dStache, la 
Serre de Roc-N£gre,qui se dirige vers l'Est et sur laquelle 
se d<Hachent le Pel de Ca (2,036 mfct.) et le Puig de 
l'Estelle \ qui n'a dejk plus que 1 ,738 metres. 

1. « Pel de Ca » signific poil de chion; avoir soin do no pas dou- 
bler 17, car « Pell de Ca » signifierait peau dc chien. — « Estcllc » vein 
dire etoile, bien entendu; quant a u Quazemi », notre collegue M. Emilo 
Belloc en voii l'etymologie dans « Casa mia », ma maison, locution cs- 
agn ole dont l'orthographe aurait ete alteree, 



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280 COURSES ET ASCENSIONS. 

Entre ces pics so creusent des valines plus ou moins 
importantes et d'aspects bien diflerents. La valine de 
Cady, qui s'ouvre entre la Cime des Cums etle Treize- Vents 
au Sud et le Quazemi et le Canigou au Nord, est une large 
et verdoyante vallee, plantee d'arbres dessences variees, 
couverte de rbododendrons. Elle est parcourue par Tim- 
portant ruisseau de Cady, qui couie au milieu de terres 
cultivees, vers le col de Jou, et, plus baut, dans de riches 
p&turages ou de nombreux troupeaux de baeufs et de ju- 
ments passent la belle saison. 

De 1'autre cote du Quazemi s'ouvre la vallee de Saint- 
Vincent, rocailleuse et ravinee, ou le torrent coule, entre 
des escarpements infranchissables, h travers une s^rie de 
cascades. C'est la route la plus courte,mais la plus dure, 
pour aller de Vernet-les-Bains au Canigou* et seuls les 
alpinistes exerces peuvenl la suivre. 

La valine de Filiols, qui s'ouvre plus au Nord, est encore 
tres aride et abrupte; elle oflre cependant des passages 
plus ais6s ; c'est la route g6n£ralement suivie pour faire 
Tascension du Canigou depuis le Vernet. Les crates qui 
enserrent l'£troite valine de Filiols se rdunissent et Tor- 
ment une Eminence nommee dans le pays le Canigou de 
Filiols, que les cartes dGsignent seulement par sa cote de 
2,413 metres. 

Derriere ce point 2,413 se trouve le col de la Perdiu, qui 
domine la source de ce nom : col et source que plusieurs 
cartes, et m6me des Guides, placent sur une autre ar<He, 
h l'endroit oil se trouve le col des Cortalets. Du point 
2,413 au sommet du Canigou monte tout droit une cnHe 
Nord-Sud, tres battue des vents et p^nible h gravir, pen- 
dant une heure et demie. 

A l'Est de la vallee de Filiols s'ouvre la valine de Tau- 
rinya, bornSe k l'Est par la cnHe du Roc Mousquit. Cette 
valine est tres pittoresque,etofTredes aspects tres varies, 
depuis les rocs d6nud6s du col de Milleres jusqu'a la 



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AU CANIGOU. 28! 

for&t de Balatg, si belle et si verte. Elle se termine en haut 
au Clot des Estanyols, ainsi nomm6 des deux « 6tangs » 
qui s'y Irouvent, et plus loin au Gouftre du Canigou, 
domine de 250 a 300 metres h l'Est par le Puig Barbet, 
al'Ouest par le Canigou. C'est dans lefond du Gouffre qu'a 
ete pratiquee la Breche Durier, qui donne passage dans la 
valine de Cady, au pied m^medu pic supreme du Canigou, 
que dans le pays on appelle simplement le Pic. 

La vallee de Taurinya renferme la fortU de Balatg, tra- 
versGe, jusqu'a la maison forestiere de Balatg, par une 
route de voitures venant de Prades et dont le prolonge- 
ment est pr6vu dans les projets de la Section. Elle con- 
duira les touristes en voiture jusqu'au col des Cortalets, 
situ6 entre le Pas de las Trouges et le col de Balatg de 
la carte de l'Etat-major : on y trouvera le chalet garde du 
Club Alpin Francais, a 2,083 metres environ. 

Vient ensuite, plus k l'Est, la valine de Liech, entice- 
ment couverte par les bois Pons, forSt magnifique, tra- 
versee par un chemin forestier k pente douce, qui mene 
par le Pas de Prat de Cabrera jusque dans la vallee de 
Velmanya, comprise entre une cr£te descendant du Puig 
Barbet et une cr&te descendant du Puig de Pel de Ca. Le 
cirque supdrieur de cette valine, ferm6 au Sud par la Serre 
de Roc-lN&gre, est d'une majestueuse ampleur et d'une 
saisissante impression de silence et de solitude. Un sen- 
tier muletier descend jusqu'k Velmanya, important village 
d'oii part une route carrossable, excellente comme entre- 
tien, mais terrifiante par les precipices qui la bordent, et 
qui conduit en 16 kilometres & la station de Vinca. 

En continuant a parcourir le cercle de l'horizon, on 
trouve,dans le versant du Tech, l'immense valine qui des- 
cend depuis la Cime des Cums, le Treize-Vents et le Pel 
de Ca, en se subdivisant en plusieurs vallons importants, 
dont les principaux sont celui qui debouche un peu au- 
dessus de Prats-de-Mollo dans la vallee du Tech, et celui 



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282 COURSES ET ASCENSIONS. 

du Riufarre',qui renfermc le village deCorsavy et la ville 
d'Arles-sur-Tech k quelques kilometres en amont d'Amelie- 
les-Bains. Dececote^Taspect change, les aretes rocailleuses 
s'attGnuent, les pentes sont plus rudes, les for£ts dispa- 
raissent, etle terrain ferrugineux se montre avec sa colora- 
tion rouge&tre. Les flancsde la montagne, exposes aumidi, 
deviennentplusfertiles, et dej&&l'altitude de 1,100 metres 
on trouve des champs de seigle et de pommesde terre. 

Ce coup d'oeil jet6 sur la carte (voir p. 307) montre quel 
magnifique champ d'excursion s'oflrira aux touristes qui 
s^journeront une dizaine de jours au chalet des Corlalets. 

Pourle moment, le touriste qui veut faire l'ascension 
du Canigou ou d'un des pics du massif peut choisir son 
itin£raire par la vallee qui lui offre le plus d'avantages ou 
d'agrements. Mais toutes ont un inconvenient commun : 
c'est qu'une fois sorti du village choisi comme point de 
depart, il n'y a plus aucun espoir de trouver ni gtte ni pro- 
visions. II existe bien quelques maisons forestieres, mais 
elles ne sont habitues qu'au moment des inspections; en 
tous cas, quelques personnes seulement, munies d'autori- 
sations prealables, peuvent y avoir acces; ce n'est qu'une 
ressource occasionnelle et tres limitee. Quant aux huttes 
de bergers et aux cabanes ou campent les ouvriers tra- 
vaillant & Tamenagement des chemins, elles sont dans un 
6tat de salete indicible. C'est notre collogue M. Salome 
qui a, je crois, 6crit un jour qu'elles lui ont paru contenir 
une admirable collection des vermines des quatre na- 
tions ; je ne saurais le laxer d'exageration. Ces huttes sont 
si r^pugnantes que, surpris, ma femme et moi, par un 
violent orage au pied des eboulis dans la valine de Cady, & 
150 metres au-dessous du Pic, le l er juillet 1893, nous 

l. Riufarr6 est une alteration de Riuferrer, ruisseau de fcr. Un 
village de la valine s'appelle Montferrer. L^ Trei?e- Vents renferme 
plusicurs mines de fer. 



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AU CANIGOU. 283 

prefer&messubir quatre heures de pluie d'orage en descen- 
dant, plutot que d'y chercher un abri et de risquer d'avoir 
a y passer la nuit. Une bonne douche en arrivant au Vernet, 
pour completer la premiere, et un excellent diner a l'hdtel 
duParc, ne nous laissfcrentaucun regret de notre decision. 

La consequence de ce manque de gite est fatale : sauf 
les aipinistes endurcis etbienequipes, quipeuvent passer 
la nuit & la belle etoile, tous les touristes redescendent 
jusqu'k un village apres l'ascension; ils ont ainsi une jour- 
nee fatigante de quatorze, seize ou dix-huit heures, et ne 
remontent plus le lendemain. Ne pouvant faire qu'une 
ascension, ils font celle du pic leplus eleve,par le chemin 
traditionnel, et tout le massif reste ignore. 

D'autre part, etant donne le climat du Roussillon, qui 
fait que, des les premieres heures de la journee (k moins 
d'une temperature exceptionnelle), le mouvement ascen- 
sionnel des couches atmospheriques couvre la plaine d'un 
voile quelquefois impenetrable, il est indispensable d'arriver 
au Pic d^s les premieres heures de la journee. Sim^me on 
veut voir Tadmirable spectacle du lever du soleil sur la 
Mediterranee, il faut etre au moins au col des Cortalets ou 
h la crete de Fillols des l'aube naissante. Cela conduit a 
une mise en route & minuit ou une heure du matin, et 
quelquefois avant. Ce sont des conditions qui ne peuvent 
convenir h. tout le monde,et qui ecartent bien des ama- 
teurs de courses moins accidentees. 

Parfois, manquant de renseignements precis, les tou- 
ristes partent Uoul heures du matin, du Vernet, par 
exemple, ou de Velmanya. Ils arrivent au Pic h midi et s'en 
retournent sans avoir eu la moindre vue, heureux encore 
si un orage ne vient pas agrementer la descente. Ils s'en 
vont maudissant notre belle montagne, et pretendant que 
les Catalans sont des Gascons. 

Le chalet garde des Cortalets resoudra victorieusement 
toutes ces difficultes. 



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284 COURSES ET ASCENSIONS. 

Faisons maintenant une rapide description des ascen- 
sions que Ton execute actuellement, et voyons comment 
elles gagneront en int6r6t, grAce & la possibility d'avoir un 
bon lit pr£s des sommets. 

Toutes les vallees peuvent £tre suivies, au moins en 
parti e, pour gagner les bautes cimes du massif. On 
fait gentfralement Tascehsion du Pic des Treize-Vents par 
la vallee du Tech, en gagnant C6ret en chemin de fer, 
Arles-sur-Tech en diligence par la grande route, et enfin 
Corsavy (800 m£t.) soit k pied, soit en voiture par la route 
magniflque mais tres inclinGe qui conduit par le col de Pey 
dans la valine de Velmanya. A pied, de Corsavy au pic, le 
chemin suit, par le Pic de la Souque (1,621 met.),le Plade 
Roger et la Passe-Vieille, une succession de cr£te3 trfcspra- 
ticables k condition que le vent du Nord-Ouest, cousin du 
mistral et qu'on nomme ici la tramontane, ne souffle pas 
avectrop de violence. Le Pic des Treize-VetUs s'appelle en 
reality le Pic des Tt*es- Vents, ou des trois vents qui balaient 
son sommet k tour de role, la Tramontane, le ventd'Espa- 
gne et le marin. Quelque topographe a pris le mot local Tres 
(trois) pour le mot « treize », et a ajoute ainsi dix vents k 
ce pic, qui certes n'en avait pas besoin : la tramontane, k 
la rigueur, lui sufflrait. Du haut du pic (2,763 metres) on a 
une vue admirable sur la chatne de TAlb£re et, par delk, 
sur l'Espagne; c'est 6videmment k ce pic qu'il faut venir 
chercher la vue mSridionale qu'il derobe au Pic du Cani- 
gou, qui n'a que 20 metres de plus que lui. 

Cette ascension est trfcs interessante et tres belle k faire 
au printemps, avant que le soleil ne soit devenu d6j& trop 
ardent, car on monte constamment sur le flanc Sud. C'est 
une course d'hiver tout indiqu^e. Malheureusement, les 
ii kilometres de diligence et les 9 kilometres a pied ou au 
pas du cheval d'Arles k Corsavy allongent considerable- 
ment la course, et on fait rarement cette excursion de 
Perpignan. Quant k Aries et k Corsavy, les gltes y sont suf- 



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AU CANIGOU. 285 

fisanis pour une course de montagne, mais peu conforta- 
blespourunsejour dequelque duree. D'autre part,comme 
il n'y aaucunabri dans la montagne, il faut revenirau gite 
le jour m6me,en plein soleil, ce qui n'est pas bien agr^a- 
ble. Le chalet des Cortalets rendra cette ascension tr&s 
pratique, soit qu'on la fasse alleret retour depuisle chalet 
en contournant ou en gravissantle PuigBarbet, soit qu'on 
monte par Corsavy, et qu'on gagne ensuite le chalet pour 
y passer la nuit et redescendre le lendemain, ou un des 
jours suivants, sur le Vernet, sur Prades ou sur Velmanya 
et Vin^a. 

On peut monter auCanigou en partant de Prats-de-Mollo, 
petite ville fortifiee, qui rappelle en m£me temps la Corse 
et la Kabylie, et ne leur doit rien comme malproprete. On 
gagne le Pla Guilhem (2,253 met.) par le col de la Cou- 
meille et le Plade la Mouline, puis, par le col des Boucacers 
et le vail on de la Llapoud&re, on entre dans la vallee de 
Cady qui mine au Canigou. Mais la course est tr£s longue 
ainsi ; quatreheuresau moins de Prats-de-Mollo au vallon de 
la Llapoudfcre, quatre heures encore jusqu'au Pio (arrets 
non compris), forment une course excessive, 6tant donn6 
qu'il faudra encore cinq ou six heures de descente pour 
rejoindre un glte habitable, Velmanya, Prades ou le Vernet. 
Aussi,actuellement, cette course est-ellerarement faite par 
cet itineraire ; on va genSralement de Prats-de-Mollo au 
Vernet, en continuant au Nord & partir du Pla Guilhem : 
c'est encore une marche de douze heures, mais cette fois 
de glte en glte. 

La course se fera au contraire dans d'excellentes condi- 
tions lorsque le chalet sera le gtte d'etape : on aura alors 
une ascension duplushaut inter&t et qui permettrad 'avoir, 
d'abord du haut du Pla Guilhem et ensuite du Pic du Ca- 
nigou, le panorama circulaire complet de ce que 1'oeil ou 
la lunette pourront d6couvrir. 

Elle aura de plus l'avantage de rattacher merveilleuse- 



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286 courses et ascensions. 

ment a cette excursion une autre course magniflque,Tas- 
cension du Pic de Costabone en partant de la Preste, 
ascension si belle, mais si difficile aujourd'hui, en raison 
du temps enorme qu'il faut pour atteindre la Preste, qui se 
trouve a l'extr&nite de la vallee du Tech, tout aupr&s de 
sa source. 

Eile fera rentrer aussi dans un cycle pratique d'excur- 
sions la course de la Preste a Camprodon, en Espagne, par 
le col Pragon,avec retour a Prats-de-Mollo par le col d'Ar- 
res, course superbe, mais qu'on ne peut faire aujourd'hui 
qu'apres un trajet interminable depuis Ceret ou Amelie- 
les-Bains et en revenant par le m&me chemin, ce qui est 
toujours fastidieux. 

Actuellement, les points de depart les plus generalement 
choisis pour faire l'ascension du Canigou sont Vernet- 
les-Bains, Velmanya et Prades, tous trois dans le versant 
de la Tet. Laligne de Perpignan a Villefranche les dessert 
(lorsque la locomotive ne trouve pas le vent trop fort pour 
elle), et c'est en ces points que Ton trouve les h6tels les 
plus confortables pour y coucher. 

L'ascension par Velmanya demande deux jours, car il 
faut coucher a Velmanya. On descend a la station de Vinga, 
et on parcourt generalement les 16 kilometres de la route 
dans le petit break decouvert du pere Baco, de Vin^a. 

Lorsqu'on arrive par le train de k ou 5 heures du soir 
(suivant le vent), on remonte au soleil couchant les der- 
niers contreforts de la montagne, passant au-dessous de 
Joch, laissant a ses pieds le pittoresque village de Fines- 
tret, et on entre dans la saisissante gorge de la Lentilla. La 
route, large de 2 m ,50 a 3 metres, suit la rive droite de la 
riviere, taillee a coups de mines dans le flanc de la mon- 
tagne; elle domine, sans parapet et presque constamment 
a pic, un precipice de quelques centaines de metres au fond 
duquel on entend mugir le torrent qu on ne voit presque 
nulle part. Kile contourne les contreforts et s'enfonce dans 



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AU CANIGOU. 287 

les ravins par des tournants aigus k faire fr6mir. Lorsque 
nous y pass&mes, le 26 decembre 1896, MM. P. et 
G. Auriol, C. Bertran et moi, pour aller explorer le eol des 
Cortalets en hiver, la nuit nous prit k Tentree de la gorge, 
nuit noire de dernier quartier. Le pere Baco n'avait 
qu'une lanterne, et,quelque confiance qu'il nous dlt avoir 
dans sajumentcerdane (confiance meritee d'ailleurs),nous 
ne ptimes, pendant quelque temps, nous empdcher de son- 
der de l'oeil le goufTre noir que nous cotoyions. Heureuse- 
ment, le ciel du Roussillon, m^me lanuit, adessplendeurs 
auxquelles le plus obtus citadin ne saurait resister. C'est 
vous dire que nos cceurs d'alpinistes n'y resterent pas 
longtemps insensibles,etle ruissellement dor6 des etoiles 
ne tarda pas k relever nos yeux en m6me temps que nos 
esprits. 

A peu pr&s aux deux tiers du chemin, la route traverse la 
rivi&re en face de Ballestavy, campe, comme les villages 
kabyles, k 200 metres au-dessus du torrent. 

Velmanya est un village d'environ 500 habitants, dont 
les habitations sont pour la plupart diss£minees surles 
flancs assez fertiles de la montagfte. Les forges catalanes 
donnaient autrefois une grande animation & ce village. 
La concurrence est venue, la difficulty de l'exploitation 
des minerals et les transports trop couteux ont rendu la 
lutte impossible ; tout est arr£t6, et le village vivote m6- 
diocrement. On trouve encore cependant & l'auberge May- 
neris, en m£me temps qu'une nourriture convenable et 
des lits tres propres, un hotelier debrouillard. Quel ne fut 
pas notre Stonnement d'etre salues a notre arrivee par le 
quadrille de la Belle Htlene, que notre hdte 6tait en train 
de moudre k notre intention sur un piano mecanique ! A 
800 metres et au bout de la route en question, ce n'etait 
pas banal. Laubergiste se sert de son instrument pour 
faire danser ; il trouve que cela lui cotite moins cher qu*un 
orchestre dejutglars (musiciens Catalans). M. Maynerisdoit 



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288 COURSES ET ASCENSIONS. 

avoir du sangsuisse dans les veines ; ce ne serai t pas im- 
possible, puisque j'ai trouve &Klosters, dans le Praetigau, un 
maltre d'hfltel, Ni^ois d'origine, qui avait fait son conge 
comme caporal de cuisine a l'hdpital militaire d'Am^lie. 
• Ce rapprochement me conduit a dire que la valine de la 
Lentilla et le cirque de Velmanya sont aussi beaux que les 
valines secondaires des Grisons ; au lever du soleil, lorsque 
le Barbet est <\6jk Gclaire et que le Pel de Ca est encore 
dansl'ombre, la succession des teintes fondues qui Sclaire 
la Serre de RooWgre au fond du cirque est veritablement 
merveilleuse. Si une nu6e vient, k ce moment, couvrir le 
ciel au-dessus des deux cols de Pey et de laCir&re, laissant 
passer les rayons paries deux 6chancrures, on dirait Tare 
de Diane recouvert d'une couche d'or. 

De Velmanya, quatre & cinq heures sufiisent pour gagner 
le col desCortalets. On suit un sentier muletier, qui longe 
d'abord la rivi&re sur sa rive gauche, puis s'en Gloigne 
pour gravir une pente assez raide sur les flancs du Pic des 
Bessis. En deux heures, on atteint le Roc Majou, au bord 
du Prat de Cabrera 1 , d'ofr Ton a une vue merveilleuse 
sur le cirque et sur le Puig Barbet. Ce paysage, un peu plus 
anime en et6 par les troupeaux qui paissent sur le Prat de 
Cabrera et par les voyageurs qui passent le col de la 
Cir£re venant d'Arles-sur-Tech, presente en hiver l'image 
de la solitude et du silence. On se croirait k Tautre bout 
du monde. 

On peut, depuis le Prat de Cabrera, gagner le col des 
Cortalets, soit en escaladant lacr£te de Velmanya jusqu'au 
point col6 2,524metres de la cr£te du Puig Barbet, et en re- 
descendant par le col de Balatg, soit en suivant le chemin 
muletier k travers les bois Pons, la superbe foriM de sapins 
qui domine la valine de Llech , dans laquelle on remarque une 
masure toute petite, isoleede plus d'une heure de marche 

i. Cabrera est le nom Catalan dc l'izard. 



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AU CANIGOU. 289 

du hameau de la Forge, et qu'on a nomm^e par derision 
le « Petit-Paris ». Le chemin muletier est tres bon; il 
suit exactement le contour des crates et des ravins et gagne 
en pente tr£s douce le col des Cortalets, ce qui fait qu'on 
peut compter mettre, avec une monture, le m&me temps 
qu'un alpiniste mettrait en suivant la crfcte de Velmanya. 
Du col des Cortalets, en traversant le Clot des Estanyols 
et grimpant la cr<He de Fillols h la Foun de la Perdiu, on 
gagne le Canigou. 

Cette course est tr&s belle & coup silr, et surtout elle 
offre, sur la montagne, la plaine et lamer, des vuesmagni- 
fiques. Mais elle est tr&s longue depuis Vinga jusqu'au Ca- 
nigou, et, si Ton redescend au Vernet ou h Prades, c'est 
une journ^e qui d£passe les limites de ce que desirent faire 
les touristes m6me exerces. 

Le point de depart le plus frequents actuellement, et qui 
le sera de plus en plus quand le chalet du Club et le pro- 
longement de la route du col des Voltes seront faits, c'est 
Vernet-les-Bains, appele aussi le Vernet. C'est une jolie 
petite ville, situ6e a 16 kilometres de la gare de Ville- 
franche qui la dessert, b&tie en gradins & l'altitude de 
620 metres. Au pied du village, au bord du ruisseau de 
Cady, un proprtetaire a construit des Thermes, un Casino 
et cinq ou six h6tels, les unssomptueux,les autres confor- 
tables, et une vingtaine de villas ; le tout diss£min6 dans 
un d^licieux pare de plantes des pays chauds. 

C'est au Vernet que s'est cree, depuis quelques ann6es, 
un sanatorium d'hiver h 200 metres environ au-dessus du 
village,expose&rOuestetdominanttoute la valine. Ony con- 
duit les malades et on les en ram&ne matin e t soir en voiture . 

Du Vernet, plusieurs itineraires conduisent au Canigou. 
La route la plus fr6quent6e, parce qu'on peut la suivre k 
cheval presque jusqu'au pied de la pyramide finale, est 
celle de la vallee de Cady. On remonte d'abord pendant 
deux heures le ruisseau de Casteill, par un mauvais che- 

AMNUAIRB DB 1896. 10 



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290 COUHSES ET ASCENSIONS. 

min pierreux et encaissG, sans vue ni air, jusqu'au col de 
Jou (1,128 mdtres). Un grand lacet conduit au col du 
Caball-Mort (du Cheval-Mort), par lequel on enlre dans la 
vallee de Cady. Laissant k droite le sentier qui, par le Pla 
Guilhem, va k Prats-de-Mollo, on longe les granges du 
Rende, les p&turages de Marialles, ou se trouve une 
maison foresti&re non habitue, on contourne le ravin de 
la Llapoud&re, et apr&s avoir suivi, pendant deux heures, 
la superbe vallee toute verdoyante, on traverse le tor- 
rent. Un lacet bien trac6 traverse un bois de hStres calci- 
nes par un incendie, et enfln, apres avoir long6 les ruines 
du refuge Arago, on arrive au pied des eboulis. C'est 
\k que s'arrGtent les montures. En trois quarts d'heure 
de marche, on arrive au pied de la cheminSe, et en une 
demi-heure, apres une escalade sGrieuse, on atteint le 
sommet. Depuis le depart, jusqu'k ce moment, on n'a eu 
d'autre vue que celle de la valine, constamment enfermee 
entre les deux crates qui ladominent de plus de 500 metres 
k droite et k gauche. Quelque belle qu'elle soit, elle ne 
laisse pas d'etre monotone k la longue, pendant hult 
heures de marche ou de haltes. 

L'autre moyen d'atteindre le Canigou consiste k gagner 
l'ar&te qui est formee, comme nous Tavons dit, par ia reu- 
nion des deux crates qui enferment la valine de Fillols.On 
peut le faire du Vernet par trois voies diff^rentes. Les 
deux premieres, soit par Saint-Martin-du-Canigou, soit 
par la gorge de Saint- Vincent, sont assez difflciles, en rai- 
son des immenses escarpements qu'elles pr^sentent, et 
demandent une certaine experience de la part des alpi- 
nistes qui les suivent. Latroisteme est celle quioffre, pour 
le moment, les plus grandes facilil^s. C'est un sentier qui 
part du col de la Trouge, entre le Vernet et Fillols, et qui, 
k travers la for6t de Fillols, rejoint, par l'Escale de l'Ours, 
la route foresti&re prfes du tunnel. La route conduit k la 
jnaison forestjere de palatg, d'oi} un sentier pipletier 



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AU CANIGOU. 291 

monte au col des Cortalets; puis, k travers le Clot des 
Estanyols, on gagne le col de la Perdiu. II n'y a plus alors 
qu'h suivre pendant une bonne heure la crSte longue et 
fastidieuse qui conduit au sommet. 

De Prades, le trajet est le plus facile et le plus agrSable. 
Une fois le col de Millfcres atteint, soit h pied ou h mulet 
en passant par Taurinya, soit en voiture par Fillols, on 



Maison forestiere do Balatg, reproduction d'une photographic 
do M. Qeorge Auriol. 

suit une route carrossable en lacets, qui laisse apercevoir 
de tr&s belles vues sur le massif de Nohedes ; puis on passe 
le long de rochers & pic, bordant d'effrayants precipices, 
en face des escarpements verticaux du Roc Mousquit, et 
Ton entre dans la for&tde Balatg, qui forme au-dessus de 
la route de veritables voAtes de verdure ; on atteint ainsi 
la maison foresttere de Balatg, oil Ton peut avoir la per- 
mission de passer la nuit. En partant k 2 beures du matin, 
on gagne en une heure ou une heure et demie le col des 
Cortalets par le sender rquletier, puis on suit te m^me 



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292 COURSES ET ASCENSIONS. 

route que par les autres itineraires, pour gagner le Pic 
par la cr£te de Fillols. 

De ce tres rapide examen des divers itineraires, il re- 
sulte que tous ils presentent les mAmes inconvenients au 
point de vue de la longueur du trajet et de la necessite de 
partir dans la nuit, et qu'ils sont tous plus ou moins fasti- 
dieuxpar la constante uniformite de la marche. 

Le probleme qui se posait h la Section peut done se 
resumer ainsi : Etablir un trace reunissant les parties les 
plus interessantes de la montagne, edifier h proximite du 
sommet un glte confortable dans une position agreable en 
elle-m6me, situe sur l'itineraire le plus frequents, et per- 
mettant de rayonner dans toute Tetendue du massif. 

Nous avons bien longtemps cherche Tendroit parfait. 
Nous avions d'abord choisi un emplacement prfcs d'une 
des sources qui alimentent les Estanyols et bien k Tabri 
des tourmentes : mais M. Durier nous a justement fait re- 
marquer que nous privions ainsi notre chalet de son prin- 
cipal charme, la vue de la mer et du soleil levant. C'est 
alors que nous avons songe au col des Cortalets, qui se 
trouve dans le voisinage du principal itineraire et sur le 
parcours qui deviendra bient6t le seul suivi des nombreux 
promeneurs qui voudront franchir la Br&che Durier. II 
domine toute la plaine du Roussillon et la mer, aussi bien 
quele Piclui-m£me, quoique sur unsecteur moins ^tendu* 

Le spectacle du soleil levant, qui sera toujours, en fin 
de compte, Tattrait principal du Canigou, sera tout aussi 
beau de la terrasse du chalet que du Pic lui-m6me, et 
ceuxdes touristes que Tescalade delaBrfcche etdelachemi- 
nee tente m^diocrement ne seront pas prives de cette vue. 

La route carrossable prolongee, aboutissant d'une part 
h la Breche et d'autre part, par le col des Voltes, au Vernet 
directement,mettra en communication les diversesvallees 
du versant Nord avec la vallee de Cady, fermeejusqu 'alors. 



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Vue du Clot dos Estanyols, prise au-dessus do la Brecho Duricr ; a gauche, le Pic du Canigou 
a droite, le Puig Barbet; dessin de Slom, d'apres une photographic dc M. P. Assens. 



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AU CANIGOU. 295 

Dans quelque temps, Fouverture du chemin forestier, qui 
doit aller du co] de la Cirere dans la vallee de Cady en 
passant par la Porteille, entre le Puig Barbel et le Puig- 
Sec, compietera le reseau des communications, 

II reste & d^crire la mani&re dont s'effectue le passage 
de la Br£che Durier. 

Voyons d'abord ce quelle etait avant Touverture du 
passage. 

Au fond de la gigantesque fosse naturelle form^e par 
les parois & pic du Puig Barbet et du Canigou, fosse qui n'a 
pas moins de 400 metres de profondeur, sur 500 metres 
de longueur et 250 metres de largeur & Touverture, on 
trouvait, au point de rencontre des deux murailles, une 
faille de m ,80 de largeur qui descendait en s'61argissant 
jusqu'au glacier. Les roches disloqu£es s'etaient s£par6es 
en deux parties : tandis que les parties menues s'etaient 
amonceiees au pied du couloir, en formant un cOne de 
dejection, les plus gros rochers, coinces et comme encas- 
hes les uns dans les autres, avaient figure les assemblages 
les plus bizarres, avec des surplombs qu'il etait impossible 
de franchir, m6me au moyen de corde. Pour ouvrir le 
passage, il n'y avait qu^ debarrasser les amas superieurs 
des rochers qui obstruaient le couloir; mais cette opera- 
tion, si simple en apparence, demandait les plus grandes 
precautions en raison de la masse enorme des rocs & depla- 
cer, et de rebranlement que leur chute pouvait produire 
dans les parois voisines. 

11 fallait toute la competence speciale de notre coll&gue 
M. Boixo pour mener cette ceuvre k bien. Le 18 aotit 1896, 
apr£s deux jours d'examen attentif, trois coups de mine a 
la dynamite ouvrirent la br£che, qui fut franchie le jour 
m£me par M. Boixo et M. Soullier, president de la Section 
du Canigou, et le 30 aotit,par une caravane d'alpinistes du 
Roussillon. 



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29b COURSES ET ASCENSIONS. 

A Theure qu'il est, le passage est juste au point comme 
difficult^. II demande un effort de volont6 et d'energie, ei 
n'est pas en r6alit6 dangereux. II se trouve toujours, 
dans les caravanes qui le passent, un alpiniste capable 
d'aller fixer au sommet la corde qui facilitera l'ascension 
du reste de la troupe ; c est laffaire de cinq k dix minutes. 

Pour arriver & la br^che en venant des Cortalets, il 
suffit de se dinger k travers les petits 6tangs du Clot des 
Estanyols, en suivant le sentier qui mene au glacier. On le 
traverse ou on le contourne, suivant les saisons, pour 
atteindre les £boulis qu'il faut grimper avant d'arriver a 
la Breche Durier, qui debouche elle-m6me sur le chemin 
conduisant au Pic par la vallee de Cady. Apres une petite 
demi-heure d'escalade de la cheminee, on saute sur le 
Pic, d'ou on domine Timmensit^. 

L'ascension du Canigou, dans ces conditions, est des 
plus aisees, et toutes les difficultes comme les ennuis dis- 
paraissent. 

En supposant que Ton vienne de Perpignan, on arrivera 
k Prades vers 5 heures ; les uns k pied ou k mulet, les 
autres en voitures, soit que tous fassent le dcHour par 
Pillols ou qu'on se rejoigne au col de Milleres, on suivra 
au soleil coucbant la magnifique route de Balatg; on 
arrivera au chalet vers 9 beures et demie du soir. On y 
trouvera une nourriture agr6able et un repos complet. 
Le lendemain, apres avoir admire le soleil se levant sur 
la mer, on fera l'ascension du Pic pour avoir la vue du 
panorama juste quand le soleil eclairera bien les vallees 
qui entourent le Pic,et on n'aura plus qu'& descendre par 
la vallee qui semblera la plus interessante, soit jusqu'St 
un col pour revenir au chalet, soit jusqu'k un des villages 
au bord de la plaine. Ce sera le cas de choisir cette magni- 
fique vallee de Cady, si monotone en montant avec cet 
eternel Puig-Sec devant les yeux, si belle au contraire 
iorsqu'on [peut suivre sans g£ne la route forestiere qui 



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Yuo do la Brecho Durior avant los coups de mine, reproduction dune photograph iy 
do M, Felix Gauthier, 



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AU CANIGOU. 299 

court dans les rhododendrons a travers les sources et les 
cascades, et qu'on voit par sa large baie les hautes valines 
et les pics du Conflent ou de la Cerdagne. 

Lesalpinistespourront, de preference, descendrepar la 
Casteille et la Passere Cremada dans la vallee de Saint- 
Vincent. Le mot Cremada, qui signifie execrable, maudit, 
indique suffisamment, lorsqu'on connait les rocs et les 
eboulis de la vallee de Saint-Vincent, que ce passage 
demande une attention et une experience qui ne sont pas 
k la portee des simples promeneurs ; mais Ton descend 
vite, et en trois heures trois quarts ou quatre heures on 
peut £tre au Vernet, si on a eu la sagacite suffisante pour 
ne pas aller donner contre un k-pic de 200 metres de haut, 
qui vous force a remonter ou a chercher un passage dans 
les rochers sou vent difficiles du fond de la vallee. 

En tous cas, quels que soient les chemins suivis k la 
montee et a la descente, on aura obtenu sans peine les 
deux spectacles recherches par les touristes : le lever du 
soleil et le panorama du sommet. 

Ce panorama est immense, et saisit le touriste lorsque 
le dernier elan le fait sauter hors de la cheminee et qu'ii 
jette ses regards autour de lui. 

« Ainsi que l'Etna, dit Elisee Reclus, le Canigou est un 
de ces monts qui se dressent dans leur force comme les 
dominateurs de l'espace. » 

Pendant de longues annees et jusqu'au jour oil des 
instruments plus precis ont permis de mesurer exactement 
les altitudes, il a 6t6 consid6r6 comme le point culminant 
de toute la chalne. Le D r Carrere, en 1788, disait encore 
dans sa description du Roussillon : « Le Canigou, la plus 
haute des montagnes du Roussillon, est aussi la plus haute 
des Pyr6n6es. » L'erreur 6tait due precisement k ce que, 
isole comme il Test de trois cdtes et rattache du qua- 
trieme cdte par un col qu'il domine de plus de 1,600 me- 
tres, il fait sur l'observateur une impression que ne 



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300 COURSES ET ASCENSIONS. 

peuvent produire les sommets plus 61ev6s des Pyr6n6es 
centrales, tous entoures de pics d'une altitude k peu pres 
6gale k la leur. 

Le panorama que Ton embrasse du haut du Canigou est 
Tun des plus varies qu'il soit au monde. 

Sauf sur un mince secteur de l'horizon, qui lui est barre 
par son fr&re jumeau le Treize-Vents dans la direction du 
Sud, la vue n'est limitee que par la puissance de Toeil lui- 
m6me. 

Au Nord, au-dessus des Corbi&res, la vue s'6tend par 
delk les monts de TAveyron jusqu'au Massif Central. A 
l'Ouest, au del&desmontagnesdelaCerdagne et de l'Ariege, 
on apenjoit par la trouee du col de la Perche les hautes 
montagnes toutes blanches des Pyrenees centrales. Du 
sommet de l'Entecade, au Sud-Est de Luchon, la cime du 
Canigou est tres visible entre deux des plus hauts pics de 
TAndorre. AuSud, on apenjoit le Montserrat et les monta- 
gnes qui dominentBarcelone. Enfin, k rEst,laM6diterranee 
s'6tend de Barcelone jusqu'k Marseille avec sa succession 
de rivages si varies : la presqu'ile de Rosas avec le cap 
Creus, les dentelures du cap Cerb^re, les plages de l'Aude 
et de THerault, enfin les Bouches du RhOne, se d6rou- 
lent aux yeux emerveillSs du spectateur. 

Au coucher du soleii, ou m6me dans le jour, par des 
temps clairs, on distingue souvent le Canigou depuis la 
promenade du Peyrou k Montpellier. M. Charles Martins, 
dans la Revue des Deux Mondes du 15 dGcembre 1872, dit 
l'avoir vu au coucher du soleii depuis Aigues-Mortes, soit 
a 180 kilometres de distance. 

L'astronome De Zach dit avoir vu le Canigou depuis les 
hauteurs de Notre-Dame de la Garde, k Marseille, au soleii 
couchant, le 8 f6vrier 1808 : la distance en ce cas est de 
253 kilometres. 

Enfin, le Bulletin de la Soci6t6 scientifique Flammarion 
de Marseille, de JTannSe 1891, releve, dans une note, les 



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AU CANIGOU. 301 

observations faites maintes fois sur la colline de Notre- 
Dame de la Garde aux environs du 10 fevrier et du 31 octo- 
bre de chaque ann6e, et qui permettent de voir le soleil 
couchant disparaitre entre le Canigou et le Treize-Vents. 
Notamment, le 11 f6vrier 1888, M. Leotard a pu faire un 
dessin de ce ph^nomene, qui a ete visible pendant plus 
de 25 minutes et dont l'exactitude a 6te vGrifiee et 
confirmee par les calculs de M. L. Fabry, astronome de 
l'observatoire de Marseille. 

De cette situation unique, il r^sulte que de nul autre 
point d'Europe il n'est possible de jouir mieux que du 
Canigou de l'admirable spectacle du lever du soleil sur la 
mer. A moins d'un temps exceptionnellement mauvais, ce 
radieux coup d'ceil n'echappe jamais. Et c'est un double 
ravissement pour le touriste, desesp6r6 h la vue du nuage 
qui couvre la plaine, d'etre frapp6 tout k coup par les 
premiers rayons de l'astre, qu'il cherchait en bas et qui 
se l&ve au contraire en face de lui sur Thorizon sur61ev6. 
Le ciel est alors tout bleu, la nu6e blanc d'argent, et les 
sommets voisins d'une teinte pourpre bient6t fondue en 
or rutilant, et c'est un spectacle d'une 6blouissante ma- 
jeste; on se sent absorbs par la nature et p6n£tr6 d 'admi- 
ration et de reconnaissance pour l'infinie puissance qui a 
cr66 ces inoubliables splendeurs. 

La vue du coucher du soleil sur les hautes cimes des 
Pyrenees Centrales offre des sensations toutes differentes. 
C'est le charme au lieu de l'6blouissement; les colora- 
tions violettes des nuages produisent dans les arbres des 
tons d'une douceur captivante, et c'est plut6t du recueil- 
lement que de l'enthousiasme que Ton 6prouve au fur et 
a mesure que, de la plaine dejk dans l'ombre, l'obscurite 
monte progressivement jusqu'au sommet. 

Le Canigou offre encore un spectacle naturel qu'il est 
difficile de rencontrer au sommet des autres montagnes, 
qui n'ont pas, comme lui, en m£me temps le climat et 



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304 COURSES ET ASCENSIONS. 

l'allitude convenables, et la plaine orientGe comme il 
le faut. 

Ce ph^nomene a ete decrit par M. le capitaine Ratheau, 
chef du genie k Amelie-les-Bains, dans le Bulletin de la 
Societe agricole, scientifique et HttSraire des Pyr6n6es- 
Orientales de 1863. 

Voici comment s'exprimait M. le capitaine Ratheau : 

« Je me trouvais au pic entre 3 et 4 heures de 1'aprSs- 
midi. Le temps, tr6s clair jusque-lk, commen^a & s'obscur- 
cir. Les nuages rampaient le long des flancs de la monta- 
gne. L'un d'eux surtout, se rapprochant davantage, s'elevait 
dans le gouffre d'ou se precipite le ruisseau de Taurinya, k 
travers la forSt de Balatg. La neige du glacier lui commu- 
niquait sa blancheur. Tout & coup, nos ombres se proje- 
terent sur le nuage, tranchant vivement sur le blanc de 
l'6cran et aur^olees d'un veritable arc-en-ciel, d'une am- 
plitude d'environ 270°, et arr&te seulement par l'ombre 
portee de la montagne. Nous £tions cinq au sommet qui 
piimes jouir pendant plus d'un quart d'heure de ce ravis- 
sant et feerique spectacle que nos guides n'avaient jamais 
vu et dont ils n'avaient pas mfcme entendu parler. 

« II n'est pas ^nutile d'ajouter que, si chacun apercevait 
distinctement sur le nuage les ombres de ses voisins, la 
sienne seule etait, pour lui, nimbee des couleurs du spectre. 

« II est impossible de decrire l'espece de ravissement 
dans lequel nous plongea ce spectacle vraiment feerique, 
qui finit par absorber notre attention aux depens m^rne 
du panorama que nous etions venus chercher si haut. Son 
explication n'ofFre, du reste, aucune difficulty, et elle est 
absolument semblable k celle de l'arc-en-ciel ordinaire : 
Tceil, sommet d'un c6ne dont la base etait l'arc-en-ciel 
dessine k la surface du nuage, percevait les diflerents 
rayons de la lumi&re d^composee par les v^sicules globu- 
leux, lesquels, suivant leur position, emettaient, k partir 
(le l'interieur, des rayons successjvement rouges, oranges, 



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AU CANIGOU. 303 

jaunes, verts, bleus, indigo et violets. La seule difference 
avec le phenom&ne habituel provenait de ce que, Tob- 
servateur etant tr6s rapproche du nuage formant ecran, 
son ombre s'y projetait d'une maniere distincte, et qu'en 
m6me temps le rayon de Tarc-en-ciel qui l'entourait deve- 
nait tr&s petit. 

« D'apr&s ce que nous venons de dire,il faut,pour jouir 
de ce spectacle, que le soleil brille,qu'il y ait des nuages 
au-dessous du Pic, et enfin que l'observateur soit juste 
entre le soleil et ces nuages. La reunion de ce concours 
de circonstances sera evidemment tr&s rare ; mais nous la 
souhaitons & tous les touristes, qui rapporteront alors de 
leur ascension un souvenir qui ne s'effacera jamais. » 

Le phenom&ne decrit par M. le capitaine Ratheau ne 
doit pas 6tre aussi rare qu'il le croyait; il a ete observe 
depuis lors au Canigou k plusieurs reprises/ notamment 
par nos collogues MM. Maderon, Prosper et George Auriol, 
qui purent l'admirer le 14 juillet 1886, k la m6me heure. 
II avait d'aillcurs <H6 6tudi6 pour la premiere fois par le 
c^tebre Bouguer dans les Andes du P6rou; c'est le cercle 
d'Ulloa, du nom d'un de ses compagnons. C'est le circular 
rainbow ou arc-en-ciel circulaire des Anglais. II se pr^sente 
assez souventdans les ascensions a£rostatiques. Dansune 
courte pdriode de temps, M. Ch. Durier en a 6t6 tgmoin, le 
16 septembre 1884 au Snowdon(pays de Gal les), le 21 sep- 
tembre 1885 au Br6vent, le 23 ao&t 1888 au Pilate. Les 
trois montagnes se terminent k peu prfcs de m6me, domi- 
nant, comme le Canigou, un profond precipice, et M. Du- 
rier est convaincu qu'en choisissant pour faire l'ascension 
une heure et un 6tat du ciel favorables, on a de grandes 
chances de se procurer la vue de ce beau m6teore. Celui 
du Br6vent 6tait particulterement remarquable. 

Parmi les courses que plusieurs de nos collogues se 
prqmetteijt (\e faire d&s l'ouverture du chjjlet, il v en a 



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304 COURSES ET ASCENSIONS. 

quelques-unes, comme le Treize- Vents ou le Pel de Ca 
par le cirque de Velmanya, et le PicRougeat par la Br£che 
et la vallee de Cady, qui sont atirayantes par leurs points 
de vue, leurs escalades et la situation particuliere des 
sommets k gravir. 11 en est d'autres, comme le passage 
direct du Canigou au Quazemi par la crtHe aigue qui les 
reunit, comme la descente k Prades par la cr6te du Roc 
Mousquit,qui ne peuvent £tre faites comme fin de course 
apr&s une ascension de sept ou huit heures. Toutes deux 
sont excessivement difficiles et demandent des jarrets 
dispos et des t£tes reposees, la premiere surtout : j'en 
appelle k MM. Boixo, George et Prosper Auriol; il est trfcs 
possible d'ailleurs que le passage de la cr£te soit plus aise 
Thiver, avec une couche de neigc pour elargir un peu la 
place du pied. 

J'arrive ainsi k un inter£t tout special que presentera 
le chalet : je veux parler des courses d'hiver. Oil peut-on 
trouver un but de course d'hiver comparable k celui 
qu'offrent le Canigou et ses voisins? Nulle part on n'aura 
cette ind^finissable sensation qui consiste & se trouver 
soi-m£me soumis k un climat siberien et k voir k ses pieds 
une veritable Kabylie avec ses torrents, ses ch6nes-li£ge 
et sa Grande Bleue. De plus, aprte quelques jours d'hiver- 
nage 1^-haut, ce sera une vraie jouissance que de redes- 
cendre par la vallee du Tech jusqu'& Amelie-les-Bains et 
d'y prendre quelques bains ou quelques douches en plein 
mois de decembre ou Janvier, au milieu des violettes et 
des mimosas du jardin des Thermes Pujade, que notre 
eminent collogue, M. Paul de Lamer, vient de faire res- 
taurer de fond en comble. 

Le chalet desCortalets permettra de faire, le lendemain 
de Tascension du Canigou, celle du Puig Barbet. Celle-ci in- 
teressera surtout le geologue et le meltra&mAmede deter- 
miner definitivement si, comme on Ten accuse, le Canigou 
n'est qu'un vil usurpateur et s'il n'a pas abuse de sa taille 



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AU CANIGOU. 



305- 



plus haute pour frustrer le Barbet de la primaute qui de- 
vrait lui appartenir comme sommet originaire du massif. 
L'examen des couches sedimentaires du Canigou semble 
le prouver. De plus, le Canigou est couvert de gneiss 
eboules et disloques, tandis que le Barbet est un bloc de 
granulite sans une tare. Adhuc sub judice lis est. 

Une mission academique pourra aller sur place trancher 
la question et rediger 
son rapport sur la ter- 
rasse du chalet, en vi- 
dant, en Thonneur de 
la science , une « ara- 
pouille » de rancio. 
Dans tous les cas, pour 
ma part j'estime qu'il 
est Ires heureux que le 
Canigou ait donne son 
nom au massif, qui 
eut certainement bien 
perdu a s'appeler Bar- 
bet, m£me en faisant 
sonner le t a la mode 
catalane. 

Le geologue pourra 
aussi etudier le chai- 
non de la Serre de 
Roc-N£gre,qui contient 

un gite ferritere d'une 6norme puissance. Les mines de 
Las Indis, au col de la Cirere, celles de la Pinouse et de 
Villafranca, au Nord du col de Pey, celles de Bat£re, au 
pied de la Tour, ont longtemps alimente les forges de 
Llech, de Velmanya, de Corsavy, de la Manure, de la vallee 
de Saint-Laurent-de-Cerdans, et bien d'autres. Aujourd'hui , 
elles sont bien delaissees et, sauf celles de la Pinouse, 
dont MM. Pons freres grillent les minerais a Corsavy, pour 

ANNUAIRE DE 1806. 20 



Rocher vertical dans la chomiodc du Canigou, 
reproduction d'uno photographic do M. F. 
Gauthier. 



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306 COURSES ET ASCENSIONS. 

les travailler k Arles-sur-Tech par la methode catalane, 
je les crois abandonnees 1 . 

Le bptaniste dirigera ses pas plutot vers la vallee de 
Cady et la vallee du Riufarre, ou il trouvera des varietes 
innombrables de plantes. Je ne veux pas faire etalage de 
connaissancesquime manquent totalement, mais je citerai 
cependant le Sysembricum australe, la Lh*aba fomentosa et 
YHutchinsia alpina qui, paratt-il, sont, bien que leur nom 
ne Tindique pas, speciales au Canigou. J'y ajouterai l'ange- 
lique sauvage 2 , que j'ai trouvee l&-haut au bord des sources 
et qui a pour l'alpiniste Tavantage peu scientifique, mais 
interessant quand m6me, de donner avec un grain de sel 
un rafralchissant delicieux pour la bouche. Le botanist e 
pourra aussi faire une superbe etude de la succession des 
etages de la vegetation. En bas, le micocoulier, qui fournit 
les celebres manches de fouet dits Perpignan; l'oranger, 
l'agave, le laurier, le grenadier, l'olivier jusqu'a 600 metres, 
la vigne bien exposee jusqu'k 700 ; le ch^taignier jusqu'k 
1,000 et 1,200 metres; les h£tres jusqu^ 1,400 et 
1,500 metres. Les rhododendrons commencent k 1,320 et 
disparaissent k 2,500; le sapin ne depasse pas 2,200, le 
bouleau 2,000. 

Les amateurs de chasse iront se mettre k I'aff&t soit au 
Prat de Cabrera, en haut de Velmanya (le mot de Cabrera 
est assez signilicatif par lui-menie), ou sur les flancs du 
Pic Rougeat, ou du Pic des Sept-Hommes que les habitants 
du Vernet appellent indifferemment Pic des Izards. Je leur 
promets que, sous la conduitede notre collegue M. Boixo, 
ils ne reviendront pas bredouille. 

Enfin, une chambre pourra £tre specialement reservee 
dans le chalet au topographe, qui sera charge de rectifier 

1 . Depuis la redaction de cet article une societe s'est formee pour 
acheter ces mines, et les mettre en exploitation. 

2. La plante que Ton nomme dans le pays l'ang&ique sauvage, en 
Catalan « couscouil, » est, parait-il, le Molopospermum a feuille de cigue. 



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308 COURSES ET ASCENSIONS. 

et de completer les cartes, si defectueuses, qu'elles soient 
au 80,000 e ou au 100,000 e . 

Nous nous trouv4mes dans un bien grand embarras, 
quand nous voulumes reperer sur la carte le point que 
nous avions choisi pour y construire le chalet. Et d'abord, 
comment s'appelait l'endroit? N'ayant pas d'appareils 
de mesure, nous nous en rapport&mes k la carte. Elle 
porte, &peu presau point choisi, l'indication: « Pasde las 
Trouges 1 ». On dit que cela porte bonheur; nous nous 
empress&mes done, sur notre memoire, d'indiquerle Pas 
de las Trouges a 2,300 metres. Survint le Service des 
for£ts, dont les cartes sont tr£s incompletes au point de 
vue des altitudes, mais tres exactes comme projection 
horizontale. 

« Vous nYHes pas au Pas de las Trouges, nous dirent 
les gardes, vous £tes au col des Cortalets. — Mais & quelle 
altitude sommes-nous? — Nous ne pouvons pas le savoir, 
disent les inspecteurs de Perpignan, parce qu'il y a deux 
cols de Cortalets sur la meme crete, Tun a 2,050, l'aujreft 
2,150. » En realite, nous n'avons jamais trouve le second, 
et le premier, le bon, le notre, est h 2,083 metres d'alti- 
tude. 

Mais ce fut bien autre chose quand il fallut determiner 
1 'altitude du col des Voltes, pour calculer le developpe- 
ment du chemin qui doit le relier aux Cortalets. II n'y 
a rien sur la carte, bien entendu. Nous nous adress&mes 
aux inspecteurs des for£ts, qui voulurent bien interroger 
les gardes. M. Fortin, garde general k Prades, repondit 
que la carte de service portait 1,400 metres pour la maison 
forestiere de Balatg, 1,830 metres pour le col des Voltes, 
et 1,730 metres pour le col des Cortalets. \oi\k qui eut 
bien fait notre affaire ; descendre de 100 metres pour mon- 

• 1. Pas de las Trouges, « Passage des Truies », nom Ires frequent dans 
nos montagnes, ou Ton chcrche les truftes avec le concours de ccs 
pachvdennes. 



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AU GANIGOU. 309 

ter les materiaux des Voltes aux Corlalets, cela n'eilt point 
trop fatigue les b£tes! Mais, d'apr&sses observations par- 
ticuli&res, M. Fortin emettait l'avis que lamaison de Balatg 
est k 1,620 metres, le col des Cortalets k 2,083; quant au 
col des Voltes, il estimait qu'il est sensiblement au-dessous 
de celui des Courtalets, puisque la route de Balatg aux 
Voltes est plus douce et moins longue que celle de Balatg 
aux Courtalets : ii s'en faut de 1,000 metres de difference, 
la premiere etant de 2,400 metres de developpement, et 
la deuxteme de 3,437 metres; il n'y avait done pas d'er- 
reur possible. 

Tous ces chiffres concordant avec les observations baro- 
metriques de M. Toubert, conducteur des ponts & Per- 
pignan, qui a accepte la mission d'etre ringenieur-archi- 
tecte de nos travaux, nous avons definitivement arr£te 
les cotes de la fa<jon suivante : Cortalets, 2,083; Voltes, 
1,800; maison de Balatg, 1,620. 

Quant aux erreurs de denominations, elles pullulent. 
Sans compter le nom de Treize-Vents donne au Pic des 
Tres Vents, on peut aussi signaler le nom attribue au 
Puig-Sec. En realite, ce pic, qui se dresse sur la Serre de 
Roc-N&gre, tire son nom d'un pin desseche qui a pousse 
sursesflancs, et il est celebre parmi les chasseurs d'izards 
sous le nom de Pic du Pin Seche (en Catalan Puig de Pi 
Sec). Le topographe a pris une fois de plus le Piree pour 
un homme. 

Plus loin, le nom du col de la Cir6re est dd k ce que le 
cartographe ignorait que le mot cirere signifie « cerise » en 
Catalan : il fallait traduire en franqais et dire col de la 
Cerise. 

L'orthographe des noms n'est pas mieux respectee. La 
double /, qui forme une lettre speciale en Catalan comme 
en castillan, se prononce comme une / mouillee. Alors, 
pourquoi ecrire Pradeils avec un i et une /, Casteitl avec 
un i et deux /, et Ballestavy avec deux / sans i? II faudrait 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

cependant s'entendre, pour ne pas faire do fantaisie dans 
des cartes qui doivent servir de guides. 

Si done un topographe entreprend la rectification de la 
carte du massif, je crois que nous tenons Ik pour le chalet 
un client serieux pour un temps difficile k e valuer a priori. 

Enfin, puis-je me permettre d'emettre l'espoir de 
compter notre si devoue et si aimable collegue, M. Paul 
Joanne, parmi nos visiteurs de la premiere heure? Nous 
etudierons avec lui les modifications que nos travaux ap- 
portent forcement, autour du Vernet, aux itineraires deja 
un peu anciens de son Guide, et nous verrons kremettre a 
leur place quelques cols ou fontaines, qui ont pris des 
libertes un peu grandes. II y a un certain col de la Perdiu, 
qui se trouverait sur la cr&te du Roc Mousquit au Barbet, 
d'apres Titineraire duCanigouk Velmanya, et qu'il faut abso- 
lument reconduire de 1'autre c6te de la vallee de Taurinya. 

Quant k la cabane de M. de Lacvivier oh, dit le Guide, 
les touristes peuvent passer lanuit au sommetdu Pic, pour 
voir lever l'aurore, je crains que le renseignement ne soit 
empreint d'un fort optimisme meridional; en tous cas, 
j'engage nos collogues, amateurs de confortable, kdonner 
sans hesiter la preference au chalet du Club auxCortalets, 
et je suis convaincu que e'est bien l'avis de M. Joanne, qui 
a si gen^reusement vote, pour sa part, la subvention 
accordee par la Direction Centrale. 

Enfin, une piece du chalet serareservee specialement k 
Installation d'une station m£t£orologique. Nousesperons 
que MM. J. et H. Vallot voudront bien nous aider Ik de 
leurs judicieux conseils, et nous permettre de placer 
notre station sous le patronage de TObservatoire met£o- 
rologique du Mont-Blanc, supreme hommage du Canigou 
k son glorieux suzerain, le geant de la Savoie. 

Ch. LEFRANgOIS, 

Ddl^gu6 de la Section du Canigou 
a la Direction Centrale. 



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L'ANDORRE 

(Par M. Felix Regnault) 



Depuis longtemps j'avais con$u le projet de visiter 
l'Andorre. Cette petite republique, plac£e entre la France 
et l'Espagne, conservant depuis Charlemagne, dit-on, les 
mGmes institutions et les m£mes moeurs, malgre les chan- 
gements et les revolutions qui ont bouleversd les deux 
pays voisins, excitait vivement ma curiosite. Joignez k 
cela le desir de savoir & quoi m'en tenir sur les appre- 
ciations des rares touristes qui ont parcouru cette valine, 
trfcs pittoresque suivant les uns, monotone et insignifiante 
suivant les autres. Dans T£te de 1895, enfin, je me trouvai 
en mesure d'entreprendre ce voyage. Je ne pouvais choisir 
de meilleurs compagnons que le savant archSologue ari6- 
geois, mon ami l'abb£ Cau-Durban, avec lequel si souvent 
j'avais escalade les pics de la Haute-Arifcge, et le docteur 
Mellier, le sympathique et gai voyageur dans toutes les 
parties du monde, qui a charmS si souvent nos soctetes 
de province par ses conferences humoristiques, d'une 
saveur si originale. Avec de tels amis, ftlt-ce dans les re- 
gions les plus inhospitali&res, on est certain de faire une 
excursion agreable et utile. 

Nos montures ayant et6 retenues par les bons soins de 
M. Marcailhou, dont l'obligeance est si apprectee des tou- 
ristes, nous nous trouvions reunis kl'Hospitalet (1,460 met. 
d 'altitude), h6tel Soule, le dimanche 30 aoitt 1895, 



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312 COURSES ET ASCENSIONS. 

•equipes pour l'expedition convenue. Car c'est une veri- 
table expedition qu'un voyage en Andorre, si Ton en croit 
les nombreux recits qui ont ete publies depuis 1830 jus- 
quk nos jours 1 . Nous savions que la cuisine serait detes- 
table ; aussi, en vrais alpinistes, et pour parer k tout, nous 
avions cru devoir ajouter k notre equipement une provi- 
sion de conserves, du the, du rhum et du vin de France. 
Le lundi matin, k 4 heures, notre guide Joseph, jeune 
Ariegeois, suivi de trois chevaux, fait son apparition a 
la porte de I'hotel. Nous allons partir pour le mysterieux 
pays de nos rih'es! Une joie enthousiaste nous anime 
tous: peut-etre celte expansion exuberante n'est-elle pas 
seulement causae parl'esperance des satisfactions futures, 
mais prend-elle aussi sa source dans le plaisir que chacun 
eprouve k laisser derri£re lui les soucis de la vie habi- 
tueUe et les preoccupations du devoir ou des affaires. 
Passer cinq ou six jours dans la montagne, en pays in- 
connu, loin de la ville, quelle charmante perspective ! 
En quelques minutes, nos sacs sont boucies, les appareils 
photographiques dissimules sous de vastes gourdes en 
peau de bouc, car on m'avait prevenu qu'il n'etait pas 
permis en Airdorre de prendre des vues ou des dessins, et 
mon ami Maurice Gourdon m'a souvent raconte les mesa- 
ventures dont il a ete victime pour avoir porte sur son.dos 
un appareil photographique. Enfin des filets renfermant 
les vivres sont suspendus aux courroies de la selle, si bien 
qu'il devient impossible au docteur Mellier d'enfourcher 
seul sa monture, un fort cheval alezan, le plus robuste de 
l'Hospitalet. On choisit ordinairement, pour ces excursions, 
les betes en rapport avec le poids des cavaliers, et je 
m'explique ainsi comment, la veille au soir, nous avions 
ete si minutieusement examines par le pere de Joseph, 
des notre arrivee k I'hotel. L'abbe Cau-Durban, excellent 

1. Voir la bibliographie a la fln de cet article. 



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l'andorre. 313 

cavalier, montait un petit cheval ariegeois, noir, vif el 
alerte, qui devait £tre notre vrai guide en Andorre, ou plu- 
sieurs fois d£jk 11 a porte de la contrebande. Je dois avouer 
que ce n'est pas sans defiance que je me hisse sur mon 
cheval, n'ayant garde d'oublier mon b&ton ferr6, qui devait 
m'£tre si utile plus tard. Le dbcteur, avec son large cha- 
peau de paille, sa veste des tropiques, avait emmanch6 
& un 6norme jonc de Singapour la pointe d'une baion- 
nette de fusil du Premier Empire. 

II est 5 heures, le signal du depart est donn6; nous 
traversons une rue de l'Hospitalet en file indienne : l'abbe 
en t&te, Joseph en queue, chauss6 d'espadrilles, excitant 
les chevaux de la voix. Au bout de vingt minutes, nous 
traversons le petit torrent de Palaumero, qui sert de limite 
k la France (1,620 m&t. d'altitude); nous somraes done 
sur le territoire andorran. 

Le sentier monte insensiblement en lacets sur la Sou- 
lane, vastes p&turages ou paissent, presque a demi sau- 
vages, des milliers de bcHes k cornes et des troupeaux de 
moutons, qui ne se d^rangent guere sur notre passage, tant 
ils sont peu habitues k voir des touristes visiter cette na- 
ture inculte et deserte. Pas de granges, de cabanes, si ce 
n'est deux masures en ruine construites en pierre schis- 
teuse et k ctite desquelles nous passons. Ce sont les pre- 
mieres assises de la maison de jeu qu'une soctete d'un 
genre special se proposait d^lever Ik, sans doute pour 
pouvoir d^trousser plus aisement les joueurs nai'fs, si 
jamais il en 6tait venu ! 

Le sentier devient plus rapide, les prairies qui s'etendent 
k notre droite sont parsem£es de blocs qui forment une 
moraine vers la cime. De l'autre cote de la valine, on d6- 
couvre la belle route de Puymaurcns qui conduit k Bourg- 
Madame. II est 7 heures; l'air est frais, et nous montons 
toujours lentement, quelquefois a travers des eboulis 
qui coupent le sentier ; les chevaux se dirigent comme ils 



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314 COURSES ET ASCENSIONS. 

peuvent k traversed amoncellement de debris transports 
par les avalanches ; pas un arbuste : e'est la nature desolee 
et sauvage que nous traverserons longtemps, jusqu'au 
premier village d'Andorre. Joseph nous montre un petit 
sentier qui se dirige k notre droite vers le Port-Dreit : e'est 
le chemin le plus court pour pen^trer en Andorre k pied ; 
nous le laissons, et continuons de suivre le sentier, qui 
monte devant nous au Port de Saldeu (2,540 met.) 
et devient de plus en plus rapide. Je constate alors avec 
d6pit que mon cheval est une veritable rossinante, qui 
bute dans les passages difficiles et n'avance que lente- 
ment malgre les vigoureux coups que lui administre 
maltre Joseph. Mon parti fut vite pris, et, arrive au col, 
je n'h6sitai pas k continuer la course k pied, en vrai alpi- 
niste. 

A 8 heures, nous touchons & la petite pyramide de 
pierre qui marque le Port de Saldeu. Mes compagnons 
mettent pied k terre, et nous prenons quelques instants de 
repos pour admirer le paysage. On me l'avait fait des plus 
ravissants. J'avoue que notre enthousiasme manque d'ar- 
deur. En face de nous, le regard embrasse toute la vallee 
de I'Embalire, ou Valira orientale, torrent qui descend du 
massif des Pessons et arrose Saldeu, Ganillo, Encamp et 
les Escaldas. La chatne de montagnes qui se dresse devant 
nous presente des cimes grises et denudees; leurs 
pentes, plongeant dans le fond de la vallee aux tons ver- 
dures, montrent de maigres p&turages, parsem6s de pins 
rabougris. La descente va commencer; je mets sur mon 
cheval tout ce qui me gSne, ne gardant avec moi que ma 
steno-jumelle et mon button ferre. 

Nousjetions un dernier coup d'oeil sur les montagnes de 
l'Ariege etses sources, lorsque debouchent devant nous 
deux jeunes femmes, le button k la main, les jupes relev6es, 
suivies dedeux mulets portant leurs bagages et d'un jeune 
guide montagnard. Ce sont deux Anglaises qui viennent de 



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l'andorre. 315 

parcourir TAndorre et se rendent k Ax. Nous echangeons 
des saluts et des souhaits, puis mes compagnons remon- 
tent en selle, et me \ol\k lance d'un pas l£ger, suivant le 
sentier qui serpente el descend rapidement, sur un ter- 
rain compost de schistes et micaschistes aux aretes vives, 
dont les couches accidentSes plongent dans la valine, tan- 
dis que le cot6 oppose est couvert de moraines dont les 
blocs arrondis, moutonn^s, au milieu des pins, donnentk 
ce paysage une couleur qui ne manque pas d'originalite. 
A nos pieds mugit l'Embalire, dont le murmure monotone 
eslle seul bruit qui frappe nos oreilles dans cette intermi- 
nable et sauvage valine de fracture, oil pas un £tre humain 
ne se montre encore. La descente est extr^mement p£- 
nible pour les chevaux, aussi suis-je en avance de deux 
kilometres sur mes compagnons qui ne progressent 
qu'avec difficulty. Je les vois bient6t suivre mon exemple, 
mettre pied k terre, et en peu d'instants ils m'ont rejoint. 
Quelques pas de plus, et nous apercevons devant nous 
des champs cultiv^s en seigle et pommes de terre. Enfin, 
voici au loin les « bordes » du premier village, Saldeu 
(altitude 2,860 met.), ou nous arrivons k 10 heures, ayant 
fait depuis l'Hospitalet environ 17 kilometres. La Posada 
del Oustet est la seule auberge ; les chevaux y prennent 
un repos bien gagn£. Elle ressemble & celles de nos 
bourgs les plus pauvres et les plus sales des Pyrenees. 
Une vaste pi£ce sert & la fois de cuisine, de salle k manger, 
d'office, et m£me de dortoir dans les cas d 'affluence, quand 
les deux ou trois chambres sont d6}k occupies. 

Le bourg de Saldeu compte environ quatre-vingts habi- 
tants, qui vivent miserablement en cultivant quelques 
champs de seigle, Dieu sait avec quelle peine, parmi les 
rochers aux pentes raides, ou il est difficile de garder 
Tequilibre! Pendant que nos chevaux sont & l'ecurie, nous 
rendons visite au cure, qui nous fait les honneurs de sa 
petite Sglise de chetive apparence, basse etpauvre, d^diee 



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316 COURSES ET ASCENSIONS. 

& saint BarthSlemy. Son retable en bois, couvert dune 
couche de peinture blanche parsem^e de fleurs, est 
lceuvre dun ouvrier mediocre. Les fleurs, l'ostensoir qui 
ornent l'autel, sont en decoupures de fer-blanc grossiere- 
ment peint. 

Nos forces, epuisSes par cette longue course, rSclament 
imperieusement une restauration ; mais dejeuner dans une 
atroce salle enfum^e quand Tair est pur, le soleil 6clatant, 
et le paysage grandiose, serait un crime pour des alpinistes 
de la vieille 6cole ; prenant done nos sacs et nos vivres, 
nous nous mettons k la recherche d'un gite plus hospitalier 
que les maisons de Saldeu. Nous suivons le sentier rocail- 
leux que nous ne devons plus quitter, et, apres quelques 
minutes de marche, nous traversons un petit |>ont de bois 
mal 6quilibr6 sur le rio d'Inctes. Adroite s'ouvre la valine 
d'Incles, aboutissant au col de Fontargente (2,25 w 2 met.), 
par lequel on peut gagner Ax en dix heures de marche. 
Le docteur declare qu'il se sent absolument incapable de 
pousser plus loin. Nous nous abritons sur le bord du 
torrent, et bientOtnos provisions sontetalees smTherbe; 
je laisse a penser avec quel appStit elles furent con- 
somm^es. Puis, nos pipes et cigares allum^s, nous nous 
etendons mollement sur l'herbe emaillee de fleurs odo- 
rantes et, tout en goutant un re)>os reparateur, chacun 
raconte sur TAndorre ce qu'il a entendu ou cequ'il alu. 

Ayant plusieurs fois chass6 la perdrix blanche sur les 
limites de la France et de TAndorre, j'apprends k mes 
chers compagnons,en leurmontrant les hautcs montagnes 
qui nous environnent, que TAndorre, entour^edu cot6 de 
la France par des crates abruptes et qui paraissent inac- 
cessibles, oflfre cependant trois passages ou « ports » don- 
nant acc&s dans l'antique petite republique. 

Le Port de Siguer (2,595 m. d'alt.), dans la region de 
Vicdessos, est le plus difficile. Inabordable pendant sept 
& huitmois del'annee, il faut. pour Tatteindre, de longues 



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l'andorre. 317 

et interminables courses a travers un desert de roches et 
de precipices. 

Le Port de Fontargente,auquel on arrive facilement par 
les Cabannes,est peu frequente. Cependant le beau lac de 
Fontargente offre un attrait particulier au touriste, qui 
peut trouver un abri dans une cabane de p£cheur de truites 
avant de franchir la fronttere. % 

Enfin la grande voie de communication, la plus fre- 
quence, la plus facile, mais aussi la plus longue et la plus 
fatigante, est celle du Port de Saldeu, que nous avons 
suivie,la seule praticable auxchevauxetseulement encore 
pendant la belle saison, c'est-£t-dire pendant cinq k six 
mois de l'ann£e. 

L'abbe Cau-Durban, arch^ologue et historien, retrace 
ensuite rapidement, mais avec precision, l'histoire des 
valleesd'Andorre, dontles origines entourees de l^gendes, 
sont en definitive fort peu connues. Le nom de Charle- 
magne, dont le souvenir est conserve dans les Pyrenees 
comme celui d'un heros fabuleux, ne pouvait manquer d'y 
ligurer : ce serait done a Cbarlemagne eta Louis le Debon- 
naire que la petite republique devrait son origine, ses insti- 
tutions et l'independancedontellen'acessede jouirjusqu'& 
nos jours. Les Andorrans, dont cette tradition flatte l'amour- 
propre, la gardent jalousement, quoiqu'ils ne puissent la 
justifier par aucun titre authentique. Mais nous entre- 
rons dans le domaine des faits averes, en disant que les 
comtesd'Urgeldonn^rent k l'eglise de la Seod'Urgel leurs 
alleux en Andorre, et fonderent sa domination politique 
et administrative dans un pays ou dej& s'etendait sa juri- 
diction religieuse. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de raconter 
les dem&ies de T6v£que d'Urgel, des families de Caboet 
et de Castelbon, au sujet de notre interessante republique ; 
je rappellerai seulement le fameux par£age de 1278 fait 
avec le puissant comte de Foix Roger-Bernard III, qui regla 
definitivement les droits rgciproques de la mitre et du 



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318 COURSES ET ASCENSIONS. 

pouvoir civil. Nous sommes ici sous le regime (Tune bien 
vieille constitution que Ton ne sent pas le besoin de re- 
viser : sous la protection de deux co-suzerains, 1 £v£que 
d'Urgel et le gouvernement frangais,la vallee s'administre 
elle-m£me par son Conseil general; toutes les fonctions 
sont gratuites; pas de douanes, de gendarmes, d'armee 
permanente, le pays de l^conomie et de la liberte. Que 
d'Etats devraient venir apprendre ici Tart de rendre les 
peuples heureux ! 

Et l'Andorran, homme sobre, laborieux et simple, est 
heureux parmi sesnombreux troupeaux, principale richesse 
de ces contr^es froides, rocheuseset peu fertiles. Enfonce 
dans un massif de montagnes, il vit separe du reste du 
monde par une haute muraille de crcHes, echancrGes de 
loin en loin par quelques ports qui, durant la belle saison, 
le mettent en relation avec la France et la Cerdagne. 

Nous allons voir les deux Valiras et les six pa- 
roisses de l'Andorre; nous visiterons Canillo et Encamp, 
Ordino et Massana, puis nous stationnerons a la capitale 
Andorre-la-Vieille, et, avant de passer en Espagne, nous 
ferons une halte a San Julia, non loin d'un sombre defile 
qui donne accfcs au pays des grandes plaines et des puis- 
santes forteresses. II y a dans les gorges de ces monta- 
gnes et sous ces toits de chaume six mille pauvres hfcres 
qui ne se plaignent ni de la rigueur de leur climat,nide la 
pauvret6 de leurs champs, et qui ne demandent qu'& vivre 
en paix dans le grand calme de leur isolement. Us ne 
sont pas k l'6troit dans leurs cent quarante lieues carrees, 
comme nos citadins qui ont peine k se mouvoir dans Ten- 
combrement de leurs rues etroites, et ils ne se plaignent 
pas des impitoyables rigueurs des percepteurs de taille, 
qu'ils ne connaissent point. Qu'on laisse done ces braves 
gens tranquilles dans la paix de leurs vieux usages et de 
leurs gofits primitifs; que les vulgaires exploiteurs qui 
veulent les initier aux meurtriers raffinements de la cor- 



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l'andorre. 319 

ruption moderne cherchent d'autres champs d'expe- 
riences. 

« Mais tenez, continue l'abbe, je tournerai bient6t au 
sermon; voulez-vous que nous reprenions nos alpenstocks 
et que nous continuions notre excursion? — Vamos, » 
repliquai-je, et nous partlmes. 

On nous avait amen6 les chevaux. II est midi, nous 
n'avons pas de temps k perdre pour arriver avant la nuit 
a Andorre; car, depuis Saldeu, il y a 25 kilometres & faire 
au pas, et par un sentier de ch&vre. Ce sentier, qui tantdt 
monte, et tant6t descend, longe la rive droite de l'Emba- 
lire. Le paysage est toujours le m6me; de vastes prairies 
au fond de la valine, et quelques champs cultiv^s autour 
des maisons, le tout entrecoupe de bandes schisteuses 
grises, rouges et jaunes, d'un effet tout particulier & cette 
6poque de l'annge. Voici une cascatelle qui* se precipitant 
d'une roche fendiltee, coupe le chemin, et qu'il faut tra- 
verser sur une mauvaise passerelle. Devant nous, sur un 
monticule de roches & pic, se dresse la chapelle de Saint- 
Jean (alt. 1,590 met.). Comme nous avons une longue 
avance sun nos montures, nous faisons une halte pour 
admirer et photographier ce rendez-vous celebre de pele- 
rinage (t h. 20 min.). L'abbe Cau-Durban nous fait remar- 
quer la grande tour carree et la petite chapelle romane 
dontl'abside est ornee& l'exterieur d 'elegantes arcatures, 
et percSe de petites fenGtres qui ont conserve leur carac- 
t6re primitif : cette chapelle est situ^e en contre-haut de 
la route : on arrive par un escalier de vingt marches sous 
un vaste porche qui met les fideles et les voyageurs k 
l'abri du soleil et de la pluie. La porte,2t deux vantaux s6- 
par6s par un pied-droit imbriquS, n'offre pas un grand in- 
tent archeologique. A Tint^rieur, on remarque une belle 
grille en fer forg6 qui sSpare le sanctuaire de la nef . Sur 
le c6t6 Nord de la chapelle s'Sleve une haute tour carree, 
ajour^e, k la partie superieure et sur chaque facade, de 



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320 COURSES ET ASCENSIONS. 

deux stages de fengtres geminges que s£pare une colonne 
surmont^e d'un chapiteau grossierement sculpte. Cette 
tour, ainsi que toutes celles assez nombreuses que Ton 
trouve dans l'Andorre, n'a d'ouvertures exterieures que 
dans le haut de l'edifice ; elles servaient ainsi pour le guet 



Chapello de Saint-Joan, reproduction d'uno photographic do M. F. Rdgnault 

et pour la defense; c'cHaient des edifices &lafois militaires 
et religieux. 

Apr6s dix minutes de marche, au detour du chemin, la 
valine s'elargit, et nous apercevons le village de Canillo, 
b&ti en amphith&itre sur des roches grises k plissements 
verticaux du plus bel effet. Joseph nous apprend que 
Canillo compte 600 habitants; mais le village est presque 
desert, les habitants sont occupes h cultiver leurs champs 
de seigle et, quand nous passons pre? d'eux, ils interrom- 
pent leur travail, tres surpris, et nous regardent avec 
curiosite. Larue principale, etroite et escarp^e, qui monte 



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l'andorre. 321 

k l'dglise, est bordee de maisons solidement mais grossife- 
rement b&ties en forme de chalets, avec le calcaire gris et 
rouge. II ne reste plus dans le village que des vieilles 
femmes, des enfants et une multitude de pores qui ne 
veulent pas se deranger pour nous laisser passer. L'abb6 
Cau-Durban cherche en vain le cur6, seul moyen de 
visiter l'eglise; d6sesp6rant de le trouver dans ces ruelles 
sales et 6troites, nous entrons dans l'eglise, qui par hasard 
est ouverte. Quelques minutes apres, le cur6 arrive. Cette 
6glise est remarquable par l'ampleur de ses dimensions 
et sa grande nef k voute romane. 

Le choeurest, encore ici, ferme par une deces immenses 
grilles de fer, qui etaient le triomphe de la ferronnerie ib6- 
rique. Les pointes se terminent en fleur de lis, en lance, 
en croix munies de crampons recourbes, pour emp£eher 
les escalades. Le sanctuaire, carr6 k l'interieur, est orn£ 
d'un retable de la Renaissance, ou les statues alternent 
avec les tableaux peints. Nous avons remarquS, parmi les 
statues, celles de saint Michel, saint Sernin, saint Martin, 
saint Isidore et sainte Barbe. L'expression des figures est 
dramatique; poses, gestes, conformation des membres, 
tout est exag^re. A droite du mattre-autel s'ouvre la cha- 
pelle de la Vierge, dont le retable en style flamboyant en- 
cadre, dans deux zones superposes, douze fresques re- 
presentant les principaux mysteres de la vie de la Vierge 
et de son divinFils. Ce sontd'assez bonnes peintures, d'un 
dessin tres correct, tres mouvement6, aux teintes adou- 
cies et dont le velout6 donne Tillusion de lines tapis- 
series. A la sacristie, on conserve quelques objets d'une 
reelle valeur, telp qu'un calice Louis XIII, un ostensoir 
Louis XV et une croix en vermeil de style Louis XIII. Dans 
le vestiaire, on remarque une magnifique chasuble en 
velours cramoisi, ornee sur les deux faces d'une bande 
verticale brodGe or et soie ; la forme du vStement, le des- 
sin des images nous donnent k croire que cette chasuble 

ANN U AIRE DE 1806, 21 



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322 COURSES ET ASCENSIONS. 

appartientau xvi e sidcle. De tels vAtements liturgiques, de 
riche £tofle et d'ornements encore plus pr6cieux, se ren- 
contrent fr£quemment dans les eglises espagnoles : les 
fideles n'£pargnaient aucune depense pour rehausser l'eclat 
du culte. A la partie occidentale de l'gdificc s'61£ve une 
haute tour carr6e d'un aspect tres original. 

Mais le docteur consulte sa montre, et declare qu'il faut 
nous arracher k tout prix aux deiices de Tarcheologie, si 
nous ne voulons coucher en route. II est 4 heures, et ce 
qui nous reste de chemin & faire jusqu'& Andorre est le 
plus mauvais. Mon cheval, fort aise depuis qu'il ne me 
porte plus, marche en avant; bien m'en a pris de garder 
avec moi ma jumelle photographique. Au Sud de Canillo, 
la vallee se resserre et change de direction; nous traver- 
sons la Valira Orientale sur une passerelle de troncs d'ar- 
bres qu'on a pris k peine le soin de placer les uns k cot£ 
des autres. La Valira serpente et s'enfonce dans une faille 
de roches verticales et 6lev£es dont il faut atteindre le 
sommet. Le sentier monte et devient p£nible. Nous 
c6toyons k pic la rive gauche du torrent, qui mugit & nos 
pieds dans les profondeurs. 

Sur ces sentiers d'Andorre qui n'ont guere qu'un metre 
de large, sans parapets dans les passages difficiles, la 
roche a 6te entaillee et forme d^normes marches, inter- 
minable escalier de pierre qui monte et descend et oil les 
b6tes cheminent comme elles peuvent, y mettant du reste 
la plus grande prudence, une surety de coup d'oeil <Hon- 
nante. Elles semblent comprendre que le moindre faux 
pas entrainerait une chute de deux k trois cents metres 
dans l'abime. Si, dans la petite valine de Canillo qui a dis- 
paru derriere nous, il y avait un peu de vegetation, a 
mesure que nous nous £levons, l'ariditg, la desolation, 
la nature sauvage qui ne manque pas de grandeur, nous 
accompagnent jusqu'& la cr6te de notrefalaise (1,625 met.). 
Puis il faut descendre presque & pic. Voici une file de 



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l'andorke. 323 

millets charges de marchandises (j'allais dire de contre- 
bande),qui vient&notre rencontre; il n'y a pas place pour 
deux bGtes sur le sentier. Mais dans ce pays tout s'arrange ; 
le conducteur administre une volge de coups de b&ton 
k ses mules, etcelles-ci se hissent docilement sur le talus 
pour laisser passer le convoi. Vous concevez les agr6- 
ments du cavalier en pareil cas, d'autant plus que ces 
mules a demisauvages d^cochentsouventdes ruades capa- 
bles de vous casser la jambe ou d'ablmer votre monture. Le 
cas s'est presente plusieurs fois dans le cours du voyage, 
et c'etait toujours mon infortun6 cheval qui recevait les 
coups. Gombien je me fglicitais de faire la route k pied ! 

Voici la chapelle de Nuestra Senora de Meritxell, sanc- 
tuaire tres v6ner6 dans la trfcs catholique Andorre. Avant 
le coucher du soleil, je prends quelques vues de ces defiles. 
A droite, k pic au-dessus du torrent, se dresse la tour de 
Rossell, tour de defense qui gardait la vallee de Canillo, 
et, dans le bas, le pauvre village d'Encamp avec ses champs 
de tabac, dont la belle couleur verte rejouit la vue. Au bas 
de cette tour militaire, il y avait autrefois une forge k la 
catalane ; mais, depuis que le bois devient de plus en plus 
rare dans ces montagnes, les forges ont 6teint leurs feux. 
Joseph nous assure qu'il y a dans les environs d'Encamp, 
bien haut dans les montagnes, des mines d'argent, et 
mSme de cuivre, et m6me de fer..., enfin une grosse, 
grosse fortune pour celui qui les exploiterait. Des Anglais 
sont venus, mais on les a expulses. II connaft quelqu'un 
qui seul connait les gisements; on pourrait s 'entendre... 
Que de fois j'at 6t6 pris pour un chercheur de mines, sur- 
tout sur le versant espagnol ! Malheur k vous si vous pre 
nez des notes, si vous sortez la boussole ou le baromfctre 
pour votre guide, vous cherchez une mine. R6sultat 
votre note k Tauberge sera sal6e, et vous exciterez une 
mgfiance g6n6rale. 

I*ous t^versons rapidem^nt le village pour visiter 



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324 COURSES ET ASCENSIONS. 

TGglise. Lescroisees etlesgaleriesde boisdesmaisons,dont 
quelques-unes sont construites en forme de chalet, sont 
garnies de longues gerbesde tabac qui sechentausoleil et 
dont l'odeur se fait bien sentir. L'Sglise, campee sur 
l'autre bord du torrent (alt. 1,300 met.), a un clocher, on, 
plut6t, une lour tres 6\ev6e, k trois stages de fenfires ro- 
manes encadrGes dans des cintres factices. Un quatridme 
Stage de fenfires carries ajoure les combles. Cette tour 
est contemporaine de celle de Saint-Jean, et avait comme 
elle une double destination religieuse et militaire, ainsi 
que nous le fait remarquer notre guide l'abbS archSo- 
logue ; il se dispose k visiter l'interieur, au grand dSsespoir 
du docteur qui veut, lui, coucher k Andorre et non pas 
en route. Pendant que, arrtHe pr&s de la fontaine publique, 
le docteur confectionne avec un soin infini, dans un 
Gnorme coco qui contient bien un demi-litre de liquide, 
une absinthe selon les regies, nous entrons dans l'Sglise. 
(Vest un Edifice du xn e siecle, d'un style severe, sobre 
d'orncmentation. Le sanctuaire est orne d'un re table qui 
porte le mill6sime de 1701 et qui a 6t6 fait dans le goftt de 
la Renaissance. On y voit la statue de sainte Eulalie, pa- 
tronne de la paroisse, les images de sainte Catherine, de 
saint Ermengol, de saint Francois. Dans la sacristie, il y 
a une croix processionnelle en cuivre repoussS, du com- 
mencement du xvi e stecle, et une chasuble remarquable 
du genre de celle de Canillo. Au fond de l'gglise, la grande 
cuve baptismale porte des ornements qui paraissent ap- 
partenir k Tart roman. 

Nous reprenons notre chemin, en suivant toujours le 
cours torrentueux de la Valira dans de nouvelles gorges; 
mais la roche blanche, d6sagr6gee, oflre un aspect tout 
different. (Test ici le pays des changements k vue ; tout k 
coup, & un detour du sentier, la riche plaine qui s '6 tend 
au bas d'Andorre s'oflre & nos regards emerveill£s. C'est 
bien le plus beau, le plus saisissant panorama que nous 



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Los Escaldas, dossin do Vuillior d'aprds une photographio dc M. Lafont. 



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LAND0RRE. 327 

ayons encore vu; c'est certainement le point le plus pitto- 
resque de notre voyage. 

Maintenant il faut descendre, et cette descente est 
effrayante sur le sentier d'un m£tre de large, qui ressem- 
ble a un interminable escalier ou Ton opere souvent de 
tongues glissades sur la roche d'autant plus usee et polie 
que c'est le seul passage fr£quent6. Pour se tenir en selle, 
le cavalier est oblige a des prodiges d'equilibre, a une 
gymnastique violente, ou tous les muscles fonctionnent a 
la fois. Ce passage a ete le plus ptfnible du voyage. 

Nous arrivons ainsi moulus (je parle des cavaliers) aux 
Escaldas, a 6 heures. 

Rien de plus pittoresque que ce village. Les maisons 
s'etagent les unes au-dessus des autres, a Textr^mite de 
la gorge, ou plutot du ravin qui, s'elargissant subitement, 
forme un vaste cirque de champs bien cultiv^s, sur un 
c6te duquel est batie Andorre-la-Vieille. Les accidents de 
terrain font de la rue principale, qui monte et descend, 
un veritable escalier oil nos chevaux ont peine a prendre 
pied. L'industrie des Escaldas est, depuis les temps les 
plus recules, la fabrication des draps grossiers en laine, 
tres recherch^s des habitants de ces vallees. Mais il en 
est de cette Industrie locale comme de bien d'autres : 
l'invasion des draps strangers, a vil prix, est venue porter 
un rude coup aux fabriques des Escaldas, qui vegfctent 
tristement, malgrG Thabilete des tisserands qui se trans- 
mettaient cette profession de pere en fils. 

Une forte odeur sulfureuse se d£gage de toutes parts 
quand on penfctre dans ce village ; les ruisseaux fument, 
les menag&res, comme a Ax, vont laver leur vaisselle aux 
filets d'eau bouillante qui coulent en abondance de la 
roche vive. II y a ici une station thermale! et il n'en faut 
pas rire devant les habitants, qui sont trfcs iiers de leurs 
eaux sulfureuses. Le docteur Mellier,qui a goute des eaux 
de tous les pays, veut connaitre la saveur de celle-ci. 11 y 



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328 COURSES ET ASCENSIONS. 

renonce vite : il faudrait attendre trop longtemps avant de 
la pouvoir porter k ses levres (72° centigrades, d'apres 
M. Marcailhou). 11 y a quarante baigneurs en ce moment, 
habitant les difKrentes maisons les plus propres, et ces 
baigneurs se disputent les huit ou dix baignoires disse- 
minates dans le village. Tout le monde, au bruit de notre 
cavalcade et k la vue de notre 6quipement, se prScipite au 
seuil des portes, k l'appui des fen£tres. Les distractions 
sont si rares dans cette ville d'eau primitive ! 

L'£glise, neuve, est sans caractfcre; mais sur la place 
principale, adossee k une maison, s'eteve une belle croix 
de marbre finement sculptee, du xvi e sifccle. 

Au-dessus des Escaldas, k une heure environ de mar- 
che, se dresse sur la montagne, non loind'un lac, la petite 
eglise d'Angoulastes, dediee k saint Michel et dont l'inte- 
rieur offre de remarquables peintures k fresque. Les 
details de cette fresque sont conformes k I'iconographie 
romane la plus precise. Sur la voilte en demi-coupole qui 
surmonte le choeur, le Christ dans l'aureole, et cantonne 
de figures symboliques representant les quatre £vange- 
listes; il est assis sur un trone,la t£te nimble; de la main 
droite, il donne la benediction latinc, de la gauche il tient 
un livre ouvert; ses pieds nus, signe de la divinite selon 
la liturgie du moyen Age, portent la marque des clous de 
la crucifixion; c'est le Christ ressuscite et dans sa gloire. 
Au-dessous, une frise represente les apotres debout. Le 
premier & droite du Christ est saint Pierre, fort recon- 
naissable aux clefs qu'il tient k la main gauche et k sa 
tonsure, signe indiquant qu'il fut le premier de laclerica- 
ture, c'est-&-dire le premier pape; de sa main droite il 
donne aussi la benediction k la latine. Le premier apofre 
k gauche doit 6tre saint Paul. Tous sont nimbes. Leurs 
figures imberbes permettent d'attribuer cette fresque k 
une Spoque trfcs primitive. Un savant arch6ologue, auquel 
la photographie en a 6te soumise, incline k faire remonter 



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i/andorre. 329 

cette peinture auix°etpeut-tHreau vm e siecle 1 . Une etude 
detaill^e de l^glise pourrait apporter une grande lumiere 
sur ce point. Tous les apotres, sauf saint Pierre, tien- 
nent de la main droite, lev6e et recouverte par leur vGte- 
ment, un objet en forme de cylindre, sans doute un reli- 
quaire. Aucune inscription n'est lisible, sauf les noms 
de sanctus Lucas et sanclus Marcus. Les trois lettres S. C. S. , 
inscrites en ligne verticale h cot6 de chaque ap6tre, ne 
sont que l'abrevation du mot sanctus; les noms des 
apotres sontindechiflrables. 

Le savant auquel nous devons Findication sur F&ge pro- 
bable de l'oeuvre considere la fresque d'Angoulastes 
comme « tres remarquable». 

Nous rattrapons nos chevaux, qui paraissent fourbus, au 
passage de la Valira (1,110 mM.). Quelques pas plus loin 
s'ouvre k notre droite la gorge profonde et etroite de Saint- 
Antoni, qui conduit h Ordino, et dont nous traversons le 
torrent surun pontd'une seule arche : c'est le pont des 
Escals. Cependant, & mesure que nous avangons vers la 
capitale de FAndorre, les ombres s'allongent; il est dfyh 
7 heures et demie, et ce n'est pas sans un sensible plaisir 
que nous nous arnHons enfin devant la posada du senor 
Caloun&s. Ici, comme dans les precedents villages, toute 
la population vient regarder curieusement notre caravane. 
Gr&ce k Fobligeance d'un des plus importants negotiants 
d'Andorre, M. Rossell, dont j'avais eu la bonne fortune de 
faire la connaissance & Toulouse, ou ses affaires Fappellent 
quelquefois, nos chambres dtaient retenues et le diner 
prepare. II 6tait temps de reparer nos forces. Notre 
soif etaitsi ardente que, dans le plaisir de la satisfaire, nous 
ne sentlmespas les parfums 6tranges d'ail et d'huile ranee 
qui se degageaientde la soupe, des tranches demouton, des 
ceufs et des tomates crues en salade, £tal6s sur la table. 

i. Un autre archeologue estime que cette fresque n'est pas ante- 
rieurc au xii* siecle, ce qui est plus yraisemblable. 



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330 COURSES ET ASCENSIONS. 

Apres le souper et avant de gagner nos chambres, nous 
faisons,en compagnie de M. Rossell, une promenade hors 
ville, et, dans une conversation des plus instructives, il 
nous renseigne sur les mceurs, 1'industrie et le commerce 
de l'Andorre. 

En somme, lepays est pauvre. Autrefois que lq lies mines 
de fer explores et des forges & la catalane mettaient un 
peu d'aniination dans la montagne et dans les vallees. Tout 
cela est abandonne aujourd'hui par suite des progr^s de 
1'industrie moderne. Les Andorrans sont devenus agri- 
culteurs, pasteurs et Gleveurs. Tout ce que la region peut 
offrir de prosperity semble s'6tre r6fugi£ sur les hauts pla- 
teaux de la montagne. (Test sur ces espaces verdoyants 
que paissent, pendant les beaux mois de I'annee, lestrou- 
peaux de bceufs et de moutons qui constituent la fortune 
des habitants des vallees. Les notables qui ont la bourse 
garnie viennent en France ou en Espagne acheter de 
maigres bestiaux ou de jeunes mules, qui circulent en 
toute franchise de droits, et apres une ann^e de pAture 
sont revendus avec benefice dans les deux pays. (Test le 
commerce le plus lucratif. 

Les Andorrans sont de moyenne taille; ils tirent leur 
origine de la race espagnole catalane, dont ils ont garde 
le langage et les moeurs. Le costume est s^vfcre : large 
veste de bure, gilet orn6 de boutons de cuivre et d'une 
ceinture rouge, culotte de drap brun ou de gros velours 
fonce, des espadrilles blanches pour chaussures. Sur leur 
t£te repose fiercmentlaberette^carlatc, dont ils ramenent 
la pointe sur le front, la nuque ou les oreilles, selon la di- 
rection du soleil. Ce sont de solides gaillards a la physio- 
nomie vive et intelligente. lis sont bien mieux que les 
femmes, dont nous n'avons pas vu un seul type passable 
pendant notre voyage. Les Andorrans sont bons, hospita- 
liers, et nous n'avons eu qu'k nous louer de leur politesse 
dans tous nos rapports, soit en demandant des renseigne- 



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l'andorre. 331 

ments, soit en visitant les villages sur notre parcours. lis 
ont les moeurs calmes et pures; les families s'allient entre 
elles dans la plusgrande simplicity. Leluxe leurestinconnu, 
et leur simplicity fait leur bonheur. 

L'instruction est bien rudimentaire. II y a cependant une 
6cole par paroisse, et, dans chaque paroisse, ce sont les vi- 
caires qui remplissentroffice d'instituteur jl'enseignement 
n'est pas obligatoire, et les cnfants ne frequentent l'6cole 
que pendant les qua*re ou cinq mois de la mauvaise saison 
en hiver, quand monts et vallees sont couverts de neige. 
Pour les lilies, il y a une maison religieuse dont les soeurs 
sont fournies par l'ev&que d'Urgel : elles donnent Tensei- 
gnementprimairekCanillo, Encamp, San Julia etAndorre. 

Iln'yapas de routes carrossables en Andorre; nous 
avons dej&ditqu'iln'existe quede mauvais sentiers. Nous 
avons cru comprendre qu'un parti s'opposerait toujours & 
la creation de bonnes routes, car bon nombre d'Andorrans 
vivent de la contrebande faite tant avec l'Espagne qu'avec 
la France. II y a de bonnes fabriques d'allumettes, de 
tabac, et bien d'autres denies. Du reste, pourquoi ferait- 
on des routes? Le commerce est presque nul et alimente 
snrtout par la Seo, k cause de la facilite de communica- 
tion, tandis que, du cote dela France, il n'y a que des ports 
de difficile accGs et k peine praticables quelques mois de 
Tannic Mais le change de l'argent paralyse en ce mo- 
ment tout commerce avec l'Espagne. 

Nous avons ete surpris du d£boisementg6neral qu'offrent 
les montagnes et de Tabsence de ces immenses forets qui 
couvrent certaines regions de nos Pyrenees. Aujourd'hui 
les forets en Andorre disparaissent de plus en plus. Autre- 
fois, nous a-t-on assured, TAndorre 6tait tr6s bois^e et cou- 
verte de for&ts impenetrates, habit6es par des loups et 
des ours qui ravageaient les troupeaux k tel point que les 
bergers mettaient le feu & ces sortes de maquis ; et trop 
souvent les incendies firent plus de d6g&ts que de bien. 



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33? COURSES ET ASCENSIONS. 

L'entretien des forge9 & la catalane a (H6 une autre 
cause de deboisement, et malheureusement on ne 
fait rien pour reboiser le pays. 11 y a encore des bois com- 
munaux, ou chacun vacouper le btiis necessaire au chauf- 
fage, et des bois reserves, pour la construction des maisons. 
Celui qui fait b&tir doit adresser une demande au conseil 
des paroisses, etil ne peut abattre le bois qui lui est neces- 
saire qu'apres autorisation. 

Ces causeries si int6ressantes se prolongdrent assez 
avant dans la nuit; l'air etait pur, et depuis longtemps 
tous dormaient dans les maisons d'Andorre. Nous gagnons 
nos chambres. Simples, mais propres. Je partage celle 
du docteur Mellier. Helas! nous sommes brisks de fatigue, 
et il faut encore changer les plaques de nos appareils pho- 
tographiques. J'allume lalanterne rouge, et chacun k notre 
tour nous garnissons nos chassis, nos jumelles. J'avoue 
qu'il faut avoir bien envie de rapporter des souvenirs de 
voyage, car cette operation est singulierement pSnible 
quand on tombe de sommeil. 

Lelendemain nous sommes debout desl'aurore. Le doc- 
teur confectionne un the savoureux qu'il a rapports de 
Chine, et qu'il garde pour les grandes circonstances. 
L'abbe, en qu<He de debris archeologiques, est d6j& reparti 
pour les Escaldas, dont il veut revoir les croix de pierre. 

La ville d'Andorre, que nous parcourons en attendant 
son retour pour visiter l'6glise, ne serait qu'un modeste 
village dans nos montagnes franchises. Des rues tortueuses, 
6troites, sombres, sans caractere special, Les maisons, 
b&ties de debris de schiste etde granits, sont solides, mais 
denuees de toute ornementation. Le principal quartier est 
celui de la place, oil Ton remarque la vaste maison de 
Frangois Duran, ancien syndic, riche proprietaire de la 
vallee. Tout au fond du paysage se profilent les cretes 
grises et rocailleusesdes montagnes de Sola d'Angourdan. 

Le palais du gouvernement est b&ti sur une roche qui 



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8 



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LAND0RRE. 335 

domine la valine. Cet edifice, qui paratt dater du xvi° siecle, 
n'a rien de ires remarqnable. Au-dessus du portail, un 
ecusson en marbre avec les armoiries de TAndorre 
porte T inscription : Domus consilii sedes juslitix. Ce 
pretendu palais possede au rez-de-chaussee des prisons et 
des ecuries, oil les membres du Conseil remisent leurs 
montures pendant les jours de deliberation. Au premier 
etage, une grande salle de reunion, une chapelle dediee k 
saint Ermengol, eveque d'Urgel. A ce m^me etage se trouve 
la piece la plus curieuse, & savoir la cuisine avec un foyer 
au milieu, entoure de bancs massifs, et d'enorrnes supports 
en fer pour suspendre les chaudrons. La vodte est percee 
pour le passage de la fum£e. Comme lesfonctions de con- 
seiller sont honorifiques, la republique pourvoit & la nour- 
riture et au logement de ses representants. II se fait dans 
cette cuisine, paralt-il, des hecatombes pantagrueliques de 
moutons et de poulets, tant que durent les deliberations 
du Conseil general. Nous avons la ferme intention d'aller 
coucher le soir m^me k la Seo d'Urgel : c'est une distance 
d'environ 27 kilometres par des sentiers oil il faudra aller 
au pas; aussi, malgre les instances de notre hotelier qui 
nous sert de cicerone, nous nous bornons k donner un 
coup d'oeil rapide k l'armoire de fer k six ferrures difle- 
rentes qui renferme les archives de la Republique, au 
garote, qui fonctionne ici comme en Espagne, k la diffe- 
rence qu'il n'a jamais servi a etrangler personne, et pres- 
tement nous visitons l'eglise. Elle est fort vieille, tres 
obscure et assez interessante. Les arcatures qui entourent 
le sanctuaire k l'exterieur, d'apr£s notre archeologue Cau- 
Durban, remonteraient au xi e siecle. Elle est dediee k 
saint Etienne, dont on voit la statue dans une niche du re- 
table qui decore le maltre-autel. Sur la nef s'ouvrent cinq 
chapelles, trois k gauche et deux & droite, le clocherpre- 
nant la place de la troisieme. Elles sont toules abondam- 
ment pourvues de ces statues bizarrement decorees, dont 



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336 COURSES ET ASCENSIONS. 

on est si prodigue au del& des Pyrenees. A la chapelle de 
la Vierge, on s'arnUe avec plaisir devant les mysteres de 
la vie de la mere de J6sus en vingt tableaux sur toile, fond 
vieil or, d'un eiTet tresartistiqueet tresreligieux; de nom- 
breuses lampes de cuivre et d'argent se balancent devant 
l'autel. Dans la sacristie, une chasuble en velours portant 
sur le devant les images de saint Pierre et de saint Roch; 
derriere, la sainte Vierge, un Ecce Homo, et saint Etienne : 
cette chasuble est de la m£me Spoque et de la m6me 
fabrication que celles de Canillo etd'Encamp. 

Midi sonne et nous trouve r^unis k notre h6tel. A 
l'entree, h gauche, s 'allonge pres du mur une longue table 
avec ses bancs de bois. La cuisine est au fond et exhale 
les parfums appetissants de l'huile ranee, de la graisse de 
mouton qui rissole, melange het6rog£ne que nous retrou- 
verons dans toutes les auberges espagnoles. Le menu est 
le m6me que celui de la veille. Heureusement nous avons 
nos conserves. Le vin est sucr6 et tres fort. Notre h6te 
nous offre du tabac du pays, tabac naturel, qui n'a subi 
aucune preparation. Nous en bourrons nos pipes; mais, 
l^preuve faite, je pref&re celui de la r<5gie, d'autant plus 
que les paquets de 50 centimes valent ici 40, et ceux dc80, 
60 centimes. De 1&, une invitation & la contrebande. Cette 
difference sensible de prix, nous fait observer le docteur, 
vient de ce que l'Andorre a les m£mes privileges que nos 
colonies. Nous visitons une fabrique d'allumettes fort bien 
instance ; les boltes, en carton verni, sont faites k Barce- 
lona On peut livrer en une journee des milliers de boltes. 
C'est un commerce fort lucratif, depuis surtout qu'une 
taxe a et6 appliquee en Espagne comme en France. 

II y avait a l'auberge trois ou quatre Catalans et un 
Francais, qui y prenaient leurs vacances depuis quinze 
jours environ. Que pouvaient-ils bien faire dans cette capi- 
tale de l'Andorre, triste, pauvre et sans agr6ment? Nous 
avons appris plus tard qu'ils etudiaient la contree, les 



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landorre. 337 

routes, les mines, et projetaient l'ctablissement de routes 
carrossables avec la France. Quelle illusion! et pourquoi 
troubler la paix de ce pays aux mceurs primitives, pures, 
et qui donne le bonheur a ses habitants, par l'introduc- 



C Wf 



Conseillers genlraux andorrans, dessin de Vuillier, d'apres uno 
photographic de M. F. Regnault. 

tion et lc contact de notre civilisation corruptrice? Les 
Andorrans aiment cette vie paisible. « 11 faut, disent-ils, 
que les routes soient bonnes, mais pas trop, afin que le 
pays soit moins connu. » (Jaybert, la Republique d'An- 
dorre, 1865.) 

Le senor Rossell veut nous accompagner jusqu a San 

AN'NUAIRE DK 1896. 22 



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338 COURSES ET ASCENSIONS. 

Julia. Nos chevaux sont selles, nos sacs suspendus le 
long des selles, nos gourdes garnies,les habitants du quar- 
ter ressemblds pour nous souhaiter bon voyage. Je prends 
un dernier clich6 de notre caravane, et nous voil& en 
route & 2 heures et demie. La descente est rapide, par un 
chemin taille enescalierdansle roc. Nouscutoyons ensuite 
la rive de la Valira k travers de belles prairies. Sur notre 
droite se dressent les roches et les pentes d eboulis, dun 
gris perle fort harmonieux, qui descendent du Puig dAu- 
clar, auquel la capitale est adossSe. 

Le premier village que Ton rencontre est Santa Coloma 
(1,050 met.), qui possede uneeglise enpierres sfcchesavec 
une haute tour mauresque percee de plusieurs etages de 
crois^es, toujours dans le style de celles que nous avons 
d<Vj& vues. 

Un pont fort rustique en dos d'&ne, tres etroit, prt>s du 
confluent du rio Anclar avec la Valira, nous met sur la 
rive gauche, que nous ne devons plus quitter jusqu a la 
Seo d'Urgel. La vallee se resserre; de chaque cote se 
dressent de hautes montagnes arides, le paysage est s£- 
v6re jusqu'au village de San Julia, qui se present e bienUH 
&, nos yeux (3 heures et demie, 940 met. daltitude). 
Cinq cents habitants forment la population de ce riche 
village, le concurrent d'Andorre. On y trouve des magasins 
et toute sorte de marchandises de France et d'Espagne. 
« Par sa position, San Julia a pousse hardiment le com- 
merce de la contrebande. Les magasins sont des lieux de 
depots, toujours approvisionnSs, qui n'attendent que le 
moment favorable pour introduire leur marchandise en 
Espagne, soit a l'aide de trails secrets avec les chefs des 
carabineros, soit h l'insu de ceux-ci 1 . » Au moment oil 
nous 6criyons ces lignes, un journal de Perpignan, date du 
23 ddcembre 1896, sexprime ainsi : « Une vive irritation 

1. Andorreet Calalogne, par Boucoiran. Paris, 1 80S. 



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l'andorre. 339 

se manifeste dans les communes de l'arrondissement de 
Prades contre les habitants de la r^publique d'Andorre. 
Des petitions se signent partout ;on veutprofiter de la pre- 
sence de M. Escanye, depute de cet arrondissement, pour 
lui exposer les griefs de la situation, et le prier de s'en 
faire l'echo aupr£s du gouvernement etk la tribune de la 
Chambre. L 'irritation est causee paries fraudes nombreuses 
commises par les Andorrans qui introduisent en France 
impun^ment de grandes quantites de phosphore, d'allu- 
mettes, de tabac, de cigares, et particulterement par la 
contrebande sur le betail ovin, qui se pratique sur une 
grande 6chelle. En vertu d'une circulaire ministerielle 
datant de 1867, les Andorrans sont autoris^s k intro- 
duire en France, sans payer aucun droit de douane, tous 
les produits, h condition qu'ils soient munis de certificats 
d'origine. Or, ces certificats sont d^livres h tout venant. 
Les Andorrans achetent en Espagne, h vil prix, des trou- 
peauxde moutons qu'ils paient en monnaie espagnole ; ils 
les font passer en Andorre, les font accompagner de cer- 
tificats andorrans et les reexpedient ensuite en France 
sans rien payer. Les moutons espagnols, faussement 
estampilles andorrans, sont revendus sur nos marches et 
payes en monnaie frangaise, ce qui constitue de ce chef 
seul, pour les negociants andorrans, un benefice de pres 
de trente pour cent. Par suite de cette concurrence illi- 
cite, les cours des moutons francais sont fortement abais- 
s6s, et encore les Gleveurs les 6coulent-ils difficilement. 
La chambre de commerce de Perpignan et les soci<H6s 
agricoles des Pyren^es-Orientales vont se r^unir pour 
emettre des voeux invitant le gouvernement & reprimer la 
contrebande andorrane. » 

Des faits analogues se passent sur plusieurs points de la 
frontiere espagnole. II n'y a pas que TAndorre qui pratique 
la contrebande depuis que nos « ports » sont mal gardes. 
Dans nos courses sur la frontiere, nous avons souvent ren- 



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340 COURSES ET ASCENSIONS. 

contre des troupeaux de milliers de ttHes de moutons es- 
pagnols qui inondaient nos vallees pyr6n6ennes pour etre 
vendus sur nos marches, introduits ainsi sur notre terri- 
toire sans payer de droits. Nos malheureuxmontagnards, 
d6jk si pauvres et n'ayant que celte seule ressource pour 
vivre, ne peuvent vendre leurs troupeaux h un prix r6mu- 
n^rateur. 

Si Ton ne porte un remfcde h cet 6tat de choses, c'est la 
misfcre pour les populations pastorales voisines de la fron- 
tifcre espagnole. 

C'est en interrogeant notre guide sur le commerce de 
San Julia que j'ai ete entratne k signaler ces faits ; j'ai h&te 
de reprendre le r6cit de notre excursion. 

Une halted'unedemi-heureetait n^cessaire pour laisser 
souffler nos chevaux, et aussi pour nous rafralchir dans 
un caf6 avec de Y aguardiente et de l'eau fraiche. 

La chaleur est tres forte, nous approchons de TEspagne ; 
la nature est moins sauvage, et, kmesure que nous avan- 
cerons vers la frontifcre, la culture changera sensiblement. 
San Julia est doming par les escarpements du Puy d'Oli- 
vera. On cultive h ses pieds le jardinage, le chanvre, le 
tabac et meme la vigne. De beaux arbres entourent le vil- 
lage, disperses $a et \h en bouquets touffus. Au grand de- 
sespoirde Tabbe, l'eglise n'a rien d'intdressant pour l'ar- 
cheologue; le plafond en est bas; elle est froide et obscure. 
Sur notre passage, les habitants, surpris et peu habitues h 
voir des touristes, sont sur la porte de leur maison, les 
enfants nous suivent, des t6tes de jolies filles apparaissent 
aux fen£tres. II y a ici de la vie, de l'animation; on sent 
que c'est un centre commercial important. Nous remar- 
quons certains costumes d'hommes semblables a ceux de 
la Haute-Catalogne : culotte courte de velours, ceinture 
bleue ou rouge, veste de velours courte, et pour coiffure 
un bonnet rouge ou un mouchoir aux couleurs bariotees 
entourant la UMe. 



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l'andorre. 341 

On sort de San Julia par une ancienne poterne, et le sen- 
tier descend brusquement pour remonter ensuite. Je 
prends une dernifcre photographie instantanee au sortir du 
village, qui offre un aspect des plus pittoresques. Depuis 
quelques instants, le soleil de plomb qui darde sur nos 
t£tes est couvert de gros nuages cuivres, et les roulements 
lointains du tonnerre nous invitent & presser le pas, ce qui 
n'est pas une operation facile dans de tels sentiers, et avec 
des chevaux fatigues. Joseph, qui ne tient pas plus que 
nous & £tre pris par 1'orage dans ces gorges oil il n'y a 
aucun refuge, se multiplie pour administrer de vigoureux 
coups de b&ton k nos montures. Nous franchissons le tor- 
rent d'Auvinya et nous suivons la rive gauche de la Valira. 
Enfm, apr5s une heure d'eflbrts,nous apercevons quelques 
misSrables maisonnettes basses et de chetive apparence 
entourant le poste de douane. Les carabineros montent 
la garde et fument des cigarettes. 

Nous sommes & la limite de l'Andorre et de TEspagne. 
Le chef de poste, petit, gros, rouge, & Tair r£barbatif, tire 
sa montre : il est 4 heures et demie et, avec un aplomb 
incroyable, il nous declare que nous ne pouvons passer 
en Espagne aprfcs 4 heures. Je laisse a penser de quel 
air nous recevons cette communication ; Forage qui nous 
poursuit gronde sur nos t£tes. II faut se h&ter; nous de- 
mandons en vertu de quelle loi on peut, & cette heure, nous 
defendre l'entr^e de TEspagne. 

« Par ordre de la reine. 

— Mais nous ne sommes pas des contrebandiers ni des 
repris de justice. 

— Ordre de la reine. 

— Voici des references. Nous avons des lettres de re- 
commandation pour Tev£que de la Seo et l'alcade de 
Puycerda. 

— Peu nous importe, nous devons faire executer les 
ordres de la reine. » 



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342 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous avons recours aux grands moyens qui triomphent 
de la plus austere incorruptibilite chez les douaniers espa- 
gnols, Tetrenne. On repousse nos propositions, mais on 
consent & laisser passer les voyageurs ; quant aux chevaux 
et bagages, impossible. • 

La nuit menacait : nous prenons le parti de nous 
diriger a grands pas sur la Seo, recommandant h notre 
guide de nous [amener, le lendemain matin, chevaux et 
bagages. 

A deux cents pas, Joseph nous rappelle, et nous dit que 
les carabineros consentiraient a laisser passer nos chevaux 
pour six francs. Nous en offrons deux. Le marchG est accep- 
ts, et un instant apr^s Joseph, triomphant, nous rejoint 
avec montures, sacs de voyage et manteaux. Pour comble 
de bizarrerie administrative, on nous d6p£che un carabinero 
pour nous escorter jusqu'k la Seo, ou nous arrivons & 
8 heures du soir. 

. Au coucher du soleil, jusqu'au moment oil les ombres 
de la nuit ont tout envahi, nous ne cessons d'admirer sans 
reserve cette partie de la chaine des Pyrenees. Autant TAn- 
dorre est triste et sauvage avec ses grandes montagnes 
arides, couleur d'ocre ferreux ou gris perle, couronn^es de 
maigres foists de pins, aux gorges resserrees ou la lumiere 
ne penfetre jamais, autant, d&s que l'onaquitte lafronti&re, 
Taspect du paysage change a vue d'oeil et vous charme. 
Plus nous approchons de la ville espagnole, plus les mon- 
tagnes changes en collines oflrent une vegetation variee; 
la vigne au feuillage dore, que nous retrouvons enfm, 
couvre la plaine et le penchant des coteaux; rien ne 
manque & ce splendide tableau, pas m£me le murmure du 
torrent, qui serpente dans cette immense et fertile valine 
avant de se jeter dans la Segre. 

Au tournant d'un chemin, nous distinguons h peine trois 
montagnes sur lesquelles sont b&tis des forts et une cita- 
delle : tout cela, £claire par les premieres lueurs de la 



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l'andorre. 343 

lune, est d'un effet fantastique.Bientot,aprfes avoir franch 
un pont, nous descendons k l'hotel Labreta, oft nous trou- 
vons tout le confortable desirable et kxxn prixtrfcsmod£re. 

Le lendemain dimanche fut consacre & la visite de la Seo 
dTJrgel, a l'eglise, aux cloitres, aux belles c6r6monies de 
la cathedrale. L'ev£que, malgre nos lettres d'introduction, 
dont une, trfcs gracieuse, de l'evGque de Pamiers, fait re- 
pondre par son famulus qu'il est absent. On sait qu'il n'a 
pas une grande sympathie pour les Franqais, et ceci en 
est une nouvelle preuve. Le parti frangais gagne du terrain 
dans l'esprit des Andorrans, depuis surtout qu'une ligne 
telegraphique a ete Gtablie aux frais de la France, reliant la 
France et TAndorre par THospitalet. (Test ainsi qu'au sortir 
d'Ax nous avons pu par d6p£che retenir nos chambres et 
faire preparer nos repas k Andorre-la-Vieille. Nous profi- 
tons des quelques heures qui nous restent avant notre de- 
part pour parcourir la ville.Le caract&re de Tancienne cit6 
espagnole y est bien conserve. Elle a 1'air d'une ville du 
moyen &ge, perdue, oubliee, avec ses rues 6troites, ses 
maisons k arcades, des voutes qu'on dirait encore prates 
& la defense. Les hommes sont grands, intelligents, ro- 
bustes. Enfin nous pouvons admirer dans la foule, k 
Teglise, au marche ou les paysannes viennent apporter 
des provisions de toute sorte, de fort jolies femmes au 
type franchement espagnol. Les hommes ont le costume 
Catalan, les femmes ont la t<He coquettement par£e de la 
mantille. 

Dans cette ville point de- routes carrossables ; une seule 
voie de communication la relie k Lerida. C'est la tartana, 
sorte de jardiniere & deux roues, couverte d une toile 
blanche, qui transporte les voyageurs vers Tinterieur du 
royaume, mais par quels chemins! et quels cahots! 

A 2 heures nous sommes en'selle. Nous traversons la 
ville, au grand ebahissement des habitants, q.ui ne sont 
pas habitues k voir souvent des touristes. 



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344 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous remontons le cours de la Segre par une s6rie de 
d6fil6s, de descentes, de montees, de gorges, de plaines, 
jusqu'St Puycerda et Bourg-Madame, faisant 54 kilometres 
de chevauchee p^nible, apres quatre jours d'un voyage 
des plus pittoresques ei des plus accidentes. 

II nous a paru int^ressant pour nos collegues du Club 
Alpin FranQais de donner les distances kilomStriques ap- 
proximatives du voyage que je viens de decrire. Notre 
savant collogue M. Marcailhou d'Aymeric, qui a parcouru 
l'Andorre en excursions botaniques, a bien voulu nous 
communiquer des notes qui concordent avec les n&tres. 
Les voici : d'Ax k THospitalet, 17 kilom&t. ; de l'Hospitalet 
k Saldeu/premier village andorran, 16 kilomet.; de Saldeu 
k Andorre-la-Vieille, 25 kilomet. ; d'Andorre k la frontiere 
(la Fargure de Malles), 12 kilomet. ; de la fronti&re k la Seo 
d'Urgel, 14 kilomet.; de la Seo d'Urgel aux bains de San 
Vincente, oil il faut coucher, 15 kilomet.; de San Tin- 
center Martinetto, 12 kilomet.; de Martinetto k Belver, 
9 kilomet. ; de Belver k Puycerda et Bourg-Madame, 18 ki- 
lometres. Total, 138 kilometres. 



BIBLIOGRAPHIE 

BROCHURES SUR i/ANDORRE 

Relacio sobre la vail de Andorre y del R. F. T. J., provicari de Anyos. 
1838. 

La valUe de VAritge et la Re'publigue d'Andorre, par Michel Che- 
valier (Revue des Deux Mondes), 1837. 

Histoire de la valUe d'Andorre et ses rapports avec le ci-devant Comtf 
de Foix, par M. J. Sans cadet. Toulouse, Daurs, editeur, 47, rue des 
Balances. 

Historia de la Republica de Andorra, por Don L. Dalmau de Baquer. 
Barcelona (avec 1 carte), 1849. 

Histoire de la valle'e d'Andorre, par Castillan d'Aspet. Toulouse, 
Auzas, 1851. 

Ariege, Andorre, Catalogue, par Boucoiran. Paris, Giraud, 1854. 



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l'andorre. 345 

Lois et Coutumes d'Andorre, par L. Jaybert. Paris, Durantin, 1855. 

VAndorre, par Victorin Vidal. Paris, Librairic Centrale, 1866. 

De VAndorre, broch. de 82 p. attribute a M. Baichis. Toulouse, 
Hebrail et Durand, 1870. 

Etudes gfographiques sur la valle'e d'Andorre, avec carte, par 
J.-F. Blade. Paris, J. Baer, 1875. 

Revolutions andorranes, par Blade. Agen, 1879. 

Origines historiques de la question d'Andorre, par M. Baudon de 
Mony, 61evc de l'ficole des chartes, 1885. 

Reconocimiento fisico-geol6gico-minei % o de las Valles de Andorra, por 
Silmio Taos y Codina (avec carte geologiquc). Barcelona, 1885. 

Aux rives de CEmbalire, parM. Gourdon. Bagneres, imp. Cazeneuve, 
1886. 

Excursion botanique en Andorre, par H. Marcailhou d'Aymeric 
{Revue des Pyrenees). Toulouse, Privat, 1889. 

Centra excursionista de Catalunya : La republica d'Andoira, 
Guia itineraria dividida en 42 itineraris y ressenya geografich-histd- 
rica de las vails, per En Arthur Osona... Barcelona, Francisco Altis, 
1896, in-12, 190 p. (carta). 



FtLlX RENAULT, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section des Pyrenees Centrales). 



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XI 

LE CAROUX 

SOUVENIR DUNE VISITE DE 
LA SECTION DE BEZIERS 

28 juin 1896 
(Par M. Jean Crozals) 



Avons-nous besoin de mattres pour apprendre k aimer 
les montagnes? Assurement non, puisque nous nous sen- 
tons tout k fait libres quand, loindetoutes preoccupations, 
nous allons k travers les rochers, les ruisseaux et les bois, 
respirer Tair frais et vivifiant des sommets. 

Avec quelle gaiete nous quittons l'etouflante cit6, toute 
bourdonnante d'intarissables discussions! 

De ces deux grandes et puissantes attractions, la force 
du nombre et celle de la nature, je me laisserai plutut 
entratner par cette derniere. 

Combien je prefere au torrent de lamultitude lemoindre 
gave des Pyrenees, le moindre glacier des Alpes! 

Cette passion des montagnes, que nous appelons alpi- 
nisme, est une passion dangereuse parfois, comme elles 
le sonttoutes; mais celle-ciatoujours le m^ritederetrem- 
per le sang et, tout en fortifiant le corps, de faire jaillir 
les saines id6es. 

Ne me parlez pas de ces malbeureux voyageurs qui vont 



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LE f.AROUX. 347 

promener leur spleen h, travers les nombreuses villes 
d'eaux : oil qu'ils soient, ils regrettent le bien-£tre de chez 
eux! 

Plusalertes, plus gais, sont les touristes pistons. Maftres 
de leur personne, ils vont partout, s'int^ressent & (out. 
Apres la fatigue et les privations, ils trouveront une mai- 
son, une cabane quelconque pour reposer. Mors ils dor- 
miront surun lit dur, c'est possible, mais ils dormiront 
leur plein sommeil. 

Telle est ma sincere profession de foi en matiere d'ex- 
cursions. II vaut mieux aller ft pied. 

On ne connait et n'apprecie bien un pays que lorsqu'on 
le voit de tr6s pres. Nous allons chercher fort loin des 
sites fameux, devenus tellement classiques qu'ils n'ont 
plus Tattrait seduisant de la nouveaute. Et cependant il 
ne manque pas de coins charmants, ignores, dans nos 
C6vennes, dont la physionomie g6n6rale passe, avec 
quelque raison, pour Hre celle des montagnes les plus 
dtfsertes de France. 

Vue de la plaine du Bas-Languedoc, cette partie de la 
chaine cevenole qui s'etend parallelement h la cote 
presente une ligne de faite ondul6e,uniform£ment bleue. 
Le point le plus eleve s'appelle le Soumal, qu'on 6crit h 
tort le « Somail ». 

Mais si vous remontez la valine de l'Orb, jusqu'& sa jonc- 
tion avec celle du Jaur, apr&s que vous avez traverse 
les gorges de Roquebrun, l'aspect change du tout au tout. 
La ligne de faite se hdrisse de rochers, et presente une 
ar«He colossale de granit, qu'on a justement appel^e 
YEspinouso (Tfipineuse). 

Au pied du grand plateau, l'Orb, qui a suivi jusque-la 
Taxe general des Cdvennes, a change brusquement de 
direction, pour couler vers la mer dans une direction 
perpendiculaire. 

C'est vers le point de convergence de l'Orb et du Jaur, 



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348 COURSES ET ASCENSIONS. 

appete la Trivalle, que se dressent les grands escarpe- 
ments du Caroux : lie de formidables rochers & 1 epoque 
de la mer silurienne, et sepante depuis du Massif Central 
par deux ravins profonds d une beauts sauvage. 

Le plus curieux est le ravin d'He>ic, dont le nom signi- 
fies tif indique l'dtrange aspect. 

L 'autre est le ravin d'Arle, qui dSbouche k une lieue de 
distance, dansle val, en amontde Colombieres. 



Le Caroux, vu du cote du midi, photographic do M. Hubert. 

Nousallons faire l'ascension du Caroux, si vous le vou- 
lez bien, en remontant le ruisseau d'Arle. Nous en descen- 
drons le lendemain matin, par les gorges d'HSric. 

Cette excursion pourrait tres bien se faire en un jour : 
trois heures & la montee et deux heures et demie a la des- 
cente; mais elle serait un peu fatigante. 

Le point de depart sera la cascade dite du Martinet. 
Le Martinet est un hameau dependant de la commune de 
Colombieres et pourvud'un petit hotel, chez Prades. Point 
n^cessaire d'avoir un guide; d'ailleurs, il serait difficile 
d'en trouver un. 



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LE CAROUX. 349 

Si je vous engage h prendre ce sentier, c'est que l'iti- 
nGraire par le Poujol ou Lamalou est gen6ralement 
connu. II y a bien aussi un autre chemin, abrupt, 6troit, 
sinueux, connu surtout des archeologues : c'est le vieux 
chemin d'H^repian k la Caune, qui commence pres de 
l'ancien etablissement thermal de Lamalou-le-Bas, gravit 
le Mont Usclade, passe pr6s de Douch, et cotoie le P16 de 
Bru, l'oppidum-refuge gaulois, pour arriver au Fouiller, 
sur le plateau de l'Espinouse ; mais ce chemin-la n'offre 
pas le cote pittoresque de ce couloir profond de rochers 
dans lequel sourd le torrent. 

Passons le pont du Martinet, devant la cascade, etenga- 
geons-nous resolument dans le ravin. II faut suivre la 
rive droite. Trois ou quatre maisons accrochees au flanc 
de la montagne, rive gauche, en dominent l'entr^e : ce 
sont les Selhols. 

On traverse la ferme d'un moulin abandonn<5; l'eau 
ruissellede partout,arrosantles pres; un peuaudelk, une 
pyramide de blocs de granit se dresse au milieu du ravin. 

Pendant une heure, le sentier est facile; aux passages 
un peu scabreux, de larges dalles, formant escalier, con- 
tournent les parois glissantes des rochers, et plus haut, 
dans les cMtaigneraies, on arrive aisement k deux cabanes 
de bergers. Au dela le sentier disparait ; on se perd dans 
un fouillis inextricable de chines verts et de broussailles. 

II faut descendre pour cotoyer le bord escarp^ du ravin. 
Par erreur, la carte de 1'Etat-major marque le sentier 
cpmme se prolongeant sur la rive droite jusqu'au hameau 
de Lafage. II n'en est rien; en amontdes cabanes, la gorge 
se resserre, la paroi rocheuse de cette rive devient tr6s 
escarpee etm£me tres dangereuse,tandisque, sur l'autre 
versant, la montagne devient accessible, gr&ce aux saillies 
boisees qu'elle pr£sente. 

Ce sont des socles gigantesques, surmont^s par des py- 
ramides, des tours, disposees en gradins. 



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350 COURSES ET ASCENSIONS. 

On franchitle torrent sur une passerelle primitive, com- 
pose de deux branches de h£tre juxtaposes. Fr^quem- 
ment, lors des grandes crues, le fragile pont est emporte; 
les p&tres ou les charbonniers qui passent par \k le reta- 
blissent dela interne fagon. 

En mars, lorsque le vent souffle en temp<He dans cette 
gorge, le spectacle est saisissant : de tous les cotes onvoit 
des tourbillonsdefeuillesmortes, des debris de vegetaux, 
voltigeant comme des nuees d'hirondelles dans unc danse 
folle. Comme orchestre, le souffle sinistre du vent, qui 
siffle h travers les fissures des rochers. Les bourrasques 
de pluie et de gr£le regnent souvent dans cette gorge. 
Lorsqu'on se trouve surpris par l'ouragan, le mieux est 
de se blottir sous un rocher pour en attendre la fin. 

On arrive au col de Lafage en gravissant trois epaule- 
ments de la montagne,& travers les eboulis schisteu*. Sur 
la hauteur, plus de chines verts, mais de riants p&turages 
le long du ruisseau. 

Le hameau de Lafage , adoss6 contre la paroi grise du 
Caroux, ne compte guere plusde cinq a six fermes, veuves 
de leurs troupeaux. Au milieu du printemps, ceux-ci 
6migrent vers les regions plus elev£es. 

Le haut vallon d'Arle n'ofTre pas de grandes ressources 
aux visiteurs; seule, la ferme dite du Cabaretou peut ser- 
vir, & Toccasion, de gite etd'auberge. 

Le fils du fermier, Bonnet, fait aussi Toffice de guide 
quand les travaux des champs lui en laissent le loisir. 

(Test au Cabaretou que viennent aboutir les chemins a 
peu pres carrossables de Madalle, de Poujol et de Lamalou. 

Ici nous trouverons de quoi apaiser notre faim d'alpi- 
niste, avec du jambon et des oeufs frais. Le lait y est deli- 
cieux. 

Le vallon contourne les contreforts du plateau, facile- 
ment accessible de ce c6t6; qh et \k des bouquets de 
h<Hres, de ch^nes-yeuses, habillent Taridit^ des pentes. 



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IE CAROUX. 351 

La ferme de Perpignan de la Grave, que Ton traverse, 
est situee au bord du ruisseau au milieu d'une prairie. A 
droite, voiciune petite eglise solitaire, justement qualiftee 
de champ&tre ; c'est un edicule dans le style roman, recou- 
vert d'ardoises; k c6te, on voit un minuscule enclos dont 
le sol cache, sous les hautes herbes, les modestes tombes 
du hameau de Douch. 

Douch est le hameau le plus 61eve du canton de Saint- 
Gervais, le plus rapproche de la cime du Caroux; de la 
vingt minutes suffisent pour atteindre cette cime tres faci- 
lement. 

Situe h la naissance du ravin d'Arle, au point de con- 
vergence des eaux du plateau d'Aret, ce lieu n'est remar- 
quable que par la simple et aimable rusticity de ses 
demeures dont les toits aigus, recouverts d'une mousse 
dor6e, les petites fenStres ornees de fleurs, leur donnent 
un air montagnard des plus coquets. 

Mais il n'y a point d'auberge. Seul le vieil instituteur, 
M. Carriere, qui, depuis trente-cinq ans, fait l'ecole aux 
enfants, peut oflrir & l'occasion l'hospitalite k un ou deux 
touristes. Et il l'oflre de si bonne gr&ce que Ton est bien 
aised'en profiter *. 

Rares sont les visiteurs qui s'arr&tent k Douch. L'un 
d'eux a ete M. de Rouville, l'eminentprofesseur de Mont- 
pellier, auquel nous devons la connaissance g^ologique de 
notre departement. 

Le plateau du Caroux, le Mom Cairosus du moyen kge 
ou « Mont Pierreux », n'a pas une surface uniforme. Du 
point culminant (1,093 met.), d ou I'on jouit, par un temps 
clair, d'une vue panoramique des plus etendues, le sol ne 
pr^sente qu'unvaste desert ondulS, recouvertde bruyeres 
et d'une mince couche de terre. Les crates des rochers font 
saillie autour de la cuvette centrale; ces blocs de granit 
tout blancs, recouverts de taches de mousses du c6t6 du 

\. J'ai appris depuis qti3 M. Carri&rc etait mort. 



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352 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nord, et pailletes de mica, jettent mille feux aux rayons 
du soleil. On dirait des diamants. Ainsi la nature prodigue 
ces apparences de richesses, 6tale aux yeux de tout un 
peuple clairseme de bergers ces inutiles pierreries. Quel- 
ques brins d'herbe feraient bien mieux leur affaire. Mais 
k peine voit-on dans le bas-fond, autour des sources, le 
long des ruisseaux, de petites prairies, quelques champs 
de seigle, et surtout des mousses, des fougeres, sur un 
sol boueux empli de tourbieres. 

L\H6 a et6 precoce cette annee ; les deux ou trois ber- 
geries du plateau ont 6te de bonne heure abandonees. 
Un soleil ardent, joint k Teternel vent d'Ouest, a tout 
desseeh6 ici. Sur un sol graveleux rampent timidement 
gen£vriers, bruy^res et gentHs; pas un oiseau, la grive, 
aimee des chasseurs, n'arrivant qu'en septembre. Pas un 
arbre. Les fleurs elles-m£mes se cachent dans les coins 
abrites, pr6s des sources. 

Alors le regard se porte au loin; d'abord vers les hautes 
montagnes, et les fiers sommets profilant dans les valines 
leur ombre geante ; ensuite vers cette plaine immense qui 
se prolonge jusqu'k lTiorizon infini de la mer. 

Ce sont, k l'Ouest, les grands monts de Lacaune, borne 
separative des bassins de l'Ocean et de la M£diterranee. 
C'est le plateau de TEspinouse avec ses champs, ses prai- 
ries et ses bois a perte de vue. 

Vers le sommet on apergoit une petite chapelle (Saint- 
Martin du Froid), solitaire demeure perdue dansce desert: 
nous y avons retrouv6, mon ami J. Sahuc et moi, le sarco- 
phage en grfcs rouge qu'il avait signal^, et qui date de 
T6poque merovingienne. Vers le Nord, c'est la grande 
chaine des monts de I'Aveyron et de la Loz£re, puis la 
pyramide superbe de l'Aigoual, qui domine cet autre grand 
desert des Causses, avec sa ligne bizarrement decoupee 
de contreforts et de remparts qui vont s'abaissant en 
vagues mollement ondul^es. 



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LE CAROUX. 353 

Enfin, au Sud-Est,au delk de la chaine des avant-monts, 
et jusqu'& la mer, blotties dans les sillons, ou baignant 
dans les vapeurs ensoleillees, on voit des centaines de 
fourmilieres, que Ton est en peine de denommer, car elles 
se ressemblent toutes. Avec laide d'une carte et d'une 
boussole l'orientation est facile, et Ton peut ais^ment 
reconnaitre les principales cites, Beziers et Narbonne, k 
leurs bautes tours de Saint-Nazaire et de Saint-Just. 

De la ligne des rocbers qui forment la cr&te du plateau 
aumidi, le regard plongedans les belles valines de l'Orb 
et du Jaur. Tandis que la montagne ou nous sommes 
n offre qu'un aspect severe et d6nud6, en face le versant 
de la chaine secondaire presente des pentes et des 
croupes entterement bois£es. Lk-bas, &800 metres de pro- 
fondeur, est un fil d'araignee tendu d'une rive k Tautre : 
on Tappelle le pont de Tarassac. Un minuscule serpent 
d'airain circule sans bruit ktravers les racines du Caroux, 
et vase perdre dans un abominable trou,en jetant desflam- 
mes, pareil & un dragon de l'enfer rentrant dans son antre. 

Tout cela, monts, terre, mer et ciel, eclate aux yeux, 
eclair^ par un soleil magique, dans le silence et la paix 
absolus ! 

Et voila comment on est fascinS, empoigne, par les fiers 
sommets; nul n'a besoin d'etre grand prince en ce monde 
pour aimer avec passion nos montagnes. 

En parcourant le plateau de l'Est h l'Ouest, nous traver- 

' sons la p£pini6re de h£tres, que l'administration fores- 

ti&re vient de cr£er Tan dernier. Mais ces jeunes pousses, 

abritees seulement par des faisceaux de genets, ne pour- 

ront guere s'£lever sur un sol aussi &pre. 

Au milieu de la plantation se trouve la maison fores- 
ttere; elle est fermee, le gardien prenant conge de son 
ermitage au moinsune fois par semaine, le dimanche. 

Un sentier, montant du Verdie 1 , arrive jusqu'ici, k la 

1. Verdie, en languedocien, signifie « verger ». 

ANNDA1RE DE 1806. 23 



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354 COURSES ET ASCENSIONS. 

limite des communes de Rosis et de Mons, limite marquee 
par une rang6e de pierres plantees en terre. 

On en voit partout, sur le plateau, de ces amoncelle- 
ments de cailloux, qui ressemblent assez & des monu- 
ments gaulois, cromlechs, menhirs, etc. 

Et qui sait si ces rochers n'ont pas servi de refuge a nos 
anc^tres, lorsque, chasses de la plaine par les soldats de 
C6sar, ils venaient se grouper sur les plateaux et defendre 
leurs derniers refuges comme des lions ? 

Le P16 deBru, que Ton aper^oit d'ici, k une lieue vers 
le Nord, et dont nous avons parle, oflre une singuliere 
analogie avec le Caroux : ra^me constitution geologique, 
le granit se voit k nu partout; m^me altitude, m&me rev&- 
tement vegetal, bien que le Caroux soit de plus grande 
etendue, 360 hectares environ, contre 60 que peut avoir le 
P16de Bru 1 . 

Au deld, de la maison forestiere, la partie occidentale 
du plateau du Caroux forme une large depression, dans 
laquelle se trouve la source du ruisseau appel6 le Luxet. 
Cette eau est d'une limpidity de cristal. 

D'ou viennent toutes ces sources qui coulent en toutes 
saisons sur ce massif isole, k plus de 1,000 metres d'alti- 
tude? Est-ce par siphonnement et par 1'infiltration des 
roches que l'eau arrive jusqu'ici en abondance des mon- 
tagnes plus ^levees de Lacaune, ou bien s'agit-il de reser- 
voirs souterrains aliments par les eaux de pluie, ou la 
fonte des neiges Thiver? On pourrait dire que ce sont les 
deux systemes reunis qui donnent naissance & ces sortes 
de fontaines naturelles. II n'est pas rare de rencontrer en 
plusieurs points tr&s Aleves de la chaine, k 1,000 et 



1. Voir l'etude fort interessante sur cet oppidum-refuge gaulois, 
accompagnee d'un plan, par M. l'abbe F. Louriac, cure de Saint-Ge- 
nies-de-Varensal, et la savante critique dc ootre distingue compa- 
triote M. L. Noouier, dang le Bulletin de la Socie'te' archtologique de 
Bffziers (anuee 1883, pages 143-156). 



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LE CAROUX. 355 

1,100 metres, des sources aussi fralches, mais beaucoup 
moins abondantes. 

Les eaux du plateau superieur du Caroux sont de beau- 
coup preambles k cause de leur puret6; celles de l'Orb, 
par exemple, dont la source sort des ravins glaiseux et 
calcaires des Causses, renferment une quantity assez con- 
siderable de chaux. 

Quel magnifique ch&teau d'eau ne ferait-on pas ici, en 
utilisant toute la masse liquide qui nous parait se perdre 
dans d'aflreux ravins ! 

Le 2 aoftt suivant, MM. le docteur Belugon, maire de 
Lamalou, de Rouville, Delaye, Bel,et troisou quatre inge- 
nieurs, sont montes au Caroux k I'eflfet d'^tudier un nou- 
veau projet de canalisation d'eau de sources, potable, qui 
manque k notre importante station thermale. 

Nous arrivons sur la cr&te occidentale du plateau. De- 
vant nous s'ouvre la profonde dechirure d'Heric, plaie 
beante, qui saigne encore. Au fond de la blessure, on voit 
la veine de cristal, au milieu d'un chaos etrange, dont 
Tensemble epouvante : on dirait un immense charnier, 
mais dont les details, examines avec soin & l'aide d'une 
jumelle, offrent les c6tes les plus pittoresques. 

Couch e sur un de ces blocs de rochers, les yeux dans le 
vide, on est attire, fascine, par ce spectacle d'un autre 
monde. Figurez-vous une cite de geantsqui s'est eflfondrSe 
k cinq ou six centsm&tresde profondeur, dressant encore, 
tout autour du fosse, les ruines grandioses de ses rem- 
parts et de ses tours, les unes en pyramides, les autres 
comme des sphinx, et rechine.de ces monstres se h6ris- 
sant de fl&ches aigufis, de clochetons dans le ton sombre 
et gris&tre de la montagne. C'est bien \k le veritable d6- 
cor d'un enfer dantesque. Si le poele florentin n'avait 
connu le fameux cirque des Baux, il aurait pu trouver 
a Heric le cadre d'un th&Ure colossal pour son drame 
sacr6. 



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356 COURSES ET ASCENSIONS. 

Dans le fond, on voit la capitale vivante de ce desert, 
quatre ou cinq petits toits mousseux, vrai nid d'abeilles. 
C'est le hameau d'Heric, oil jamais un habitant n'est 
mort dans son lit. Les mauvais plaisants ajoutent qu'il 
faut le partager en quatre pour Tensevelir. 

Dans ces pays-l&, les enterrements se font k dos de 
mulet par les parents ou amis du defunt. Arrive a 1'entree 



Uno halte, col da Bardou, photographic do M. Hubert. 

de la commune, qui est marquee par une croix, le corps de- 
vient la possession du cur6, qui va l'inhumer au cimetiere 
paroissial apr£s la c^remonie d'usage. 

II n'y a qu'un sen tier muletier pour arriver h Heric: 
c'est celui de Mons, passant par le col du Bardou. Nous 
avons suivi ce sentier-l& en 1895, lors d'une premiere 
excursion, au cours de laquelle ont el6 faites les photo- 
graphies qui accompagnent cet article. 

Les habitants de cette partie des C6vennes se nour- 
risscnt, & peu de chose pres, comme au xm e siecle. Le 



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LE CAROUX. 357 

pain n'^tant possible que les dimanches et jours de f£te\ 
ils mangent des ch&taignes qu'ils dessechent k la fumee 
pour les conserver ; ce sont les « castagnous », qui, m£les 
a la fricassee de cochon, composent le mets le plus sub- 
stantia. On ne s'etonnera pas que, dans certains coins ou- 
bli6s de ces raontagnes, les mceurs soient restees aussi 
patriarcales que celles des p&tres de la Bible. 



La dcsconte, photographic de M. Hubort. 

Nous descendons du plateau par le sentier du Verdi, 
oeuvre recente des gardes forestiers, qui savent utiliser 
toutes les saillies, tous les angles praticables de la mon- 
tagne. 

Un & un, les membres de notre caravane s'egr&nent dans 
la large br&che ouverte sur la cnHe, entre deux £normes 
rochers. Nous avons appele cette br&che, que de la plaine 
Ton aper^oitde tres loin, la Breche de Rutland, en souvenir 

\. Voir Mtmoires du peuple frangais, par Challamel, t. IV, p. 312. 



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358 COURSES ET ASCENSIONS. 

de noire sympathique chef de groupe, etparanalogieavec 
celle du cirque de Gavarnie. 

A droite se dresse un bloc enorme de granit, dont la 
t&te resserable, un peu d 'imagination aidant, k celle d un 
levrier. Appelons ce passage, si vous voulez, le Pas du le~ 



Gorges d'Heric, photographic do M. Sahuc. 

vrier. 11 n'est pas precisement commode, a en juger par 
les positions que chacun prend pour ne pas glisser dans 
le ravin. 

Sur notre gauche on voit la facade du Caroux. Une arete 
formidable, vague superbe de granit, stance dun jet a 
l'assaut de laforteresse et lui sert de contrefort. 

Chose singuliere, si tantest que londoive s'etonner des 



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LE CAROUX. 359 

caprices de la nature : sur la crSte de cette lame apparait 
une couronne de crSneaux formes de pierres detachSes, 
poshes \k comme pour servir d'orneinent. 

Sous nos pas, dans les angles, cachee dans la mousse 
et le gazon, nous trouvons la d&icieuse fraise des bois, et 
des milliers de fleurettes 6maillent lelong desruisseauxle 
vert tapis des talus 1 . 

Nous tournons le dernier contrefort et croyons avoir 
termine la scabreuse descente ; pas du tout, nous pene- 
trons dans les gorges d'HSric en zigzaguant de plus belle, 
jusqu'au bord du torrent. 

L&, nous jouissons d'un instant de repos bien gagne, au 
milieu d'un paysage charmant. 

L'eau claire du ruisseau coule dans un etroit couloir de 
rocher, blanc comme marbre ; une source ferrugineuse 
intermittente sort du milieu mdme des rapides, et l'eau 
devale en bouillonnant dans un petit gouffrejadis peuple 
de truites. De nos jours, ces delicieuses salmonidees ont 
h peu prSs disparude cette region. On a tue, aveuglement, 
h la dynamite. Pourquoi? Parce que le ruisseau d'Heric ne 
pourrait contenir toutes les truites qui y naissent, si Ton 
n'agissait pas ainsi. Telle est la r6ponse que nous a donnee 
unpaysan! 

Lorsque nous sommes sortis de cette gorge, nous avons 
retrouv6 la riante valine de l'Orb, couverte de vignes et 
d'oliviers. A quelques pas du hameau du VerdiS, & l'ombre 
des cb&taigniers, c'etait un remue-menage des plus alle- 
cbants. Le mattre-queux de l'h6telier, M. Bouloc, de La- 
malou, aid6 de ses gar^ons, donnait le dernier coup de 
main au diner. 

Le prosaique estomac satisfait, adieu la fatigue ! Mais la 

\ . MM. Sabatier et Chalon nous ont laisse* le souvenir de leurs ex- 
cursions botaniques au Caroux dans do cbarmants comptes-rendus : 
voir le Bulletin de la Socie'le' d'itude des sciences nalurelles de Be"ziers f 
annees 1869 et 1877. 



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360 COURSES ET ASCENSIONS. 

nature, econome de ses forces, ne veut perdre aucun de 
ses droits ; une nuit pass^e sans sommeil, suivie d'une 
marche de sept heures & travers les sentiers raboteux, in- 
vite forcement au repos. Quel bon sommeil d'alpiniste 
nous avons fait le soir mGme de cette ascension! L'expe- 
rience d^montre une fois de plus qu'avec de la volonte 
et de Tentralnement, le corps peut supporter des fatigues 
assez grandes,m£me a un Age ou la passion des montagnes 
semblerait devoir le quitter. 

Ainsi nous sommes revenus, emportant dans nos coeurs 
le souvenir de cette excursion au Caroux, le robuste par- 
rain de nos chers collfegues de B^ziers 1 . 

Jean Crozals, 

Membre du Club Alpio Francais 
(Section du Caroux). 



1. Le Caroux a aussi sa llgende. On la trouve racontee dans Lou 
pastre del roc de Cavoux y poesie languedocienne qui a valu a son au- 
teur, M. Antonin Maffre, un prix aux Jeux Floraux de la maintenance 
du Languedoc, en 1895. 



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XII 

LES GALERIES DU PICHOUX 

JURA BERNOIS 

(Par lb lieutenant-colonel Prudent) 



C'est un heureux hasard qui nous a fait faire en sep- 
tembre dernier la charmante excursion des galeries du 
Pichoux. C'est une promenade de tout repos, courte et 
ais6e, que je ne saurais trop recommander aux caravanes 
scolaires, operant dans cette partie du Jura, et aux families : 
on ne doit pas la nSgliger lorsqu'on va visiter le val plus 
connu et tout voisin, mais bien moins pittoresque, de 
Moutier. 

Ni Baedeker, ni le petit Guide Diamant de Joanne n'en 
parlent, etje me r^jouissais (car quoi de plus agrGable!) 
de casser & ce propos un peu de sucre sur le dos de notre 
aimable coll&gue, lorsque j'ai eu, &mon retour, le d6sap- 
pointement de trouver k la page 218 du tome II de son 
Guide en Suisse le passage suivant : 

« Glovelxer. Belle excursion & la cluse de la Some et aux 
gorges c616bres des galeries ou cluses du Pichoux. » 

C'est un peu bref, sans doute ; mais le « cetebre » est 
bien suggestif, et ce laconisme a son avantage : il laisse a 
I'heureux touriste un peu ducharme de Tin^dit, et il abolitla 
fouledesvoyageursencombrantsetincapablesderessentir 
d'autre enthousiasme que celui de commande : au Pichoux 



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362 COURSES ET ASCENSIONS. 

et sur la charmante Some, rien des agences ! liberte ab- 
solue de l'admiralion. 

Done, nous allions paisiblement, mon lils el moi, faire 



Nord 

La cluso d'Undervelier et les galcrics du Pichoux, reproduces d'apres un relief 
coDstruit a la Galerio des plans-reliefs (Service geographique de 1'armee). 



une petite etude des formes du terrain (de gtfomorpho- 
g^nie) dans la cluse classique d'Undervelier, et nous nous 
pr&assions dans les wagons si bospitaliersetconfortables 
de la C le du Jura-Simplon, en admirant au passage les 



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LES GALERIES DU PICHOUX. 363 

splendides d£fil£s de Sainte-Ursanne. Devant descendre 
k la petite station de Glovelier, nous nous enqu£rions 
aupr^s de nos compagnons de route des ressources que 
Ton y pouvait trouver pour le vivre et le coucher : 

« Si vous allez k Glovelier, nous dit-on, vous allez sans 
doute voir le Pichoux. » 

Dans mon ignorance, je n^tais pas bien 61oign£ de sup- 
poser que le Pichoux etait un sommet quelconque plus 
ou moins pittoresque : c'est tout simplement une cas- 
cade situ6e dans une cluse, c'est-k-dire, comme chacun 
sait, dans une ouverture profonde pratiquee par les forces 
naturelles a travers les plissemenls du Jura et perpendi- 
culaire a leur direction. 

Descendus a Glovelier, nous chereh&mes un glte dans 
le village, oil se tenait en ce moment une petite foire; 
mais Tinsuffisance des chambres k coucher et la per- 
spective annoncee de ne pouvoir dormir avant le matin, 
pour cause de rejouissance bruyante des habitants, 
nous firent renoncer k y passer la nuit; en revanche, 
apr&s une petite reconnaissance de notre champ d'etude, 
la cluse d'Undervelier, nous flmes a lauberge un excel- 
lent diner : plats et vins du cru, et bonne humeur 
communicative du personnel Puis, reprenant le train, 
nous pouss&mesjusquaDel£mont,& une demi-heureplus 
loin, ou nous etablimes notre quartier general (hotel de 
laGare); et c'est le meilleur parti & prendre pour ceux qui 
voudront, apres nous, faire cette petite excursion. 

Revenus le lendemain matinpar le premier train a lagare 
de Glovelier, nous primes tout de suite le chemin de notre 
cluse, en remontant lecours bruissantetclairetdelachar- 
mante Some. Comme on peut le voir sur la photographie 
ci-contre, qui reproduitun relief repr^sentant les deux 
cluses d'Undervelier etdu Pichoux (celle-ci auSuddecelle- 
lk), la premiere, travers^e par la Some de part en part, est 
entouree d'une ceinture de murailles rocheuses qui, de 



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364 COURSES ET ASCENSIONS. 

chaque c6t6 de la riviere, escalade le bourrelet jurassique. 
Au milieu de cette enceinte, unbombement central plus de- 
prim6 est aussi traverse par la riviere, et sur la rive droile 
de celle-ci se trouve un espace ovale parfaitement plat, an- 



Cascade formdc par la Some dans les galeries du Pichoux, photographic de 
M. Henri Prudent, do Paris. 

cien petit lac combte par les alluvions, que Ton nomine 
les Grands-Champs, eten amont duquel sont lesmodestes 
forges d'Undervelier : k l'entree et & la sortie de la cluse., 
la Some traverse un veritable porlail, formtS par des 



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LES GALERIES DU PICHOUX. 365 

couches rocheuses absolument et brusquement redres- 
sees, et dont les dentelures ont une silhouette des plus 
bizarres. 

Notre intention 6tait de parcourir les pentes interieures 
de la cluse de part et d'autre de la Some; mais, apr&s 
quelques photographies faites, le temps, orageux, devint 
absolument menacant, et il nous fallut en toute h&te cher- 
cher un glte a Undervelier, village situ6 entre les deux 
cluses, et nous n'y parvinmes qu'aprds avoir d& vivement 
chercher un abri contre Faverse dans une caverne, en 
forme de vaste salle, qui est situ^e k droite de la route 
dans une sorte de petite cluse accol^e k la pr^cedente, et 
qu'on nomme la grotte de Sainte-Colombe. 

A Undervelier, dejeuner pittoresque, & Fauberge qui 
porte lenomunpeuoutr^d'hotel desGaleries duPichoux, 
ou, nous dit-on, il vient souvent des voyageurs, en parti- 
culier des Francais,et oii,parait-il,on peut trouver un bon 
gite pour la nuit. Nous ne pouvions nous emp&cher de 
nous rem£morer les Voyages en zigzag du bon Topfler, 
et les auberges appetissantes et patriarcales ou il abritait 
Fheureux troupeau dont il 6taitleberger. Ici, Fauberge est 
plutdt « matriarcale », car elle est tenue par une brave 
femme, M me Juillerat, restee veuve avec sept enfants, a 
laquelle j'ai promis cette petite reclame bien merit^e, 

Le temps s'etant rarsenes6, et le petit vin blanc du cru 
nous ayant procure une agreable reaction contre les 
injures de Faverse, nous demand&mes k notre htitesse si 
elle pourrait nous faire conduire en voiture aux fameuses 
galeries du Pichoux, dontle nom £clataitsur son enseigne 
avec une irresistible et entratnante eloquence. Un petit 
charabancs bien attel6 et conduit par un des septrejetons, 
un petit bonhomme de dix ans, tr6s £veille, fut bient6t 
pr£t, et en quelques instants, apr£s le premier portail du 
Pichoux franchi, Fenchantement commenca. C'etait, 
comme dit Fonc/eSarcey,la scene k faire, et Fart des pr6- 



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366 COURSES ET ASCENSIONS. 

parations avait 6t6 bien observe ; d'ailleurs, nos petites 
mesaventures, par contraste, nous avaient bien disposes 
k Tadmiration. 

La cluse du Pichoux, plus petite que celle d'Undervc- 



Cascatelles do la Sornc dans los galeries du Pichoux, photographic 
do M. Henri Prudont, de Paris. 



lier, est beaucoup plus encaissSe, la pente du fond bien 
plus forte aussi; et, a mesure que Ton y avance, lesescar- 
pements, couvcrts d'arbres superbes qui se cramponnent 
& tousles dtages des roches,enserrent la Some de plus en 



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LES GALERIES DU PICHOUX. 367 

plus, et prennent une hauteur de plus en plus majestueuse. 
La Some se pr^cipite alors par une suite ininterrompue 
de cascatelles et de chutes m£me,que Ton a parfois de la 
difficult^ k voir, tant les bords sont abrupts ; finalement la 
valine laisse a peine la place du torrent et de la route, qui 
m6me est forc^e de passer en tunnel, ettout au fond, sur 
la droite, on aperqoit une chute venant de la paroi ro- 
cheuse : c'est le Pichoux lui-m6me, sans doute, — car il 
n'y a gu&re & h^siter sur l'etymologie du mot ; et cette 
eau, c'est la Some qui, venue de la combe du Petit- Val, 
situ6e plus au Sud, d^bouche ainsi dans la cluse et traverse 
ensuite la route par-dessous, pour courir vers la Birse, 
dont elle est un affluent. 

Ni les photographies, ni l'6criture ne peuvent rendre 
suffisamment le charme et les sentiments d'admiratifetde 
contemplatif bien-£tre que nous ^prouvions dans ce beau 
« rencoin » du Jura. Ces sentiments ont-ils 616 surexcit^s 
chez nous par les preparations? c'est bien possible. Que 
si Ton veut le controler, un facile moyen se pr£sente, c'est 
d'y aller voir : et c'est k quoi j 'engage vivement mes col- 
logues, ou ceux, encore trop nombreux, qui ont la male- 
chance de ne pas faire partie duClub. 

IZ-Colonel Prudent, 

Membre de la Direction Centrale 
du Club Alpin Frangais. 



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SOUS TERRE 

(NEUVlfeME CAMPAGNE, 1896) 

CUEVA DEL DRACH, A MAJORQUE. — SCIALETS 
DU VERCORS. — CHOURUNS DU DfiVOLUY 

(Par M. E.-A. Martel) 



Ma neuvifcme campagne sousterre, en 1896, a ete, comme 
la deuxifcme (1889), la cinquieme (1892) et la huitieme 
(1895), Tune des plus variees et des plus fructueuses. 

Elle a eu pour objectifs (k Piques, au 14 juillet, au 
15 aoiit et en septembre-octobre) les points suivants : En 
France, Padirac (Lot), le Tindoul de la Vayssiere (Aveyron), 
Dargilan (Lozere), la grotte de Lombrive (Ariege), le Ver- 
cors et le Devoluy (Dauphine). A Fetranger : les oavernes 
de File Majorque (Balearcs) et dela Catalogne; la Foibs de 
Pisino et les grottes de Saint-Canzian,en Istrie. 

Je ne saurais exposer par le menu les resultats de 
toutes ces excursions, dont plusieurs, au reste, eftectuees 
en des souterrains dejk connus et decrits ici m£me, avaient 
pour but des etudes comparatives 1 , destinees h controler 
des observations anterieures. 

1. Voir Comptes-rendus de VAcadimie des sciences (20 avril, 16 no- 
vcmbre et 28 decembre 1896); Bulletin du Club Ctvenol (1" juil- 
let 1896); Revue de gCographie (juin 1896), et Bulletin de la Socitti 
scientifique de la Correze (3 - trim. 1896 y . 



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SOUS TERRE. 369 

J'ai seulement reserve, pour YAnnuaire, le detail inedit 
des nouveaut6s que j'ai rapportees de mes trois princi- 
paux champs de recherches, Majorque, le Vercors et le 
Devoluy. 

I. — LA CUEVA DEL ORACH 

Le paradis terrestre qu'est Tile de Majorque, la princi- 
pal des Baleares, a ete decrit scientifiquement dans la 
luxueuse monographic publiee par S. A. I. l'archiduc Louis- 
Salvator, le savant et genereux possesseur de l'enchanteur 
domaine de Miramar sur la cote Nord-Ouest de l'lle 1 , et 
pittoresquement par G. Vuillier, dans son joli livre Les 
lies oublties *. 

Ceux de nos collegues qui ont participe, en 1891, aux 
excursions organisees par le Club Alpin Fran^ais dans 
les exquises Baleares 3 , savent combien les plus enthou- 
siastes descriptions de Tarchipel sont demeur£es infe- 
rieures & la realite, et depourvues de toute exageration : 
sites, climat, monuments de tous &ges, moeurs, costumes, 
souvenirs historiques et poetiques, legendes, font de ces 
lies privilegiees une des principales attractions du globe 
terrestre tout entier. 

R6cemment M. E. Cartailhac, l'eminent prehistoricien, 
a, sinon revele l'existence, du moins fait comprendre la 
haute valeur archeologique d'une categorie speciale d'an- 
tiquites, fort abondantes & Majorque et h Minorque, ces 
ruines mysterieuses de clapers des gigants, de navetas el 
de talayots, proches parents des nonraghes* de Sardaigne, 

1. Die Balearen in Wort undBild, 7 volumes in-f*, Leipzig, Brock- 
haus, 1869-^1891 (non mis dans le commerce). 

2. Paris, Hachette, in-4°,1893, et Tour du Monde, 2« semestre, 1889. 

3. Voir G. Bartoli, Majorque et Montserrat, Annuaire du Club Alpin 
Francais, 1891. 

4. Sur les Nouraghes, voir Perrot et Chipibz, Histoire de Vart 
dans VantiquUe-, t. IV, p. 22-55, Hachette, 1887. 

ANNUAIRE DE 1896. 24 



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370 COURSES ET ASCENSIONS. 

des duns irlandais, des constructions cyclopeennes grec- 
ques, et de tant d'autres megalithes dont l'origine et les 
auteurs restent une enigme *. 

Si bien etudiee qu'eiit £te Majorque, elle gardait encore 
un important secret : celui de la grotte du Dragon, ou 
Cueva del Drach, pres de Manacor, k la cute orientale de 
Tile. De cette grotte on ignorait encore, l'annee derntere, 
et l'etendue veritable et le mode de formation. 

Mon ami Vuillier, qui m'a dej& fait decouvrir les mer- 
veilles de Padirac, ne manqua point de me mettreaucou- 
rant de ce que Ton pensait de la grotte du Dragon. 11 etait 
revenu charme de 1'incomplete visite qu'il en avait faite, 
et, depuis plusieurs annees, je lui devais une chaleureuse 
introduction aupres de l'archiduc Salvator, dont la bonne 
gr&ce m'avait assure d'avance les plus completes facility 
pour une investigation approfondie. Ce n'est qu'au mois 
de septembre 1896 qu'apres bien des remises involon- 
taires, d'annee en annee, j'ai pu enfin mettre k execution 
le voyage & Majorque projete des 1892. 

L'accueil et l'appui que j'ai trouves aupres du prince 
aussi affable qu'eclaire qui, depuis Tannee 1872, s'est 
fait de Miramar la plus ideale des solitudes, ne peuvent 
s'expliquer par des mots; pas plus que les paroles ne 
sauraient traduire la reconnaissance que lui vouent tous 
les chercheurs et les voyageurs honores de sa bienveil- 
lance. L'archiduc Sal vator n'est pas qu'un savant, un lettre 
et un Mecene ; sa bonte simple et ses discretes largesses 
en ont fait le souverain moral de Majorque, dont les assem- 
blies provinciales (Conseils generaux) l'ont proclame 
« fils adoptif de Tile ». Invoquer son nom et sa protec- 
tion suffit pour ouvrir li-bas tous les coeurs,comme toutes 
les portes. J'ai vu, traversant Majorque en chemin de fer, 
des proprietaires postes aux stations pour m'offrir des pa- 

1. E. Cartailhac, Monuments primitifs des lies Baltares, in-4«, 
Toulouse, Prirat, 1892 et 1893. 



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SOUS TERRE. 371 

niers de fruits comme &l'hote de l'archiduc; chez d'autres, » 
en de coquettes maisons de campagne au bord des plus deli- 
cieuses baies bleues mediterraneennes, l'hospitalite m'at- 
tendait aussi large et gracieuse qu'& Miramar, particu- 
Iifcrement chez MM. Amer y Cervera k Manacor et Font 
dels Olors k Arta. Qu'on ne se meprenne point au sens 
que je veux donner k ces details : ils sont pour moi la 
faible expression d'une gratitude que jetiensfrmanifester 
publiquement. 

Mais venons k la grotte du Dragon. 

Elle est situee sur la c6te orientale de Majorque, juste 
k l'oppose de Miramar, a 12 kilometres de Manacor, se- 
conde ville de Tile; au bord d'une baie pfofondement 
decoupee, Porlo-Cristo, un petit village, qui sert de bains 
de mer k Manacor, se developpe chaque annee davantage, 
le long d'une greve de sable doux, qui rend delicieuses 
les fralches immersions du matin. 

J'y arrive le mercredi 9 septembre, avec mon fidele 
Louis Armand; je l'ai emmene de France, pouraccomplir 
mes recherches dans de meilleures conditions que celles 
de 1895, ou j'ai, a tant de reprises, regrette, en Grande- 
Bretagne, l'absence demon devoue etpr^cieuxauxiliaire 1 : 
d'ailleurs nous sommes sous l'egide du venerable Don 
Manuel de los Herreros, directeur de l'lnstitut Balear (lisez : 
proviseur du lycee) de Palma. II est le fonde de pouvoirs 
du prince, auquel le lient une amitie et une confiance 
reciproques datant de 1867, du premier voyage k Ma- 
jorque de l'archiduc, alors kge de vingt ans. En l'absence 
de celui-ci, M. de los Herreros a pour instructions for- 
melles de me guider partout dans rile et d'executer la 
moindre de mes fantaisies : lui non plus, je n'ai pas su le 
remercier, comme je l'eusse voulu, des soins paternels 
et de toutes les attentions delicates dont il n'a cesse 

1. Voir mon dernier ouvrage, Irlande et cavernes anglaises, Paris, 
Delagrave, 1897, in-8°. 



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372 COURSES ET ASCENSIONS. 

de me combler pendant mon sSjour k Majorque, depuis 
Tinstant oil je posais le pied en debarquant sur la jetee 
de Soller jusqu'au moment ou le paquebot du triste depart 
s'&oignait si vite du quai de Palma! [Pas un besoin k 
exprimer, pas un desir&formuler, qu'ils ne fussent aussi- 
t6t satisfaits. Que M. de los Herreros sache bien par ces 
lignes que les jours passes avec lui, trop courts, comptent 
parmi les meilleurs de ma vie. 

Et pour descendre au fond des antres inconnus ou 
son kge ne lui permettait pas de me suivre, il m'adjoi- 
gnait le plus charmant des compagnons, son petit-fils, 
Pedro Bonet de los Herreros, jeune avocat de vingt-trois 
ans, qui a collabore, avec le meilleur entrain et la plus 
intelligente activite, k nos investigations souterraines. 

Quant au proprietaire de la Cueva del Drach, Don Jose 
Ignacio Moragues, son amabilite s'est mise k Tunisson de 
ceile de nos autres protecteurs : son fils, M. Tabbe Fer- 
nando Moragues, m'a assists dans l'execution des photo- 
graphies au magnesium que j'ai reussi k rapporter de la 
belle caverne. Enfin, je n'ai trouve que complaisance et 
bon vouloir extremes chez tous les guides et manoeuvres 
qui nous ont aides materiellement. 

Et ma principale satisfaction, dans Theureuse issue que 
je vais decrire, a ete que la chance me permit de fournir 
k tant de gracieux concours la compensation d'une decou- 
verte importante : c'etait pour moi la seule maniere d ac- 
quitter ma dette. 

Aussitot installes pour un sejour de pres d'une semaine 
h la modeste, mais tres propre etaccorte, auberge de Por- 
to-Gristo, la fonda Felipe du sieur Bartolome Rossell6 y 
Sans6, nous partonsi 5 heuresdu soir pour une premiere 
reconnaissance de la grotte. 

On voit, k un kilometre de distance, le mur blanc dont 
M. Moragues a fait entourer Torifice. En un quart d'heure 
nous y sommes. 



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SOUS TERRE. 373 

L'entree est un entonnoir d'effondrement, ouvert entre 
les strates disloquees du calcaire miocene superieur oil 
est creus^e la caverne entifcre : pendant longtemps elle est 
demeur^e dissimulee dans les buissons et les arbustes, 
sans que rien en denon^&t Texistence; Tacc£s n'est done 
pas imposant , simple enfoncement du sol au milieu du 
plateau uni qui s'eleve k 22 metres seulement au-dessus 
du niveau de la mer voisine. Mais dfcs que la muraille et la 
porte placees par M. Moragues k 5 metres en contre-bas 
du plateau, soit k 17 metres d'altitude, sont franchies, un 
ample vestibule, eclaire par la lumi&re |du jour, se revele 
et s'enfonce sous terre non sans grandeur. Comme les 
parties connues de la grotte du Dragon ont ete decrites 
en detail par Vuillier {Tour du Monde, livraison 1490) et 
par M. B. Champsaur ', je me bornerai k resumer ce 
qu'ils en ont dit. 

La Cueva del Drach n'est visitee que depuis le mois 
d'avril 1878 : e'est alors que MM. Salvator Rius y Font et 
Jose Llorens y Riu de Barcelone, voulant l'explorer k fond, 
avec Jaime Ballester pour guide, s'y £garerent complfcte- 
ment et faillirent s'y suicider plut6t que d'y mourir de 
faim ; entires k 6 heures du matin, ils ne furent retrouv^s 
qu'& 10 heures du soir par M. Femenias, h6telier k Mana- 
cor : en remerciement ils firent don k leur sauveur d'un 
tres curieux vase k deux anses, recueilli pendant leur 
sSjour dans la grotte et qu'ils regardfcrent comme romain. 

Des fouilles faites ulterieurement n'ont donn£ aucun 
resultat. 

On pretendait (k tort) que la grotte s'enfon$ait sous terre 
k une grande profondeur. 

La visite complete (avant nos decouvertes) demandait 
environ trois ou quatre heures. 

1. Sbbastien Gay et Baltasar Champsaur, Album de las Cuevas 
de Arta y Manacor, Barcelone et Palma, 1885, in-4°, 50 p. de teste, 
2 plans et 25 photogravures. 



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374 COURSES ET ASCENSIONS. 

Je detache de la relation de Vuillier quelques phrases 
caracteristiques : 

« C'est un monde ten^breux et muet, ou les forces 
silencieuses de la nature, travaillant sans tnhe depuis des 
milliers de siecles, ont enfante des merveilles qui confon- 
dent Intelligence humaine. 

« Les eaux des lacs interieurs y sont salees, fortemenl 
mitigees d'eau douce, ou completement douces, suivant 
qu'elles sont plus ou moins eloignees du rivage. 

« On a remarque que leur niveau s'abaisse lorsque souf- 
flent les vents de terre, et qu'il s'eleve, au contraire, 
lorsqu'ils viennent du large. 

« Le plus grand est le Lago de las Delicias (lac des De- 
lices). II est devant nos yeux et je ne le vois pas. Les 
colonnes s'enlacent, des piliers semblent soutenir la 
voilte : ce n'est point la caverne noire, c'est une archi- 
tecture d'ivoire pMe, une crypte souterraine d'une mer- 
veilleuse richesse, la vision d'un monde ideal, que la 
pensee seule a evoque, car, malgre la precision des formes, 
tout est diaphane, marmoreen, presque sans corps; c'est 
le palais feerique des conteurs arabes, un temple indou : 
cela ne ressemble k rien et vous deconcerte. » 

Aucun de ces termes hyperboliques n'est excessif. Ce lac 
des Delices est bien une feerie. Les beaux dessins dont 
Vuillier a corrobore son texte sont des plus exacts. Et 
nous avons trouve mieux encore dans les parties de la 
caverne ou nous penetr&mes les premiers. 

On verra sur le plan ci-joint quelle est la disposition des 
trois parties de la grotte explorees avant 1896, la grotte 
Noire, la grotte Blanche et la grotte Louis-Salvator : le leve 
topographique de ces trois branches avait ete fait et pu- 
blie & Palma {k l'echelle du l,500 e ), par M. F. Will (de Mu- 
nich) en mai 1880 ! . Je Tai trouve suffisamment correct 

i. Et reproduit a l'echelle du !,200 # environ dans l'album de MM. Gay 
et Champsaur. 



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SOUS TERRE. 375 

.pour n'avoir qu'& en rectifier les'details, comme je l'expli- 
querai ci-apres; mais la direction du Nord, lacune capi- 
tale, n'y etait pas indiquee : j'ai du la determiner, chose 
necessaire pour le raccordementavec le plan de la surface 
du sol, a raided une grande boussoleit lunette et niveaux 
d'eau ; la declinaison Ouest de l'aiguille aimantee etait, pour 
1896, de 13°17'30" Ouest'. 

C'est par la branche Louis-Salvator que nous commen- 
C&mes nos investigations : Ik, en effet, la carte de Will mar- 
quait comme inexplores plusieurs trous noirs (profundi- 
dads) numerotes de 21 &26 surmon plan; comme on peut le 
voir, aucun de ces « ablmes » ne nous a rien revele d'in- 
teressant ; ils aboutissent tous k de petites chambres peu 
etendues, & d'etroites fissures impenetrates, encombrees 
de blocs detaches des votites ou rempliesd'un sable blanc 
special dont j'aurai a reparler. Seul le numero 21 merite 
une mention par ticuliere, parce que j'y ai retrouve le sque- 
lette de pore que mentionne M. Champsaur, et parce que 
son plus bas niveau m'a paru sensiblement inferieur b 
celui de la mer, peut-tHre d'une dizaine de metres. 

C'etait au bord du bassin nomme « lac de la Grande-Du- 
chesse de Toscane », en Thonneur de la mere de Farchi- 
duc, que le veritable inconnu commen^ai t : jamais un bateau 
n'y avait flott£, jamais on n'avait pu contourner les ilots 
stalagmitiques qui s'y dressent en piliers epaulant la voute : 
seul le gardien de la grotte, Lorenzo Morey y Caldentey, 
avait entrevu, en grimpant a gauche jusqu'k uneouverture 
dans le rocher, nommee Fenetre sur mon plan, une im- 
mense nappe d'eau sombre dont la p&le lueur d'une bougie 
n'avait pu lui montrer la fin : le magnesium fit de m&me 
pour Armand, quand il se fut hisse jusque-la; et cet aper^u 
preliminaire nous laissa constater que, derrifcre le lac de 
la Grande-Duchesse, terminus actuel de la grotte du Dra- 

1. D'apres les cartes de l'hydrographie franeaise. 



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376 COURSES ET ASCENSIONS. 

gon, s'etendait k perte de vue quelque merv r eille k d£cou- 
vrir. Ce nouveau lac rejoignait-il, comme on le supposait, 
ceux de lagroite Blanche, en decrivant lacourbe hypothe- 
tique figure sur le plan de M. Will? \oi\k ce que nous 
avions k rechercher. 

Comme il etait 8 heures du soir, nous d£cid&mes de re- 
mettre au lendemain la solution de l'gmouvant probleme, 
tenant k &tre bien dispos et iibres de notre temps pottr 
penetrer dans l'antre ignore. 

Lejeudi 10 septembre, k 9 heures du matin, deux bateaux 
de toile, un Osgood et un Berthon, troublaient pour la pre- 
miere fois le miroir tranquille du lac de la Grande- 
Duchesse. MM. P. Boriet de los Herreros et Fernando Mora- 
gues, avec Armand et moi, eurent alors le plaisir de faire 
tout eveilltfs ce r£ve imaging par M. Champsaur : « Avec 
quelles delices le voyageur voguerait sur ces eaux trans- 
parentes dans une petite barque entre lesdelicatescristal- 
lisations;... aucune emotion ne serait comparable k la 
sienne, aucun souvenir ne pourrait egaler celui-l&, aucun 
site ne le charmerait d^sormaisautantque cette merveilie 
cachee, envoutee dans le silence et Tobscurite des profon- 
deurs de la terre. » 

Telle est la vision seduisante que la chance transforma 
pour nous en decor materiel et tangible; voil& bience que 
nous £prouv&mes, avec cette seule difference que nous 
realisions l'hypoth&se, non pas derriere le lac des Delices, 
qui est ferme, mais k l'extremite opposee de l'ancienne 
grotte. 

Je renonce k decrire le spectacle qui, toute une journee 
durant, allait nous fasciner ainsi : mon plan et quelques 
chiffres seront plus eloquents que toute phrase! Je ne 
connais point de plus grand etang souterrain que ce lac 
Miramar (tel est le nom dont nous le baptisons), 
prolongeant la grotte de Tarchiduc Louis-Salvator : sa 
longueur, mesur^e au d6cam£tre, est de 177 metres, 



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SOUS TERRE. 379 

depuis le pied de la Fenetre jusqu'& l'extremite du coude 
qu'il forme vers i'Ouest; sa largeur moyenne est de 
30 metres, et sa profondeur, variant de 5 &8 metres, atteint 
9 metres au point le plus creux ; sous son eau claire et 
salee, phenomenedont je reparlerai, d'immenses dalles de 
rocher se voient, chaotiquement englouties : k la voute on 
reconnait bien les vides laisses par ces dechaussements 
de blocs. Cette voute est peu elevee, 6 & 8 metres envi- 
ron ; et cela n'en produit qu'un plus bel effet, car les mil- 
liers (peut-6tre millions serait-il plus exact) de stalactites 
fines qui s'y pressent les unes contre (les autres se lais- 
sent bien mieux admirer : ce sont de longues larmes de 
diamant pleurees par les infiltrations; si pres de l'eau, 
elless'y refletent en perfection, et le bateau semble voguer 
entredeuxfor6tsd'aiguillesdegivre;rensembleestd'autant 
plus fantasmagorique que la purete de l'eau montre tout 
le fond du lac. Qk et \k une lie de carbonate de chaux a 
germe dans ce lac comme un recif de blanc corail ; et cer- 
laines de ces lies, croissant toujours, moins vite sans doute 
mais plus haut que les madrepores, ont opere leur jonc- 
tion avec les stalactites du plafond : ainsi se sont dressees 
de riches colonnes cannelees, dont nulle lumiere,avant la 
n6tre, n'a fait scintiller les facettes ; plusieurs piliers tra- 
pus rappellent d'autant mieux la decoration des temples 
souterrains de l'lnde, leKaila^a par exemple, que les jeux 
de la cristallisation y ont multiplie les trompes et les 
oreilles d'elephants; d'autres semblent des echafaudages 
de chapiteaux egyptiens, pyramides de fleurs de lotus em- 
boitees les unes dans les autres. Parmi ces lies, entre ces 
pilastres, sous ces dais de pierres precieuses, nous voguons 
muets, presque craintifs, ayant peur que le moindre de 
nos coups de pagaie ne brise quelqu'une de ces delicates 
dentelles : au degre de surprise ou nous sommes parve- 
nus, Tapparition d'une mythologique fee des eaux, enrobe 
d'ecume ou d'arc-en-ciel, ne nous 6tonnerait certes pas! 



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380 COURSES ET ASCENSIONS. 

11 serait tout simple de voir quelque ondine surgir du lac 
et nous demander pourquoi nous osons troubler la paix 
sereine de son domaine jusqu'ici inviole. 

A Tangle Sud-Est du lac Miramar,la voute s'eleve et une 
coupole se bombe en Tair : nous abordons sur une greve 
de ce sable blanc dejk recueilli dans les profundidads. Et 1 
nous faut plusieurs heures pour explorer tous les recoins 
et dresser le plan de l'immense ddme Moragues : c'est 
un eflbndrement produit au-dessus de la plus grande 
largeur du lac, et qui l'a en partie comble ; k peu pres cir- 
culaire, un cdne d'eboulis de 75 metres environ de dia- 
m§tre s'est constitue aux depens des strates detachees 
de la votite * . Celle-ci s'tHe vant actuellement k 1 6 ou 1 8 me- 
tres au-dessus du niveau du lac, l'epaisseur du terrain ne 
doit pas Stre grande en ce point, puisque le plateau est k 
22 metres d 'altitude et le lac au niveau ni6me de la mer. 
De toutes parts le dume Moragues est ferme : sans doute 
possible, il jalonne Tetendue primitive du lac Miramar, 
qui y a laisse sur le flanc Nord-Est deux petits bassins 
d'eau profonde : je consacrerai un paragraph e special a 
Talimentation de tous ces bassins et k leurs relations reci- 
proques. 

De ce cute du dome (Nord-Est) se trouve la plus 
belle decoration stalagmitique de toute la grotte du 
Dragon : c'est la Chapelle, sorte d'enclos carre, ou Ton 
penetre par plusieurs entrees m^nagees entre de veritables 
echafaudages de concretions, hautes de 6 & 12 metres; 
l'une d'elles est tres caracteristique : autour d'une niche 
festonnee des plus menues arabesques de calcite, deux 
faisceaux de colonnettes elancees soutiennent un dais 
sous lequel la statuette seule fait defaut : c'est bien le 

1. En droites lignes le souterrain du lac Miramar et du d6mc Mo- 
ragues rtunis me sure 155 metres de longueur sur 120 de largeur 
maxima. Ce sont a peu pres les dimensions du grand d6me de Han- 
sur-Lesse, qui est, il est vrai, beaucoup plus elev^. 



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SOUS TERRE. 381 

sanctuaire d'une chapelle, un pompeux baldaquin d'autel, 
haut de 7 metres. Et de tous cMes, aux alentours, en 
avant et en arriere, des cascades marmoreennes, des 
tuyaux d'orgue, des rideaux de guipures et des pendelo- 
ques de brillants, descendent des murailles et des votites, 
k perte de vue, hors de la portee du magnesium. D'une 
seule matiere sont faites ces splendeurs, le carbonate de 
chaux; un seul artiste les a ciselees, la goutte d'eau ! 

11 faut s'arracher k ces contemplations, dont le souvenir 
me hantera toujours. Armand, fouillant toutes les fissures 
tandis que nous prenons croquis et mesures, vient de 
trouver un prolongement du lac Miramar : un etroit canal 
oil le Berthon passe k grand'peine. Qu'y a-t-il au deli? 
Avant de le savoir, nous ramenons M. F. Moragues au lac 
de la Grande-Duchesse, ou nousattendent plusieurs aides ; 
nous ne savons quand nous ressortirons. Un nouvel in- 
connu nous appelle : M. P. Bonet de los Herreros, moi et 
Armand, nous nous y engageons seuls pour perdre moins 
de temps : le Berthon suffira pour nous trois avec deux 
allees et venues seulement ; plus nombreux, il nous fau- 
drait faire effectuer k l'Osgood un long portage. Au besoin 
nous reviendrons demain. 

Le canal a 46 metres de longueur; sa muraille de droite 
reste constellee de stalactites qui trempent dans l'eau. 
En deux places elle laisse indme pendre une triple dra- 
perie transparente de carbonate de chaux et une sorte de 
grosse pomme de pin au bout d'une tige mince. Nous de- 
vons prendre garde de heurter aucune de ces ornemen- 
lations fragiles : non seulement il serait f&cheux de les 
deteriorer, mais encore la chute de Tune d'elles pourrait 
crever notre fr61e esquif de toile. 

Au bout des46metres, notre navigation est arr^tee par un 
« gour », c'est-&-dire par un de ces barrages stalagmitiques 
de forme sinueuse que Ton rencontre en travers de tous 
les cours d'eau et bassins souterrains. 11a m ,50 d'elevation 



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382 COURSES ET ASCENSIONS. 

environ, et nous d^barquons sur sa cr£te : le canal se con- 
tinue au del&, mais sa rive gauche cesse d'&tre une mu- 
raille k pic : laissant la barque amarree, nous escaladons 
une dizainede m&tres en nous aidant des aspe rites, et voici 
que nous debouchons dans une nouvelle merveille : une 
vraic foret merge dont les arbres sont des palmiers de cal- 
cite, elalant leurs branches au plafond de la caverne ; im- 
possible de les compter; ils sont espaces de moins d'un 
metre en moyenne; leur diametre varie d'un ou deux 
pouces k plusieurs pieds : toutes les formes usuelles de 
concretions calcaires se pressent en foule dans ce somp- 
tueux dedale : cierges et tuyaux d'orgues, rideaux et ban- 
deroles, oursins et coraux; c'est plus riche et plus varie 
que les 'nouvelles galeries decouvertes k Adelsberg en 
1891 et&Ottok en 1889. Plus intact encore, surtout : etc'est 
une vraie peine pour nous que d'etre contraints k briser 
quelques-unes de ces ciselures pour nous frayer un pas- 
sage k travers leur reseau serre. Nous ne parvenons pas a 
y decouvrir, vers le dome Moragues, une communication 
plus commode que celle du canal. Et nous ne pouvonsque 
sommairement prendre 1'esquisse topographique d'un pa- 
reil enchevGtrement : il est contigu k un vaste d6me, flan- 
que de plusieurs chambres laterales, et descendant dou- 
cement vers 1'Est. Le tout forme une grande salle ovale, 
dont le plancher, irregulier et en dos d'&ne, n'est autre 
chose que le produit d'un affaissement partiel des voutes ; 
sur le dos d'&ne, une serie de grosses roches et de piliers 
stalagmitiques partage la salle k peu pr&s en deux gale- 
ries longitudinales parall^les ; celle de gauche est la plus 
large et la plus aisee k parcourir, celle de droite (Sud) est 
abruptement inclinee vers le canal, qui en longe la base. 
J ai nomm£ Tensemble salte de los Herreros. A l'extremite 
orientale une expansion du canal forme un petit lac (sale) 
que nous ne pouvons franchir. L'heure est trop avancee, 
nous sommes (comme en 1889 & Padirac) trop las, k la 



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SOUS TERRE. 383 

fois de decouvrir et d'admirer, pour aller chercher le 
Berthon au gour, et pour examiner ce que peut bien rece- 
ler encore une galerie, qui s'ouvre devant nous de l'autre 
cdte du bassin. La suite k demain. Nous laissons un sac de> 
bougies et de provisions ai\ pied d'une exquise colonnette, 
d'une baguette plutot, de cristal blanc qui s'elance jusqu'fc 
la votite avec 8 metres de hauteur et 10 centimetres de 
diametre. Je ne puis comprendre comment elle tient 
debout: un leger coup de poing la briserait certainement. 

En revenant, nous mesurons au decametre la longueur 
de la salle de los Herreros : k notre vif etonnement, elle 
n'est que de 100 metres. Ayant passe plus de trois heures 
k en eflectuer l'investigation, nous Taurions crue plus 
etendue. 

Sa forme, la convexite et l'aspect de la vo&te, la pre- 
sence du talus d'eboulis et de l'eau qui en contourne la 
base, prouvent surabondamment que, \k aussi, il y eut un 
lac, comble maintenant comme au d6me Moragues. 

A 10 heures du soir, nous sortions de la caverne du 
Dragon, apres Tune des plus fructueuses et faciles jour- 
nees d'exploration souterraine qu'il m'ait jamais etedonne 
de faire. 

Le lendemain vendredi 11 septembre,nous employ&mes 
les premieres heures de la matinee k examiner la branche 
Nord-Est de la grotte, la Cueva Blanca, qui ne nous four- 
nit aucune nouveaute importante. Pour le reste de la 
journee, nous nous partage4mes en deux escouades : la 
premiere, composee de M. Tabbe F. Moragues, de moi- 
m^me et de deux aides, consacra huit heures h prendre 
des photographies et le plan aussi exact que possible du 
lac Miramar et du dome Moragues; la seconde, formee de 
M. P. Bonet de los Herreros, d\Armand et de deux autres 
aides, eut pour programme de continuer les recherches 
au deli de la salle de los Herreros. 

Ces recherches n'eurent de succes qu'au point de vue 



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384 COURSES ET ASCENSIONS. 

de Tetendue : derrtere le petit lac qui nous avait arr£tes 
la veille s'allongeait encore une derni&re salle, tres vaste, 
mais ne possedant point de concretions remarquables. Le 
canal se continuait fort etroit, le long d'un cdte de cette 
salle ovale, presque tout entiere remplie par une mon- 
tagne d'argile glissante et gluante qui en rendit la visite 
fort p£nible. Au fond, nulle issue : la glaise paralt avoir 
tout bouche. L& aussi c'est un grand lac qu'elle a comble. 
Armand et M. de los Herreros revinrentavecleurs hommes, 
apres cinq heures de travail, rapportant le croquis approxi- 
matif par lequel j'ai, sur mon plan, figure la salle Louis Ar- 
mand : ils trouverent la direction Ouest-Est, evaluerent la 
longueur k 200 metres au moins et la largeur moyenne k 
40 ou 50 metres, et me dissuaderent d'en renouveler la 
visite, qui e<H demande une journee de plus. Je savais 
pouvoir m'en rapporter k leur consciencieuse inspection 
et k l'experience d'Armand, et je me decidai k laisser ainsi 
k d'autres chercheurs le soin de lever avec precision cette 
extremite reculee de lagrotte du Dragon. D'ailleurs le plan 
de la salle de los Herreros reste aussi, je l'ai dit plus haut, 
imparfait dans ses details : nous n'avons releve que la dis- 
position generale et la longueur exacte. 

La matinee du samedi 12 fut employee k visiter lagrotte 
Noire, Tapres-midi k fureter dans tous les recoins de la 
grotte Blanche et de la grotte Louis-Salvator, et&recueillir 
les observations necessairesdemeteorologie, topographie, 
geologic et zoologie. 

Les resultats de notre exploration dela grotte du Dragon 
sont les suivants : 

L'etendue en a ete plus que doublee ; anterieurement les 
trois parties connues mesuraient, toutes ramifications 
comprises, 800 k 900 metres de developpement en chiflres 
ronds ; nous en avons ajoute 1 ,200, tant en petites chambres 
laterales au bas des pro fundidads etderriere le thidtre de la 
CuevaBlanca galeriede30metresavecun puitsde5metres, 



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SOUS TERRE. 385 

voir le plan) que dans la quatrifcme grande branche : 
celle-ci mesure, en, ligne droite, 500 metres, depuis la 
FenGtre du lac de la Grande-Duchesse jusqu'au bout de la 
salle Armand, sans tenir compte des salles et coupoles 
laterales. MM. de los Herreros et Moragues ont voulu que 
cette section portAt le nom general de grotte des Francois. 
La Gueva del Drach est done aujourd'hui unecavernede 
2 kilometres de developpement total, partagee en quatre 
4 branches : grotte Blanche, grotte Noire , grotte Louis-Salva- 
tor, grotte des Frangais. Labeaute incomparable de ses con- 
cretions, la grandeur du lac Miramar, le nombre et la trans- 
parence de ses autres bassins d'eau en font une des plus 
belles de TEurope : elle peut prendre rang maintenant h 
c6te d'Adelsberg et Saint-Canzian en Autriche, Aggteleken 
Hongrie, Han-sur-Lesse en Belgique,Lombrive,Padiracet 
Dargilan en France. II serait aise et peu cotiteux de faire 
acceder le public jusqu'au bout de la salle de los Herreros ; 
de solides barques navigueraient commodement sur l'e- 
blouissant lac Miramar. 11 faudrait seulement, & l'aide de 
grillages et balustrades, comme on l'a fait & Adelsberg, d6- 
fendre les belles concretions contre les degradations des 
curieux et aussi contre les coups d'aviron; les lampes au 
petrole devront £tre rigoureusement proscrites pour ne 
point ternir les immaculees blancheurs de la chapelle et 
de la for£t vierge. Bougies et magnesium peuvent seuls 
6tre admis (a defaut de lumiere ^lectrique) dans ce sanc- 
tuaire du scintillement cristallin. 

Nous avons constats que, contrairement k ce que Ton 
supposait, les lacs Noir, des Delices et des Merveilles ne 
communiquent pas entre eux, au moins par des passages 
praticables & l'homme. Nous n'y avons vu aucun des « cou- 
loirs inconnus » dont parle Ghampsaur. Tous trois nous 
ont paru fermes, et nous n'avons pas voulu briser, peut-6tre 
inutilement, les fragiles barrieres de stalactites qui les 
cl6turent d'un impenetrable grillage. La grande riviere 

ANNUAIRE DE 1896. 25 



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386 COURSES ET ASCENSIONS. 

hypothetique continue, figuree sur le plan de M. Will, 
n'existe pas. 

Si ces trois lacs communiquent entre eux etrn^meavec 
le lac Miramar (ils sont, autant que le barometre perniet 
de le constater, tous au niveau m^me de la mer), c'est 
plutot par des siphons comme celui que j'ai, theorique- 
ment d'ailleurs, figure sur la coupe verticale entre le dome 
Moragues et le lac des Merveilles. 

Et ceci encore n'est rien moins que certain, a cause de 
la particularity suivante, la plus remarquable peut-6tre de 
toutes celles qui font de la Cueva del Drach une grotte k 
tous les points de vue extraordinaire : toute Teau qu'on 
trouve dans la grotte des Francais, depuis le fond de la 
salle Armand jusqu'au lac de la Grande-Duchesse de Tos- 
cane inclusivement, est satte. 

Et cependant ce n'est pas de l'eau de mer, ainsi qu'il 
resulte de l'analyse faite a l'Ecole des mines, paries bons 
soins de M. Ad. Carnot, des echantillons que j'ai rapportes 
du lac Miramar. Voici cette analyse : 

Eau do mer : extrait sec par litre . . . iO^SSO 
Chlore — ... 5*%515 

ce qui correspond approximativement a un melange d'une 
partie d'eau de mer et de trois parties d'eau douce ayant 
apporte environ 500 milligrammes de carbonate de chaux 
pour un litre du melange 1 . 

De m^nifi le sable blanc, dont j'ai parle dej& et qu'on 
rencontre dans cette portion de la grotte, est legeremenl 
sale aussi : la m£me analyse l'a determine comme suit : 

Carbonate de chaux .... 99*% 18 

Silice 0*%45 

Ohlorure dc sodium .... 0^,37 

Total .... 100 grammes. 

1. JLa Mediterranee contient cu moyenne 43 a 41 grammes pour 
1,000 de matieres salines; l'Ocean 32 a 33 ; la mer Noire, 17 a 18 ; la 
mer Caspienne, 63, etc. (Voir Henry Leon dans le Bulletin mensuel 
de la Societe des sciences, lettves et arts de Biarritz, pour 1896). 



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SOUS TERRE. 387 

II en resulte que l'eau de la mer est melee h de l'eau 
douce dans la grotte du Dragon. Tout a l'heure je recher- 
cherai l'origine de ce melange. 

Pour le moment, je me borne a remarquer que les 11 
et 12 septembre, l'eau du lac des Delices, sans (Hre preci- 
sement douce, etait beaucoup moins sal6e que celle du 
lac Miramar; enfin celle du lac Noir, quoiquepeuagreable 
h boire, ne presentait plus trace de salure au goftt; deux 
petits bassins de la grotte Noire, la fontaine de Jericho 
(n° 8 du plan) et celle de la Cueva de Bethleem (n° 7 du 
plan), plus haut places que les grands lacs, et uniquement 
alimentes par les suintements des vofttes, sont au con- 
traire en excellente eau douce. 

Chose tout k fait digne d'attention, la temperature de 
toules ces eaux iabaisse en mSme temps que s*affaiblit leur 
degrt de salure, comme le montre le tableau suivant des 
temperatures prises du 9 au 12 septembre : 

Eau. Air. 

Porto-Cristo » 20° a 25°,6 

Entree dc la grotto (derriere la portc). . . » 23° 

Vestibule >» 20* 

Salle des colonnes (grotte Louis-Salvator). » 20° 
Lacs de la Grande-Duchesse, — Miramar, — 
bassins du dome Moragues, — gour du 

canal de 46 metres (sales) 19°,;i 20° 

Profundidad n° 26 (eau peu salee) 18°, 8 J 

Lac des Delices (eau presquc douce). . . . 18°, 8 | 19° 

Lago Negro (eau douce) 18°, 3 / 

Petitlac de la salle des Saucissons (eau douce) • 18°, 3 » 

Fontaine de Bethleem ( id. ) 18°, 1 » 

Id. de Jericho ( id. ) 18° » 

Profundidad n« 21 ( id. ) 48° 18«\5 

11 est tout naturel que la diminution de la salure coincide 
avec un abaissement de temperature. Je vais expliquer 
pourquoi. 

La Mediterranee etait k Porto-Cristo, pendant mon 
sejour du 9 au 13 septembre 1896, aune temperature de 



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388 COURSES ET ASCENSIONS. 

20° k 24° C, selon les heures de la journee. Or la tempe- 
rature moyenne annuelle de Majorque est de 18 k 19° C, 
d'apres l'ouvrage de larchiduc Salvator (Die Balearen in 
Wort und Bild, p. 109 du t. l er de l'edition r&hiite 1 ). 

Les eaux douces de suintement de la caverne tombant 
du plafond apres avoir traverse & peine une dizaine de 
metres d'epaisseur de terrain sont k 18°, cest-a-dire plus 
froides que la mer en ete. 11 est clair que, quand cette eau 
de suintement predominera dans les lacs et bassins, au 
point de les dessaler complement, elle les refroidira en 
m6me temps. C'est ainsi que les eaux souterraines de la 
grotte du Dragon sont d'autant plus fralches qu'elles sont 
plus douces. 

C'est ainsi encore que la communication entre les quatre 
principaux bassins reste incertaine : du moins est-il sQr 
qu'elle ne saurait Mre permanente. Et on a eu raison de 
dire que les lacs sont d'autant moins sales qu'ilssont plus 
eloigners du rivage. Malheureusement, j'ai omis d'obser- 
ver la temperature et le degre de saluro du lac des Mer- 
veilles, situ6 entre le lac des Delices et le lac Miramar, et 
qui e<H offertun interessant terme moyen de comparaison. 

II doit 6tre exact egalement que le niveau des lacs dans la 
grotte Blanche et la grotte Noire subit des variations de quel- 
ques decimetres, conformesaux oscillations de la Mediter- 
ranee etsubordonn£esau regime des vents; j'aiparfaitement 
vu, particulierement tout autour du lac Miramar, un dep<M 
calcaire dessinant une ligne continue horizontale, et mar- 
quant sans doute le niveau superieur des eaux: ilconstitue 
une petite corniche etroite concnHionnee, d aspect tout 
particulier; une ligne analogue dehautsniveauxs'observe 
sur beaucoup de rives rocheuses m6diterraneennes, sp6- 
cialement le long des calanques et pointes porphyriques 
de l'Esterel, entre Cannes et Saint-Raphael (Var). La on a 

\. Chez Wcerl, a Wurzbourg, 1897, 2 vol. in-4°, 75 francs. 



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I 



SOUS TERRE. 389 

v6ritablement constate que ce niveau n'est atteint par la 
mer que pendant les vents du Sud-Est, c'est-&-dire du 
large, et qu'elle peut descendre jusqu'a 70 centimetres 
au-dessous. 

Tout ceci demontre amplement que la caverne du Dra- 
gon est en somme une grotte marine, mais d'exception- 
nelle etendue : les cdtes d'Europe n'en possedent, que je 
. sache, nulle autre aussi vaste. 11 paratt que Cuba et la Ja- 
maYque laissent pareillement penetrer les flots de l'Ocean 
fort avant dans des antres encore inexplores. 

Aussi est-ce la mer, et non pas une riviere souterraine 1 
qui paralt avoir creuse la Cueva del Drach. Les choses se 
sont probablement passees de la fagon que je vais exposer. 

Les couches de terrain, aux environs dePorto-Cristo, ont 
subi de legers plissements par suite de quelque compres- 
sion laterale; les coupes verticales que presentent les fa- 
raises de la baie montrent les strates contournees, alternati- 
vement concaves et convexes, manifestation & trfcs petite 
echelle du phenomene geologique des plis synclinaux et 
anticlinaux. II resulte de cette disposition que, de place 
en place, les plans de stratification plongent dans la mer 
sous une certaine inclinaison(qui varie de 5° k 25° environ 
sur l'horizon) : dans ces conditions, les grosses temp6tes 
introduisent aisement, le long des plans inclines d'inter- 
stratification (diastromes), les vagues qui peuvent alors 
elargir, par corrosion et erosion, toutes les fissures de 
la roche. Les innombrables crevasses tailladees dans les 
rivages de Porto-Cristo n'ont pas d'autre origine. Or, par 

1. On pourrait 6tre tcnt6 do croire (et j'avais d'abord incline vftrs 
cette opinion) que la Cueva del Drach est l'oeuvrc d'unc infiltration dc 
la riviere voisino qui serpente au Nord : raais je pense qu'il faut rcjetet 
cette hypothese: 1° a cause de l'aspect general de la caverne, qui ne 
repond nulleracnt a celui des grottes oil circulent et oil ont circulo 
des courants souterrains ; 2° k cause de la faible etendue du bassin de 
la riviere de Porto-Cristo, qui n'a jamais du etre assez puissante pour 
excaver un pareil vide. 



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390 COURSES ET ASCENSIONS. 

une ou plusieurs d'entre elles (anticlinal), la mer a d^t fran- 
chir la crSte, le dos, d'une ou plusieurs convexites de 
strates, et retomber au Ae\k dans une concavite (syncli- 
nal) oh elle aura forme une premiere poche d'eau; de 
temp^te en* temp^te, et de proche en proche, ces poches 
se sont multiplies et agrandies, pour constituer les lacs 
interieurs de la grotte du Dragon; ulterieurement le toit 
des convexites anticlinales s'est eflbndre, et a forme les 
d6mes; le fond des concavites synclinales s'est creuse, 
et a recueilli les lacs et les siphons par lesquels ils com- 
muniquent peut-Mre. On peut voir sur mon plan et mes 
coupes que la Cueva del Drach n'est qu'une juxtaposition 
de grands fuseaux reunis par d'etroits boyaux; lesfuseaux 
representent les anticlinaux evides en coupoles par dese- 
gregation des strates; les boyaux sont des cassures secon- 
dares, dont l'elargissement a fait des galeries de commu- 
nication; geologiquement, ce travail n'est pas termine; 
k l'Spoque actuelle, les grands coups de mer continuent 
sans doute l'elargissement, et provoquent des eboule- 
ments. Des restes de stalactites aeriennes, visibles sur 
les falaises ext^rieures environnantes, comme au Pont 
d'Arc et sur les rives calcaires de l'Ardeche en France, 
laisseraient m£me supposer que la baie de Porto-Cristo 
et les anses lat^rales ne sont que d'anciennes cavernes 
effondrees : la profondeur h Tentree de la baie est de 
12-,50 seulement. 

La grotte est creus^e, d'aprfcs la carte de Lozano, dans 
un calcaire tertiaire (miocene superieur), caracterise par 
un oursin fossile special (Clypeaster altecostatus), doat 
]* ai recueilli plusieurs coquilles dans les eboulis du ddme 
Moragues. Ce calcaire, tres durci k l'air exterieur, k la 
surface du plateau, est excessivement tendre dans l'inte- 
rieur de la grotte : l'eau de mer doit le triturer tr&s ai- 
s£ment en ce sable blanc melange de sel dont j'ai plus 
haut donn6 Tanalyse. Quant aux eaux de pluie atmo- 



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SOUS TERRE. 391 

sph6riques,leur petite proportion d'acide carbonique dis- 
sout certainement, en traversant le plafond de la caverne, 
une quantite considerable de carbonate de chaux, ce qui 
explique Tabondance des stalactites et des stalagmites. 11 
suffitpour s'en convaincre d'examiner les veritables rascles 
ou lapiaz ciseles par les pluies au bord du plateau, pr&s 
de la mer. 

Les grottes du terrain tertiaire atteignent rarement 
d'aussi grandes dimensions. 

Au point de vue de la faune, M. F. Moragues m'a affirme 
qu'on avait trouve dans la caverne du Dragon un seul 
exemplaire d'une fourmi(?)aveugle.Les insectes aveugles 
n'ymanquent point; j'en ai recueilli moi-m^me; mais 
nos essais de p£che dans les lacs-sont demeures infruc- 
tueux : toutes les nasses placeesonteterelevees vides. 

Revenant k la temperature de la grotte du Dragon, je 
ferai remarquer qu'elle ne presente qu'& un trfcs laible 
degre Tanomalie qu'on lui prStait d'Stre chaude en hiver 
et glaciale en et6. Un des derniers jours de Janvier 1897, 
M. Moragues a bien voulu, sur ma demande, y faire les 
observations d'hiver suivantes : 







Vestibule de 


Lac Grande- 








Porto-Cristo. 


la grotte - 


Due hesse- 


Lac dei D£llce*. 


Lac Nolr. 


Eau. 


. . » 


» 


20 s 


19%5 


*9* 


Air. . 


9",5 
(air exWricur.) 


19°,5 . 


22" 


2«%5 


20° 



La difference avec les chiffres que j'ai donnes plus haut 
est au maximum de 2° pour Tair et n'atteint pas 1° pour 
Teau; elle peut m£me provenir en partie des thermo- 
m&tres seuls, qui n'etaient pas les m6mes pour les deux 
series d'observations. 

II est absolument inexact qu'il y fasse « une chaleur 
insupportable » (G. Bartoli), et qu'au lac de la Grande-Du- 
chesse « Fair soit plus chaud, suffocant, moins abondant, 
et qu'il cause un malaise ». 



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392 COURSES ET ASCENSIONS 

L'air est settlement d'un demi-degre k deux degr£s plus 
chaud que l'eau. Que la temperature soit un peu plus ele* 
vee en hiver qu'en ete, cela n'a rien de contraire aux 
principes connus de la meteorologie, gr&ce au peu d'ipais- 
seur des vodtes : on sait en eflet que la chaleur solaire 
estivale p^netrele sol tres lentement, et met plusieurs 
mois k rechauffer l'interieur des premieres couches su- 
perficielles des terrains. Avec 5 k 10 metres d'epaisseur 
seulement, il est tout naturel que le plafond de la caverne 
rayonne en hiver interieurement et rechauffe legerement 
l'air du souterrain *. 

II ne me reste plus qu'& rechercher comment la mer, de 
nos jours encore, continue & s'introduire dans la grotte 
du Drach. C'est cette ^recherche que nous avons effec- 
tuee le dimanche 13 septembre. 

En examinant soigneusement, en bateau, le rivage au 
Sud-Ouest de la baie de Porto-Cristo, nous avons reconnu 
deux points d'acces possible pdur la mer 2 , independam- 



1. On a observe a BruxeUes, qu' k a 10 metres de profondeur les 
saisons sont renversees »; les chaleurs de juillet se font sentir en Jan- 
vier et les froids de Janvier en juillet. Mais l'oscillation annuelle n'est 
que de 1° a 8 metres de profondeur. Des conditions et resultats iden- 
tiques se rencontrent a la grotte du Dragon (Voir H. Mohn, Phino- 
menes de Vatmosphe're, p. 102; Paris, Rothschild, in-8°, 1884). 

2. Voir le plan dela baie au 45,000*, annexe a ma carte de la grotte 
du Dragon. La carte espagnole au 50,000* n'etant pas faite encore pour 
Tile de Majorque, le document le plus ddtaille existant est la carte au 
100,000° de Thydrographie espagnole : je dois a Tobligeance de 
M. Caspari, du service hydrographiquede la marine francaise, la com- 
munication de la copie francaise de cettc carte. A cause de sa trop 
petite echelle, clle s'est trouvee insufnsante pour qu'on put rapporter le 
plan de la caverne a celui de la surface; elle m'a cependant donne \% 
contour general de la baie et surtout la declinaison magnetique de 
Porto-Cri8to en 1896, soit 13° IT 30" Ouest. Cela m'a permis de deter- 
miner assez cxactement la direction du Nord,et de fixer l'emplacement 
d'une base dc cent metres, que j'ai mesuree sur une grcve de sable au 
fond dela baie de Porto-Cristo. L'angle Nord-Est du mur qui entoure 
1'cntree de la grotte du Dragon, et la tour de guet ou atalaya du 
xvu* siecle, qui est batie juste au-dessus do la Cova des Coloms 



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SOUS TERRE. 393 

ment des etroites crevasses des Falaises et des invisibles 
siphons sous-marins. 

Le premier de ces points est la Cova des Coloms ou Cueva 
de lasPalomas (grotte des Colombes), imposanle ouverture 
cintree de 40 metres de largeur et 10 de hauteur. C'est 
celle que Vuillier, dans ses lies oublie'es, a designee sous 
le nom d' « ouverture sur la mer », et qui a ete indiquee 
comme « mettant les cavernes en communication avec 
la mer ». 

Lafalaise ne mesure ici que 18 metres d'^levation. Elle 
est surmontee d'une de ces pittoresquesata/aj/as, ou tours 
de guet ruinees, elevees au xvii siecle (vers 1668) pour 
surveillerlesc6tes de Majorque et annoncer l'approche des 
pirates maures* Un systeme de signaux optiques les reliait 
toutes les unes aux autres, faisant autour de Tile unecein- 
ture continue de telegraphes aeriens qui convergeaient en 
un point central, la tour de l'Ange, k Palma. 

J'esperais que la Cova des Coloms, si largement ouverte, 
nous permettrait de penetrer assez loin sous terre pour 
retrouver vers la grande caverne quelque communication, 
demeuree invisible dans nos recherches interieures des 
jours precedents. Cet espoir fut decu. A 20 metres du 
seuil, la grotte des Colombes devient un simple couloir 
sinueux, dont Tetroilesse, au bout d'une trentaine de 
metres, ne laisse plus passage h un homme. Mais il est 
bien probable que, par \k, quand la mer est grosse, les 
flots trouvent moyen de penetrer jusque dans la salle 
Armand, distante d'environ 400 metres d'apr&s mon plan. 

(gFotto des Colombes), m'ont servi de reperes pour les visees neces- 
saires avec la boussole a lunette. La triangulation et le calcul trigo- 
nometrique m'ont donn6 les digtances de la caverne et de l'atalaya 
aux cxtremites Est (respectivement 1,123 et 1 ,029 metres) etOuest (res- 
pectivement 1,040 et 1,009 metres) de ma base. Ainsi, j'ai pu etablir, 
avec une approximation suffisante, la superposition de la surface du 
sol au trac6 iute>ieur de la grotte du Dragon. Les contours de la baie 
et de ses abords ont ete sommairement traces a la vue. 



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394 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ce qui atteste, pour moi, la justesse de cette hypothfcse, 
c'est que sous la votite m£me de laCova desColomsil s'est 
construit un grand gour calcaire sinueux, long de 25 metres, 
exactement pareil & ceux que Ton trouve dans les cavernes 
& niveau d'eau variable. Lorsque, apres les temp£tes, le 
calme renalt sur la Mediterranee, leseaux de la grotte du 



Grotte des Colombos a Porto-Cristo, dossin do Slom, d'aprds une 
photographic do M. E.-A. M artel. 

Dragon, remplie par le gros temps, refluent tres vraisem- 
blablementau dehors par la grotte des Colombes; mais, 
melangees sous terre aux eaux douces d'infiltration, elles 
leurontlaisse de leur sel et emprunte,enechange, deleur 
carbonate de rhaux : celui-ci se depose sur le seuil de la 
Cova des Coloms et accrott le gour qui la barre complete- 
ment. Nous avons dti porter le Berthon par-dessus cette 



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80US TERRE. 395 

barre pour visiter k fond la grotte. Ce gour calcaire est 
en quekpie sorte le corollaire de la salure des lacs de 
la grande grotte. II est represents sur la photogra- 
phic reproduite par la gravurc ci-contre, montrant nos 
vaines tentatives pour decouvrir quelque longue galerio 
dans les fissures du rocher. 

Rien de plus curieux comme scene, ni de plus joli 
qomme site, que ce tableau d'alpinisme speleo-marin, en- 
cadre dans Timmense voussure romane, avec un fond de 
mer et de ciel confondus en un m&me azur. 

L'autre point remarquable est une source sous-ma- 
rine, revelee par divers indices, au bout de l'anse de 
Murtra, et k 700 metres k TOuest de la Cova des Coloms : 
1&, sous un encorbellement de strate, calcaire, un bouil- 
lonnement agite la surface de la mer; l'eau est beaucoup 
moins salee ; k 2 ou 3 metres de profondeur, k travers des 
fissures de la roche, il se produit unjaillissement quigfoie 
la descente du thermometre; celui-ci marque (k un metre 
sous l'eau) 20°,5, tandis que la Mediterranee est aujour- 
d'hui (13 septembre) k 24°. 

Je suppose que cette source est un echappement du lac 
Miramar, dont une extremite se trouve, d'apres mon plan, 
a moins de 100 metres. La mer 6tant absolument calme, 
il suffit, pour qu'un siphon produise ici le jaillissement, 
que le niveau du lac Miramar se trouve seulementde quel- 
ques decimetres plus eleve : soit qu'il n'ait pas encore 
ecoule tout l'excedent apporte par les derni&res temp^tes 
^ travers la grotte des Colombes, soit que les eaux douces 
d'inflltration accroissent son volume et sa hauteur. Or, lors 
de notre visite, l'eau du lac devait 6tre fort haute, attei- 
gnant presque la ligne calcaire de niveau superieur que 
j'ai decrite plus haut; et la Mediterranee etait tout & fait 
tranquille. Lors des gros temps, je pense qu'ici le jeu du 
siphon est renversg, et que la mer, gonflee par les vents 
d'Est, s'£leve assez pour penetrer h son tour dans le lac 



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396 COURSES ET ASCENSIONS. 

Miramar en refoulant la source sous-marine des jours 
calmes. 

Tels sont les deux endroits visibles oil une communi- 
cation entre la mer et la caverne du Dragon est fort pro- 
bable. 

Le joli vase de terre cuite avec anses, trouve par les 
egares de 1878 et donne par eux a l'h6telier Femenias, de 
Manacor, qui n'a jamais voulu s'en dessaisir a aucun prix, 
a ete decrit comme une poterie romaine : on en a conclu 
que les Romains avaient connu au moins la Cueva Blanca. 
Je crois plutdt ce vase de fabrication arabe, a cause de sa 
forme et de son ornementation. D'un autre c6te les parois 
noircies de la Cueva Negra demontrent Taction de la fumee ; 
mais jamais, depuis que les touristes visitent la grotte, on 
ne s'y est servi de torches. Et je penche a croire que vase 
et fumee doivent remonter au moyen &ge, a une epoque 
ou la grotte servait soit de receptacle et de cachette aux 
Maures, soit au contraire d'abri et de refuge aux Major- 
quins victimes de leurs pirateries. 

Je n'ai point manque de visiter aussi a Majorque la ce- 
lebre caverne d'Artaou de l'Ermite, propriete de M. Tomas 
Quint de Zafortesa, k 20 kilometres au Nord de celle du 
Drach. Elle etait connue a fond depuis longtemps et citee 
par E. Reclus comme une des plus belles du monde; le 
plan en etait fait et exactement 1 , et nous n'y avons rien 
trouve de nouveau. Je n'ai que peu de chose aajouter aux 
descriptions dont elle a ete l'objet. Mesurant seulement 
450 metres de developpement total et 180 metres en droite 
ligne, et depourvue de toute flaqued'eau, elle n'est renom- 
mee que pour sa grandiose ouverturede 35 metres dehau- 

i. Par M. Prdro db Alcantara Pena et reproduit dans 1' Album dt 
las Cuevas de Aria y Manacor, ainsi que dans l'article public sur la 
caverne d'Arta par l'Annuaire de YAssociacio d'excursions catalana 
pour 1881, p. 316. Voir aussi Vuillier, loe.cit. 



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SOUS TERRE. 397 

teur et de 100 metres de largeur, k 25 metres (et non pas 
50 metres) k pic au-dessus de la mer, et pour la variete et 
la hauteur de ses concretions et de ses voutes; la profu- 
sion des unes et l'elancement des autres a d<l faire jadis 
d'Arta un des plus admirables souterrains qui sepM voir, 
une splendide serie de hauts decors d'opera aux portants 
de calcite perdus dans lesfrises de stalactites. Helas! bien 
plus encore qu'& Ganges et&Han-sur-Lesse, tout cela a ete 
g&te, perdu, ruine, aneanti par les torches resineuses em- 
ployees pour la visite : une epaisse couche de suie recouvre 
toutes les parois et saillies de la grotte. Elle est noire 
comme l'interieur d'une cheminee : partant, son principal 
attrait, le scintillement des concretions, est detruit. Le 
d^sastre est irreparable. A peine si quelques piliers ont 
conserve un peu de leur eclat primitif, par exemple la 
Heine des colonnes, contrebutant si sveltement le plafond 
d'une salle elevee de 17 metres, et dont la hauteur, que 
nous avons mesuree a l'aide d'une mongolflere, est de 
45 metres et non de 25 comme on le pretendait 1 ; la salle 
des drapeaux (de las Bandieras) poss&de la plus Elevee de 
toutes les votltes, 33 metres. 

Comme en mainte caverne, on a dit que la resonance 
du sol de l'entree prouve qu'il y a des etages inWrieures, 
qu'il suffirait de trouer ce sol pour les decouvrir : ceci est 
une des grossidres erreurs qui ont cours k propos des ca- 
vernes; une crotite de stalagmite est tres sonore par elle- 
m6me, des qu'elle recouvre un peu de terre, et sa reso- 
nance ne prouve pas du tout l'existence d'un sous-sol 
vide, au contraire. 

La grotte d'Arta a et£ creusee par Taction combinee de 
la mer et des eaux d'infiltration, aux depens de cinq ou 
six grandes diaclases verticales et parall&les, qui avaient 
prealablement fissure la montagne. La temperature (16°) 
est notablement inferieure a la moyenne de Majorque. 

t. Album de las Cue v as de Aria y Manacor. 



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398 COURSES ET ASCENSIONS. 

En Catalogue, du 16 au 20 septembre, j'ai constate que 
deux grottes celebres etaient singulierement surfaites. 

L'une est celle de Salitre, &100 metres au-dessus du vil- 
lage deCollbato, dans la paroi meridionale du Montserrat; 
le Guide d'Espagne de Germond de Lavigne la decrit comme 
magnifique et lui attribue 5 kilometres de developpement; 
or elle n'a que 700 metres environ, d'apr^s le plan au 500 e 
fort bien dresse par un anonyme, et elle ne possMe pas une 
seule concretion digne d'tHre nommee. Sa plus haute voftte 
nedepasse pas 15 metres d'elevation, son point le plus pro- 
fond est & 20 metres en dessous de l'entree (et non 56 m6L). 
Geologiquement, toutefois, il est interessant de la voir 
creusee, principalement en hauteur, dans les fractures 
naturelles des etonnants poudingues nummulitiques du 
Montserrat. Et puis nous y avons fait, comme & la Cueva 
del Drach, une ample recolte d'insectes aveugles actuelle- 
ment soumis k l'examen d'un specialiste, M. Armand 
Vire. C'est une caverne k temperature non uniforme : le 
point le plus frais (et en m6me temps le plus bas) est a 
14° G., et le plus chaud k 16° (au lieu de 9° a 20° comme 
le dit Germond de Lavigne). 

La seconde grotte est celle de la Foux de Bor, a Bellver 
pres Puigcerda, enCerdagne,aupied de la Sierra de Cadi : 
on y etait reste, dit-on, quatre heures sans en voir la fin; ce 
temps nous a suffi pour en explorer tous les recoins acces- 
sibles, — et pour n'y trouver qu'un labyrinthe sans attrait 
entre les strates disjointes d'une formation calcaire silu- 
rienne (?), superposee a des schistes anciens et inclinee a 
40° sur l'horizon; nous n'avons pas reussi h aboutir au 
cours souterrain d'une belle source (altitude, environ 
1,200 metres) sortant, a 9° C, a 38 metres au-dessous de 
la grotte qui lui sert parfois de trop-plein 1 . 

1. Alt.de Bellver 1,030 met. d'aprcs M. le comte de Saint-Saud (Con- 
tribution a la carte des Pyre'ne'es espagnoles, p. 59, Toulouse, Privat. 
1892) ; quatre observations barometriques successivement repet^es sur 



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SOUS TERRE. 399 

Au moins mon excursion en Catalogue a-t-elle eu pour 
resultat d'interesser aux recherches speleologiques la 
soeiete du Centre Excursionista Catalano, dont plusieurs 
membres, MftL Osona, Vidal, Vintro, Galbany, Fons y 
Sagre, Castellanos, m'ont tenu charmanle compagnie. lis 
se proposent d'entreprendre des investigations metho- 
diques dans lcs cavernes de leur region. Souh'aitons 
qu'elles produisent d'heureux resultats. 

Quant k la classique caverne de Lombrive, pres Ussat-les- 
Bains dans l'Ariege, ellem'aemerveille (22 septembre) par 
la grandeur de ses proportions : c'est un ancien reservoir 
de source, des plus remarquables, dont le fonctionnement 
hydraulique n'a ete explique par aucune des nombreuses 
descriptions dejk publiees 1 ; il reste beaucoup k dire et k 
faire k Lombrive, m&me apres les difficiles explorations de 
M. Marty; c'est toujours un important sujet d'etudes; ma 
visite y a ete trop h&tive pour que j'en parle d&s mainte- 
nant. J'espfcre bien quelque jour pouvoir y completer mes 
premieres notes et en rapporter du nouveau. 

II. — LES SCIUETS DU VERCORS 

Je me suis laisse entrainer k de telles longueurs en 
deerivant la Cueva del Drach, qu'une bien courte place me 
reste pour le Dauphine. 

Aussi raconterai-je ailleurs 2 le detail des courses que 
j'ai faites sous ses massifs calcaires. 

les altitudes du col de Tosas (1,800 met.),de Bourg-Madame (1,140 met.) 
et du col de Puymorcns (1,931 met.), m'ont donno la meme moyenne 
pour l'altitudo de Bellver, soit 1,030 met.; la Foux est a 90 met. plus haut. 

1. Voir D r Garrigou, Histoire de la caverne de Lombrive, 1862; — 
1> Noulet, Etude de I'Ombrive, Toulouse, 1882; — Marty, La grotte 
de Lombrive, Toulouse, 1887. — E. Trutat, Traces glaciaires dans 
la grotte de Lombrive, Comptcs-rendus de l'Academio dos Sciences, 
28 dec. 188.", etc. 

2. Annuaire de la Socie'ie^ des Touristes du Dauphine', 1896. 



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400 COURSES ET ASCENSIONS. 

II faut cependant que nos collogues du Club Alpin Fran- 
^ais aient une idee de ce qu'ils pourraient trouver de neuf 
dans les chatries secondaires de nos Alpes fran^aises. 

Le Vercors, pour la plupart des touristes, c'est le Grand- 
Veymont et ses annexes, les Grands-Goulets, les gorges 
de la Bourne et celles d'Engins. A juste titre, tout cela 
est cel&bre et admire. 

On connalt moins la belle fonH de Lente, qui s'eleve au 
Sud de Pont-en-Royans, entre 850 et 1,700 metres, ses 
routes hardies construites par l'administration des forSts 
(voir la gravure ei-contre), et la vue surprenante de la 
Porte d'Urle (1,523 met), tail lee en« Brfcche de Roland » a 
pic au-dessus du Diois. Tout pres de \k est la'glaci&re de 
Font d'Urle, decrite par Browne (Ice-Caves, Londres, 1865). 

On ne connatt pas du tout les abtmes ou puits naturels 
du Vercors, qui portent le nom local de scialets. 

Depuis longtemps j'avais ete renseigne, par M. L. Villard, 
de Lyon, sur cette region et sur le phenomene hydrolo- 
gique du Cholet-Brudoux , que le nouveau Diclionnaire 
de la France de M. Paul Joanne d^crit comme il suit 
(article Cholet, t. II, p. 981) : 

Le Cholet ou Brudoux a deux branches m&res; « Tune 
coule d'un petit lac voisin du hameau de Fondurle »; 
Tautre sort de la grotte du Brudoux (ou Brudour). II 
inonde parfois le Pracourier ou Pr6 Courrier, « et se perd 
dans un scialet ou gouffre-entonnoir, apr&s un cours de 
6 kilometres depuis le lac de Fondurle, de 3,600 metres 
depuis la caverne... Le Pre Courrier est de toute evidence 
l'emplacement dun lac antique : dou son autre nom, le 
Pot de l'Etang. » Le Brudoux, « arnHe dans sa course par 
le coteau du Pas du Gile... se continue sous terre... ets'en 
va ressortir, apres un trajet obscur de 3 kilometres, sous 
le nom de Cholet, au grand rocher qui termine & pic, sur 
300 metres de hauteur, la valine de Laval ; \k il s'eehappede 
deux grottes, & 100 metres au-dessus de la vallee ». M6me, 



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Nouvello route forestierc dcs rochors do Laval (fordt de Lcntc en Voreors), 
photographic de M. Vcrnet. 



AXNUAIRE DE 1896. 2G 



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SOUS TERRE. 403 

dans les annees tres pluvieuses, les eaux « montent jus- 
qu'au niveau (Tune troisieme caverne qui les vomit en 
cascade, et le Gholet tombe de trois gueules au lieu de 
deux ». 

Tout ceci demande un certain nombre de rectifications. 

II n'y a pas de lac & Font d'Urle; — ni de ruisseau ex- 
terieur depuis Font d'Urle jusqu'a la caverne; — aux 
basses eaux, le Brudoux se perd de nouveau sou terre & 
300 metres de la caverne qui lui donne issue; — ce n'est 
jamais dans des gouffres-entonnoirs qu'il disparatt, mais 
dans des cribles de terre et de cailloux, impenetrates 
comme les pertes du Bandiat et de la Tardoire en Cha- 
renle, comme les Saugldcher (sugoirs) du Karst autrichien; 
— le Pot de I'Etang n'est qu'une des nombreuses depres- 
sions du Pracourier; — enfin, le Cholet, a l'etiage, sort, 
non pas de deux grottes, mais d'une fissure etroite de 
rocher dont l'eau occupe toule la section, k 770 metres, au 
pied du col de Marine qui est & 1,000 metres d'altitude; la 
falaise de Laval a done 230 metres seulement. 

Du 12 au 15 juillet, avec mon ami A. Delebecque, l'au- 
teur du bel Atlas des lacs frangais, j'ai examine le regime 
hydrologique souterrain de la for£t de Lente, depuis la 
Porte d'Urle jusqu'k la sortie du Cholet. 

Gr&ce & l'extr&me obligeance de M. Antelme, conser- 
vateur des for£ts, etde M. Vernet, inspecteur-adjoint k Va- 
lence, nous avons pu, pendant quatre jours, etablir notre 
quartier general a la maison forestiere de Lente (plaine 
de Pracourier, 1,087 met.), et les gardes forestiers nous 
ont pr£te le plus devoue et utile concours, notamment le 
brigadier M. Bouillanne et M. Dillenseger. 

Dans le voisinage m£me de la Porte d'Urle, les p&tu- 
rages de Font d'Urle sont parsemes d'une foule d'enton- 
noirs naturels. Les uns, de quelques metres de diametre 
et de creux, sont parfois tr&s rapproches et comme dispo- 
ses en chapelets; les autres, crevasses etroites etde pro- 



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404 COURSES ET ASCEKSIONS. 

fondeur inconnue, rappellent les avens des Causses; 
d'autres encore, beaucoup plus larges que profonds, 
semblent des amorces de thalwegs inacheves, barres par 
des seuils & leur extremile d'aval, comme les Kesseltkaler 
(vallees-chaudrons) du Karst. 

Tous servent actuellement de points d'absorption aux 
pluies et h la fonte des neiges. 

La fissuration du calcaire cretace a favorise. singuliere- 
ment la' creation de ces pertes, si memo elle n'en a pas 
ete la cause premiere. L&glaciere natureile de Font d'UrU 
est un de ces points d'absorption. 

Un peu plus bas, a la ferme de Font d'Urle, un bassin 
ferme mesure de 300 h 500 metres de diametre. Sur son 
flanc Sud-Ouest une petite source (temperature 5°,5, alti- 
tude 1,475 met.) sourd au recoupement de quelque lit 
argileux; elle forme un ruisselet qui parcourtle bassin, le 
remplit sans doute partiellement apres les grandes pluies 
(ce qui afaitcroire a Texistence dun lac), et se perd dans 
une fente impenetrable (altitude 1,460 met.) a Fextremite 
Nord-Esl. 

Les innombrables points d'absorption analogues, nonn 
mes en Yercors des pots, el situes entre 1,350 et 1,580 
metres d'altitude, entre le col de Vassieu et le Pas de 
Tlnfernay, sont l'origine certaine du Brudoux souterrain. 

A 2 kilometres au Nord de la Porte d'Urle, un thalweg 
commence a se dessiner; il est toujours a sec, si ce n'esl 
apres les tres violents orages (c'est la premiere des deux 
branches meres du Dictionnaire Joanne). II descend vers 
le Nord en s'accentuant pendant deux autres kilometres* 
jusqu'a un admirable porche de caverne perce sur sa rivfc 
gauche et d'oii s'echappe le ruisseau perenne, quoique 
fort variable, du Brudoux ou Brudour (altitude 1,220 met.).; 

En pleine et grandiose forcH de h<Mres et sapins secu- 
laires, c'est un singulier coup de theatre de voir s'ouvrir 
beante une de ces belles arcades calcaires que Ton n a 



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Dans la riviere souterraiuo du Brudoux (Vercors), dossin do Slom, 
d'apres un croquis do M. E.-A. Martol. 



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SOUS TERRE. 407 

coutume de rencontrer que dans des plaines arides et 
denudees. Lh, le Brudoux se livre, avant de sortir, a tous 
les caprices des rivieres souterraines, coupees de cas- 
cades, rapides, siphons et bassins. II est, sans doute pos- 
sible, le collecteur general de loules les absorptions du 
plateau d'Urle, comme Vaucluse pour les avens du Ven- 
toux. 

Notre exploration a ete arr£tee, & 400 metres de Ten- 
tree, par l'extrGme difficulty du parcours : le bateau n'a 
pas pu penetrer dans les cent derniers metres ; un garde 
forestier et moi-m£me nous sommes successivement 
tombes dans l'eau k 5°,5, temperature plus que fratche et 
desagreable. La gravure ci-contre represenle ma chute, 
provoquee par le glissement d'une echelle servant de 
pont fragile en travers d'une expansion de la galerie. 

Sur le versant droit (oriental) de Pracourier, nous 
sommes descendus dans le scialet Ft'lix (alt. 1,090 met.), 
profond de 110 metres, h peu pres h mi-distance entre la 
grolte du Brudoux et le col de Marine. Des fissures im- 
penetrables et un bouchon d'argile (que les infiltrations 
seules peuvent franchir) le Jerminent a peu pres par 
980 metres d'altitude. Theoriquement, le cours souterrain 
du Brudoux doit passer a une bien faible distance du fond 
du gouffre. 

Le scialet Felix, comme tous ses semblables, sert cer- 
tainement, en temps de pluie, d'affluent plus ou moins 
direct au cours d'eau mysterieux; il faudrait done, con- 
formement & Timportante recommandation que je ne 
cesse de faire depuis 1891, interdire absolument le jet des 
cadavres des b&tes mortes dans les scialets du Vercors, 
comme dans les avens des Causses, pour eviter la conta- 
mination des sources ; & diverses reprises (la derni&re fois 
en 1885), les boeufs morts d'epizootie dans la ferme du 
Mandement ont ete precipites dans le scialet Felix, ounous 
avons retrouve des monceaux de leurs ossements : on 



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408 COURSES ET ASCENSIONS. 

n'insistera jamais assez sur les dangers de cette funesle 
pratique. 

La source perenne du Cholet, au pied du col de Marine, 
est, je l'ai dit, une fissure impenetrable. Elle possede deux 
trop-pleins; le premier est largement ouvert a gauche 
sous un encorbellement de rocher; mais il est rendn 
inaccessible par la profondeur du bassin d'eau qui se 
trouve au pied. Une echelle rigide, de 15 & 18 metres de 
hauteur, permettrait d'y atteindre et de retrouver par la 
le cours souterrain et peut-iHre d'importantes grottes, 
pourvu toutefois que la penetration ne fut pas arr&tee 
par un siphon. 

Le second trop-plein, situd plushaut que le premier, et 
a droite, n'est nullement une grotte, mais une source tem- 
poraire aveugtee, c'est-&-dire completement bouchSe par 
les rochers 6boul6s. II ne fonctionne que rarement. Done 
si la source du Cholet a trois deversoirs, un seul est une 
gueule de caverne, et encore Teau n'en sort-elle qu'apr^s 
les longues pluies. La disposition interieure ressemble 
sans doute & celle du Boundoulaou dans l'Aveyron (Voir 
mes Abimes et VAnnuaire de 1892). 



III. — LES « CHOURUNS » DU DCVOLUY 

Sauvage et tier Devoluy! Ton cirque interieur de Saint- 
Etienne, si loin des chemins de fer et des routes battues, 
n'a pas que des croupes grises et des clapiers de pierres 
morainiques : les Etroits de Saint-Etienne, profonds de 
50 metres et larges d'un seul, vaudront peut-6tre les gorges 
du Fier quand on y aura dispose de commodes passerelles; 
la cluse de la Baume, immense portail par lequel la Sou- 
loise sechappe vers le Nord, vers le Drac, atteint & la 
grandeur du Hohlenthal dolomitique, pres de Toblach; et 
la double source des Gillardes, filtrant au pied d'eboulis 



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SOUS TERRE. 409 

chaotiques qui 1'ont aveuglee, pose sous le coeur du 
Devoluy un aussi grand probteme qu ? ft Vaucluse. Aux 
Gillardes reparaissent toutes les eauxde pluies absorbees 
par le calcaire fissure du Devoluy central; par ses abtmes 
aussi, qui ne sont plus des scialets, mais des chourum 
{chouduns ou chaurienes du Dictionnaire Joanne 1 ). 

Dans aucun de ces gouffres on n'etait descendu 
avant 1896, avant la memorable expedition (memorable 
pour son etourdissante gaiete) ou la bande des grands 
« chourineurs » (ainsi baptisee par Texcellent conservateur 
dumusee de Gap, M. David Martin, organisateur de Texpe 7 
dition) commenca d'ouvrir leurs entrailles : & l'auteur de 
ces lignes s'etaient joints MM. l'abbe Martin, archipnHre 
du Devoluy; David Martin, son frere; Andre Lory, prepa- 
rateur ft la Faculte des sciences de Grenoble, digne heri- 
tier d'une grande renommee geologique alpestre; Henry 
Vesignie, de Paris; Sibour, de Gap;Serres, de Montmaur; 
Philomen Vincent, le guide bien connu, compagnon habi- 
tuel de notre collfcgue M. P. Moisson. 

Pendant les trois journees du 31 juillet au 2 aout, nous 
visit&mes plusieurs chouruns, dont deux specialement 
interessants. 

L ? un, situe a mi-cote entre le village d*Agni6res 
(1 ,270 met.) et le PicCostebelle (2,380 met.), par \ ,740 metres 
d'altitude, s'appelle le chourun Clot (ou du Clot) : ce n'est 
autre chose qu'une glaciere naturelle, de dimensions mo- 
derees, mais tout a fait originale. Un entonnoir plein de 
neige, long k Touverture de 18 metres et large de 4 m ,50, 
m6ne, par une pente de 45°, & 25 metres de profondeur, 
au bord d'un trou vertical de lo metres ft pic et de un ft 



1. Article Dtvoluy, t. II, p. 1226 : « Les Chouduns ou Chaurienes du 
massif d'Aurouse, cavites descendant perpendiculaircment b. uno 
enorme profondeur et restees inexplorces jusqu'a ce jour. » D'apres 
M. David Martin, de Gap, le mot chourun aurait, en arabe, lc sens 
dc « gouffre ». 



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410 COURSES ET ASCENSIONS. 

deux metres de diametre. La descente dans ce tube, que la 
glace tapisse d'un revetement poli et herisse de stalactites 
fragiles, est assez malaisee : a chaque echelon dont je 
m'abaisse sur l'echelle de cordes, il me faut massacrer k 
coups de pied et de poing toutes ces belles concretions 
dcau congelee, que le frottement des cordes me ferait 
tomber sur la t£te, une fois en bas; au moins, tout cela 
se reformera plus vite que des draperies de calcite. Le 
puits aboutit h une galerie, en pente douce dabord, puis 
inclinee jusqu'& 50°; sol, parois, et plafond eleve de 
5 h 10 metres, sont entierement recouverts d'une epaisse 
couche de glace dure et transparente ; au debut, je taille 
des pas dans la glace avec la pointe du b&ton ferre ; puis, 
apres une vingtaine de metres de parcours, l'inclinaison 
devient telle que je ne puis plus me tenir debout ; comme 
un simple paquet, je me laisse glisser sur la glace, retenu 
par la corde attachee & ma ceinture de pompier et manoeu- 
vred den haut par une equipe d'hommes qui entend a 
grandpeine mes commandements. J'atteins ainsi 70 metres 
de profondeur totale dans une petite salle que la glace 
ferme presque entierement : elle ne laisse que d'etroites 
fentes ou passe la main; au dela, j'entends un suintement 
d'eau qui denonce une prolongation, mais il faudrait 
demolir a coups de pioche l'epaisse banquise, et nous ne 
sommes point outilles pour ce long et penible travail. II 
serait digne de tenter de vrais alpinistes, curieux de gla- 
ciers souterrains. Peut-etre leurs efforts feraient-ils decou- 
vrir d'autres galeries, conduisant vers le grand collecteur 
des Gillardes les eaux de fonte de cette glaciere, que j'ai 
trouvee toute suintante de degel ^t la temperature 
de -h 0°,5 C. 

Le second chourun, dit chourun du Camargnier ou de 
Pri de Laup, s'ouvre k cute de cinq ou six autres, au pied 
oriental du Grand-Ferrand, par 1,550 metres d'altitude, 
entre la cote 1,527 de la carte au 80,000° et lescarpement 



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SOUS TERRE. 411 

qui termine lacnHe de l'Etoile. Son ouverture, representee 
par la gravure ci-dessous, est une crevasse de 5 metres de 
longueur surO m ,60&un metre de largeur;l'interieur, de- 



Ouvcrturo du chourun do Pr6 do Laup (Devoluy), dessin do Slom, d'aprcs 
uno photographic de M. II. Vesignid. 

pourvu de glaces (temp. 5°,5 C), est un excellent type 
d'abime normal creuse par les eaux engouflrees, avec un 
joli premier puits d'erosion de 32 metres; ce puits nous a 
conduits, a 55 metres de profondeur totale, k une etroite 
lucarne impenetrable, par oil les pierres jetees tombaient 



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412 COURSES ET ASCENSIONS. 

au moins 20 metres plus bas. Comme k Jean-Nouveau 
(Vaucluse), Combelongue (Aveyron), Hures (Lozere), etc., 
le pic et la pioche permettront, seuls, de connattre cet 
etage inferieur. II recueille aussi les eaux de suintement 
infiltrees parmi les strates calcaires de la montagne, et 
les dirige certainement vers les Gillardes. 

Le fameux puits jaillissant des Bancs, ou nous n'avons 
pu penetrer que de quelques metres, sert de trop-plein k 
Tune des arteres souterraines du Devoluy. Ses dernieres 
« Eruptions » sont de 1885 et 1891. 

M. Vesignie a explore d'autres cavites de cette region, 
au mois de septembre 1896, avec M. David Martin. 11 fera 
lui-m£me le recit de ses recherches. 

11 est bien manifeste que les innombrables «chouruns» 
du Devoluy sont, comme les avens des Causses et de Vau- 
cluse, les drains alimentaires de la grande source de la 
contree. La provenance £levee de Teau des Gillardes est 
prouvee par sa basse temperature (6°, 5 C), puisque, & 
900 metres d'altitude environ, elle n'est que d'un demi- 
degre plus chaude qu'une petite fontaine (6° C.) situee 
vers 1,540 metres d'altitude, & cote du chourun de Pre de 
Laup. Le probleme est exactement le m&me que pour 
tous les plateaux calcaires du monde, depourvus d'eaux 
courantes h leur surface et dotes de puissantes sources a 
leur base ; la conclusion est la m£me que pour toutes mes 
precedentes recherches souterraines. L'enigme n'est 
resolue que par en haut, pour les puits naturels seuls : ce 
sont bien eux qui, en absorbant les pluies, vont constituer 
les rivieres souterraines aboutissant aux grandes fon- 
taines. Lautre partie du probleme, la concentration de 
toutes ces veines capillaires en une seule artere, k l'image 
de la circulation du sang, de la seve des arbres et des 
rivieres artificielles, reste k resoudre presque partout. 
Adelsberg en Autriche, Marble-Arch en Irlande, la Goule 



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SOUS TERRE. 413 

de la Baume dans l'Ard&che, etc., ont fait voir de reels 
confluents souterrains. Combien en rcste-t-il & decouvrir 
sous les formations calcaires de la France, avant de pou- 
voir dresser la carte hydrologique souterraine du Jura, 
des Alpes dauphinoises et provengales, des Cevennes, des 
Pyrenees, des Charentes, etc., avant de pouvoir diriger le 
regime, maitriser les crues et prevenir les baisses de 
capricieuses fontaines comme le Lison, Sassenage, Vau- 
cluse, la Sorgues d'Aveyron, la Touvre, etc.? L'avenir le 
dira, et viendra certainement a bout de cette immense 
t&che, la conquete des rivieres souterraines. 

J'ai demontre, en 1896, que le Dauphine possede aussi 
les siennes, parfaitement inconnues. Leur situation est 
privilegiee,enpleindomainedesalpinistes.Puissentceux-ci 
se laisser seduire par les problemesqu'elles leur posent, et 
appliquer a les resoudre leur ingeniosite et leurs forces 
eprouvees. 

E.-A. Martel, 

Mcmbro du Club Alpin Francais 
(Sections dc Paris et de la Lozere et des Causscs). 



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XIV 

EN TRANSCASPIE 

(Par M. Alexandre Boutroue) 



C'est bien un des signes les plus evidents des progres 
de la civilisation que de constater qu'aujourd'hui on peut 
aller, en seize jours environ, de Paris en Sogdiane, k l'an- 
tique Maracaiida, la ville fondee par Alexandre le Grand 
presqueau point le plus eloigne qu'il ait atteint dans l'Asitf 
centrale au cours de sa celebre expedition, et dont on 
retrouve le nom dans Samarcande, la capitale de Hm- 
mense empire de Tamerlan : c'est-&-dire dans des con- 
tr£es qui etaient ferm^es aux Europeens il y a trente 
ans 1 . Cela est dft aux rapides progres des Russes dans 
leurs conqutHes, & leur facile assimilation des populations 
qu'ils ont vaincues, k leur force d 'expansion, aux talents 
pr£cieux qu'ils ont recus de la nature pour transformer 
leurs ennemis de la veille en amis du lendemain ; cela est 
dfi surtout au g^nGral Annenkof, qui a construit la celebre 
ligne militaire d'Ouzoun-Ada k Samarcande. Cette construc- 
tion a 6te faite de 1883 k 1888, et, pour parlerexactement, 
elle s'est achevee le 15 mars 1888, lorsque le premier train 
est entr£ dans la gare de Samarcande. 

VI. Arminiu sambery, Voyages d'un faux derviche dans VAsie Cen- 
trale, de Teheran a Khiva, Bokhara et Samarcande, par le grand desert 
Turcoman, traduit de l'angiais par E.-D. Forgues; Hachette et C'*. 
n-18, 18 65. 



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EN TRANSCASPIE. 415 

Je dois tout d'abord adresser mes remerciements aux 
explorateurs et voyageurs qui ont visits les premiers ces 
contrSes et qui les ont fait connaittre : ce son principa- 
lement des Frangais, ou des Grangers qui ont ecrit en 
frangais, et je dois citer quelques noms auxquels ira sp£- 
cialement ma gratitude. Je veux parler de MM. Bonvalot, 
Capus, de Ujfalvy; de M. Edgar Boulangier, Tauteur d'un 
excellent r6cit de voyage De Paris a Merv, qui peut servir 
de guide; de M. Moser, du commandant de Ponteves de 
Sabran, de M. Jules Leclercq, president de la Soctete de 
g^ographie de Bruxelles; du comte de Cholet, qui assista 
aux delimitations de la frontiere entre la Russie et la 
Perse; du baron Benoist-Mechin, Tun des rares voyageurs 
qui aient traverse l'Asie dans sa plus grande largeur, de 
Teheran k l'Ocean pacifique. Je serais ingrat si je ne men- 
tionnais pas d'une facon toute speciale mon collegue et 
ami M. fidouard Blanc. Ses nombreuses publications, 
notamment les articles qu'il a fait paraitre dans la Revue 
des Deux Mondes, la liberality avec laquelle il a mis & ma 
disposition ses photographies, ses documents de toute 
nature, et les ceuvres d art qu'il a rapportees de ces con- 
trees lointaines; tout cela ma permis de preparer mon 
voyage avec soin avant mon depart 1 . 

i. Gabriel Bonvalot, De Moscou en Bactriane, in-18, 1884, librai- 
rie Plon. Du memo : Du Kohistan a la Caspienne, in-18, 1886, librai- 
rie Plon. — Guillaumb Capus, A travers le royaume de Tamerlan, in-8°, 
1892, che^ Hennuycr et C ie . — Ch. de Ujfalvy, Les Aryens au Nord 
et au Sud de I'lndou-Kouch, in-8% 1896, chez Masson. — Kdgar Botr- 
langier, Les Russes dans l'Asie Centrale et le chemin de fer Transcas- 
jrien. Voyage a Merv, in- 12, 1888, Hachettc et O. — H. Moser, A tra- 
vers l'Asie Centrale. La steppe Kirghise, le Turkestan Russe, in-8°, 
1885, librairie Plon. — Jean de Ponteves de Sabran, Notes de voyage 
d'un hussard. Un Raid en Asie, in-18, 1894, !• c lition, Calmann Levy 
— Jules Leclercq, Du Caucase aux monts AlaX, in-18, 1890, librairie 
Plon. — Comte de Cholet, Excursion en Turkestan el sur la frontUre 
Russo-Afghane, in-18, 1889, librairie Plon. — Baron Benoist-Meciiin, 
Voyages a trav.rs le Turkestan, extrait du Bulletin de la Socie'te' de 
ge~ographie t l ,r Lrimestr.?, 18So. — £douard Bl.vnc, Notes de voyage en 



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416 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ce ne sont pas seulement les traces d'Alcxandre 
le Grand qu'on va retrouver dans les provinces transcas- 
piennes et dans le Turkestan russe; ces contrees ont.vu 
passer d'autres conquerants illustres, notamment Gengis- 
Khan et ses successeurs, puis le terrible Tamerlan, de son 
vrai nom Timour Lenk, qui eHait manchot et boiteux. Leur 
histoire est peu connue, en France tout au moins 1 , ou 
nous nous repr<§sentons ces grands conquerants mongols 
simplementcomme desbarbaresqui ont detruittoute trace 
de civilisation sur leur passage et qui ont fait de telles 
hexatombes hiimaines que, depuis qu'ils ont traverse, con- 
qiiis et occup6 l'Asie, le chiffrede la population dans ces 
contrees a considerablement baiss£, si bien qu'aujourd'hui 
encore il est beaucoup moindre qu'avant leur apparition. 

Eh bien! ces jugements trop sommaires sont inexacts 
en partie, et il y a lieu de distinguer entre Taction de 
Gengis-Khanetcellede Tamerlan. L'un etl'autre ont fonde 
les deux plus vastes empires qui aient jamais paru sur, la 
terre, beaucoup plus vastes m£me que l'empire d 'Alexandre 
le Grand ou l'empire romain. Ces empires ont compris la 
majeure partie de la Chine, de la Mandchourie, de la Si- 
berie, le Turkestan entier, l'Afghanistan, l'lnde presque 
tout entierc, la Perse, le Caucase, la plus grande partie 
de l'Asie Mineure, de la Pologne et de la Russie. L'un et 
l'autre de ces deux vastes empires mongols, par suite 
m£me deleur etendue, se sont d6membr6s apres la mort 
de leurs fondateurs, comme cela etait d£ja arrive apres 
la mort d'Alexandre le Grand. 

Asie Central? : Samarkande, la Question du Pamir, le Turkestan russe, 
A travers la Transojiane; dans la Revue dcs Deux Mondes des 15 fe- 
vrier et 1" dccembre 1893, 1 o Janvier, 1" avril et 15 juillet 1895. 

1. Depuis que ces lignes ont etc ecrites, il a paru un volume qui a 
combl£ en partie cette lacune, puisqu'il raconte lliistoirc des Mon- 
gols depuis les origines jusqu'a la mort de Tamerlan. Yoyez : Leon 
Cahun, Introduction a V histoire de l'Asie, Turcs et Mongols, des ori- 
gines a 1405, in-8° de 519 pages, 1896, chcz Armand Colin et O. 



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EN TRANSCASPIE. 417 

Quelques dates peuvent 6tre n^cessaires pour preciser 
les idees. Entre la naissance de Gengis-Khanet la mort de 
Tamerlan, il s'6coule deux cent cinquante annSes. Gengis- 
Khan est n6 en 1155, Tamerlan esj, mort en 1405 & l'&ge 
de soixante-neuf ans. A ces deux si&cles et demi, il faut 
ajouter un Steele et demi pendant lequel les successeurs 
de Tamerlan ont continue & 6tre puissants. 

Mais, si les proc6d6s de conqu&te de ces deux conqu6- 
rants ont et6 trop souvent les ntemes, s'ils ont consists 
principalement dans la cruaut6, dans la terreur, dans la 
mort employees comme moyens de domination, leur esprit 
personnel et leurs moyens de gouvernement ont £16 tr&s 
diflerents. Gengis-Khan et ses successeurs pratiquaient la 
tolerance religieuse ; ils ont regu & leur cour des voyageurs 
europeens, des ambassadeurs du pape, de nos rois, no- 
tamment de saint Louis ; et les moines qui 6taient ainsi 
envoySs en ambassade 6taient autorises k pr£cher la reli- 
gion chrgtienne. Les souverains mongols laissaient les 
Venitiens et les G6nois commercer dans leurs fitats. Nous 
avons des recits d'un certain nombre de grands voya- 
geurs religieux et laiques, entre autres celui de Du Plan 
de Carpin, un franciscain italien qui a 6t& envoys au Grand 
Khan par le pape Innocent IV, et qui a sejourne en Asie 
de 1245 & 1247. II faut citer aussi la relation tr&s cu- 
rieuse de Rubruquis, qui nous fait connaltre les moeurs 
des habitants de l'Asie Centrale et de la Chine. Rubruquis 
6tait un cordelier flamand que saint Louis envoya en Tar- 
taric au milieu du xin e Steele. 

Le cStebre commenjant v6nitien Marco Polo resta dix- 
septans h la cour de Koublal-Khan, lepetit-fils de Gengis- 
Khan, dans le Nord de la Chine. II traversa l'Asie dans sa 
plus grande largeur, tout comme le baron Benoist-MSchin 
et M. Grenard, le jeune survivant de la mission Dutreuil 
de Rhins, l'ont fait depuis. Marco Polo visita ensuite le 
Japon, Tlnde, les lies malaises, Java, et rentra en Europe 

ANNUAIBB DB 1896. 27 



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418 COURSES ET ASCENSIONS. 

en 1395. On sait combien son voyage, qui nous est par- 
venu en fran^ais-picard, en italien, en latin, et en plusieurs 
autres langues, est aujourd'hui precieux; comment ce 
r£cit, qui avait paru tout d'abord mensonger, a 6t6 reconnu 
exact, ayant 6t6 6crit ou dicte par un homme qui avait 
bien su peindre les choses qu'il avait vues. A cette epo- 
que, les Mongols etaient bouddhistes, ou tout au moins 
ils pratiquaient rindiflference religieuse. 

C'est lorsque les populations du Turkestan eurent em- 
brasse la foi de Mahomet qu'elles devinrent fanatiques et 
intoterantes. Cette intolerance ferma aux Europeens I'em- 
pire du terrible Tamerlan, de ce Tamerlan qui fut le plus 
grand massacreur d'hommes, car on sait qu'il eieva, dans 
l'lnde, une pyramide de quatre-vingt-dix mille tcHesI'Ce- 
pendant ce sauvage lui-m£me n'etait pas stranger k toute 
culture ; il avait fonde ou il entretenait des Scoles nom- 
breuses, il a 61eve des monuments pleins de grandeur et 
de beaute ; mais on chercherait vainement dans ces monu- 
ments un element quelconque emprunt6 k sa race, k la 
race touranienne. Tous ces grands conquerants mongols 
ont subi Tinfluence du peuple vaincu, plus civilis6 que le 
vainqueur : ils ont employ^ comme architectes et comme 
savants des Persans, qui sont certainement le peuple le 
plus artiste de toute l'Asie. Comme plan, comme proc6- 
des d 'execution et de decoration, les monuments construits 
par Tamerlan, par ses predecesseurs et ses successeurs, 
ressemblent k ceux eleves en Perse par les Persans eux- 
m£mes. 

Apr6s ce preambule, nous allons parcourir la ligne 
d'Ouzoun-Ada k Samarcande, refaisant pas k pas et de la 
manifcre la plus simple mon voyage de l'£t6 dernier. J'in- 
diquerai mes impressions au fur et & mesure qu'elles se 
sont produites ; ce sera une sorte de transcription de mes 
notes de voyage. Apr&s les savants et volumine\ix pu- 



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420 COURSES ET ASCENSIONS. 

vrages qui ont et6 publies sur ces contr6es, je crois que 
ce qu'il y a de plus interessant, ce sont les souvenirs per- 
sonnels d'un homme qui est alle lb. et qui peut dire : « Telle 
chose m'advint. » 

Mais reprenons les choses de plus haut, ou plutOt de 
plus loin, c'est-&-dire de Paris m£me, afin de me per- 
mettre de retracer sommairement mon itineraire, et d'in- 
diquer, par suite, comment on peut refaire le beau voyage 
que j'ai accompli Tannic derniere. II est un peu long et 
nelaisse pas qued\Hre assezfatigant,puisque, pendant une 
absence de deux mois et demi, j'ai dii passer vingt et une 
nuitsen chemin de fer: mais on est largement recompense 
par des spectacles varies, par la vue de peuples et de pays 
tres differents les uns des autres, et par la contemplation 
des ruines gigantesques qu'on rencontre dans TAsie Cen- 
tral e. 

Je suis cntr6 en Russie apres avoir traverse la Pologne 
autrichienne et la Galicie, c'est-i-dire que j'ai passe par 
Cracovie et Lemberg. La premiere ville russe que j'ai 
visitGe est Berditchef : c'est l'endroit du globe oil la po- 
pulation isra&ite est le plus dense. Pour en donner une 
idee, il me suffira de rappeler que Berditchef est comme 
la Jerusalem de l'Europe moderne, puisque sa population 
est composee de plus de 90 pour cent de Juifs : sur 
80,000 habitants, il y a 75,000 Juifs. 

Je me suis ensuite dirig6 sur Kief, la capitale de la petite 
Russie, et Kharkof, grande ville de 180,000 Ames, placSeau 
milieu de ce que les Russes appellent le Tchernoziom, 
c'est-&-dire la ierre noire. Cette region est la plus fertile de 
la Russie; la terre arable, l'humus, y a une profondeur de 
plusreurs metres. Malgr£ cela, les agriculteurs russes, soit 
dit en passant, se plaignent tout autant que les agricul- 
teurs frangais; ils produisent beaucoup de bl6, mais il 
faut croire qu'ils ne peuvent pas le vendre avantageu- 
sement. 



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EN TRANSCASPtE. 421 

De Kharkof j'allai & Taganrog, a l'embouchure du Don, 
d'oii partait le b\6 au moment oil Importation florissait; 
puis, de lft, ft Rostof-sur-le-Don. Cette ville est ainsi ap- 
pel6e pour la distinguer d'une autre Rostof, que j'avais 
visit^e l'annee pr6c6dente, ville archSologique qui offre le 
spectacle des monuments les plus anciens de la civilisa- 
tion russe, et qui est situee dans le gouvernement d'laros- 
laf, au Nord de Moscou. 

Je visitai ensuite Piatigorsk (dont le nom signifie les 
« Cinq montagnes ») et Kislovodsk (les « Eaux am&res »). 
Ce sont deux villes d'eaux situ^es au pied et au Nord- 
Ouest de la chaine du Caucase, sur laquelle on a de lft 
une vue magnifique, notamment sur l'Elbrouz, qui s'eleve 
ft 5,631 metres. 

Poursuivant mon voyage, j'arrivai ft Vladikavkas (dont 
le nom signifie « Qui domine le Caucase »), ville de 
32,000 habitants, ou s'arnHe le chemin de fer. A partir 
de ce point on suit la route postale du Darial, ou route 
militaire deGeorgie, longuede201 verstes (210 kilometres 
environ), qui traverse la chaine du Caucase et conduit ft 
Tillis, apres avoir franchi un col de 2,432 metres, et passe 
au pied du mont Kazbek (5,044 met.). 

De Tiflis, capitale de la Georgie et du Caucase, je ne 
dirai rien, parce que j'aurais trop de choses a en dire, et 
parce que ce n'est pas mon sujet. Cette ville est relive 
par le chemin de fer a Bakou, ville de 60,000 ftmes, 
cSlebre par ses puits de petrole, et ou nous nous embar- 
quons sur la mer Caspienne, generalement fort agitSe. 
Cependant, le 14 septembre 1895, elle nous fut ctemente, 
et au bout de vingt heures nous abordions ft Ouzoun-Ada 
(la « Longue lie ») ; mais elle^se vengea ft notre voyage de 
retour, oil nous essuyftmes une veritable temp<He. 

Le pont du bateau nous prSsentait une image des races 
varices qu'on rencontre dans ces contr^es. ArrnGniens, Per- 
sans, Juifs, Russes, Tartares, Turkmenes se trouvaient 



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422 COURSES ET ASCENSIONS. 

melanges, offrant le spectacle de leurs costumes et de 
leurs moeurs. Les cabines de premiere classe 6taient oc- 
cupies par des fonctionnaires russes, civils et militaires, 
qui rejoignaient, maussades et en rechignant, leurs postes 
enTranscaspie, apres 6tre venus passer leurs vacances dans 
leur patrie, au milieu de leurs families. lis parlaient pres- 
que tous fort bien notre langue. Je rencontrai parmi eux 
un jeune officier de la garde imp^riale russe qui voyageait 
en touriste. II fut mon compagnon fidele pendant mon 
sSjour au del^t de la mer Caspienne, et le mAme bateau 
nous ramena ensuite & Bakou. Nous touch&mes au retour 
au port de Krasnovodsk (les « Eaux rouges »), ainsi 
nomme a cause de la couleur du rocher sur Iequel la 
ville est plactfe. C'est \h qu on abordait avant l'etablisse- 
ment de la ligne de chemin de fer dont nous allons parler. 

A Ouzoun-Ada, le desert commence immSdiatement : 
les sables s'avancent jusqu'au bord de lamer et supportent 
directement les maisons. C'est un s^jour peu enviable que 
celui d'Ouzoun-Ada, et tel est bien le sentiment des fonc- 
tionnaires qui sont obliges d'y sojourner. 

La ligne du chemin de fer d'Ouzoun-Ada & Samarcande 
a une longueur totale de 1,434 kilometres. On fait le tra- 
jet en soixante heures, ou deux jours et demi. 

La disgrace oil le general Annenkof est tomb6 depuis 
n'est pas une raison pour refuser au crSateur du chemin 
de fer transcaspien le tribut d'honneur qui lui est dti. Ve- 
ritablement, quand on voit les difficultes qui ont ete vain- 
cues, on comprend (et c'est l'avis de tous ceux qui ont 
examine ce travail) que sans l'Gnergie, sans l'habilete, 
sans ladresse du general, jamais pareille ceuvre n'aurait 
6te accomplie, et je ne puis m'emp^cher d'exprimer ici 
toute 1'admiration qu'elle m'inspire. 

Le chemin de fer transcaspien est une ligne strategique, 
qui n'est pas ouverte au commerce. Pour y circuler, il 
faut faire demander par notre ambassadeur k Saint-P£ters- 



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EN TRANSCASPIE. 423 

bourg une autorisation au grand Etat-major russe ; les 
auto rites locales en Transcaspie ou au Caucase, et le gou- 
verneur g£n£ral du Caucase lui-m£me, n'auraient pas 
qualite pour auto riser la circulation sur cette ligne. Mais 
j'ai h&te de dire que jamais, je crois, cette autorisation 
n'a 6te refusee k un Fran^ais. L'ann6e derniere, si mes 
renseignements sont exacts, k T6poque k laquelle je suis 
entr6 en Transcaspie, plus de quarante elrangers avaient 
obtenu la permission necessaire. 11 est juste d'ajouter 
qu'on ne voit dans ces contr^es ni un Allemand, ni un 
Anglais. Je me souviens d'y avoir rencontrG entre autres 
quatre Lorrains : deux pr£tres, un capitaine de notre ar- 
mee et un avocat, qui voyageaient ensemble. 

11 n'y a pas, sur ce chemin de fer, de wagons de pre- 
miere, mais seulement de seconde et de troisieme classes, 
et comme, depuis le l er Janvier 1895, la Russie a, ainsi 
que la Hongrie, adopte le tarif par zones, qui consiste a 
faire payer d'autant moins cher que Ton parcourt une 
distance plus considerable, il arrive qu'on peut faire le 
trajet d'Ouzoun-Ada k Samarcande pour tr&s peu de 
chose. 

Deux trains de voyageurs circulent par semaine, mais 
tous les jours part un train de marchandises, qui va plus 
lentement, et auquel on attache des wagons de troisieme 
classe mis a la disposition des voyageurs. 

Gr&ce aux recommandations que M. le ministre des 
affaires 6trangeres avait bien voulu m'aecorder, et gr&ce a 
cellesde S. E. M. le baron de Mohrenheim,ambassadeurde 
Russie, le gouvernement russe avait mis a ma disposition 
un wagon-salon, dont j'ai d'autant plus appr6ci6 le con- 
fortable que sans cela j'aurais ete oblige de voyager dans 
des wagons complets. Je renouvelle & cette occasion les 
remerciements que j'ai d6j& eu l'honneur d'adresser & 
M. l'ambassadeur de Russie. 

Au milieu du train se trouve un wagon-restaurant oil 



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424 COURSES ET ASCENSIONS. 

tous les voyageurs se rdunissent trois ou quatre fois par 
jour pour prendre leurs repas et pour causer. Ma quality 
de FranQais m'a valu un accueil particulierement chaleu- 
reux; le jour du depart, au diner, les fonctionnaires russes 
dont je parlais plus haut oni unanimement bu k ma sante, 
puis ils ont chants la Marseillaise en mon honneur, ei ils 
Font change en frangais pour me montrer qu'ils en con- 
naissaient bien les paroles. 

En seconde classe on paie 15 roubles, c'est-a-dire envi- 
ron 42 francs, et 10 roubles, ou environ 28 francs, en troi- 
sieme, pour aller d'Ouzoun-Ada k Samarcande,c'est-&-dire 
pour faire un trajet £gal k un peu plus d'unefoisetdemie 
la distance de Paris k Marseille. 

La ligne traverse des dunes de sables mouvants qui 
font comprendre tout de suite les difficultes d 'execution 
de ce chemin de fer. 

J'ajoute que le climat est sec et cbaud en 6t£ et tres 
froid en hiver, ou la temperature descend jusqu'& 20 et 
25 degres au-dessous de zero, landis qu'en £t6 il fait si 
chaud que, le 24 septembre, alors que les chaleurs esti- 
vales etaient pass6es, j'ai note, dans le train entre Merv 
et Askhabad, la temperature de 39 degres centigrades. 

Lorsqu'on quitte le sable, la ligne traverse pendant 
longtemps une terre dess£ch6e a laquelle il suffirait de 
quelques gouttes d'eau pour la fertiliser. Parfois, le long 
de la voie, on aper^oit une charrue trainee par un oudeux 
chameaux ou par un chameau attete avec un &ne. 

A droite, nous longeons les montagnes qui s£parent la 
Transcaspie de la Perse ; le sommet le plus £lev6 de cette 
chaine atteint 1,500 metres. Le ciel est pur, les monta- 
gnes se detachent avec la m£me nettete que les cotes de 
l'Attique ; mais la terre est si fortement echauffee qu'on 
est souvent le jouet d'un mirage : on aperqoit des cara- 
vanes de chameaux et des villes purement chimeriques. 
On rencontre parfois des caravanes de chameaux v£ri- 



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EN TRANSCASPIE. 425 

tables, qui s'avancent en balangant lentement leurs cous 
Jongs et flexibles. Le long de la ligne se voient aussi des 
villages de Turkmfenes-Tek6s nomades, composes de 
tentes mobiles appelees kibitkas. Les hommes ont une 
.longue barbe qui leur descend sur la poitrine; leur t£te 
est couverte du kalpak ou bonnet en peau de mouton avec 
la peau tournGe h l'exterieur, qui leur donne un air fa- 
rouche. 

Dans les gares affluent des officiers et fonctionnaires 
reconnaissables& leur casquette blanche. La seule distrac- 
tion qu'ilsaientchaque jourestdevenirvoirpasserle train. 

Lanuit, le ciel est superbe; pas un nuage; les 6toiles 
brillent beaucoup plus nombreuses et plus eclatantes que 
dans nos contr6es. Cela me rappelait le ciel de la Haute- 
Egypte et de la Nubie, ou encore celui duSud de l'AlgSrie 
et de laTunisie. 

Geok-T6pe, vingt minutes d'arrfct! (Test aujourd'hui le 
nom d'une des stations. En face du b&timent de la gare, 
un quadrilatfcre de murailles croulantes rappelle tout ce 
qui reste de la citadelle de G6ok-Tep6, prise par Skobelef 
le 12 Janvier 1881. (Vest \k que ce general brisa dSfini- 
tivement et sans retour la puissance des Turkm6nes, 
qui avaient jusque-l& infligS plusieurs graves tehees aux 
armes russes. II avait merveilleusement pris ses disposi- 
tions, et tenait tellement k frapper un grand coup et k ter- 
roriser ces populations pour leur montrer la puissance 
de la Russie, qu'on a pr^tendu qu'il avait laisse volontai- 
rement entrer dans cette petite ville un grand nombre 
d'habitants, avec leurs femmes et leurs enfants. II fit ecla- 
ter une mine sous la forteresse pendant que ses soldats 
donnaient l'assaut. Les ennemis se d^fendirent avec ener- 
gie, avec h£roi'sme, mais ils furent vaincus : 8,000 vic- 
'times, dit-on, resterent sous les dGcombres 1 . Depuis ce 

1. Les Russes dans VAsie centrale; laderniire campagne de Skobelef, 
avec une carle de la region transcaspienne, par A. Prioux, contr61eur 



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426 COURSES ET ASCENSIONS. 

jour, les populations, jadis turbulentes et pillardes, des 
Turkmenes-T6kes sont devenues douces et paisibles sous 
la domination ferme et en m&me temps paternelle des 
Russes, qui ont transform^ ces anciens brigands en gen- 
darmes; et cela est si vrai que le plus grand bonheur des. 
Turkmenes est de pouvoir prendre aujourd'hui du ser- 
vice dans l'armee russe.Bref, la securite la plus entiere 
regne dans le pays. 

Nous arrivons k Askhabad, ville toute moderne de 
20,000 &mes. Le vent y soulfcve une poussiere aveuglante 
et dangereuse pour les yeux et pour les poumons. La 
mauvaise qualite des eaux, et cette poussiere qui trans- 
pose des microbes et des germes malsains, dSterminent 
chez beaucoup d'habilants une espece de clou ou de bou- 
ton, sorte de lepre d'un aspect repoussant, qui disparalt 
pour revenir quelques mois plus tard. 

Apr&s Askbabad, les lignes du paysage sont de nouveau 
grandioses, surtout du c<H6 de la Perse, tr&s voisine, dont 
on n'est separe que par un rideau de montagnes bien eclai- 
r£es et qui se decoupent d'une fa^on trfcs nette. 

A Douchak, a peu pres a£gale distance entre Askhabad 
et Merv, s'embranche un chemin a travers la montagne 
qui conduit & la ville sainte de Mesched, en Perse. Cette 
route est tout entiere sous la main des Russes, qui s'en 
empareront quand ils le voudront. A gauche et & droite de 
la voie, on aper^oit beaucoup d'oiseaux de proie, notam- 
ment des aigles et des vautours, que la fum£e de la ma- 
chine n'a pas l'air d'eflrayer; puis ce sont des cavaliers 
montes sur les chevaux turkmenes vifs et nerveux. Nous 
traversons ensuite l'immense desert de Karakoum, qui 
s'gtend au Nord sur plusieurs centaines de verstes jusqu'fc 
l'oasis de Khiva, et nous p6n£trons dans l'oasis de Merv, 
arrosee par le Mourghab. 

de l'administration de l'arme'e, 1886, in-12, 184 pages. Extrait de la 
Bevue militaire de VEtranger, 1884-1885. 



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EN TRANSCASPIE. 427 

A Merv, on fait de superbes tapis; j'en ai vu un, entre 
autres, chez un chef indigene que nous avons visits, k une 
douzaine de kilometres dela Nouvelle-Merv. Ce tapis avait 
7 ai ,10 de longueur sur 3 m ,20 de largeur : on en demandait 
mille roubles, soit 2,750 francs. 

Les oasis asiatiques n'ont pas la beauts des oasis afri- 
caines; il leur manque les palmiers. La rigueur de la tem- 
perature en hiver nfe permet pas k cet arbre de croltre et 
de se developper. 

A 28 kilometres de la station de Merv, & BairamAli, se 
trouvent les ruines de l'ancienne Merv; car, du x e au 
xiv e stecle, cette ville a 6te Tune des principales capitales 
de l'Asie. Elle a 6t6 ruinee et reconstruite plusieurs fois; 
elle a compte plusieurs centaines de mille habitants, et 
fut detruite d&initivement k la fin du xvnr 3 siecle. Des 
savants fran^ais, M. Scheffer, M. Barbier de Meynard, 
membres de Tlnstitut, ont traduit de l'arabe et du persan 
des recits de voyages extr6mement interessants, qui nous 
font connaitre la Merv du moyen Age. 11 en reste aujour- 
d'hui des ruines informes, des maisons en briques sech^es 
au soleil, des murailles en pise croulant de toutes parts. 
C'est une image de la vie ; car tout passe, nous aussi nous 
passons et d'une fuite rapide ! 

En sortant de l'oasis de Merv, nous rentrons dans un 
desert de sable impalpable, plus fin que celui du Sahara, 
et, je crois, aussi plus epais. La marche est extrSmement 
difficile dans ce sable qui forme des dunes flottant au 
moindre vent. On a cherche a les fixer, pour la construc- 
tion de la ligne, en semant une plante ligneuse, le saxaoul, 
qui a donne d'assez bons resuHats. 

Avan^ant toujours, nous arrivons a l'oasis de Tchar- 
djoui, qui succSde brusquement au desert de Karakoum. 
L&, nous sommes dans le royaume de l^mir ou roi de 
Boukhara. Ce royaume est place sous le protectorat de la 
Russie, comme la Tunisie est plac^e sousnotre protectorat. 



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428 COURSES ET ascensions/ 

Dans la gare de Tchardjoui, la population bigarrSe des 
indigenes et des Russes forme un tr6s curieux spectacle. 

Nous atteignons enfin la station de l'Amou-Daria, situ£e 
k 300 metres de ce fleuve au cours impStueux. C'est 
l'ancien Oxus des Grecs : Oxus veut dire en grec « vif, 
rapide »; Amou-Daria signifie « Fleuve-Mer ». 

Le lit du fleuve est divis6 actuellement en quatre bras, 
qui ont ensemble une largeur totale de 1,868 metres; 
le principal de ces bras a, k lui seul, une largeur de 
1,485 metres. Le fleuve est traverse par un pont de bois 
16ger et hardi, de 3,841 metres de longueur, dont 1 ,973 me- 
tres sur la terre ferme. Ge pont, dont Tentretien est fort 
cot!tteux,doit tHre remplace prochainement parun pont en 
fer. Au retour, lorsquej'ai fait latravers^e d'Ouzoun-Ada 
k Krasnovodsk, je me suis rencontre avec le general du 
g£nie Jasioukovitch, que lempereur a charg6 de diriger 
cette construction. Elle devra 6tre confine k Tinduslrie 
6trang6re ; et les relations amicales existant actuellement 
entre la France et la Russie permettent d'espSrer que, si 
nos industriels veulent se mettre sur les rangs, ils pour- 
ront 6tre charges de l'execution de ce travail, qui cofttera 
une dizaine de millions de francs. 

11 y a quelques siecles, TAmou-Daria se jetait, non pas, 
comme en ce moment, dans le lac Aral, sorte de mer inte- 
rieure qui se desseche progressivement, mais dans la mer 
Caspienne. Son embouchure etait la oil s'&fcve aujourd'hui 
le village d'Ouzoun-Ada, et son cours devait suivre k peu 
pr&s la ligne actuelle du chemin de fer 1 . Pierre le Grand, 
dont le genie a eu le pressentiment de tout ce qui pou- 
vait faire la grandeur de son pays, et dont les successeurs 
se sont bornes k r^aliser les idees et les projets, Pierre le 
Grand 6tait venu sur la cote occidentale de la mer Cas- 
pienne, & l'endroit oil se trouve le port de PGtrovsk, au- 

i. Edouard Blanc, Vllydrographie du bassin de l'ancien Oxus. Ex- 
trait du Bulletin de laSocidtC de Gdographie, 3 # trimestre, 1892. 



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EN TRANSCASPIE. 431 

quel il a donne son nom. II avait fait etudier par des in- 
g^nieurs et par des savants le regime de 1'Amou-Daria, et 
lorsqu'il vint k Paris et qu'il fut regu k une seance de 
FAcad£mie des sciences, il rectifia certaines erreurs qu'il 
avait entendu emettre sur le cours de ce fleuve. 

De l'autre cote de l'Amou-Daria, le desert recommence 
k une tr&s faible distance de ce grand fleuve, qui est cer- 
tainement Tun des. plus larges et des plus beaux que je 
connaisse, et aupres duquel notre Seine paratt bien petite 
et bien mediocre. 

Apr&s quarante-six heures de chemin de fer k compter 
d'Ouzoun-Ada, le train entre dans la gare de Boukhara. 
Lorsqu'on construisit la ligne, la station fut placee, k la 
demande de l'emir, k une douzaine de kilometres de la 
ville indigene, tellement le souverain craignait pour lui 
et pour ses sujets le voisinage de la civilisation euro- 
p£enne; maisdepuis ce temps les indigenes se sontsi bien 
habitues aux commodity que leur offre notre civilisation, 
qu'il est question d'etablir un tramway pour relier la gare 
russe k la ville indigene. 

Les fitats de l^mir ont 248,000 kilometres carres, soil 
les deux cinquiemes de la surface totale de la France ; mais 
ils ne comptent guere que trois millions d'habitants, k 
cause des immenses deserts qui occupent la plus grande 
partie du pays, et aussi k cause de la depopulation resul- 
tant des massacres operas par les conquerants. 

Le resident russe nous donna, pour aller visiter la ville 
indigene, un djiguite, c'est-^-dire un cavalier de la mi- 
lice boukhare, qui precedait notre voiture, rev£tu d'un 
khalat y sorte de longue robe de chambre aux couleurs 
eclatantes. 

Boukhara est une ville de 150,000 &mes; mais la popu- 
lation y est si serree que, si je n'avais juge que par riies 
yeux, j'aurais cru qu'elle devait £tre plus considerable. 
Les maisons y oht generajement des toits plats; elles sont 



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432 COURSES ET ASCENSIONS. 

construites en bois ou en pis6, en terre s6ch6e au soleil, 
et rarement en briques cuites. 

Au milieu de la ville est la baute tour des supplices, 
voisine de la grande mosquee. Avant l'etablissement du 
protectorat russe, c'est du haut de cette tour qu'on pr£ci- 
pitait certains condamn6s k mort pour frapper plus vive- 
ment l'imaginalion des habitants et pour que l'exemple 
fflt plus salutaire. 

La grande mosquee est une construction du xyii* siecle, 
si j'en juge en la comparant k des mosquSes et k des me- 
dress6s de Samarcande qui sont de cette 6poque. Les bri- 
ques 6maill6es qui recouvraient ses deux coupoles et la 
facade elle-m£me ont en grande partie disparu ; le monu- 
ment est de style persan, et ressemble, par le plan gene- 
ral et par la forme des ogives, aux monuments d'Ispahan, 
la plus ancienne capitale de la Perse. 

Le bazar de Boukhara oflre une vue extr^mement pitto- 
resque et pleine de couleur locale. Les couleurs sont plus 
vives, le melange des races plus complet que dans les 
bazars du Caire, de Constantinople, de Tunis et de Damas, 
pour ne parler que de ceux que je connais. 

Les indigenes sedentaires, qui ont renoncG & la vie no- 
made pour se fixer dans les villes, et qu'on appelle des 
Sartes, sont v6tus comme notre djiguite de longs khalats 
en soie de couleurs £clatantes. L'hiver, ils superposent 
plusieurs de ces khalats les uns sur les autres. 

On rencontre aussi dans le bazar des Kirghiz nomades& 
cheval, qui ont un aspect plus fier que les indigenes seden- 
taires, ainsi que des Afghans, rudes montagnards d'une 
taille 61ev6e. Puis il y a des Tartares, des Persans, des 
Juifs. Les Juifs de Boukhara ont, je crois, la pr6tention 
d'etre installes dans le paysdepuis une epoque anterieure 
k Tere chr^tienne ; ils descendent peut-6tre de ceux que 
Nabuchodonosor avait emmen^s en captivity k Babylone 
k la fin du vn e stecle avant notre &re. N'oublions pas les 



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EN TRANSCASPIE. 433 

Parsis, disciples attard^s de Zoroastre, et adorateurs du 
feu. On les reconnait & une flamme qu'ils ont peinte sur 
le front. 

Dans ce pays, la chasse au faucon est tres rSpandue, et 
M. Edouard Blanc a publie sur ce sujet un article tres int6- 
ressant faisant connaitre les moyens employes par les 
Asiatiques pour apprivoiser les corbeaux, les faucons, les 
buses et m£me les aigles l . 

A Boukhara, on ne gradue pas les peines comrae en 
Europe ; il est present, par exemple, que Ton doit se servir, 
pour teindre les tapis fabriques dans le pays, de couleurs 
v6g6tales, probablement parce que les couleurs minSrales 
venant d'Europe n'ont pas, aux yeux des indigenes, la 
solidity ni la beaute des couleurs v6getales employees de 
toule antiquile. Eh bien! le teinturier qui commet une 
fraude en n'employant pas les couleurs prescrites est 
condamng k mort. 

J'ai vu moi-m6me, dans laprison de Boukhara, quarante- 
trois condamn^s k mort entasses comme des moutons et 
mourant presque de faim; aussi le plus grand plaisirqu on 
put leur faire £tait-il de leur appotter du pain. Onattendait, 
pour les executer, le retour de l'emir. II est probable, 
6tant donn6 la facility avec laquelle la peine de mort $st 
prononc^e, que le resident russe, qui a des pouvoirs sufti- 
sants pour empGcher ces executions trop nombreuses, 
aura gracte un certain nombre de ces malheureux. 

La campagne, aux environs de Boukhara, est tres bien 
cultiv^e et rendue tres fertile gr&ce & un excellent sys- 
teme d'irrigation : mais l'eau est dans la main des Russes. 
La riviere qui arrose Boukhara est le Zerafchane, qui vient 
de Samarcande et se perd ensuite dans le desert, le vo- 
lume de ses eaux n'6tant pas suffisant pour lui permettre 

1. Edouard Blanc, Note sur I' utilisation des oiseaux de proie en 
Asie Centrale, extrait de la Revue des sciences naturelles appliquies 
du 20 juin 1895. 

ANNUAIRB DK 1896. 28 



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434 COURSES ET ASCENSIONS. 

de parvenir jusqu & TAinou-Daria. II suffirait aux Russes 
de detourner le cours de cette riviere pour dessecher le 
pays : c'est \k un moyen de coercition singulierement 
energique, et capable k lui seul de tenir l'&nirde Bou- 
khara dans la dependance de la Russie. 

Les fruits sont delicieux. Nous avons mange entre au- 
tres des raisins, des prunes 6normes et d'excellentes pas- 
teques. II y a beaucoup de plantations de cotonniers; le 
cotonnier est un arbuste k peu pres de la hauteur du gro- 
seillier; mais cette culture n'a pas donn6, jusqu'a present, 
tous les rpsultats qu'on etait en droit d'en attendre. 

Malheureusement, k Boukhara, les eaux, qu'on a si 
ingenieusement utilisees pour feconder la terre, sont 
charges de matieres organiques dangereuses. Aussi les 
Europ^ens ont bien soin de ne boire que du the ou de 
l'eau pr&dablement bouillie. A l'hfltel, quand vous voulez 
faire votre toilette, on vous apporte de l'eau qui a 6t& 
bouillie et qui est extrSmement chaude ; on £vite par la 
la terrible richta, qui est un « filaire » de Tespece du ver 
de Guinee, de Medine ou d'Alep. II peut atleindre la lon- 
gueur d'une archine, ou 71 centimetres; mais il sort d'un 
germe microscopique qu'on n'a pu encore dGcouvrir : 
on suppose qu'il se d^veloppe parasitairement dans un 
petit crustac£ appele Cyclops. Quand j'^taisa Boukhara, 
M. Edouard Blanc essayait de d^couvrir ce petit crustac^ 
dans les etangs de la ville, ou les habitants puisent l'eau 
croupissante dont ils se servent comme boisson. Ce ver a 
un mauvais caractere : apres une incubation tres longue, 
de huit k neuf mois, il refuse de s'en aller par les voies 
naturelles, et perfore l'estomac pour aller se r&ugier sous 
la peau du bras ou de la jambe. 11 faut alors l'extraire avec 
le plus grand soin, en evitant de le briser. Pour cela, on 
l'enroule sur de petites bobmes, et c'est ce que les bar- 
biers de Boukhara font avec une grande habilete; si le ver 
se brise dans la peau, il se forme bientot une plaie hor- 



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EN TRANSCASPIE. 437 

rible, qui ne se cicatrise pas et peut entrainer la mort. 
On dit en effet que notre corps ne peut pas impunement 
nourrir un trop grand nombre de ces vers ; il y a cependant 
des exceptions, car j'ai vu un Tartare qui avait eu jus- 
qu'& dix-huit richtas, dont plusieurs simuHan£ment, et 
qui n'avait pas l'air de se mal porter. 

On trouve au bazar de Boukhara beaucoup de pierres 
pr^cieuses : des turquoises, des topazes, des saphirs, des 
£meraudes, des rubis, qui viennent g6n£ralement du 
B£dakchanc, contree limitrophe entre le Turkestan russe 
et le Turkestan afghan. On en trouve egalement dans le lit 
du Z£rafchane. Ces pierres ne sont pas de la plus belle 
eau, mais on les achete k assez bas prix. Un bijoutier de 
la rue de la Paix, qui avait pris part & Texposition de Mos- 
cou de 1890, eut la curiosite de poursuivre son voyage 
jusqu'a Boukhara, et on assure qu'il ne s'en est pas re- 
penti, car il y a fait de tres bonnes acquisitions de pierres 
precieuses. 

Voici un petit fait qui montre quelle impression pro- 
fonde fait sur l'esprit des Orientaux le spectacle de notre 
civilisation. L'Gmir de Boukhara fut tellement frapp6 lors- 
qu'il se rendit, il y a une dizaine d'annees,& Saint-Peters- 
bourg pour la premiere fois, de la facility avec laquelle on 
voyage en chemin de fer, qu'il a fait installer, dans une 
villa voisine de sa capitale, une petite piece qui reproduit 
exactement Tint^rieur d'un wagon russe. 

Continuant notre voyage, nous quittons Boukhara, et en 
douze heures environ nous parcourons les 234 verstes 
(250 kilometres) qui separent cette ville de Samarcande : 
il est vrai qu'on s'arr£te pr&s d'une demi-heure k chacune 
des dix stations intermediates. La ligne suit le cours du 
Z6rafchane, qui pr'end sa source dans les monts Alai'. Nous 
ne sommes pas tr6s loin de la frontiere de TAfghanistan. 
Les arbres sont plus hauts, plus vigoureux qu'& Boukhara. 

Samarcande est situ£e par 39° 30' de latitude Nord et 



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438 COURSES ET ASCENSIONS. 

64° 40' de longitude Est de Paris : il y a par suite une dif- 
ference de quatre heures vingt minutes entre Theure locale 
et celle de Paris, c'est-fc-dire que quand il est midi k Sa- 
marcande, Thorloge de notre Observatoire marque 7 h. 40 
du matin. 

Samarcande, Tancienne capitale de l'empire mongol, est 
habit6e, comme Boukhara, principalement par des Sartes, 
plus mous et plus efT£min6s, mais plus commer^ants aussi 
que les Turkmenes-TekGs des oasis de Merv et d'Askha- 
bad. La population de la ville est de 36,000 &mes; elle 
est moins interessante que celle de Boukhara, parce quelle 
a beaucoup perdu de sa couleur locale au contact des 
Busses, qui y possedent des etablissements importants et 
y rfcgnent en maitres. C'est par le Nord, c est-&-dire par 
Tachkent et Samarcande, que les Busses ont pen£tre dans 
TAsie Centrale. lis sont entres dans cette derni&re ville en 
1868. Samarcande faisait alors partie du royaume de 
Boukhara; mais, en raison de son importance et de Tener- 
gie avec laquelle ses habitants s'etaient d£fendus, les Busses 
Font detachSe de ce royaume et l'ont incorporee dans la 
grande province du Turkestan russe, dont la capitale est 
Tachkent, ville de 120,000 habitants. 

Samarcande a et6 fr^quemment tfprouvGe par des trem- 
blements de terre, qui ont compromis la solidity des mo- 
numents 61ev6s par les Mongols. 

Les ruines de ces monuments sont grandioses, et rap- 
pellent par leurs dimensions les ruines romaines; mais 
elles sont moins solides que ces derni&res, tant k cause 
des tremblements de terre que par la nature des mate- 
riaux employes. En effet, on s'est servi simplement pour 
ces constructions de briques sechees au soleil, etrarement 
de briques cuites. Tous ces monuments ont et£ eleves du 
d6but du xiv 6 siecle k la fin du xvn e ; les plus beaux datent 
de l'dpoque de Tamerlan, c'est-fc-dire de 1380 k 1405. 
Les restes de ces edifices sont aujourd'hui en tr£s mau- 



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EN TRANSCASPIE. 439 

vais 6tat; ce sont des mines branlantes destinees h dispa- 
raitre prochainement. 

La place du R^ghistan, la principale de la ville, est en- 
tour^e sur trois c6t6s par trois vastes mosquees et m6- 
dresses : savoir celle du Chir-Dar (le « Lion »), datant de 
1618; celle de Tilla-Kari (Y « Or »), remontant k 1641, et 
celle que construisit en 1420 le petit-filsdeTamerlan, dont 



Le Gour £mir, & Samarcando, reproduction d'uno photographic. 

elle a pris le nom, le MirzaOuloug-Beg. Dans la cour in- 
terieure de ces medress6s se voient de vastes bfttiments 
qui servent de logement aux etudiants. 

Dans une autre partie de la ville s'61eve la mosquee de 
Bibi-Khaneh, construite de 1398 & 1403 par Tamerlan en 
souvenir de sa femme, d'origine chinoise. Malheureuse- 
ment, tout s'eflbndrc, les arcs tiennent 5. peine debout et 
ne tarderont pas h s'ecrouler. On voit dans la cour de la 
mosquee un pupitre en pierre destine a recevoir un Coran 



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440 COURSES ET ASCENSIONS. 

colossal. C'est un saint exercice pour les fidfcles que de 
passer en rampant sous ce pupitre. 

Le Gour-T2mir, ou « Tombeau du roi »,estune mos- 
quee fort elegante dont Tamerlan acheva la construction 
en 1404, et dans laquelle il fut enseveli I'annee suivante. 
Elle est recouverte descriptions en briques emaillees 
d'une dizaine de couleursqui ont k peu pres larichesse de 
la palette du peintre. Le fond de ces. emaux est bleu clair 
et bleu fonc6, c'est-fc-dire la couleur du ciel pendant le 
jour et pendant la nuit, suivant l'ing£nieuse remarque que 
j'ai entendu faire par M. le comte Alexis Bobrinskoy, pre- 
sident de la commission imp£riale d'archeologie. II 6tait 
venu k Samarcande pour faire estamper, decalquer et 
reproduire h Taquarelle tous les motifs de decoration du 
Gour-Emir. 

Tamerlan repose dans un sarcophage en marbre noir, 
voisin de celui qui contient le corps de son pr£cepteur : 
le terrible conquerant 6tait parfois susceptible d 'affection 
et de reconnaissance pour les savants. 

Les murs sont recouverts de sculptures et d 'arabesques 
en briques emaillees d'un coloris tres doux et tres harmo- 
nieux : c'est une oeuvre artistique et rSellement fort belle. 

La mosqu^e du Chah-Zindeh ou du « Roi vivant » , le mieux 
conserve des monuments de Samarcande, est form^e par 
la reunion d'une dizaine de chapelles elevees sur le flanc 
d'une colline, en 1434, par Abd-ul-Aziz, tils d'Ouloug- 
Beg, & la memoire d'un saint roi musulman qui mourut, 
mais en apparencc seulement, Tan 56 de l'hGgire (677 de 
notre fere), et qui continue de vivre dans son tombeau. 
Ces diverses chapelles sont aussi decodes de fort beaux 
gmaux. 

11 y a quelques siecles, un monarque eut la fanlaisie de 
savoir si le saint roi son pr&tecesseur etait toujours vi- 
vant; il fit descendre un esclave au fond du puits ou il 
repose , mais quand 1 enclave remonta il etait deveou 



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EN TRANSCASPIE. 448 

sourd-muet. Cette infirmite, feinte ou vraie, l'avait dis- 
pense de dire ce qu'il avait vu. Comme il ne savait pas 
ecrire, on ne put lui demander aucun renseignement, et 
cela lui sauva probablement la vie. 

Le Kok-Tach, ou « Tr6ne de Tamerlan », forme par un 
6norme bloc de marbre couvert de fines sculptures, a 6te 
plac6 par les Russes dans la citadelle de Samarcande pour 
affirmer leur domination. Tamerlan avait rapports ce bloc, 
comme trophee de victoire, de Brousse, en Anatolie, sur 
la mer de Marmara, fort loin de sa capitale. 

A trois kilometres de Samarcande, k Afrousiab, on a cru 
reconnaltre l'emplacement de Maracanda, la ville con- 
struite par Alexandre le Grand. On y a decouvert des 
poteries, et surtout des lacrymatoires en verre iris6 qui 
ont bien l'air de remonter k Tepoque grecque. On voit k 
Afrousiab le tombeau d'un saint, le Hadji Daniara, qui fut 
un compagnon du Chah-Zindeh ou Roi vivant. Comme 
celui de son maitre, Je tombeau de ce saint est fort v6n6r£, 
mais il jouit en outre d'une propriety vraiment remar- 
quable : il est, si Ton veut bien me permettre cette expres- 
sion, £lastique. II a actuellement une longueur d'environ 
12 metres; mais cette longueur augmente ou diminue, 
probablement suivant le degrG de ferveur ou de ttedeur 
des fideles, et peut-£tre suivant les variations de leur g£- 
n6rosit6. C'est la un ph£nomdne dont les prGtres ou mol- 
lahs qui ont la garde du tombeau possedent seuls le 
secret. 

Autour du tombeau sont plant^es des perches k Textr&- 
mite desquelles se balancent des crini&res de chevaux et 
des lambeaux de v^tements. C'est une mani£re d'honorer 
les tombeaux des saints, et de procurer aux fideles, k peu 
de frais, de pr6cieuses reliques. Ne rions pas! c'est \k 
une des formes du sentiment religieux tout aussi respec- 
table que celles qu'on pratique chez d'autres peuples et 
dans d'autres cultes. Cela atteste le besoin qu'^prouve 



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444 COURSES ET ASCENSIONS. 

l'homme de recourir & une puissante intervention pour 
conjurer les dangers qui menacent sa frSle existence. 

Arrive au terme de mon voyage, je conclurai par une 
reflexion qui s'impose. 

11 est certain que nous devons admirer Tceuvre accom- 
plie par les Russes dans TAsie Centrale. A l'Est de la mer 
Caspienne, la Russie porte avec elle la lumtere et la civi- 
lisation k des peuples qui etaient vou£s ou retourn£s k la 
barbarie et k la superstition. 

L'immense empire colonial des Russes en Asie a une 
population totale de 19 millions d 'habitants ; et on lvalue 
k 600,000 les Russes qui se trouvent k l'Est de la mer 
Caspienne. Us sont repartis dans les postes militaires et 
dans certaines stations agricoles, ou bien ils sont agglo- 
m^res dans les villes. Nous ne pouvons que faire des 
vceux, comme Frangais et au nom m6me du progres, pour 
qu'ils etendent encore et aflermissent leur domination. 
Elle permet de visiter des contr^es oil Ton ne pouvait pas 
pen^trer sans danger il y a quelques annees; et, pour 
bien comprendre les bienfaits de cette domination, il 
suffit de comparer les pays que les Russes occupent avec 
les pays voisins. Qu'on jette les yeux sur la Perse, par 
exemple, qui est aujourd'hui dans un £tat de decomposi- 
tion et d'anarchie afifreux, et ou Ton ne peut pas circuler 
parce qu'il n'y a pas de routes et pas de securite. Que 
Ton compare encore TArmenie turque avec TArm^nie 
russe : dans TArmenie russe r&gne l'ordre le plus parfait, 
tandis que, dans l'Armenie turque, les Armeniens sont mas- 
sacres par les Turcs et par les Kurdes. 11 est certain que 
la situation des populations serait considSrablement am£- 
lior^e, si ces pays 6taient places sous la domination des 
Russes au lieu de continuer h 6tre r£gis par le chah de 
Perse et par le sultan de Constantinople. 
Malheureusement, ce sont \k des questions extraordi- 



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EN TRANSCASP1E. -U5 

nairementdifficileset complexes, des questions auxquelles 
se m61e la politique generate, et dont la solution Mtive 
pourrait troubler la paix dont TEurope a un si grand be- 
soin. Ce nest pas en un jour qu'elles pourront <Hre r£so- 
lues, mais l'avenir verra la Russie accomplir encore bien 
des choses. Son plan de lent et continuel agrandissement 
s'execute sans interruption depuis Pierre le Grand. Les 
Russes et les Anglais sont les seuls peuples dans le 
monde qui aient une politique de longue haleine, et qui 
sachent attendre. 

Alexandre Boutroue, 

Membre da Club Alpin Francais 
(Section do Paris). 



edteyV 



XV 

UNE TOURNEE EN INDO-CHINE 

NOVEMBRE 1895 — MAI 1896 
(Par M. A. Salles) 



A onze ans de distance, les circonstances m'ont ramenS 
vers l'Extr&me-Orient, pour la dur6e de Thiver 1895-1896. 

Incontestablement, la Coehinchine a profits de cette 
decade pour progresses Sans avoir mis pied h terre, je 
suis k m6me dej& de voir du nouveau : c'est d'abord la 
ville qui se cree au cap Saint-Jacques, \k ou il y avait 
jadis plus de tigres que de colons ; ce sont surtout les d6- 
frichernents tr£s etendus qui ont 6te faits le long du Don- 
nal et de la rivi&re de Saigon, etgr&ce auxquels le riz, cette 
grande richesse de l'exportation cochinchinoise,a£t6sub- 
stitue a la brousse et aux pal^tuviers par la main-d'oeuvre 
annamite associee aux capitaux fran^ais. 

La ville m£me de Saigon s'estaussi einbellie. Elle s'enor- 
gueillit toujours de son palais du gouverneur g6n6ral, qui 
est sans conteste le plus bel edifice de construction euro- 
ptfenne en Asie. D'autres jolis monuments sont venus 
s'ajouter h celui-l&, et, pour les encadrer tous, les arbres 
des rues, des boulevards, des jardins ont merveilleuse- 
ment pousse et permettont aujourd'hui de circuler a toute 
heure, sous leur eouvert, bien a labri des rayons du so- 
leil. Mais il y a mieux : Texterieur des habitations privies 



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UNE TOURNfcE EN INDO-CHINE. 447 

n'est plus, comme autrefois, dtflaiss^ ; les pelouses et les 
bosquels autour des maisons sont entretenus avec soin, 
comme le sont ceux de Singapore ou de Hong-Kong. On 
sent que les occupants ne sont plus \k campus, sans ceses 
en partance, qu'ils s'intSressent k leur demeure, qu'ils la 
parent parce qu'ils l'aiment, et qu'ils sont plus que jadis 
attaches & ce sol tropical. 

En novembre et d^cembre, la temperature est tr&s sup- 
portable a Saigon; je n'y ai pas vu plus de 25 degres; les 
nuits 6taient fraicbes et le temps constamment sec. Aussi, 
surtout pendant cette p^riode, nos Cochinchinois ne pas- 
sent-ils pas leur temps k g6mir sur leur exil ; la saison du 
theatre, des f&tes et rejouissances bat son plein. 

A destination de Pnom-Penh, je prends, un matin de la 
mi-d6cembre, le train qui me fera rejoindre k Mytho le 
vapeur des Messageries fluviales parti d&s minuit. 

Sous un ciel gris et bas, le long du parcours tout 6tait 
verdure tendre k perte'de vue : rizteres apr&s rizieres, ou 
Ton apercevait le miroitement de l'eau entre les petites 
touffes r6guli&rement repiqu^es de la pr^cieuse c£reale ; 
puis des villages, ou du moins de grands bosquets de 
bambous dissimulant des villages, qui, se projetant Tun 
sur l'autre, faisaient au paysage une ceinture continue de 
panaches ondoyant k la brise. 

Mytho, Vinh-Long ont ce que Saigon n'a pas : un quar- 
tier vraiment annamite, en bordure des deux cut£s dun 
arroyo ou circulent en foule les longs sampans indigenes, 
barques de transport pour quelques-uns, demeures fami- 
liales pour la plupart. Ces sampans sont jolis a voir douce- 
ment glissersur l'eau : l'homme, — souvent aussi la femme, 
— debout k Textr^me arriere qui se relive en corne eflilee, 
na d'autre point d'appui que la poign^e de son long avi- 
ron; il fait un petit pas en avant, allonge les bras en cour- 
bant le buste, puis, dun brusque coup de reins, qui fait 



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448 COURSES ET ASCENSIONS. 

plaquer sur le corps son vehement de cotonnade 16g£re, 
il donne une vigoureuse impulsion, revient en arriere et 
se redresse, pour recommencer, apres une courte pause, 
le m£me gracieux mouvement rtfp<Utf ensuile avec rythme 
pendant des heures et des heures au fil de l'eau. Devant 
lui, l'Annamite rameur voit la natte de bambou qui forme 



Arroyo de Vinh-Long, photographio de M. Salles. 

le toit de sa maison flottante ; li-dessous brille toujours un 
lampion devant l'autel tr&s modeste, mais jamais absent, 
des ancfctres. 11 y a ainsi des milliers et des milliers de 
families annamites vivant attachees, non pas au sol, mais 
k l'eau du grand fleuve. 

II est d'une incomparable majesty, le grand fleuve qui 
nous vient de la lointaine Asie tibetaine. Le vapeur des 
Fluviales, confortablement amenage, file sans bruit, sans 
mouvement, longeant tantot une berge, tant6t Tautre, sui- 
vant la nexessittf des escales ou des fonds. 



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UNE TOl'RN&E EN INDO-CHINE. 449 

Parti de Mytho k midi, je suis le lendemain matin k 
6 heures devant Pnom-Penh. 

Aii 18 decembre, c'tHait k peu pr£sl'6poque des moyennes 
eaux. Aussi la capitate cambodgienne m'apparatt-elle tout 
d'abord sous l'aspect d'une falaise de terre dominant de 
haut le pont du navire. On ne tardera pas a trouver \k des 
quais inclines en briques; mais pourl'heure Pnom-Penh 
est en voie de transformation, lei m6me, au bord du 
fleuve, le roi, seul proprtetaire du sol, a invite ses sujets 
k transporter ailleurs leurs cases haut perch^es sur bam- 
bous; le quartier frangais aura ainsi un d^gagement de 
deux kilometres sur le bras du Grand lac. 

Pnom-Penh doit son nom & un monticule, pnom, qui, 
dit la 16gende, surgit un jour soudainement des flots, et 
sur lequel, il y a neuf cents ans, une veuve riche nommee 
Penh, 6Ieva, en expiation des fautes de son 6poux, un 
mausolSe et une pagode. Ces Edifices, pill^s au cours de la 
r^cente insurrection, ont 6t6 relev^s par les soins du Pro- 
tectorat, et l'architecte frangais charge du travail a su faire 
du pnom un vrai bijou cambodgien. 

Au haut du monticule conique, dont les pentes sont or- 
n6es de bouquets d'arbustes et de banians sacr^s, le mau- 
sotee en forme de cloche et la pagode avec son toil pointu 
a angles retrouss^s se d^tachent en blanc £blouissant sur 
le ciel bleu. On y accede par un escalier monumental dans 
le pur style khmer ; les rampes sont fornixes par des najas, 
6normes serpents relevant en bas leurs sept tetes en majes- 
tueux 6ventails ; les paliers et les terrasses sont orn6s de 
grants gardiens de pagode, de lions rugissants, de mon- 
stres grimagants et bariol^s, de bas-reliefs soigneusement 
moulds k Angkor. En avant de la facade, deux grands m&ts 
tr&s 61anc£s se dressent, portant k leur sommet cinq cou- 
ronnes superposes, indice de la protection royale. A l'in- 
terieur, pav6 de mosaYque et d^licieusement parfumG 
d'odeurs capiteuses, un £norme Bouddha dor6 trone dans 

ANNUAIRE DE 189Q t #> 



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450 COURSES ET ASCENSIONS. 

la pose extatique du plus pur nirvana. Les bonzes atta- 
ches h la pagode, tete rasee, drapes de jaune,vivant d'au- 
m6nes comme tous les pr£tres bouddhistes, habitent, au 
pied du pnom, de minuscules cases h l'ombre des grands 
arbres. 

Aucune autre pagode de la capitale ne vaut celle-lk. 
D'autres, cependant, ont leur charme particulier, une no- 
tamment, celle du grand chef des bonzes; elle est remar- 
quable, non pour elle-m^me, non plus que pour la sala 616- 
gante, sorte de caravans6rail, qui la precede, mais pour 
le groupe de trois pavilions qui se dressent en arri£re, 
carr6s, blancs, surmont6s de pignons pointus, habitus 
chacun par un bonze de je ne sais quelle dignity, et acco!6s 
h une tour en briques qui renferme, dit-on, Tos frontal de 
Bouddha. Deux de ces chapelles ont les fen£tres encadr6es 
et le toit couvert de guirlandes de feuillages et de fleurs en 
tuilesverniss6es multicolores qui produisent sous le soleil 
le plus brillant effet; c'est imite du goM siamois. Mais& 
c6t6 de ces d61icats edicules, h dix metres h peine, s'etale, 
au fond d'un trou, une mare infecte d'eau croupissante 
verte, au bord de Iaquelle en surplomb habitent des indi- 
genes. 

Ce contraste est tr£s cambodgien. Partout dans Pnom- 
penh on rencontre ces ignobles cloaques qui sont deve- 
nus le d6potoir des generations successives. On travaille 
aujourd'hui, par voie de corv6es, k les faire disparaltre; 
les Cambodgiens, eux, ne comprennent gu6re pourquoi; 
le pittoresque y perdra, mais l'hygi&ne y gagnera infmi- 
ment. 

La population est extraordinairement m61ang6e. Je n'ai 
eu, pour m'en convaincre, qu'k regarder les physionomies 
de mon entourage : j'avais pour domestique un Annamite; 
pour cuisinier, un Chinois; pour planton et pour secre- 
taire, des Cambodgiens; je demandai un perruquier, on 
m'amena un Hindou; j'eus besoin d'un photographe, et je 



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UNE TOUfiNEE EN 1NDO-CHINE. 453 

vis venir un Malais. Ajoutez a ces £16ments les Europeens 
et les Siamois, et vous comprendrez sans peine que le 



£dicule derriere la pagode du grand chef des bonzes, a Pnom-Penh, 
photographic de M. Salles. 

Canibodge, et plus generalement l'lndo-Chine. suit pour 
les ethnographes la bouteille & l'encre. 
Le costume cambodgien est beaucoup plus joli que celui 



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454 COURSES ET ASCENSIONS. 

des Annamites, qui est toujours noir. Homines el femmes, 
ici, portent le sampot, long rectangle de cotonnade ou de 
soie bariolee qu'on place verticaleinent autour des reins 
et dont on joint, devant, les bords suptfrieurs pour les 
tortiller en une pointe qu'on releve en la passant entre les 
janibes. Les deux sexes vont pieds nus et portent les che- 
veux a la siamoise, c'est-k-dire k la Bressant. Mais tandis 
que les homines ont aujourd'hui le vulgaire veston blanc 
k col droit, le sexe faible dissimule son buste sous une 
echarpe de couleur, gracieusement jet6e en travers et 
dtteouvrant compl&tement une 6paule. 

Mais a tout seigneur, tout honneur : le roi! J'ai vu pour 
la premiere fois Sa Majesty Norodom au bal donn6 le 
31 d^cembrepar le Resident suptfrieur. Le roi lit son entree 
au son des clairons, suivi d'une bonne douzaine de mi- 
nistres qui, pour la circonstance, avaient mis des sou- 
liers, des bas blancs trop larges et mal tir6s, et 6talaient 
par-dessus leurs sampot d'abominables redingotes galon- 
nees d'or. lis etaient gaudies; ce qui n'emp6chait pas d'ail- 
leurs quelques jeunes Cambodgiens, faits k nos usages, 
de porter d'une manure elegante et distinguSe, avec le 
sampot, notre vulgaire habit noir. 

Le roi portait un sampot de soie sombre, des bas noirs 
et des souliers vernis, un veston blanc, une ceinture bro- 
dee d or et un baudrier orne de brillants. Petit, maigre, 
jaune, desseche, br&ehe-dents, les cheveux rares, flageo- 
lant sur ses fuseaux de jambes, il ailait, venait, d'un air 
bon enfant, admirant le menuet ou riant k grands eclats 
quand il perdait cent sous a l'6carte. Entre temps, il etait 
epic par les serviteurs qui ravaienl suivi, portant Tun la 
boite a tabac, l'autre la m^che dans une coupe en or 
cisele, le troisieme, le quatrteme d'autres ustensiles en 
mcHal prtfcieuxjet ils <Haient pr&ts a se prosterner, a Tam- 
per aux pieds de ce potentat sans force, devant quiun Cani- 
bodgien ne dcvrait jamais se permettre de se tenirdebout. 



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UNE tournGe en indo-cuine. 455 

Le roi voulut bien, h quelques jours de Ik, recevoir en 
audience privge les inspecteurs en mission. II nous atten- 
tendait au rez-de-chauss^e d'un pavilion en fer, don de 
Napoleon III apr&s l'Exposition de 1867; l'ameublement 



Jeuno Cambodgienno mctissoo (ra6ro cambodgicnno, p6ro ouropeen), 
photographic do M. Salles. 

etait peu compliqu6 : il consistait en six pendules aux 
murs et en un gueridon autour duquel nous nous assimes 
sur des chaises. Aux pieds de Norodom, son premier in- 
terprete, un Gambodgien fort instruit et aimable, 6tait 
accroupi par terre dans une posture craintive. En verite, 



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456 COURSES ET ASCENSIONS. 

c'6tait choquant; mais pour les Asiatiques n ? etait-il pas 
plus choquant encore de nous voir assis comme des 6gaux 
du roi? 

Un peu plus tard, nous fftines admis k un ballet dans la 
petite salle des frHes. Pr6c£d£s de torches, nous nous pr6- 
sentAmes k la porte de la seconde enceinte du palais, qui 
s'ouvrit seulement lorsqu'on fut all£ pr^venir la « cuisi- 
ni&re » de Sa Majesty. La salle de danse forme un long 
parall6logramme,avecunerang6ede colonnes cylindriques 
en bois tout autour pour soutenir la toiture. Sur le sol, des 
nattes bien tendues. Du plafond pendaient un grand nombre 
de lustres, de lampes diverses et de gros globes d^polis 
portant en noir un N surmonte de la couronne imp^riale; 
mais T6clairage au p^trole n'avait pas fait supprimer les 
lampadaires indigenes, qui alignaient leurs coupes plemes 
d'huile de coco et leurs m&ches fumeuses. A notre entree, 
l'assistance <Hait ddja nombreuse. Tout un des longs cotes 
6tait garni de deux ou trois cents suivantes du palais ac- 
croupies, £tag£es en sept ou huit rangs, formant une 
masse remuante agreablement nuancee par les £charpes 
diversement colorees. A Tune des extr6mit6s, les portes 
pour 1'entrGe des danseuses; & Tautre, Torchestre assis a 
terre. 

Le quatri&me cot£ 6tait occupy par l'estrade du roi, de 
ses invites et aussi de ses femmes; mais je m'empresse 
de dire qu'entre les nombreuses compagnes de Sa Majeste 
et nous se dressait une double cloison qui nous a radica- 
lement emp6ch£s d'apercevoir le moindre minois des favo- 
rites royales. Norodom nous invila k prendre place. Acute 
de son si£ge se dressait un meuble etrange, un haut sup- 
port en mdtal soutenant un grand cerclc orne de fleurs de 
lis que surmontait une couronne ferniee aux aigles de Na- 
poleon 111. La musique commenga, peu agreable, cadencee 
par toutes les suivantes frappant sur des lattes de bam- 
bou. Les danseuses apparurent pieds nus, toutes tr£s 



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UNE TOURNGe EN INDO-CHINE. 457 

jeunes, Chinoises ou surtout Siamoises, vGtues de tissus 
magnifiques de soie et d'or cousus sur leur corps, sur- 
charges d'6paulettes, de pectoraux, de hautes couronnes 
pointues en or guilloche rougi, portant en 6charpe des 
douzaines de chaines d'or. La danse commenga. C'etaient 
des defiles, des saluts, des invocations au roi tout-puis- 
sant; puis des scenes mimees d'aprfcs le Ramayana ou 
quelque autre livre sacr6. II y eut des princes, des prin- 
cesses, des genies, des seductions, des enlevements, des 
poursuites et des batailles ; mais la d-marche et les gestes 
£taient toujours lents, compasses, et la physionomie 
restait nulle dans ce continuel miroitement d'ors et de 
soies et le charivari de plus en plus fort de la musique. 

Norodom, tremblant d'opium, rayonnait. Des serviteurs 
accroupis servaient du champagne et des petits g&teaux 
m£ficuleusement ornementtfs. Mais la temperature mon- 
tait, et l'atmosph&re s'alourdissait d'une pGnible fagon. 
Les quinquets cambodgiens fumaient. II fallait pourtant 
voir les lampistes en tourn^e partir d'un bout de la salle, 
une bouteille d'huile h la main, moucher, remplir et faire 
retour a leur poste avec une agility et une prestesse mer- 
veilleuses, courant toujours accroupis, puisque devant le 
roi personne, sauf les danseuses, ne peut se tenir debout. 
Nous ne ptlmes pas soutenir plus d'une heure cet strange 
spectacle, pour original et riche qu'il ftH; la monotonie 
nous envahissait, et bon gr6, mal gr£, nous fermait les 
paupteres. Ce fut avec d^lices qu'une fois dehors j'aspirai 
a pleins poumons un air d£pouill6 de toute fumee d'huile 
de coco. 

Apres le roi, le fleuve; et, certes, le Mekong est bien 
souverain h sa mani&re, souverain par la majesty de son 
cours, souverain par ses bienfaits envers les populations 
de ses bords qui ne vivent que par lui. Le carrefour flu- 
vial des Quatre-Bras, devant lequel se dresse le m&t de 
pavilion de Norodom, au milieu de la ville indigene, estun 



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458 COURSES ET ASCENSIONS. 

grand rendez-vous de p£che. Ce sont surlout des Anna- 
mites qui se livrent h l'industrie de la capture et du s^chage 
du poisson; mais la ptSrioded'exercice est courte. Pendant 
le passage des bancs, l'immense nappe d'eau des Quatre- 
Bras apparaii stride par les longs sampans et par les bam- 
bous qui servent de flotteurs aux tilets. Nous all&mes un 
apr&s-midi voir tirer des filets ; les jonques au travail 
pointaient haut vers le ciel de grandes gaules surmonttfes 
de petits plumeaux en l'honneur du g£nie de la p£che. 
Le coup fut normal; la seine ramena une masse de 
poisson que, d'apr&s les dimensions du chaland rempli, 
j'evalue h \A metres cubes! Trois jours apr&s, je revins 
au m6me endroit; il n'y avait plus un poisson, partant 
plus un sampan, plus un p£cheur. 

Ces enormes quantites vieiment, en partie notable, se 
faire traiter au village de Cherak-Chem-Nai, k l'extremit^ 
de la pointe qui separe le Mekong, arrivant du Nord, du 
Bras du lac. Le poisson est passe & la saumure dans des 
fosses creusees dans le sol, puis etendu sur des claies qui 
ombragent les rues et les cours et d'oii Emergent seuie- 
ment les toits des maisons. 

De Cherak-Chem-Naf, on embrasse toute l'etendue de 
Pnom-Penh, en facade sur le fleuve. Mais la nappe d'eau 
est large; aussi l'oeuvre des Gambodgiens, du palais du roi 
jusqu'au pnom> et l'oeuvre des Fran^ais, du Grand-Hotel 
jusqu'&l'^legantclocher de l'eglise catholique, ne forment- 
elles qu'un feston au-dessus de la berge brune. 

Le 3 Janvier, a 7 heures du matin, par un froid relatif 
de 18 degr£s, j'appareillede l'embarcad&re de la residence 
sup($rieure, orne de beaux lions kbmers, pour me rendre 
a Pursat, dans le Sud du Tonle-Sap. Pendant une heure, 
la rive Ouest (on ne peut pas dire gauche ou droite, car 
c'est suivant la saison) pnteente aux regards une suite 
ininterrornpue de cases sur pilolis sous les grands arbres, 
d'escaliers tailles dans la terre pour descendre jusqu'a 



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UNE T0URN6E en indo-chine. 461 

l'eau, de sampans amarrSs en bas, hates au sec 6u en 
construction k cinq metres en l'air, et aussi de petites 
plantations sur la dSclivitS de la rive elle-m6me. 

Puis le pays se fait sauvage. De loin en loin quelque 
village : Fun avec des sampans, des filets suspendus, des 
secheries de poisson et des fourneaux k huile ; l'autre avec 
d'enormes piles de bois pour Tapprovisionnement des 
vapeurs; un enfin avec des blocs de pierre apportSs de 
fort loin, que des indigenes sont en train de sculpter en 
bouddhas. J'essaie de suivre ma route sur la feuille Sud- 
Est de la carte d'Indo-Chine de la mission Pavie; mais 
c'est en vain que j'y cherche les caps, et les bras, et les 
noms de villages que mon interpr&te, le jeune Ket, fils de 
mandarin, met devant moi par 6crit d'aprds les dires du 
patron annamite qui est k la barre. Vers 3 heures, de 
hautes collines bleuktres apparaissent dans le lointain; ce 
doit £tre le pnom Kompong-Leng, qui annonce Tapproche 
du Grand lac. Les berges ne sont plus 61ev6es ; elles sont 
couvertes de brousse et de grands bois. A 4 heures, je me 
trouve assez soudainement devant l'etrange village de 
Kompong-Chnang. 

La chaloupe accoste k un appontement flottant plac6 
devant une maison elle-m^me flottante, construite en 
nattes de bambous sur un radeau de bambous ; c'Stait le 
bureau des contributions indirectes de l'endroit (r^gie de 
l'alcool et surtout de l'opium). Un peu plus loin flottait 
aussi la poste. Sur la berge k peine raffermie gisaient des 
cases, des boutiques indigenes k soubassement de bam- 
bous, alignSes face au fleuve. Pour circuler, je dus 
prendre un sampan qui, par un 6troit et tortueux canal, 
me conduisit jusqu'k la place du village. L'aspect en 6tait 
Strange : moitte terre, moitiS eau, elle £tait, sur une vaste 
Stendue, plantSe sans ordre de gigantesques piquets hauts 
de six k sept metres. Ici naviguaient des sampans; Ik 
pan^aient, charges de poteries, de lourds chariot? k 



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462 COURSES ET ASCENSIONS. 

buttles, ou de 16g£res charrettes attetees de boeufs cou- 
reurs. En face, sur une petite £l6vation, se dressait une 
pagode k toits multiples dont les comes aiguGs pointaient 
vers le ciel. (Test qu'ici le Bras du lac n'est plus maitrisg 
parses berges; lorsqu'il s'616ve, il s^pand au loin. Aussi 
les Cambodgiens ont-ils fait une cite transportable ; aux 
hautes eaux, leurs rnaisons viennent s'abriter dans la 
crique aupr&s de la pagode et s'amarrer par six metres de 
fond aux pieux de la place du march6. A part la pagode 
et les cases de bonzes groupees autour d'elle, je n'ai vu 
k Kompong-Chnang qu'une seule habitation fix6e au sol; 
elle 6tait juchee sur des perches k plusieurs metres dans 
les airs. 

La chaloupe se remit en marche k 5 heures et demie. 
Longtemps les eaux gard^rent leur aspect de fleuve. La 
v6g£tation qui les limitait paraissait peu 61ev6e; aucune 
race d'habitation, aucune trace de vie, sauf dans le calme 
de ralmosph(ire, k la tomb£e du jour, de longs vols d'ai- 
grettes 1 qui,de divers points de Thorizon, venaient pour la 
nuit se poser sur les branches d6pouill£es de quelque 
arbre mort, dont le squelette s'ornait ainsi de fleurs 
6normes d'une blancheur immacul^e. Dans Fobscurite, la 
chaloupe continua d'dvoluer au travers des Hots mar£ca- 
geux. 

Je devais d6barquer k Kompong-Prak. Quelques semaines 
plus t6t, j'aurais pu remonter en chaloupe et sampan jus- 
qu'a Pursat; plus tard, au contraire, il aurait fallu prendre 
la charrette k buffles d6s Kompong-Chnang, soit trois jour- 
n£es de p^nible voyage avec arr£t dans les salas des vil- 
lages. A la mi-janvier, un itin^raire mixte £tait encore 
possible. 

J'avais compt6 atteindre Kompong-Prak vers 6 heures 

1. L'aigrettc est un oiseau qui donne les legeres plumes blanches 
dont on fait usage pour les chapeaux de dame et les plumets de colo- 
nel ; la chasse en est reglementee. 



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UNE TOURNfcE EN INDO-CHINE. 465 

du soir; mais de retard en retard je naviguais encore a 
minuit. A travers une brume l£g£re, la lune donnait au 
lac un aspect froid et lugubre. A droite, sa surface, immo- 
bile et luisante, se confondait au loin avec Tair; mais h 
gauche, des buissons, des arbres surgissaient de l'eau 
m6me ; nous passions parfois a les toucher. En avant, voici 
un cap ; le patron gouverne Tembarcation pour le doubler, 
mais lorsque nous sommes aupr&s, on voit qu'on aurait 
pu le traverser. Ici mon Annamite lui-m£me ne savait plus 
trop oil il 6tait, n'ayant que des repfcres incertains sur une 
cote aussi changeante, 
boue et vase h. une 6po- 
que, brousse et forStk 
1'autre. De loin en loin, 
& pleins poumons, il 
lancait un appel ; mais 
a plusieurs reprises sa 
voix, glissant sur l'eau, 
ne rencontrant que le 
tronc des grands ar- 

breset des halliers im * ^"Z^fSZ""* 
merges, se perdit saps 

eveiller ni 6cho ni reponse dans ce paysage oil tout 6tait 
immobile, blafard, et semblait mort. 

A 1 heure cependant, au detour d'un promontoire vege- 
tal, une autre voix, qui paraissait sortir de la for£t, se fit 
entendre, et aussit6t un fanal rouge monta eri l'air, mar- 
quant d'un petit point lumineux l'endroit ou m'attendait 
un sampan, a Tent r6e du stieng 1 de Pursat. La petite heure 
qui suivit ne laissa rien a desirer en fait d'originalitG. 
Apres transbordement, couch6 sur un matelas cambod- 
gien, roule dans ma couverture, je voyais presque au- 
dessus de moi la masse noire du sampanier qui pesait en 

i. Rivtere, trouec dans la forSt inondec. 

ANNCAIRE DE 1806. 30 



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466 COURSES ET ASCENSIONS. 

cadence sur son aviron de queue ; le fr6le et long esquif 
progressait sans autre bruit que le grincement du lien de 
la rame ou le clapotis du sillage contre le tronc des arbres. 
II n'y avait aucun de ces sifflements et de ces chants qui 
animent, dans la plus profonde obscurite, les nuits tropi- 
cales avec une intensity bien plus grande que nos soirs 
d'cHe sous notre climat de France. Sauf sur le passage du 
sampan, rien ne bougeait, tout se taisait. 

Je traversai le village de Kompong-Prak ; il est plus 
lacustre encore que celui de Kompong-Chnang, car les 
eaux ont ici un retrait de plusieurs kilometres. Avec de 
grands filets au sec, les habitations flottantes, les cases 
haut perchees paraissaient fantastiques, 6clair6es k contre- 
lueur par la lune voilee et toutes endormies, sauf une dans 
laquelle, sous une m^chante lampe a petrole, quelques 
Cambodgiens achevaient les festivities d'une noce. Le stieng 
devenait etroit; les branches se rapprochaient et plusieurs 
fois me frol£rent le visage. Enfin le sol barra le chemin; 
la route d'eau se prolongeait par une trouee martfcageuse 
dans la foret clairsem(»e. 

Lh etaient venus m'attendre trois Elephants de la resi- 
dence de Pursat; leurs masses se laiss6rent docilement 
seller, et a 2 heures trois quarts ma bHe se mit en 
marche, en t<Me, lentement, lourdement, avec force caho- 
tements, suivie de ses congen&res portant, Tun, le capo- 
ral-cornac et un milicien de Pursat, l'autre mon inter- 
pr£te cambodgien et mon cuisinier annamite avec les 
bagages. Le sol 6tait encore d^fonce, coup6 de flaques 
d'eau; mais l'glcphant ne pose jamais le pied sans avoir 
au prealable flair6 le sol avec sa trompe. 

Peu habitue & ce mode de locomotion, je ne trouvai pas 
du premier coup une attitude confortable. Sous le leger 
capotage en natte, dans la « cage », on dispose d'un espace 
correspondant h deux places dans un wagon de premiere 
classe; avec des matelas, des oreillers et des traversins, 



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UNE tourn£e en indo-chine. 467 

on arrive k se caler et, dit-on, k dormir, ce que j'admets 
fort bien, le balancemenidu pachyderme£tant,&mongotU, 
plus supportable que les trepidations d'un train express. 
L'616phant en voyage n'a pas Failure rapide, un homme au 
pas le distance sans peine, et, pour uh long trajet, TStape 
journaliere ne saurait d£passer une vingtaine de kilo- 
metres. Mais rien ne l'arr&te, et il n'a gu£re besoin d'etre 
excit^; k peine le comae, accroupi k mes pieds, disait-il 
de temps k autre quelque mot k notre monture, en 
appuyant, il est vrai, ses paroles d'une piqftre d'aiguillon 
sur l'oreille ou d'un coup de manche sur la bolte cra- 
nienne, qui sonnait creux. 

Le jour venait de paraltre lorsque mon convoi atteignit 
la pagode de Jea-Cap. Sous de hauts cocotiers, une pail- 
lotte soutenue par des piliers de bois, sans murs, abritait 
un autel couvert d'une collection de Bouddhas assis ou 
couches, grands et petits. Les bonzes logeaient aupr&s 
dans une s£rie de petites boites k toits pointus, dont Tune • 
6tait exttfrieurement orn^e de figurines peintes ayant servi 
pour le catafalque de quelque important personnage. Leur 
chef m'ofTrit d'excellents cocos, qu'on alia cueillir au som- 
met des arbres; mais il refusa de partager ma miche de 
pain, declarant ne pas appr^cier cet article. 

D'apr&s le plan primitif, j'aurais dft dormir ici sous la 
sala, en laissant reposer les elephants; vu le retard, je fis 
reprendre la marche apr6s une demi-heure d'arr£t. A 
7 heures et demie, passage k gu6 d'une jolie riviere qui 
coule rapide vers le lac. Les palmiers a vin 1 , frequents 
avant Jea-Cap, ont tout k fait disparu; les arbres de la 
fortH, k feuilles entires, grandes, mais rares, sont tous 
de la m£me essence, et largement espaces, ce qui donne 
au pays un aspect tres monotone. De loin en loin on tra- 

1. On les appello aussi palmiers a sucrc {Borassus flabelliformis) ; 
on recucillo le sue pour le boire ou pour en extrairo un sucre noir, 
comraun et bon marcho. 



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46& COURSES ET ASCENSIONS. 

verse quelques rizi&res dess6ch£es. Les 61£phants en pro- 
fitent pour faire une provision de poussiere que de temps 
k autre ils soufflent, en guise d'eau, sur leurs flancs dans 
le but de chasser les mouches et les moustiques. J'obser- 
vais encore leurs mouvements quand, a 9 heures trois 
quarts, le toit de briques rouges de la residence de Pursat 
apparut au-dessus des arbres, au de\k dune plaine nue oil 
des buffles se vautraient dans la boue. Un peu plus tard, 
je mis pied a terre devant le perron de la residence de 
France, ayant mis huit heures k parcourir les -40 kilo- 
metres depuis Kompong-Prak. 

11 n'y a pas un village de Pursat, mais un chapelet de 
villages 6gren6s le long d'une jolie rivi&re bord£e de coco- 
tiers et de manguiers, n'ayant k cette £poque de l'eau que 
dans une serie de bassins ou les buffles viennent, apres le 
travail dujour, s'immerger pendant des heures jusqu'aux 
cornes et au mufle. Les cases, comme a Pnom-Penh, sont 
61ev6es d'au moins un metre au-dessus du sol, quoique 
Ton soit ici a la limite des inondations du Grand lac. Inha- 
bitation du repr^senlant de la France a et6 construite entre 
deux des villages indigenes. Autour d'elle se groupent les 
mistfrables etmalsaines paillottes ou fonctionnent le tele- 
graphe et la r£gie de Topium; k quelques pas, un mur en 
carrtf, ancien fortin cambodgien, entoure les locaux de la 
demi-compagnie d'infanterie de marine qui constitue, dans 
ce lieu 6cart£, mais tr6s calme, toute la garnison. 

Pursat, nom derive de poutisat, « sacnS » (nom donng au 
banian), est le nom de la province. Le plus important des 
villages est appete Locsor ; c'est la que reside le gouver- 
neur, un bon vieillard & peau parchemin^e et moustache 
blanche avec qui je ne tardai pas k me trouver dans les 
meilleurs termes, gr&ce k la photographie, excellent mode 
de conqu£te des indigenes. 

Un aprfcs-midi, je le vis arriver suivi de tous ses fonc- 
tionnaires, de ses femmes (sauf la premiere), de ses soeurs, 



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UNE TOURNEE EN INDO-CMNE- H{9 

nieces, servantes, chanteuses et musiciens avec leurs in- 
struments, pour faire faire son portrait et celui de son 
monde. En cette occasion, il avait rev£tu une redingQte 
noire, une chemise et une cravate blanches qui avaient 
jadis 6te propres, et des souliers vernis avec des bas qui 
£taient noirs jusqu'a mi-jambe, puis couleur d'abricot 
mtlr aux mollets ; du Cambodgien, il ne lui restait que le 
sampot de soie et les bagues de ses doigts. A son imitation, 
le yoskobat ou secretaire, le sophea ou juge, et le balat- 
hiong ou contrtileur, s*6taient aflubles de vGtements qui les 
genaient tr&s fort aux entournures ; ils n'^taient plus int6- 
ressants que par leur face, leur profil et leur g6n£alogie 
de gens m6tiss6s de Siamois et de Chinois. Les femmes 
gtaient restees beaucoup plus Cambodgiennes et formaient 
un joli groupe, gr&ce k leurs 6charpes de nuance orange 
ou verte d'un ton assez doux. II y avait de charmantes 
lillettes, le cr&ne tout ras6 sauf au sommet, une m&che 
rassemblee en un minuscule tortillon que piquait une 
epingle d'or h grosse t6te relevee d^mail bleu et que cer- 
clait une petite couronne de fleurs blanches tr6s odorantes. 
Le gouverneur, qui porte le titre de suor-kia-luc, fut convte 
au diner, pendant lequel musiciens et chanteuses, assis a 
m£me sur le carrelage, nous r£gal£rent de leurs plus har- 
monieux accords et de leurs plus expressives chansons 
mim6es. 

Vers minuit, quand toute cette smala fut rentr£e dans 
ses p^nates, je partis k cheval avec le resident, nos inter- 
prates et quelques miliciens pour faire une pointe dans 
l'Ouest a une vingtaine de kilometres, jusqu'k la pagode 
ruinee de Prdak-Chan, non loin de la fronti&re du Siam. 
Apr&s quatre heures de file indienne, nous atteignlmes la 
pagode, et sous la sala nous fimes un somme jusqu'au jour. 

II y a six ans, un bonze voyageur, apr&s avoir parcouru 
toutes les for£ts du Siam et du Cambodge, vint & passer 
par ici; il y trouva sous une paillotte eflbndr6e un 6norme 



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470 COURSES ET ASCENSIONS. 

Bouddha couche, qu'ombrageait un puissant figuier sacre 
du haut d'un monticule recouvert de ma^onnerie. L'endroit 
etait desert, frequente seulement par les tigres et les ele- 
phants sauvages; le bonze jugea la place propice a la 
reflexion, et s'y fixa dans Tespoir d'y atteindre le nirvana. 
Depuis lors un groupe d'indigfcnes et une communaute de 
bonzes et de bonzesses sont venus defricher la foret et 
s'etablir autour de lui. Le Bouddha, forme de blocs assem- 
bles, est figure au moment oil il vient de rendre HLme; 
etendu sur le flanc droit, long de sept metres, il semble 
dormir avec un doux sourire de beatitude sur les lfcvres. 
A quelle epoque remonte cette statue? Le bonze ne le sail 
pas; peut-etre une inscription, que le resident a relevee, 
pourra-t-elle le dire. Legouverneur de Pursat a entrepris 
sur sa cassette — il n'a pourtant que 1,200 francs de trai- 
tement annuel — la restauration de cette pagode du pou- 
tisat, patron de la province. 

Le banian eieve majestueusement ses branches saintes 
dans les airs. C'est entre ses racines, au haut du monti- 
cule lui servant de piedestal, que le bonze est alie etablir 
sa demeure. II a \k un vrai pigeonnier oil Ton ne saurait se 
tenir debout ; toit, murs et plancher sont faits de nattes. Le 
mobilier est simple : un oreiller, un crachoiren cuivre, 
quelques livres sacres et un Bouddha couche, abrite sous 
un parasol et entoure de petits Bouddhas assis et d'eie- 
phants en bois. 

A 10 heures, nous nous remlmes en selle; nous refimes 
en deux heures le chemin de la nuit, menant grand train 
sous le chaud soleil que tamisait seule Tintense pousstere 
soulevee par les chevaux. 

D£s le lendemain, je quitlai Pursat k 2 heures et repris 
lameme route k travers la foret monotone, au pas cahotant 
des elephants. Le pays ne se montra seduisant qu'au de\k 
de Jea-Cap, oil la plaine defrichee etait parsemee d'eie- 
gants bouquets de palmiers & vin. 



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UNE TOURNfeE EN INDO-CHINE. 471 

Le caporal-cornac avait l'ordre de faire faire halte k la 
pagode de Sam-Dach-Yos.Quand k 8 heures les elephants 
s'arr£t&rent,la nuit etait noire; de pagode, pas trace. Mais 
dans un bosquet un grand feu flambait, eclairant de lueurs 
dories la fin d'une fun&bre e6r£monie ; le bucher achevait 
de se consumer. Aux quatre coins du brasier, de hauts 
bambous s'elevaient, qui avaient soutehu un d6me 16ger 
au-dessus du corps jusqu'au moment oil le feu avait 6t6 
mis.Des ombres allaient etvenaient, jetantdes brassies de 
bambous qui brusque- 
ment saisis par la eha- 
leur , 6clataient en bom- 
bes avec des gerbes 
d'6tincelles. A l'6cart 
les parents de la morte 
6taient assis k terre, 
fumant et chiquant ; 
derri&re eux, des bon- 
zes, accroupis sur des 

natteS, Un grand para- En route do Pursat a Kompong-Prak, 

SOI de C^monie fecAM Photograph* do M. Salles. 

d'eux, allumaient cigarette apr&s cigarette a de petites 
lampes qui vaguement les 6clairaient. Pas un sanglot; 
seule la flambee bruyait en crepitant. On a commence 
Tincin^ration au coucher du soleil ; & 9 heures, ce sera 
fini, puis les ossements, enferm^s dans une bolte en bois 
ayant la forme d'un obus ogivo-cylindrique, peinte en 
noir, avec le nom en blanc, iront reposer sous le toit de 
la pagode p61e-m£le avec d'autres dans un coin. 

On avait conduit les Elephants k la pagode, k un kilometre 
de \k. Pendant que je m'y rends, dans une obscurity d'au- 
tant plus « noire de poix » (pitch dark, en anglais) que mes 
yeux conservent Teblouissement du brasier, l'indigene qui 
me guide me fait raconter par Ket des histoires de tigre ; 
il a eu la nuit pr6c6dente un veau enlevS de son enclos. 



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472 COURSES ET ASCENSIONS. 

Aussi,lorsque, apr&s avoir visite aux flambeaux la pagode 
et ses desservants,et fait un frugal repas sous la trompe 
etles yeux bons des 616phants, je fis reprendre la marche, 
n'eus-je aucun etonnement k voir le caporal-cornac laisser 
\k son cheval et continuer la route sur Tun des pachy- 
dermes ; il m'expliqua lui-m&me que la semainepr£e£dente, 
enlre Sam-Dach-Yos et Kompong-Prak, il avait vu la nuit, 
traversant le chemin, une tigresse suivie de ses trois petits. 
Cetle region est en effet, au dire des gens les plus comp6- 
tents, un merveilleux terrain de chasse; rien cependant 
n'accidenta la route. 

Le terrain redevintmouill<5,puis, pendant 2 kilometres, 
les 616phants marcherent dans l'eau. Lorsqu'ils s'arr£t£rent 
k 11 heures, un sampan vint accoster ma Mte; du palan- 
quin, j'y descendis directement, et bientot, k travers les 
cases lacustres, k travers les arbres de la for6t, je glissai 
vers la chaloupe qui m'attendait au mouillage dans le 
Tonte-Sap. 

Le matin suivant je me retrouvai k Kompong-Chnang; je 
m'y arr£tai quelques instants pour voir le marche ou la 
foule vaquait a ses affaires tr6s paisible, sans qu'il y eilt k 
Thorizon le moindre casque blanc m£me d'un milicien 
indigene. J'arrivai le m^me jour a 5 heures k Pnom-Penh, 
d'oii nous ne tardames pas a descendre a Saigon pour y 
prendre le paquebot a destination du Tonkin. 

Nha-Trang, Quin-Hone, Tourane; on fait escale chaque 
jour en montant le long de la c6te d'Annam, ce qui rend 
beaucoup plus longue que de raison la traverstte de Saigon 
k Haiphong. D&s le lendemain du depart de Tourane, la 
temperature s'abaisse consid^rablement, et quand, le 
24 Janvier au soir, le paquebot mouille devant la barre du 
Cua-Cam, nous sommes transis dans nos efFets de drap, en 
face d'un paysage tout gris rappelant la rade des Trousses 
ou de rile d'Aix en hiver. C'est que nous arrivons juste au 



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UNE TOURNEE EN INDO-GHINE. 473 

bon moment ! Les deux derniers mois ont donn£ au Tonkin 
un merveilleux temps de Nice, nous dit-on, et maintenant 
commence le « crachin », une petite pluie fine qui tombe 
lentement des jours et des semaines, dcHrempant, grisail- 
lant tout comme en Bretagne. Sous l'dpaisse couche de 
nuages refoulGs par la mousson, la terre tonkinoise s'est 
refroidie ; nos colons sont heureux de se sentir revivifies. 
Mais pour celui qui tie fait que passer, la chaleur et la 
lumi&re des tropiques seraient infiniment preferables. Le 
soir m6me, sans sojourner h Haiphong, ville n£e d'hier, 
peu piltoresque, mais prodigieuse par le travail qu'a co&t6 
sa fondation dans la vase, nous remont&mes, sur une cha- 
loupe a vapeur du Protectorat, vers Hanoi', que nous attei- 
gnimes le lendemain a 2 heures, non sans nous £tre, sui- 
vant l'usage, quelque peu £choues dans le canal des 
Bambous. 

C'est brusquement,a un detour du fleuve, que lacapilale 
se r6v£le par la s£rie des batiments de l'h6pital militaire, 
6normes au bord de la berge terreuse. Mais du debarca- 
d&re on ne voit pas la ville, pas plus que de la ville on ne 
voit le fleuve, k cause du large banc d'alluvions qui, en ces 
dernteres annees, s'est forme refoulant les basses eaux 
du Song-Koi" h sept ou huit cents metres de la cite. 

Hanoi* devient une ville charmante. Les mares afTreuses 
qui separaient la vieille concession de la cite indigene 
seront bient6t toutes comblees,et au fur et a mesure elles 
se couvrent de constructions europeennes, sinon bien ap- 
propri^es au climat, du moins agr&ibles d'aspect. Le Petit 
lac, le « lac de r£p£e », donne a la ville franco-annamite 
qui l'enchasse un cachet de particuli&re elegance ; d£sor- 
mais degage des cases qui autrefois le cachaient totale- 
ment a la vue, encadre de gazons, de massifs d'arbustes et 
de jolis edifices, il encadre lui-m£me le pagodon insulaire 
de Vong-Dinh et la pagode de Ngoc-Son qu'une passerelle 
debois,incurv(3e a l'annamite, relie kla rive orn£e &cet en- 



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474 COURSES ET ASCENSIONS. 

droit de portiques, de colonnes et d'un haut ob£iisque de 
pierre en forme de pinceau embl6matique « pour£crireau 
ciel bleu ». 

Autour du Pelit lac comme centre, nos compatriotes 
militaires, fonctionnaires civils, commer^ants et vrsus 
colons, se sont cr6e une vie qui n'est pas trop triste. Sur- 
tout durant cette saison du « crachin », les rejouissances 
les plus diverses se succMent presque avec excfcs. J'ai 
ainsi assists, dans la jolie salle de la Societe philharmonique, 
h. un bai travesti oil la fralcheur et la beaute des costumes 
n'etaient 6gal6es que par le nombre et le charme des 
danseuses,martiniquaises, incroyables,sultanes, berg&res 
Watteau, ch&telaines moyen Age avec page, missel et fau- 
con, pour le plus grand etonnement des yeux asiatiques 
qui, par les portes, les fenGtres et les trous de serrure, 
jetaient de furtifs regards sur ce monde qui leur semblait 
etrange, agite, fievreux, si different du leur. Que de dan- 
seuses perdues au fond de nos villes de province envie- 
raient cette existence coloniale large et gaie, si elles la 
connaissaient et si elles pouvaient concevoir le Tonkin 
autrement que comme un nid de pirates ! 

Pour le tourisle,cependant, l'intenHgltailleurs.Onaper- 
coit h Tune des extremites du Petit lac les maisons blan- 
ches de la ville indigene; il faut aller h pied, k Taventure, 
& travers ses rues, ses ruelles etses marches. A pied, c est 
le seul moyen de voir les gens; on est, il est vrai, assailli 
par les tireursdepousse-pousse quivous suivent en bande 
et pr6cipitent leurs brancards h vos pieds k la moindre 
apparence d'appel; on se perd souvent dans ledddale; 
car au d^but tousles carrefours se ressemblent, de m£me 
que tous les Annamites ou les Ghinois. Mais aussi quel 
charme de circuler au milieu de cette fourmiltere sans 
attirer Tattention! Les pousse-pousse passent rapides, 
charges de deux ou trois Annamites \k ou un Europ^en 
ne trouverait place que pour lui. Les Elegantes a bijoux 



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UNE TOURNtiE EN INDO-CHINE. 475 

d'or circulent lentement avec cette raideur qu'imposent 
le trainage de leurs sandales et l'instabilite de leur im- 
mense chapeau-parapluie-parasol, balan^ant derri&re elles 
leurs longs bras, entr'ouvrant h chaque pas les fentes 
lat^rales de leurs robes noires avec des aper^us bleus, 
verts, oranges sur les robes de dessous. Les couleurs 
claires manquent beaucoup. Les hommes aussi sont g6n6- 
ralement en noir; ils ne rev^tentque pour les ceremonies 
et les visites les soieries & ramages, et vont ainsi enfouis 
sous leurs grands c6nes de paille qu'ils maintiennent du 
bout du pouce par une Scharpe de soie crfcme, s'abritant 
par surcrolt d'un en-cas ouvert souvent m£me le soiraux 
6toiles,pour le plaisir de le porter deploy^. Ce sont les Chi- 
nois qui mettent la note gaie dans la rue, avec leurs robes 
de soie bleue et leurs chausses vertes ou brunes; de plus, 
ils ont en generate joviale figure, comme des gens qui 
partout font de bonnes affaires. 

Au travail cependant, la femme annamite est alerte et 
active comme la fourmi ; mais alors elle n'a ni sandales ni 
grand chapeau. En voici qui vont au march6, portant, 
comme des balances vivantes, d'^normes fardeaux sus- 
pendus aux deux extr^mit^s d'une latte de bambou; elles 
trottinent d'un pas rapide, sans que i'^paule qui subit le 
poids s'eldve ou s'abaisse, et de temps k autre, quand un 
c6t£ est fatigue, d'un simple coup de reins, presque sans 
s'arr^ter, elles changent le fl6au d'^paule et poursuivent 
leur chemin. Parfois, quand la femme est m6re, d'un c6t6 
sont pendues des bottes de ldgumes et de l'autre un petit 
enfant dans un panier. 

De loin en loin on rencontre un bonze sordidement 
vdtu de haillons marron, sous un chapeau beaucoup plus 
grand encore que ceux des congaV; un coulie poussant une 

1. Une langue transport^ dans un pays different de celui ou elle 
s'est formee nc peut echapper a l'influence du nouveau milieu et a cer- 
taines intrusions. C'est ainsi que quelques mots etrangers sont deve- 



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476 . COURSES ET ASCENSIONS. 

brouette k grand bee pointu, qui sous une enorme charge 
grince horriblement ; un barbier en plein air r£curant les 
oreilles ou les narines du client, lui rasant les joues, le 
front ou les paupi&res; au bord d'un trottoir libre, des 
boys qui, au lieu d'aller aux provisions, s'absorbent accrou- 
pis k terre dans le jeu de bonneteau, une importation 
francaise ; ou encore des enfants qui jouent au volant avec 
la plante du pied en guise de raquette. Tout ce monde 
s'agite extr£mement entre les maisons bien blanches, sur- 
tout lors du grand marches de cinq en cinq jours, malgr£ 
la pluie, malgr6 le froid ou la chaleur, malgru la boue 
liquide qui, en temps de crachin, couvre les meiileures 
chaussees de la ville. 

II faut visiter les pagodes; leur diversity est grande; car 
le Tonkin, pour les religions comme pour les races, estun 
terrain de melange. Les pagodes chinoises, avec leurs 
toits k dragons et petits personnages de porcelaine, celle 
notamment de la rue des Voiles, entretenue par la congre- 
gation des Gantonais, sont franchement confuciennes. 
Tout au fond, dans l'obscurite, sur un aulel Sieve, derri&re 
le rideau d'un tabernacle dore, se dresse une planchelte 
portant, en caract^res ideographiques, cette simple inscrip- 
tion : « Au tres saint et premier ancOtre Confucius. » 

Les Annamites ont des temples confuciens ; ils en ont 

nus tout a fait habituels parmi nos colons d' In do-Chine, non sans une 
ccrtaine alteration du sens par suite de l'ignorance de la langue ori- 
naire. De con-gdi, la jeune fllle, en annaraitc, on a fait congat qui si- 
gtiifie, dans le francais de Saigon ct Hanoi, femme en general. On dit 
aussi une cagnia {cai-nhri) pour une habitation de construction indi- 
gene; un gniakoue' (nhfi que*}, pour un paysan, un fellah du Tonkin. 
Boy vient de l'anglais des cchelles d'Extreme-Orient, avec le sens spe- 
cial de domestique indigene. Coulie (ou coolie y forme anglaise) est 
emprunt6 a l'indoustani cult, laboureur a la journec, et s'entend de 
tout homme de peine a quelque race asiatique quil appartienne. Ce 
dernier mot est arriv6 a une pe"riode d'intrusion assez avancee et figure 
au grand et au petit Larousse ; arroyo, gong et sampan n'ont plus 
besoin d'etre ccrits en italique ni expliques, et forceront bient6t les 
portcs de 1' Academic 



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UNE TOURNfcE EN INDOCUINE. -477 

aussi qui reinvent du bouddhisme etmSmede l'indouisme. 
Le plus beau d'entre eux est d6di6 k un simple g£nie ; un 
autre est 6difi6 k la glorification du vice-roi actuel du Ton- 
kin, dont la photographie est exposee sur l'autel k l'adora- 
tion de ses fiddles. 

Sortons un peude l'agglomGration de Hanoi, et contour- 
nons l'immense quadrilat&re de la citadelle dont les mu- 
railles, sans grand cachet, auront bientOt disparu sous la 
pioche des d^molisseurs. 

La rue du Colon nous m&ne.auSud de la forteresse, a la 
pagode dite des Corbeaux. (Test presque la campagne ; on 
laisse, h gauche duchemin, des rizi^res encadrtfes debam- 
bous pour franchir la porte faite de qualre hautes colonnes 
blanches. « Ha-ma, descendez de cheval », dit une st&le de 
pierre. Vieille de huit cents ans, la pagode occupe un vaste 
rectangle entourS de murs et s6par£ en cinq divisions, qui 
communiquent entre elles par des portiques eleves. Les 
premiers enclos sont vides aujourd'hui; ils furent jadis 
occupes par les cases des ecoliers qui venaient (Hudier el 
concourir aux examens. Dans le suivant, k l'ombre de 
manguiers seculaires, de chaque c6t6 d'un grand bassin 
carrtf, se dressent des rangees de stales de pierre placees 
verticalement sur le dos de tortues geantes ; \k sont inscrits 
lesnoms de tous les docleurs re^us depuis 1140 de l'6re 
chnHienne jusqu'k 1744. Voici enfin une vaste cour dalh§e, 
qui pr6c£de le temple proprement dit. Celui-ci est forme 
de deux parties separees par un 6troit espace : la pre- 
miere, ouverle aux quatre vents, n'abrite qu'un autel rouge 
et or flanque de hautes grues monies sur des tortues, 
embl6mes de la long6vitt§, au-dessous d'un panneau sculpts 
sur lequel se detachent de grands caracteres formant les 
mots Van Mi4u,« temple de la Literature » ; la seconde est 
au contraire fermde par une barriere qui emp£che d'acce- 
der jusqu'a la planchette du grand anc£tre. Dans toute 
cette enceifile r&gnent la solitude, le silence et, semble-t-il, 



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478 COURSES ET ASCENSIONS. 

l'abandon; et je ne puis m'emp£cher de voir Ik Timage de 
la culture intellectuelle et des institutions annamites con- 
serves depuis des si&cles, mais sur ie point peut-6tre 
— pour le bien ou pour le mal? — de s'ensevelir k jamais 
sous un flot de notions occidentales dSbordant soudain. 
Plus original est le temple de laColonne,CAn*-Jf<2*-C(5*, 
sur le front Quest de la citadelle. Du milieu d'un bassin en 



Pagode de la Colonnc, a HanoY, photographic de M. Sallcs. 

briques, oil pousse du riz, surgitune colonne de pierre, 
grosse comme un maitre pilier de cathedrale, portant a 
son sommet (Hargi en encorbellement une petite pagode 
en bois a toit cornu accessible par un escalier de macon- 
nerie; cette forme, auxyeuxdeslettres annamites, repre- 
sente la tige et la fleur epanouie du lotus. Le roi Thanh- 
T6ng, dit une legende,pleuraitde n'avoir pas de posterity 
une nuit, il vit en songe la ditesse Quan-Am qui, assise 
dans une corolle de nenuphar, un petit enfant dans les 
bras, Tappelait aupres d'elle. Les bonzes consults virent 



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UNE TOURNfcE EN INDO-CHINE. 479 

\h une promesse ; ils demanddrent et obtinrent la construc- 
tion d'une pagode allEgorique. Et en effet, peu apr&s, le roi, 
traversant un village, vitune jeunefille d'une grande beauts ; 
il l'Epousa et en eut un fils; cela se passait il y ahuitcent 
trente ans. (Test done un temple de nativitd ; cependant, 
sur l'autel, on ne voit que la statuette dor£e & bras mul- 
tiples de Qiv&, le dieu indouiste de destruction et de mort 
devant qui, sans connattre 1'idole, les Annamites viennent 
brtiler des b&tonnels d'encens. Autour de la pi&ce d'eau 
il y a d'un c6te de la v£g£tation folle; de l'autre, les cases 
et les jardinets des bonzes, plants de hauts et minces 
argquiers, puis des murs et des portiques. Pauvres bonzes ! 
la nouvetle civilisation vient battre le gong a leurs oreilles ; 
elle vales priver, par la suppression des fosses inond^s de 
la citadelle, de 1'eau (Toft Emerge leur lotus de pierre et 
de bois, mais qui aussi leur donne le riz nourricier; elle 
leur montre la mort \k ou ils voyaient la vie. 

Plus loin, laissant a gauche le vaste terrain ou la muni- 
cipality commence un jardin zoologique avec des oiseaux, 
des singes et de superbes tigres, nous atteignons le bas- 
tion Nord-Ouest de la citadelle et le bord du Tdy-Ho ou 
Grand lac. Tr£s lointaine s'etend la vue sur cette nappe de 
peu de fond,dont la surface est varitie de joncs qui Emer- 
gent et de nenuphars qui s^talent ; et les berges s'enfuient, 
portant de cap en cap des pagodes communales empana- 
eh6es de flexibles bambous. 

De l'eau, un perron blanc monle entre deux hautes co- 
lonnes jusqu'& la berge ; puis on atteinl un portique monu- 
mental d'oii Ton descend dans la vaste cour au milieu de 
laquelle, a l'ombre des manguiers, s'eleve la belle et riche 
pagode de Tran-Vu ou du grand Bouddha,suivant l'appel- 
lation inexacte des Europtfens. Sous son toit s'abrite la 
colossale statue en bronze noir d'un g6nie chinois, devenu 
en quelque sorte le patron du pays tonkinois, et, comme 
tel, adorE par les Annamites de toutes croyances. Au mo- 



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480 COUKSES ET ASCENSIONS. 

ment du Tet y du premier de Tan annamite, la population 
vient ici, comme chez nous, k une certaine £poque, nous 
visitons les £glises. La cour est alors encombr^e de mar- 
chands d'objets de piet6. Au del& du parvis, rehausse de 
panneaux sculptSs et de gongs a inscriptions, Finterieur 
n'est que faiblement £clair£ par les portes lat£rales vitrees, 
peu hautes; l'atmosph&re bleuissante y est saturee de 
l'odeur dusantal. Dans Taxe median plusieurs autels, laques 
de rouge et d'or, se succedent de plus en plus Aleves jus- 
qu'au dieu, qui reste masque derri&re un rideau de soie. Sur 
ces autels sont places des recipients divers en porcelaine ou 
en cuivre, pleins de cendre, ou les fid&les, h. qui mieux 
mieux, viennent planter par poign£es de legeres baguettes 
faites de poudre de santal agglutin6e, qui lentement brii- 
lent et envoient jusqu'aux poutres du toit de minces filets 
d'odorante fum£e bleu&tre. Devant le premier, surtout, la 
foule se pressait, faisant acte d'adoration et consultant le 
g£nie. Appuy6 contre un pilier de bois, remuant le moins 
possible pour ne pas causer de trouble, je regardais les 
physionomies qui h genoux se succedaient devant moi : 
faces jaunes, yeux brides, barbes a poils rares, chignons 
masculins, bouches sanguinolentes de betel. Certes, l'as- 
pect etait bien different du notre; mais, sous la surface 
exotique, n'y avail-il pas les m^mes sentiments, les m£mes 
implorations : une place lucrative, un bon epoux,la prolon- 
gation de la vie, le salut d'un enfant en danger? L'un apr&s 
1 'autre, sur une natte, les Annamites s'agenouillaient de- 
chausses; le fid&le, apr£s avoir saisi, des mains du prece- 
dent adorateur, le vase rituel de bambou plein de minces 
lattes de bois, faisait trois lentes inclinaisons jusqu'au sol; 
puis il agitait ce recipient de plus en plus fort jusqu'k ce 
que Tune des baguettes sortit et tomb&t sur le sol ; il la rele- 
vait, lisait les caract&res qu'elle portait et qui lui donnaient 
la response du genie, et, non sans jeter quelques « cents » 
ou sap6ques dans un plateau, il s'en allait, ne laissant 



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UNE T0URNEE EN INDO-CHINE. 481 

rien paraitre sur sa face de la joie ou de ladouleur de son 
4me. 

Plus loin, sur un ilot verdoyantdu lac, vit une commu- 
naute nombreuse de bonzes; c'estun vrai couvent,entoure 
de jardinets, de bananiers etd'arequiers. Vivants, lesmoines 
ontl&des cases sordides; apres leur mort, its ont leur 
statuette, ou simplement leur coupe de porcelaine pleine 
de cendres ou de b&tonnets de santal brules, dans une 
galerie propre, peinte h la chaux blanche, ouverte sur une 
sorte de cloitre. Tres simple, mais peu frequentee, est leur 
chapelle d'oii, vers l'exterieur, on a une delicieuse vue 
d'eaux paisibles refletant le ciel, de nenuphars et debam- 
bous, et, vers Tint6rieur, une perspective de quatre etages 
de gros dieux dor6s en enfilade. Quels sont ces dieux? Je 
ne le sais certes pas,et je dois laisser a de plus experts le 
soin de les attribuer aux diverses religions du Sud, du 
Nord et de l'Ouest qui se partagent l'&me annamite. 

Plus loin... mais il faudrait maintenant faire le tour du 
Grand lac, visiter le village du Papier et ses fabriques indi- 
genes, la pagode Balny, la pagode des Dames, le village 
du Kinh-Luoc ou vice-roi avec ses palais, ses rocailles et 
ses jardins tout battant neufs; il nous faudrait encore aller 
en pelerinage sur les lieux ou dans un cadre d'adorable ver- 
dure s'accomplirent les sombres drames de 1873 et 1882, 
etdontbeaucoupde Francaisde Hanoi connaissentk peine 
aujourd'hui l'emplacement. Et nous n'en finirions pas. 
Rentrons h la ville. 

Le 13 f^vrier, jour du Tet, la plus grande f&te de Tann^e, 
preparee ^ongtemps ^ l'avance. Au matin il faisait un temps 
couvert, froid, mais sans pluie. Aux premieres lueurs de 
i'aube, une vraie canonnade eclata, et des lors ce fut un 
feu roulant de maison en maison, de rue en rue, qui se 
prolongeaplusieurs jours etplusieurs nuits. Le Hanoi' indi- 
gene paraissait mort; les voies etaient vides et les cases 
fermees avec leurs volets de bois, mais couvertes de pla- 

ANNDAJRE DE 1896. 31 



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482 COURSES ET ASCENSIONS. 

cards rouges avec inscriptions verticales en caracteres 
chinois. On e&t dit une ville assiegee. C'est que les Anna- 
mites enfermGs chez eux, exclusivement en famille, grou- 
pes autour du chef, au pied de l'autel de leurs anc^tres, 
cetebraient le premier jour deleur annee. La veilleau soir, 
l'&me des parents defunts etait arriv6esous le toit familial, 
et depuis ce moment se suce£daient les prosternations, 
les souhaits, les gtrennes et les repas en grande liesse. On 
offre aux Bouddhas et aux anc£tres, m'ecrit en fran^aisun 
Tonkinois, « du riz cuit, de l'eau-de-vie et toutes sortes 
d'aliments pr6par6s avec beaucoup de soin, que les habi- 
tants du logis finissent par absorber des que le b&ton 
d'encens, qu'on a allume au debut de la c^remonie, a fini 
de brtiler ». Peu k peu on recommence k sortir; mais c'est 
seulement pour l'echange de c£r£monieuses visites et de 
cartes en papier rouge qui l'annee durant resteront collees 
au mur au dedans des habitations ; et chaque visiteur est 
accueilli par un ou plusieurs chapelets de petards allumes 
devant la maison, dont le seuil ne tarde pas k se couvrir 
d'une couche de debris d'enveloppes d'artifices, d'autant 
plus epaisse que le maitre du logis est plus riche. Inani- 
mation renatt ainsi; mais les affaires ch6ment encore; 
les boutiques ne sont rouvertes que lorsqu'il n'y a plus 
d'argent en r6serve, au bout de six, huit, quinze jours et 
m&me un mois pour des artisans artistes tels que les bro- 
deurs sur soie. 

Cet arr<H prolonge* dans le mouvement apparent prive 
Hanoi d'une grande partie de son charme. La capitaleton- 
kinoise perdra bien plus encore, et alors k titre d^finitif, 
au point de vue pittoresque, si on realise certains projets; 
dej& le cachet est moins original que jadis. Les murs per- 
ces de portes closes le soir, qui barraient chaque extremite 
de rue, ont ete supprim^s ; mais il le fallait pour l'hygtene 
et la police. Maintenant on veut des tramways, qui cepen- 
dant jamais ne detrdneront les pousse-pousse, et, partant, 



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une tournSe en indo-chine. -483 

desrues larges etr^gulifcres commecet abominable boule- 
vard qui coupe en deux la casbah d 'Alger ! 

Je partis le 15 mars pour Langson. Le crachin torn- 
bait toujours. La route de terre defoncSe 6tait peu prati- 
cable. Je pris done la voie fluviale par Haiphong et arrival 
kPhu-Lang-Thuonglelendemain soir&lOheures. Le matin 
suivant,&7 heuresje mpntai dansle train comme en pays 
de France; mais e'etait un joujou, ce chemin de fer de 
m ,60 de largeur de rails! De vraies voitures de tramways, 
les troisi&mes classes seulement fermees de rideaux, por- 
tant l'escorte de miliciens, martiaux sousleurs cheveux 
en chignon. De simples plates-formes, sans toit ni bancs, 
les quatri&mes classes pleines de paysans et paysannes , 
de vrais colis, p&le-m&le avec leurs paniers de legumes, 
s'abritant tant bien que mal sous leurs ombrelles ou leurs 
manteaux de pluie en feuilles de latanierl 

D'abord un terrain ondute, d^couvert, puis une valine 
qui se r6tr£cit de plus en plus ; on la remonte sans grands 
travaux d'art, pour atteindre le col d'oii la voie descend 
sur le versant du fleuve de Canton. A l'Est, je ne vois que 
des collines herbeuses sans arbres; mais k l'Ouest se 
dresse la haute muraille du Kai-Kinh, calcaire comme les 
rochers de la baie d'Along et comme eux couverte de ve- 
getation; malheureusement elle disparait k mi-hauteur 
dans les nuees qui enl&ventau pays tout aspect tropical. 
La voie est bien gard6e : on apercoit des patrouilles, des 
miradors, des blockhaus en bambous tout le long du tra- 
jet; au passage du train, les petits miliciens s'alignent au 
port d'armes,bien en vue; certaines hauteurs enfin sont 
couronnees de chateaux -forts avec tours et cr&ieaux, 
devenus inutiles & peine achev6s. 

A 2 heures, voici Langson. De la pluie, de jolies maisons 
blanches ^parses, de larges voies trac^es, mais fort d£fon- 
c6es, un 6norme cube de ma^onnerie k arcades, — la 
Residence, — un mur entourant les b&timents militaires, 



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484 COURSES ET ASCENSIONS. 

du terrain plat domine de partout qui est la citadelle, 
voil& tout ce qu'il y'avait k voir k Langson en mars 1896; 
Ajoulons-y le coude encaisse de la riviere Song-Ki-Kong 
dont les berges sont nues, quelques ilots de rochers cal- 
caires qui surgissent du sol isol^s dans la campagne 1 , puis 
le cadre de collines herbeuses trds £lev£es qui enceignent 
un bassin en apparence sans issue; et il n'y a d£j& plus 
grand'chose a raconter au point de vue pittoresque sur 
cette place de guerre. Du haut des forts qui couronnent 
4es sommets, la vue est belle, dit-on; mais il « crachinaiU 
toujours 

11 faut traverser le Song-Ki-Kong et aller k un kilometre, 
jusqu'a Kilua, pour observer les indigenes chez eux. Les 
habitations, groupies autour d'une grande place rectangu- 
laire et au bord des routes qui y accident, sont tr6s chi- 
noises d'aspect. On voit tout de suite qu'on n'est plus en 
pays annamite, mais dans une region interm^diaire, dans 
une « marche », frontiere politique et ethnographique. 

Le marche de Kilua, de cinq en cinq jours, est trfcs im- 
portant. Les Annamites y viennent de Phu-Lang-Thuong ; 
les Chinois, de Lang-Tcheou; et les paysans des environs 
y descendent en foule. Ces paysans sont des Tho et des 
Noun 2 ; les uns et les autres s'habillent & peu pr&s de m£me, 
on cotonnade bleu fonce, avec des bandelettes d'etofle 
autour des jarrets et une sorte de turban sur la t«He; mais 
entre eux ils se diff^rencient par la coupe de la chevelure, 
les premiers la portant entifcre et en chignon comme leurs 
voisins du Sud, les seconds se rasant une partie du cr&ne 
tout en gardant la tresse a la mode sinique. Les femmes 
sont v£tues de la m£me 6toffe bleue ; elles portent culottes, 

\ . L'un de ces massifs renferme une tres belle grotte que je n'ai pu 
visiter. 

2. Les Tho, les Noun, les Man forment trois populations distinctes 
4e la region montagneuse intermediate entre le Tonkin et la Chine 
(Voir Famin, Au Tonkin el sur la frontiire du Qouang-Si). 



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UNE TOURNfcE EN INDO-CUINE. 485- 

avec un justaucorps long serrd & la taille et un chapeauen 
latanier k tr6s larges bords, mais & calotte petite comme 
celle des couvre-chefs des misses anglaises. Elles vont 
pieds nus dans l'abominable boue des chemins d'hiver de 
ce pays ; mais l'exercice et le froid leur met aux joues 
une coloration rose qu'on est deshabitu<§ de voir sous les 
tropiques. Elles ont toutes au cou un grand anneau rigide- 



Kemmos tho, au march 6 do Kilua pros I^angson, photographic do M. Sallos. 

en argent grossierement cisel6, aussi large d'ouverture que 
le diamdtre de leur t£te. J'eus d'abord quelque difficult^ & 
obtenir un de ces colliers ; effarouch^es, elles s'enfuyaient ; 
mais quand j'eus reussi un premier achat et qu'elles me 
virent payer en belles piastres sonnantes, je ne tardai pas 
h me voir entour£ d'une foule feminine dont les bras se 
tendaient avec des colliers, des bracelets, des boucles 
d'oreille, et j'eus alors vite rassemble la collection des. 
divers modeles. 



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486 COURSES ET ASCENSIONS. 

Les grand es reunions du marche ne vont pas sans quei- 
ques rejouissances. Un theatre en plein vent etait dress6 
au milieu de la place, et du matin au soir une troupe chi- 
noise y donnait la representation, & laquelle le bon peuple 
assistait tout en faisant ses affaires, aux frais de la con- 
gregation des negociants celestes de l'endroit. A Tune de 
ces representations, les Cantonais avaient convie avec 
quelque solennite les officiers et fonctionnaires fran^ais 
et annamites. Je fis ainsi la connaissance du tong-doc, du 
prefet de la province de Langson. 

Vieillard k barbiche blanche, Annamite fortement m4lin£ 
de sang tho, le tong-doc aimait bien qu'on all&t le visiter le 
soir* Jeune, disait-il, il passait la nuit k veiller dans son 
ch&teau sur la fronti^re de Chine, pour repousser lesatta- 
ques des pirates? et depuis lors il faisait de la nuit le jour. 
Son; appartement ouvraitsur une cour interieure de Fag- 
glomeration, entour^e chine enceinte, qui constituait sa 
prefecture ; ce n'etait k vrai dire qu'on grand hangar ferine 
de murs ; le sol etait de terre battue et, outre la porte, il 
n'y avait pour ouverture qu'une petite fen£tre sans car- 
reaux. En face de I'efrtrge s' Aevait rantel des anc&tres, pre- 
cede de la table des ofTramdes. Le tong-doc se tenait tcwjouis 
dans le fond k gauche, tainttit couch e, tant6t accroupi sur 
fe grand plateau de bois, porte par des treteaux bas, qui 
est le meuble essentiel de toute habitation annamite. Si 
un, de ses subordonnes s'introduisait, lui presentant des 
deux mains, avec une courbette, quelque rapport, le prefet 
redressait ses grandes lunettes, lisait le grimoire k la 
lueur de la petite flamme qui brulait pr£s de lui, et, sans 
abandonner sa position, les genoux au menton, le recti- 
fiait et le signait en quelques coups de pinceau. Tr^s fri- 
leux, il approchait tant6t de ses mains, tantotde ses pieds, 
une gentille bolte en cuivre nielie a couvercle ajoure, 
pleine de cendres et de braise,ou de temps k autre il piquait 
quelque morceau de bois de santal tire d'un coffret k 



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UNE TOURN^E en indo-chine. 487 

port£e de la main, plein (Tune foule de petites choses 
dans de petits papiers. 

Autour de lui jamais ses femmes ne paraissaient. 
Ses serviteurs allaient, venaient, s'asseyant et causant, 
mon propre boy m&16 k eux, sans g£ne, mais attentifs au 
moindre mot du mandarin, avec cette familiarite respec- 
tueuse qui n'existe plus chez nous depuis que les valets 
sont devenus les £gaux des maltres. Le tong-doc fumait 
constamment; il fumait de nombreuses cigarettes; il 
fumait aussi I'opium. Un de ses gens, assis dans un coin 
de la pi&ce, etait sp£cialement pr6pos6 k la preparation des 
pipes ; il faut beaucoup d'habitude et une grande dexte- 
rite pour prendre, au bout d'une longue aiguille, une 
goutte de la visqueuse liqueur brune, la faire gonfler & la 
damme d'une lampe, la ramasser, puis la tourner, rouler, 
tasser sur le plat du fourneau, la chauffer encore, la trai- 
ter de nouveau et la coller enftn sur le trou minuscule en 
la percant en son milieu. Or, en sa quality de prefet, le 
tong-doc a plus d'une fois fait apposer des affiches pour 
prescrire a ses ressortissants l'abandon d'un vice qui 
conduit a l'abrutissement ; et, comme chef de famille, il 
interdit, sous des menaces terribles, k tout son monde 
l'usage de la drogue : « Moi, dit-il, je suis bien vieux, je 
ne puis plus m'en passer. » Ses faculty d'ailleurs ne 
paraissaient nullement atteintes. 

Quand j'arrivais, il m'invitait aussit6t k prendre place 
sur son plancher. Seulement la raideur de mes articula- 
tions m'interdisait l'accroupissement annamite ; je ne 
pouvais que m'asseoir k Teurop^enne ou, d6pouill6 de 
mes chaussures boueuses, m'6tendre sur la peau de tigre 
qui couvrait ma place, la t6te sur un coussinet. Entre mon 
h6te et moi, il y avait alors le nGeessaire k opium, le pla- 
teau incruste de nacre, les fourneaux de rechange et la 
lampe dont la ilamme, sous son globe de verre & facettes, 
br&lait droite mystSrieusement dans la demi-obscurit^ de 



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•488 COURSES ET ASCENSIONS. 

ce logis etrange. On no tardait pas & apporter une grande 
boite de laque rouge dont les compartiments £taient pleins 
de fruits et de legumes confits au sucre qu'on prenait en 
les piquant avec une aiguille de bois ; quelques-unes de ces 
friandises etaient fort agreables au gout. On les arrosait 
de the fait \h sur place ; sur un brasier, la bouillotte chan- 
tait ; le mandarin mettait quelques feuilles dans une tr£s 
petite theiere de terre rouge qu'il remplissait d'eau, et il 
versait aussitdt lui-m6me l'infusion dans les classiques 
tasses sans anses k decor bleu cercl£es d'argent, grandes 
coimne des coquetiers; le liquide h peine colore se buvait 
tres chaud et sans sucre. 

Le tony-doc a recemment perdu deux fils, des hommes 
faits, tues par des pirates. II lui restedeuxfillettes etdeux 
garcons. Le plus ;\ge, ayant dix-sept ans, etait toujours 
present aux receptions, se m£lant aux serviteurs sans 
aucune apparence de superiorite. II allait se marier; pour 
cadeau a la future, son pere avait fait acheter k Hanoi de 
belles boucles et une bague europeennes ornees de bril- 
lants- « Vous etes content, demandai-je au jeune homme? 
— Oh! oui, repondit-il. — Votre fiancee est jolie? — Je 
ne la connais pas. » Le tong-doc m'expliqua qu'ainsi se 
font les alliances dans les familles.de mandarins, parle 
choix des parents. « Seulement, ajouta-t-il malicieuse- 
ment, chez nous la loi permet de prendre ensuite d'autres 
epouses h notre gout. » 

11 voulait bien me considerer comme au-dessus de ses 
foudres contre l'opium, et il me faisait fumer. Mon inexpe- 
rience lamusait; couche sur le flanc, j'avais beau vouloir 
suivre les instructions de son domestique interpr&te : 
quand la boulette d'opium se tum^fiait k la flamme, j'aspi- 
rais trop fort ou pas assez, et le trou se bouchait. La sen- 
sation? Je n'ai pas pousse les essais assez loin pour £prou- 
ver du bien-£tre ou du malaise ; je me suis contents de 
l'odeur : une odeur qui semble Scceurante, qui cependant 



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UNE tournGe en indo-cbine. 489 

ne repugne pas et qu'on sent qu'on ne tarderait pas k 
trouver agr^able et grisante. 

Ce qui suivit alors un soir n'cHait pas un effet des fumees 
de l'opium. Les sucreries et le th6 nous lassant, le pr^fet 
appela ses chanteuses, et pendant une heure et plus nous 
nous regal&mes des melodies nasillardes de ces femmes 
qui, assises k terre, sans un mouvement de physionomie, 
k tour de rule prenaieot le chant, accompagn£es sur des 
violes, des guitares, des flutes et des languettes de bam- 
bou ; le maitre t^moignait de sa satisfaction en frappant 
un tambour de quelques coups nerveux. Ensuite vint une 
interessante figure. Lorsque je me levai pour prendre 
conge, le tong-doc fit apporter du choum-choum ou eau-de- 
vie de riz. Une chanteuse vint alors se placer debout devant 
chaque visiteur. Une coupe d'une main, l'autre bras autour 
de mon cou, la mienne entonna mes louanges, en anna- 
mite dont je ne comprenais pas un mot; ses strophes 
d'inspiration finies, elle me fit boire une gorg£e et je dus 
la faire boire de meme. Puis sa compagne chanta les vic- 
toires du jeune officier present, et le fit boire en l'enla- 
$ant. Mon tour revint, et ainsi de suite plusieurs fois.Cela 
aurait dure jusqu'au jour si je n'avais enfin fait vider un 
peu vite, par l'arliste, la coupe jusqu'St la lie; la malheu- 
reuse fit plus de grimaces que moi-m^me pour l'opium, 
et nous p&mes nous echapper, laissant le madre tong-doc 
veiller et fumer la mauvaise drogue chinoise. 

De Langson k Dong-Dang, il y a 14 kilometres. Je par- 
courus la distance a cheval, escorts de cavaliers annamites 
tr&s cranes sur leurs poneys pleins de feu, solides sur 
leurs ^triers dont ils saisissent le montant entre le gros 
orteil et le second doigt de leurs pieds nus. Cet entou- 
rage n'^tait pas exige pour ma securite, il £tait pure- 
ment honorifique, pour montrer que j'6tais mandarin en 
mon pays. On circule en effet sans danger isol&nent de 
Tun k Fautre endroit, depuis que le colonel Gallteni a su 



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490 COURSES ET ASCENSIONS. 

par des proc6d6s nouveaux et hardis pacifier la region. 

Le pays traverse n'est pas particulterement pittoresque ; 
les massifs calcaires y font d^faut ; on circule entre les 
habituelles collines herbeuses a contours arrondis. La 
route est abominable sans qu'il en puisse £tre autrement 
apr&s une longue p^riode de fine pluie, d'autant que nos 
troupiers n'ont pas encore pu enfouir dans la boue la 
quantite de macadam indispensable pour donner k la voie 
une solide assiette. Mais pour les officiers qui descendent 
de Cao-Bang et de la haute region apres un an seulement 
de se^our, le spectacle, malgre sa tristesse en cette saison, 
est plein d'int6r£t, parce qu'il leur revile le retour de la 
population; ils voient des villages nouveaux, des rizi&res, 
des plantations de badiane, Ik oil il n'y avait, au temps de 
la piraterie, que solitude et brousse. 

Au detour d'une colline, Dong-Dang s'annonce par l'ap- 
parition de majestueuses casernes qu'on a construites sur 
une Elevation k pentes rapides, tr6s grandes pour impo- 
ser aux indigenes et les rassurer par la preuve de notre 
tftablissement d^finitif dans le pays. De lk-haut nos sol- 
dats et nos miliciens tho jouissent d'un fort beau coup 
d'oeil. Vers le Sud, ils voient un fouillis de sommets, par- 
mi lesquels se distinguent des arcHes dentetees dont la 
forme et la teinte de v6g£tation r<§vMent la parents avec 
les blocs de la baie d'Along. Au Nord, ils dominent le vil- 
lage dont on peut compter les toits, au bord d'un clair 
ruisseau, avec de beaux jardins potagers, les uns k nos 
hommes, les autres aux indigenes, et des champs ou pai- 
siblement le laboureur tho pousse la charrue derri&re ses 
buffles. A droite et k gauche, des collines herbeuses ; mais 
en face, au de\k du village, se dresse un haut et large 
massif de calcaire escarp6 qui partage le pays, et contre 
lequel la route de Langson vient bifurquer en deux voies, 
qui inclinent, Tune, au Nord-Ouest vers Cao-Bang, l'autre 
au Nord-Est vers Lang-Tcheou et la Chine. 



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PS 



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UNE tournSe en indo-chine. -493 

Le changement de saison commencait a s'annoncer ; 
l*uniformit6 du ciel gris se divisait parfois en grosses 
masses floconneuses, eton sentait se repandre unemoiteur 
lourdede serre chaude. Les accalmies du « crachin» pour- 
tant ne duraient guere. J'eus m^rne de la peine k trouver 
un moment pour saisir quelques types de Tho et de Noun; 
je cherchai aussi des montagnards man qui parfois 
descendent jusqu'ici ; mais il ne me fut pas donn£ d'en 
voir un seul k aucun des deux marches auxquels j'assistai 
en huit jours. 

La Chine n'est qu'k £ kilometres de Dong-Dang. Je m'y 
rendis a cheYal avec le capitaine commandant le secteur, 
non sans avoir au pnjalable, suivant l'usage chinois, fait 
porter nos cartes au mandarin charge de la garde de la 
porte de Nam-Quan. La route s'eleve rapidement. Elle 
laisse k droite des pentes ou ne poussent que de hautes 
herbes, avec de-ci de-Ik quelque arbre isol£; k gauche, elle 
longe un haut k-pic qui bient6t se montre frang6 d'une 
muraille k cr£neaux, la frontifcre etant k mi-hauteur. Mais 
voici la muraille qui descend de la crSte, traverse le vallon 
tres resserr^ et remonte de l'autre cote, pour continuer au 
del& a travers les collines. Au plus bas de cette ligne par 
monts et par vaux, une porte parait ouverte, vers la Chine, 
vers cette grande agglomeration de peuples sans cohesion, 
vers cette unite sans lien , aussi faible que l'etait l'lnde 
sur le d£clin de la domination mongole. 

Sur la route, la borne fronti£re est posee k 200 metres 
en avant de la muraille crenelle. Toutaupr£sgisaienttrois 
tetes de pirates r^cemment executes par ordre de notre 
ami le marshal Sou, commandant de 1'armee duQouang-Si. 
Ensuite, ce n'etait plus qu'un cloaque, et, pour atteindre le 
seuil de l'Empire Celeste, il fallait gravir une pente si raide 
et si glissante que nous descendimes de cheval et mon- 
t&mes k pied. Un dragon sculpte grimacait au-dessus de 
l'ouverture ; au delk d'une vaste cour et d'une nouvelle 



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494 COURSES ET ASCENSIONS. 

porte, perc£e dans une tour massive rattacWe &l'enceinte, 
unnouveau raonstre, peint sur la face (Tun mur en travers 
du passage, menaqait les voyageurs. Comme nos inten- 
tions (Haient pures, cet effrayant gardien nous fit gr&ce de 
la vie, et imm^diatement derri&re lui nous trouv&mes le 
yamen du mandarin. 

La reception fut tr&s cordiale. Le commandant de Nam- 
Quan, tout k la fois militaire et douanier, nous fit avaler 
des g&teaux lourds et fadea, arrosSs de beaucoup de the 
sans sucre et de champagne dans des verres a liqueur. 
Nous nous s£par&mes les meilleurs amis du monde, en 
nous donnant rendez-vous, k quelques jours de la, a Lang- 
son, oil le marshal iui-mdme allait venir ; nous Tapprimes 
au mandarin, qui n'en voulait pas croire ses oreilles. 

Le marechal, en effet, 6tait attendu au chef-lieu du 
deuxi&me territoire le 15 avril, par autorisation sp^ciale 
de P6kin, pour y recevoir la croix de commandeur de la 
Legion d'honneur des mains du general Duchemin. Le 
cortege arriva avec un grand retard, a 3 heures. En tSte 
marchait un peloton de cavaliers annamites ; puis venait 
l'escorte chinoise : une douzaine d'etendards, des soldats 
portant, la crosse en l'air, leur fusil k repetition, des 
trompettes tirant de leurs instruments, longs comme ceux 
d'Airfa, des sons prolongs, graves et lugubres; enfin, pre- 
cedee dun porte-parasol et d'un porte-pique, la chaise 
mandarinale sur les epaules de huit Chinois. 

Le marechal Sou est un tr&s haut dignitaire ; il a le titre 
de precepteur de l'empereur et la decoration du Hing- 
Koua, qui lui permet de se v£tir d'une jaquette de soie 
jaune. (Test un homme de grande taille, d'une cinquan- 
taine d'annees, la figure rasee, majestueux sous l'ampleur 
de ses vetements de soie. II s'interessa beaucoup au che- 
min de fer dont le prolongement ne tardera pas k atteindre 
Lang-Tcheou. A table il fut d'une gaiety folle, faisant les 
plus deiicates politesses chinoises, celle-ci par exemple : 



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UNE TOURN&E EN INDO-CHINE. 495 

il prenait avec les doigts un morceau dans son assiette et 
le plagait aimablement dans l'assietle du voisin ou de la 
voisine. Le soir, on devait danser pour planter la cremail* 
ldre de la Residence toute neuve ; pensez done : Langson, 
k ce moment, poss^dait cinq Franchises, dont une, vail- 
lante s'il en fut, venue expr6s en deux journees de cheval 
depuis Lang-Tcheou ! Pour se preparer au bal, le mare- 
chal s'en alia fumer dans sa chambre quelques douzaines 
de pipes d'opium, et il reparut frais et dispos dans un 
costume de soie broch^e d'une d^licieuse couleur brune. 

Et lui-m£me, il dansa ! S'6tant d£barrass6 de sa longue 
robe g£nante, se pr^sentant en petit costume avec ses 
chausses blanches qui descendaient dans les fourreaux 
marron de ses mollets, il se langa dans le pas de quatre 
avec Taimable Francaise de Lang-Tcheou, essayant, mais 
en vain, avec la legerete d'un 61£phstnt, de saisir la cadence 
du mouvement de la jambe lanc^e. Ce fut le clou impr^vu 
de la f£te : on riait ; mais le Ghinois riait plus encore. 

D&s le lendemain, il repartit pour son pays, et, de mon 
cdt£, je repris la route du Delta et peu apres celle de la 
France. 

Comme alpinisme, tout cela est nul; j'en conviens. Je 
n'hSsite pas cependant k engager mes collogues & aller en 
Indo-Chine. Comme colons ? certes oui; j'ai foi en ce beau 
pays oil l'espace est immense, ouvert h l'activitg des 
n6tres et & nos capitaux ; mais aussi en simples touristes. 
lis y trouveront des jouissances nouvelles : pays et peuples, 
monuments et vegetation, institutions indigenes, et rn£me 
l'ceuvre coloniale d£ja faite, tout les seduira, — car ils 
savent regarder et voir, — malgr6 l'absence de hautes 
cimes et de glaciers. 

A. Salles, 

Inspecteur dos colonies, • 
Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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XVI 

UNE ASCENSION AU KAKOULIMA 

GUINEE francaise 

(Par M. i.e capitaine E. Salesses) 



Comme k tout le monde, il m 'est arrive bien souventde 
faire des courses dans les Alpes frangaises; je n'ai jamais 
<*u la moindre pensee d'en entretenir le public, etde venir 
glaner apr6s tant d'autres qui me paraissent avoir epuise 
le sujet. 

Toutefois, St la suite de circonstancesparticulieres, mon 
champ d'exploration s'est 61argi ; Toccasion m'a (H6 fouraie 
d'ex^cuter dans TAfrique occidenlale, au Sud du Senegal, 
sur les cotes de la Guin6e franQaise, Tascension d une 
montagne fort escarpee, qui porte le nom exotique de 
Mont Kakoultma. Le r6cit en est inedit ; par certains cotes, 
et principalement par Tattrait de la nouveaut£, peut-£tre 
int6ressera-t-il les lecteurs. 

Le pur amour des belles grimpades n'a pas 6t£ mon seul 
mobile en cette affaire, je l'avoue sans rougir, au risque de 
me faire honnir par les fanatiques. J'6tais charge dune 
mission topographique qui exigeait pr^cisement la recon- 
naissance des environs du massif; quoi de plus naiurel 
que de faciliter mon travail par des observations prises du 
haut d'un pareil belvedere, qui domine tous les points de 
Thorizon? Que vous veniez de la mer ou que vous parcou- 



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UNE ASCENSION AU KAKOULIMA. 497 

riez la terre ferme, devant vous se dresse constamment, 
ainsi qu'un mur abrupt et quasi vertical, cette belle mon- 
tagne ; le marin se repere volontiers sur elle ; l'indig&ne la 
contemple avec une superstitieuse terreur. 

Vue de face, elle figure une crGte allongee sur laquelle 
on distingue trois cimes (voir le croquis de la p. 500), 
dont la plus elev6e se trouve k VOuest. Sa hauteur n'est 
que de 1,000 mfetres environ, bien peu de chose par con- 
sequent en apparence; mais ce n'est pas, ai-je dit, une 
montagne ordinaire, c'est un veritable mur k gravir. 
L 'effort est tellement continu et sSrieux que l'ascension 

' Route .du Badi Vkllte d« ftondouton 



M? Dixit* M^UkouliM 

Vue du Kakoul'tmA prise de I'entree de le beie SangareA 

ll*K 




Vue du Kakoulima priee de I'entree dele riviere Dubreka 



proprement dite exige deux jours complets, tout autant 
que les plus hautes montagnes d'Europe; si Ton veut 
bien defalquer chez ces dernteres Taltitude du point de 
depart, la disproportion ne paraltra plus si grande. 

La structure du massif est granitique, et presente trois 
lignes successives d'escarpements stries et moutonn6s 
par les glaciers prehistoriques descendant du Poutah 
Djallon; les intemperies en ont delite les roches, bien 
que celles-ci soient trfcs dures; de nombreux et enormes 
blocs couvrent les pentes et g£nent beaucoup la marche ; 
enfin le tout est reconvert jusqu'au sommet d'un luxuriant 
manteau de vegetation tropicale ; dans les regions sup£- 
rieures se trouvent les hautes futaies, aux troncs relitfs par 
des lianes k caoutchouc qui pendent <# et \k comme des 
cordages; k la base du massif rfcgne une brousse serr^e, 

A.NNUAJRE DE 1896. 32 



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498 COURSES ET ASCENSIONS. 

qui ne livre point passage k l'ascensionniste et l'oblige k 
pratiquer peniblement une brfcche sur toute son epaisseur. 
Autour du Kakoulima SQnt ranges concentriquement de 
nombreux plateaux grSseux moins Sieves, dont il domine 
magnifiquement Tensemble; vers le Nord et l'Est, du cute 

CARTE DES ENVIRONS DE KONAKRY 



du continent africain, des valines profondes l'isolentainsi 
que les fosses d'une forteresse; k l'Ouest et au Sud, ses 
contreforts baignent dans la mer. Son soul&vement doit 
£tre contemporain de celui des lies de Los, cette forma- 
tion cratSriforme de nature granitique qui s'etend au large 
de Conakry, la capitale de la Guinee franchise ; du reste 
toute la cdte occidentale africaine, depuis les Canaries 
jusqu'k Sainte-Helene, porte les traces des forces pluto- 



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UNE ASCENSION AU KAKOULIMA. 499 

niques anciennes et nouvelles auxquelles elle doit son 
existence. 

Pendant la saison des pluies, le sommet du Kakoulima 
se degage tres nettement k l'horizon; pendant les pre- 
miers mois de la saison seche, au contraire, de d^cembre k 
tevrier, il se couronne volontiersde brumes et de nuages, 
amenes sans doute par les souffles de l'harmattan. Toutes 
ces circonstances, jointes h son inaccessibility apparente, 
lui constituent une physionomie speciale, qui explique le 
respect dont il est entoure chez les noirs et les supersti- 
tions qui courent sur son compte. Pour ces populations 
encore engages dans le fetichisme, le mont est sacre et 
hante par les diables; le touriste sacrilege qui viole ses 
flancs est vou6 au malheur, et condamne h errer perpStuel- 
lement sur la montagne sans jamais retrouver sa route. 

En dehors de quelque hardi chercheur de caoutchouc, 
aucun noir ne penetre volontiers dans la fortU qui couvre 
la montagne; ses habitants ordinaires sont les troupes 
bruyantes des chimpanz^s, dont les cris discordants sa- 
luent le soleil & son lever et & son coucher; ce sont en- 
core les redoutables najas, serpents noirs tres venimeux, 
dont une esp6ce possede la propriete curieuse de projeter 
son venin. 

Telle est la montagne remarquable & tant de litres dont 
j'ai entrepris l'ascension. Je me proposais d'atteindre les 
buts multiples suivants : determiner la roche constituante, 
ainsi que l'altitude du sommet principal et sa nature cra- 
tSriforme; installer sur le point culminant, en pratiquant 
des breches dans la for£t au moyen du feu, un signal tr&s 
reconnaissable ; prendre enfin le panorama de la region 
qui entoure le pic principal. 

Mon depart s'est eflectue le 3 decembre 1895. Je quit- 
tai mon gtte de Gomboul'a (voir le croquis de la p. 500), resolu 
a bivouaquer sur la montagne ; j'esperaisprofiter ensuite de 
la pleine lune pour atteindre le sommet d£s les premieres 



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500 COURSES ET ASCENSIONS. 

lueurs du jour. Le Kakoulima, qui se distingue trfcs nette- 
ment pendant la mauvaise saison, se couvre en effet de 
nuages & partir de 9 heures du matin durant la saison 
s&che. J'avais observe du reste, auparavant, les parois ro- 
cheuses de la montagne, et j'avais pu me rendre compte 
qu'il fallait passer par le village de Condehire ; de ce der- 
nier point, je devais gagner la clairtere A (voir le croquis 
ci-dessous), pour diminuer Tepaisseur de la brousse k fran- 



Le Ka?u>ulima vu du plateau de Combouia 

A C/mhOrm mt hutUm indiginmt. 
Btfuromtion d*n» la 6rou»s*. 
C Cmmpmtnant pmndmnt /« nuit. 
CD Cham in paroouru pmndmnt iaa tatan- 
namanta au piad du iTmaoarpam a n t . 



C tfaacarpamant 

F Sfaacarpamant. ttaaha qui ptaur*. 

Arbrm du ft*/ a. 
G Point axtramm attaint aur- larata. 
B.H.C. Cham in pro/tti. 



chir; restaient ensuite & remonter les bords d'un thalweg 
rempli de grands arbres, suivant Titineraire B H indique 
sur le dessin; une fois sur 1'anHe, en H, je devais pouvoir 
gagner facilement le sommet du pic occidental. On verra 
que j'avais compte sans mon hote, et que Tascension de- 
vait tromper totalement ces previsions fondees sur une 
experience acquise uniquement en Europe. 

Je quittai done GombouYa, village comprenant une 
vingtaine de huttes sousous, en compagnie de mon inter- 
pr&te, de mon boy et de deux porteurs noirs munis de 
coupe-coupes; ma mule me transporta jusqu'au village de 
€ond6hire, au pied du Kakoulima; mes bagages consis- 



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UNE ASCENSION AU KAKOULIMA. 501 

taient simplement en quelques conserves, une lanterne, 
et des moyens de couchage. 

Gomboul'a est situ6 presque au niveau de la mer, car la 
maree se fait sentir jusqu'au gue de la petite rivifcre 
Takoure, & peu de distance du village; de ce point, on 
gagne un plateau de lat£rite (formation d'h^matite brune 
et d'argile rouge), situe k 30 metres au-dessus du niveau 
de Gomboul'a. CondehirS se trouve sur ce plateau, non 
loin des eaux froides et cristallines de la rivi&re Ouende- 
Kour6 ; un petit sentier tr£s raide me conduisit des bords 
de TOuende-Koure jusqu^ deux cases entourGes de champs 
de mil, dans la clairi&re A ; de \k il fallut descendre de mule 
et remonter les pentes, pour entrer dans la brousse qui en- 
toure le Kakoulima d'un fourrS presque impenetrable. 
Par bonne fortune se rencontra sur mes pas une petite 
piste tr&s peu visible, passage de quelque chercheur de 
caoutchouc, qui permettait en se tenant constamment 
courb6 de traverser ce premier obstacle et de p6n6trer 
dans la for6t proprement dite, au milieu des arbres de 
haute futaie qui couvrent les pentes de la montagne ; j'at- 
teignis ainsi le point marqu6 C sur le croquis, sans autre 
incident que la rencontre de magnans, grosses fourmis 
carnivores dont les cuisantes morsures mirent mon 
escorte en deroute. 

La direction n^tait pas facile k conserver dans le d^dale 
inextricable de la forAt; qu'on se reprSsente une fordt 
vierge, dont le sol est encombr6 de d6bris de toute sorte, 
de troncs d'arbres morts de vieillesse et embarrassant le 
chemin, de ravines continuelles, de blocs Snormes de ro- 
chers. J'avais malheureusement neglige d'emporter une 
boussole, precaution cependant indispensable, et j^tais 
contraint de d6vier constamment de ma route, & la demande 
de tous les accidents de terrain et de tous les obstacles 
qui venaient se jeter sur mes pas. Au lieu de suivre la 
direction B H, j'ai done suivi, sansm'en apercevoir, ladirec- 



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502 COURSES ET ASCENSIONS. 

tion BC, et il devait m'etre impossible le lendemain, line 
fois engage dans les rochers, de les quitter pour rectifier 
mon erreur. 

La marche est extr£mement p6nible au milieu de cette 
vegetation tropicale; on est oblige de couper k chaque 
instant des lianes, des branches qui viennent vous embar- 
rasser ; on saute parfois de bloc en bloc au milieu d'une 
veritable carri&re de pierres dont quelques-unes sont gigan- 
tesques, produit de la chute de quelque pande montagne. 
De peur de m'egarer au retour, j'avais soin de faire des 
marques nombreuses au tronc des arbres que nous ren- 
contrions. La for£t contenait beaucoup de lianes k caout- 
chouc, conservant en general les traces des incisions par 
ou s'ecoule le prdcieux produit. Beaucoup d'arbres etaient 
tombes et pourrissaient sur place, obstacle k franchir qui 
ne nous g£nait pas mediocrement; pas la moindre ren- 
contre humaine; nos seuls voisins etaient les nombreux 
chimpanzes qui vivent tranquillement en troupe dans la 
foret, proteges par le respect superstitieux que le Kakou- 
lima inspire aux noirs. 

La nuit etant bient6t survenue, mes noirs deblay£rent 
soigneusement une plate-forme convenable, sur laquelle 
ils allum&rent du feu, et nous bivouaqu&mes en pleine 
foret vierge, au bruit du « salam » sauvage des chimpan- 
zes. Les noirs etaient peu rassures; ils ne dormirent pas, 
sous la cuisante piqAre d'enormes moustiques qui inter- 
rompirent ^galement mon sommeil par leur incessant 
bourdonnement. Aussi, des 2 heures du matin, k la lueur 
d'une lanterne combinee avec celle de la,lune, qui ne 
brillait que faiblement k travers Tepais feuillage, je repris 
mon ascension; comme, sans m'en douter, j'avais marche 
la veille vers des escarpements qui forment, vus de loin, 
de larges taches grises dans la masse sombre de la mon- 
tagne, je ne tardai pas k me trouver au pied de hautes 
murailles. En vain je cherchai un couloir praticable; il 



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L'NE ASCENSION AU KAKOULIMA. 503 

fallut me decider k tourner Tobstacle en obliquant k droite 
dans la direction CD, k travers les ravines qui rendaient la 
marche tr£s difficile. Heureusement j'avais laissS au bivouac 
tous mes impedimenta, et je n'emportais avec moi que le 
plus strict ndcessaire. 

II 6tait devenu Evident, depuis le moment ou j'avais 
atteint les escarpements, que la bonne direction primitive 
n'avait pas £t6 suivie; la retrouver £tait chose bien incer- 
taine; je me dgcidai k adopter autant que possible la ligne 
de plus grande pente, d£s que j'eus trouvg une voie k peu 
prfcs praticable, k partir du point marqu^D. II fallut encore 
escalader au point E une deuxi&me sgrie d'escarpements 
assez difficiles, et c'est ainsi que nous parvtnmes dans la 
matinee & un bouquet d'arbres rgsineux, non loin d'une 
petite source form£e par un rocher qui pleure, k l'endroit 
marqu6 F sur le croquis. Le ph6nom£ne du suintement de 
Teau impressionna beaucoup mes noirs, qui ne s'atten- 
daient pas k en trouver k une pareille hauteur ; aussi attri- 
bu&rent-ils tout simplement le fait k Tun des diables de 
c6ans. 

L'altitude obtenue 6tait d6ja assez grande pour me per- 
metlre de discerner tous les details de la region que je 
venais de quitter; le pays du Sombouya s'Stalait & mes 
pieds comme une magnifique carte en relief tein tee et net- 
tement dessin^e; j'ai pu facilement me rendre compte de 
Forographie et de Thydrographie de la contrSe, mieux que 
je ne Teussepu fairepar denombreuses reconnaissances. 

Je poursuivais done ma route avec plein espoir dereus- 
site, malgre les grosses difficult^ que je rencontrais. Sur 
le versant meridional, ainsi que l'indique le croquis, le 
Kakoulima est d£fendu par trois retranchements qu'il faut 
enl&ver, trois fajaises consGcutives, contremarches d'un 
escalier gigantesque qu'il faut gravir. II etait d&}k 9 heures 
du matin, et j'£tais passablement fatigu6, ainsi que mes 
porteurs; mes provisions de vivres etaient epuisees; 



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504 COURSES ET ASCENSIONS. 

dej& du fond des valines montaient lentement d'6pais 
brouillards qui bient6t m'enveloppfcrent, et je perdis l'es- 
poir de jouir du panorama du sommet, qui doit 6tre 
merveilleux; j'avan^ais lentement dans la direction FG, 
parmi des rochers peu faciles, au milieu d'une brume 
incommode ; ce fut alors que je fis la rencontre d'un gros 
naja noir, enroulS autour d'une branche assez elevSe, qui 
s'Stendait en travers de notre chemin. 

Le reptile nous regardait avec une tranquillity surpre- 
nante; j'avais sur moi un revolver d'occasion, et je lui 
tirai deux balles qui ne l'atteignirent point; le tir des 
quatre autres cartouches ne me donna que des rates, 
l'arme £tant en mauvais 6tat. II est impossible de d^crire 
l'effet de cet accident malencontreux sur mes supersti- 
tieux compagnons, qui, sans autre forme de proems, com- 
mencement k detaler; j'eus beaucoup de peine k les as- 
sembler k nouveau, mais ni exhortations ni menaces ne 
purent les decider & dSpasser la branche fatale. Je leur 
ordonnai done de rester \k et de m'attendre, pendant que 
je continuais ma route, en passant sous le serpent qui se 
retira fort posement. L 'altitude obtenue etait alors de 
870 metres, et je pensais toucher au but. 

J'atteignis ainsi le point G sur l'ar^te, au bout de 
deux heures de marche, toujours g6n6 parle brouillard,a 
une altitude de 980 metres indiquSe par le barom£tre an6- 
roi'de ; il 6tait midi. 

Je n'avais plus devant moi qu'une pente mod6r6e, sans 
brousse ni rochers, fort agr^able k gravir, mais dont 
j'ignorais la longueur, car je n'ai flx6 le point G sur lecro- 
quis que par approximation; pour rejoindre mes noirs, 
deux heures m'6taient n6cessaires, d'oii environ quatre 
heures d'attente pour ma troupe ; dans T6tat d'esprit de mes 
compagnons, totalement d6nu£s de provisions et de cou- 
rage, ilsetaientcapables, sijetardais, des'imaginerqueles 
mauvais esprits m'avaient enlevS; je n'avais d'ailleurs que 



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UNE ASCENSION AU KAKOULIMA. 505 

juste letemps de redescendre pour ne pas bivouaquer de 
nouveau sur la montagne; enfin, je savaisne pouvoir pro- 
flter du panorama du sommet k cause du brouillard ; 
j'etais de m6me dans Timpossibilite d 'organiser k moi seul 
le signal projete. J'ai done pense agir sagement en ne 
prolongeant pas ma pointe isolSe, et je suis revenu vers le 
point F fort k propos pour apaiser la soif qui me tourmen- 
tait et rassurer mes porteurs qui commengaient & 6tre 
pris de grosses inquietudes. 

La descente s'op^ra d'une facon pr6cipitde, car le temps 
etlafaim nous pressaient; un seul incident & noter, la 
poursuite de mon boy par un essaim d'abeilles log£ dans 
un tronc d'arbre qu'il avait 16g6rement heurte en le fran- 
chissant. Ce detail activa encore notre marche, et nous 
etions r^unis vers 6 heures du soir au point A, oil nous 
p&mes enfin manger. Nous rentr&mesle soir m&me k Gom- 
boui'a. 

Cette course m'a permis de rapporter de nombreux 
£chantillons mineralogiques. La roche du Kakoulima est 
une diorite; elle est extr&mement dure et pr^sente des 
aretes fort aigufis et tranchantes partout ou les erosions 
glaciaires ne se pr^sentent pas. Je n'ai pu verifier de visu 
si le sommet portait un crat&re, mais j'avoue que j'en 
doute fort, k moins que le cratere ne soit extr&mement 
petit. Latitude extreme atteinte est de 980 metres, de 
sorte que le sommet depasse certainement 1,000 metres; 
mes mesures topographiques me donnent le chiffre de 
1,034 metres. 

Cette montagne serait un poste de choix pour un phare 
ou pour une station g6od6sique ; sur ses pentes, on pour- 
rait exploiter avantageusement la for6t qui les couvre et 
qui est fort rapprochGe de la mer. 

J'ai revu au mois de mai 1896 le Mont Kakoulima, et 
j'aurais bien voulu pouvoir le gravir & nouveau. Malheu- 
reusement, j'6tais alors £puise par une dysenterie pro- 



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506 



COURSES ET ASCENSIONS. 



longcte, et m'imposer cette dure ascension eCt et6 une 
grave imprudence. Je compte combler cette lacune k la fin 
de 1897, en transportant mon gite directement, soit 
k Condehire, soit k Bondoukori, point de depart qui me 
paratt encore plus favorable. 
L'horaire de ma marche est le suivant, haltes dSduiles : 



De GombouTfa a Condehire 

De Condehire aux cases de la clairiere A 
Du point A a la haute futaie en B. . 

— B au 1" escarpement en D 

— D au 2* escarpement en E. 

— E au 3* escarpement en F . 

— F au point O surl'arete. . 
Descente etretour deGombouia.. . 



1 heure. 
40 min. 
30 — 

4 heures.l 
4 h. 45 
2h. 15 

2 houres. 
8 — 



Durec probable 

de 

l'ascension, 

haltes deduites i 

13heures. 

Descente : 

8 heurcs. 



Les altitudes donn^es par le baromdtre sont : 

GombouTa +25 metres. 

Condehire +90 — 

Bivouac C +360 — 

Roche qui pleure F +870 — 

Point G sur la Crete +980 — 



E. Salesses, 



Capitainc du genie, 

Charge do lVtude dune voie 

cntre Conakry et lc Niger. 



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SCIENCES, LETTRES ET ARTS 



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VOYAGE 

DE 

GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE 

LE 8 MESS1DOR AN XII ' 
(MANU8CRIT INBDIT DE DOMINIQUE VlLLARS) 

AVANT-PROPOS 

VAnnuaire du Club Alpin Francais a d£ja fait connaltre a ses 
lecteurs le grand botaniste alpin Dominique Villars en publiant, 
en 1886, son Precis d'un voyage a la Berarde en Oisans dans les 
grandes montagnes de la province du Dauphine", qui eHait d'ail- 
leurs tres connu et avait 6t6 imprime' a plusieurs reprises *. 

Nous donnons aujourd'hui in exlenso le Voyage de Grenoble a la 
Grande-Chartreuse. Cette relation doit fitre regarded comme 
inSdite, le Bulletin de la SocteU botanique de France (6 mars 1863) 
n'en ayant public qu'un ex trait, annote* par M. J.-B. Verlot 3 . 

Le manuscrit original est 6crit en entier de la main de Villars ; 
il nVa 6te* confie' en 1890, par M. Eugene Chaper, aux fins de 
copie et de publication integrate; M. Chaper l'avait acquis de 
M. Charavay, en 1864, pour le prix de 500 francs. 

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que les consi- 
derations geologiques se ressentent de Te'tat peu avance' de la 
science a Te"poque ou Villars exrivait. 

1. 27 juin 1804. 

2. Voir ma plaquette, le Voyage de Villars en Oisans, 1889, in-8° de 
\ 5 pages. 

Cct exxtrait a 4i& tiro a part, in -8° de 8 pages. 



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510 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

Le texte de Villars n'a pas e*te* respects par M. Verlot ; nous avons 
cru convenable de le nStablir. 

Paul Guillbwn. 



Sumus pleriquc, ut pcregrina et 
admiremur et vcneremur, et ea qua- 
in nostrosuDt conspectu negligamus. 

(Schbuchzer, Itin. i4/p.,Praef., I.) 

Le m£me jour 1 que les papiers publics annoncerent, £ 
Grenoble, la mort de l'intrepide et savant Humbolt a Aca- 
pulco *, eHoit destine* pour un voyage a la Grande-Char- 
treuse. Depuis vingt-cinq ans que j'habite Grenoble, j'y en 
ai fait plus de dix, avec divers savans de diverses nations. 
Ce pal's inte>essant par son voisinage, par son elevation, 
ses vastes for£ts, ses sites et ses productions naturelles, 
offre toujours un nouvel intent. 

La Chartreuse rendue celebre depuis 1100 par son fon- 
dateur, par sa solitude, l'isolement et le silence qui y 
regnent, le fut encore* par le nombre de savans et par les 
botanistes que ce desert attira, mais surtout par les plantes 
rares qu'il produit. 

Les manuscrits de Richer de Belleval que possede et 
qu'a fait imprimer en partie le professeur Gilibert, de 
Lyon, nous ont appris que Belleval, fondateur du Jardin 
de botanique de Montpellier sous Henri IV, en 1610, vint 
herboriser a Aiyizon, a la Ruchere et a Chatvnantson pen- 
dant le mois de juillet 1618. 

Les manuscrits de Plumier qui existent a Paris nous 
ont appris que le v6ne>able botaniste visita la Chartreuse 
vers 1679. 

LeTheatr.botanicum de Pierre B6rard, pharmacienaGre- 

1. 27 juin 1804. 

2. Ce bruit n'e*tait pas fondd; Alex, de Humboldt ne devait mourir 
qu'cn 1839! 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 511 

noble, en 7 vol. folio, dattes de 1653, que possede labiblio- 
theque publique de cette commune, font plusieurs fois 
mention des plantes de la Chartreuse. 

Pierre Bellon, du Mans, en 1543, avantd'allerenEgypte 
et en Orient, ainsi que Tourneforten 1680, vinrent visiter 
nos plantes des Alpes. 

Antoine et Bernard de Jussieu et Goiffon visiterent nos 
Alpes au commencement du xvm e siecle, ainsi que Barre- 
lier. 

Le professeur des Fontaines, en 1778, et son coll&gue la 
Billardiere, en 1786, flrent les m6mes voyages aux Alpes 
avant d'aller en Afrique. 

Sous tous ces rapports, il devenoit interessant de veri- 
fier si la nature, fiddle h son plan, auroit conserve sur les 
m6mes montagnes les m£mes plantes que les savans y 
avoient observe depuis plus de deux si&cles. 

Laplupartde ces savans ontpaye leur tribut & Thuma- 
nite ; la nature comme son auteur est immuable ; elle varie, 
mais elle est constante dans ses productions, lorsque 
la main de l'homme ne vient pas bouleverser et troubler 
sa marche. Nous dirons bient6t k quoi tient la regularite 
des productions vegetalesde la Chartreuse. 

Mais la perte de Humbolt, toujourspr£sente a notre sou- 
venir, a misledeuil dansle coeurdetous ceux qui, quoique 
moins courageux et moins favoris£s par la nature et par 
la fortune, parcourent la m£me carriere. Nous avions 
besoin de nous promener pour nous distraire : la vue 
d'une nouvelle plante, m&iee au souvenir trop amer qui 
nous poursuivoit, luy faisoit diversion. 

Les hommes passent, la mort n'ecoute ni nos vceux ni 
nos regrets ; la cruelle faulx moissonne les grands hommes 
de preference, et toujours trop t6t. Leurs ouvrages nous 
restent ; marchons done & la lueur du flambeau qu'ils nous 
ont laisse, mais souvenons-nous qu'ils n'ont pas moins 
des droits k notre reconnoissance qu'& I'immortalite. 



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512 SCIENCES, LETTKES ET ARTS. 

La Grande-Chartreuse est au Nord de Grenoble, k deux 
myriamfctres ou cinq lieues environ de distance. Le sol de 
Grenoble, sur une plaine, au confluent du Drac et de 
Tlsfcre, est (§leve& 240 ou 250 metres (125M30 toises) au- 
dessus de la mer. Le sol de la maison de Chartreuse est a 
1 ,200 metres (620 toises) environ au-dessus du niveau de la 
mer. 

Les pics des montagnes voisines, qui sont toutes cal- 
caires, s'elevent &2,045 metres (ou 1,050 toises). Ces times, 
cependant, qui sont une suite de celles du Mont-Blanc et 
du Jura, ne sont qu'au niveau des cols ou passages des 
Alpes, tels que TAutaret, Mont-Genevre, Mont-Cenis et 
Petit Saint-Bernard. Elles sont plus froides nganmoins, k 
raison de leur isolement et de Tenfoncement des valines 
voisines plus profondes. On sait que tes cols des Alpes, ou 
passages dej& cites, sont dominSs par des pics granitiques 
et par des glaciers, qui s'elevent de 3,310 k 3,900 metres 
(1,700 h 2,000 toises), ce qui les rend un peu moins froids 
que des pics isoles k pareilles 616vations. 

Cette difference de temperature se soutient m£me mal- 
gr£ le voisinage des glaciers. Ces faits, que j'ai constates 
en 1782 dans le Journal de physique du mois d'avril,furenl 
continues ensuite par les observations de MM. de Saus- 
sure et Lamanon. 

Des fortUs immenses entourent la Chartreuse k un my- 
riametre environ de rayon de tous cot6s. Le H6tre, les 
deux especes de Sapin, le Tilleul k grandes et k petites 
feuilles, le Fresne, le faux Platane, le faux Sicomore, Acer 
L., TOrmeau & grandes feuilles, le Tremble, le Peuplier 
blanc et noir, l'Aune, le Bouleau, l'Jf, le Marsaule, le Ceri- 
sier des bois, le Cerisier k grappes, le bois de Sainte-Lucie 
[Prunus AfahalebL.), le Sorbier sauvage, TAlisier, Tfib6- 
nier des Alpes, le Coudrier ou Noisettier, le Baguenaudier, 
VEmcrus, la Charmille, le Troesne, l'Epine blanche, le 
Berberis, les deux Cornouillers, le Pin de Geneve, le grand 



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voyage de grenoble a la grande-chartreuse. 513 

et petit Houx, l'Obier ou Boule-de-neige, la Viorne, les 
Chevrefeuils, les Groseillers blancs et rouges composent 
ees vastes forGts. 

Outre ces quarante espfcces d'arbres ou arbrisseaux, un 
nombre d'environ cent arbrisseaux plus petits, ou d'ar- 
bustes croissent sur ces montagnes ; tels sont plusieurs 
Saules des Alpes, l'Amelanchier, le Cottoneaster, TAlisier 
des Alpes, le GenSvrier, la Sabine, les Myrthilles, Ylfva 
ursi, les Rosiers- sauvages, le Rosier cottoneux, celui des 
Alpes ou la Rose sans Opines, le Rhododendrum, la Bour- 
gfcne, etc. 

Par un ordre admirable de la nature, qui devroit inspi- 
rer aux hommes la mSme reserve, les mSmes egards, la 
m&me emulation, lorsqu'une forSt dans les Alpes est bien 
fournie, les arbres se protfcgent et se garantissent mutuel- 
lement contre les orages, les neiges, le givre, le froid et 
Tardeur du soleil. (Test ainsi que les plantes de bled et de 
chanvre s'Glfevent k l'envi de se surpasser et atteignent 
une hauteur 6gale d'oii r^sultent la droiture des pieds, 
leur 6galit6, leur soutien reciproque et l'exclusion du ga- 
zon et autres plantes nuisibles ou parasytes. Une emulation 
semblable garantit les for&ts des Alpes, mais le sol ordi- 
nairement trfcs en pente, une fois d^couvert et mis k nud, 
ne se recouvre plus. Oh le gazon s'en empare il faut un 
stecle pour r6g6n6rer la for6t. Souvent ce n'est qu'apr£s 
des alternatives de taillis qui protfcgent et ombragent le 
sol que les semences de sapin, tres fines et trfcs 16gfcres, 
peuvent prendre racine. II faut aux semis d'arbres resi- 
neux une terre meuble, fraiche sans 6tre humide, tem- 
ple, U'abri du froid et du soleil, car le gel fait souvent 
perir les jeunes m61&zes. La neige qui recouvre leur sol 
pendant cinq k six mois de l'annge, le defend contre le 
gel, en attendant que les organes de ces arbres soientassez 
forts pour s6cr6ter la th6r£bentine, la resine qui doivent 
les garantir contre le froid rigoureux de ces climats. 

ANNUAIBB OB 1886. 33 



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514 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

Semblables k laclasse pauvre et indigente, et aux jeunes 
gens trop en arrifcre de leurs etudes , une sorte de d6ses- 
poir semble eteindre le courage des jeunes arbres, et au- 
cun talent, aucunes mesures ne sauroient reussir a repeu- 
pler les clairieres parmi les forSts des montagnes. Si le 
sol mis k nud se trouve tres en pente, les averses, les ravins 
le depouillent du peu de terreauque le debris du feuillage 
et des vents ont amasse pendant Tintervalle des sifccles. 
Les rochers mis k nud n'attirent plus les nuages, la rosee, 
ni la pluye et vont laisser tarir les ruisseaux et les sources 
qui alimentoient, qui abreuvoient les plaines. Ce boulever- 
sement de la nature, la devastation des for&ts, influera 
bienttit sur les r£coltes, sur l'industrie et sur les res- 
sources de Tagriculture. La sante m£me des hommes en 
souffrira, ne ftit-ce que parce que, lorsqu'un &tre vivant 
s'eteint, des milliers d'&tres plus petits se livrent la guerre, 
se disputent ses depouilles. Comme tous les Gtres vivans 
ont besoin d'air et d'eau pour exister, leurs successions 
donnent lieu k des combats toujours nuisibles aux grands 
animaux. L'homme auroit assez d'ennemis k combatre 
parmi les agens de la nature ; d£j& Tabus de son esprit et 
de sa raison ont gmousse son instinct, il devroit 6viter les 
degradations des for&ts qui le mettent aux prises avec tant 
de calamites prSsentes et futures, avec tant de nouveaux 
ennemis. 

Rendons graces aux rochers sourcilleux qui entourent 
la Grande-Chartreuse et qui servent de rempart kses bois, 
les seules forGts qui nous restent. Sans ces rochers ele- 
ves k 1,500 metres au-dessus du sol de Grenoble, la hache 
destructive aurait rase ces for£ts, comme elle fit main 
basse sur les beaux peupliers qu'avoit fait planter le Gon- 
netable sur les rives du Drac. lis ont disparu ces beaux 
arbres, ainsi que les taillis de bois d'Aunes et d'Hippophae, 
saule epineux de Jean-Jacques, que Ton coupoittous les 
trois ans. lis servoient k alimenter les usines de Grenoble, 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 515 

k cuire le pain. Depuis leur destruction, le bois est plus 
cher, les montagnes se dSpouillent, les torrens se multi- 
plient, redoublent de fureur : le climat devient plus froid 
en hiver, plus brulant en 6te, parce qu'il est decouvert, 
priv6 d'abris et d'humidit6. Je doute que les seigles et les 
pommes de terre qui ont pris la place de ces taillis, eu 
egard aux travaux et aux engrais, puissent nous d6dom- 
mager et les remplacer. 

Serons-nous done en Europe, au milieu des nations les 
plus ecclair6es, & la honte des lois sages qui nous gou- 
vernent, exposes k la crainte de voir apres nous ce beau 
pais manquer de bois, se depeupler comme rAflrique?Es- 
perons plut6t qu'un gouvernement sage et puissant rece- 
vra et utilisera les accens de la philanthropic pour la pro- 
tection, le repeuplement et la conservation des for£ts qui 
sont la plus pr^cieuse des proprtetes nationales. 

Les montagnes de la Chartreuse, comme celles du Jura, 
de l'Ain et du Mont-Blanc, sont entifcrement calcaires et de 
seconde formation. (Test le calcaire compacte par grandes 
masses, par couches Spaisses de deux k trois metres. 
Elles sont inclinees vers le N.-O. sur une pente de 15° & 
30° jusqu'& 40°, revGtues de bois et de plantes, nourries 
par quelques dScimfctres de terreau, produit du temps et 
de l'ombre de ces arbres. Quelques fois, des groupes de 
montagnes tertiaires, faites de cailloux terreux, des pou- 
dings et des tufs sont venus former des especes de con- 
treforts au pied de ces montagnes, en addoucir les escar- 
pemens. Au S.-E. ces montagnes sont rompues, couples 
& pic, souvent k une elevation de 600 metres ; de ces ctites, 
on voit leurs couches par grandes assises dc deux a 
trois metres; ces grandes masses calcaires contiennent 
trespeu d'empreintes fossiles et seulement quelques cornes 
d'Ammon. Leurs couches inferieures, plus minces, sont 
ordinairement s^parees par des couches ou lits de schistes 
feuilletes ou terreux, bien plus argileux que calcaires. 



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516 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

Dans les grandes masses se trouvent & peine l/10d'alu- 
mine : dans les couches de schistes c'est tout le contraire. 
Mais ces proportions varient suivant les lieux et la posi- 
tion. 

Les couches superieures, par grandes masses, presen- 
ted le calcaire compact de Saussure, §357. C'est un mar- 
bre gris bleu&tre, homogfcne, qui prend un poli eclatant 
C'est la chaux carbonatee compacte de Haiiy, II, p. 164, et 
de Brochant, 1, 523. C'est le Calcareus xquabilis Waller, 
I, 123, et le Marmor vulgatum Linn. Syst. Gmel., 107, 
n°10. 

Ce marbre doit sa couleur gris bleu&tre k la petite por- 
tion d'argile, ainsi que sa cassure inconstante, ses felures 
assez fr^quentes et irregulteres. C'est la pierre avec 
laquelle on fait de la chaux et du moellon pour b&tir k Gre- 
noble. 11 ne faut pas la confondre avec le calcaire quar- 
tzeux ou sablonneux, dont les couches sont moins epaisses, 
plus solides, plus sonores, avec lequel on b&tit les angles, 
les portes et fen^tres, lesponts etles Edifices de Grenoble. 
La premiere de ces pierres est connue sous le nom de 
pierre de la porte de France, et la seconde sous le nom de 
pierre du Fontanil, pr&s de Grenoble. Quoique les lits bou- 
levers6sde cesrochers, souvent presque perpendiculaires, 
le long de llsdre sur Tune ou l'autre rive, soient au m£me 
niveau, ils sont d'une £poque et d'une nature bien diffe- 
rente. 

Le calcaire quartzeux, ou inferieur, tient du grfcs, quoi- 
que egalement gris bleu&tre, blanc jaun&tre ou isabelle. 
C'est k la petite portion de fer que contient l'argile et, k ce 
que je presume, aux divers degr^s d'oxydation de ce metal, 
que sont dues ces varietes de couleurs. 

Ces deux roches calcaires sont dues k des epoques tres 
61oignees quanta leur formation. Car la Grande-Chartreuse 
est entifcrement perch^e (aid) et cerate par le calcaire com- 
pact. Le caldaire quartzeux ou tenant dii gr£s, au con- 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 517 

traire, se voit k Vorepp'e, & Voyron, h Quaix, Proveisieux, 
au Fontanil, au Sapey, h Saint-Pancrasse, Saint-Hilaire, 
Saint-Bernard, sur la rive droite de Tlsfcre. Les couches 
sont assises sur le schiste et celui-ci sur le gr£s oumolasse 
qu'on tire aux environs de Voreppe. 

Lorsque les naturalistes auront examine plus attenti- 
vement ces deux espfcces ou varietes de roches calcaires, 
je ne doute pas qu'ils ne s'empressent de les distinguer, 
tant par leur nature et leur position que par les £poques 
61oignees qui les separent. 

(Test dans le calcaire interieur ou quartzeux que se 
trouvent le silex, et les petrifications marines les plus 
abondantes. C 'est sous ce calcaire inf^rieur que se trouvent 
aussi les schistes, les geodes de Meylans etlesgr&s. Mais 
comment se fait-il que le calcaire compact argileux et 
par grandes masses, qui contient bien rarement quelque 
silex noir ou brun, contienne si peu d'empreintes fossiles 
de poissons etde plantes marines? 

II semble d'apr&s ces observations que, pendant le laps 
de temps ou de siecles Scoules depuis le depot des gres 
et des schistes, premiers dep6ts, la mer fut si agitee que 
ses mouvemens violens d^truisirent tous les 6tres vivans, 
pourne laisser subsister que quelques cornesd'Ammon? 
il parolt enfin que le globe calme dans le sein des eaux, 
lors de la formation des cristaux quartzeux et granitiques, 
fut d'abord tourmente pour ouvrir son sein aux filons me- 
talliques : ensuite bien plus violemment agit£ lorsque les 
courans de la mer broySrent les granits et le quartz les 
uns contre les autres pour former les sables et les gres 
quartzeux : mais que ces froissemens violens s'6tant ra- 
lentis apr&s avqir detruit, entasse quelques restesde pois- 
sons et de fougeres, ne trouv&rent plus sur la fin que Tana- 
logue de cornes d'Ammon, pour incruster dans les 
derniers dep6ts calcaires de la mer qui forment le calcaire 
compact par grandes masses. On pourra demander pour- 



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518 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

quoi les dernieres couches sont les plus epaisses? II me 
semble que Ton pourroit r^pondre, c'est parce que les 
vagues avoient acquis alors plus de Constance ; parce que 
l'axe autour duquel le globe exer^oit ses mouvements, 
etoit fixe, ou moins oscillant. II ne fut pas toujours fixe 
cependant, puisque, au lieu d'etre horizontals, comme 
lorsqu'elles furent d^posees, ces grandes couches ont €te 
bris6es, et sont souvent devenues presque perpendicu- 
laires. 

Laissons aux dignes successeurs des Buffon, des Pallas, 
des Saussure et des Dolomieu le soin de faire servir nos 
aper^us k de nouvelles d^couvertes : contentons-nous de 
leur en faire hommage. 

Un autre fait geologique bien surprenant, c'est que, 
parmi les couches de calcaire compact de la Grande-Char- 
treuse, se trouvent quelques filons de mine de fer carbo- 
nate, prfes la Bouvine, k 1,600 metres d'elSvation : on y 
trouve m6me du manganese ! 

Ce phenom&ne assez rare, parmi les grandes montagnes 
calcaires, semble les lier oules rapprocher des montagnes 
primitives. A Alvar, sur l'autre rive de Tlsfcre, k trois ou 
quatre myriametres de la Chartreuse, se trouvent d'im- 
menses filons de semblables mines. II faudroit examiner 
s'il existeroit entre ces montagnes, malgre que la vallee de 
Gresivaudan les separe, d'autres rapports assez suivis pour 
faire croire que les montagnes calcaires existoient d6jfc 
lors de la formation des filons de mingraux. 

Mais laissons & M. HGricart de Thury, dont le zele 6gale 
les talens, le soin de faire connoitre la g^ologie et la min6- 
ralogie des departements confies k son inspection. 

On trouve des blocs de granit sur les groupes calcaires 
de la Grande-Chartreuse, comme aux environs de Grenoble, 
mais non sur les sommites 61ev6es k plus de 600 toises ou 
1 ,300 metres. 

II ne parolt pas que Saussure ni les auti*es naturalistes 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 519 

aient distingu^ les 6poques des montagnes calcaires quar- 
tzeuses. Ilafallu que ces deux montagnes fussents6par6es, 
comment la Grande-Chartreuse, pour que j'y fisse attention. 

Dans le premier volume de YBistoire des planies du 
Dauphint, j'ai donn6, depuis p. 280 k 294,le catalogue d'en- 
viron 430 plantes qui croissent spontanement & la Char- 
treuse. 11 est inutile de repetter ici ce catalogue. Je pour- 
rois y ajouter plusieurs plantes d^couvertes depuis 1786, 
sur tout parmi les graminSes, les mousses et autres 
plantes cryptogames qui ontexerce la sagacity de plusieurs 
savans botanistes, surtout en Allemagne depuis cette 
epoque. Plusieurs cryptogames qui, comme les insectes, 
ne vivent que peu de jours, disparoissent en et6 : d'autres 
echapent, par leur petitesse, aux yeux du botaniste lors- 
qu'il ne s'occupe pas specialement de la recherche des 
plantes cryptogames. En efTet, quel contraste pour les 
yeux m£me les plus exerces ! Le Pinus abies et le Pinus 
picea L. s'616vent jusques40 metres sur deux de diam&tre, 
& la Grande-Chartreuse ! tandis qu'au pied de ces m6mes 
arbres setrouvent quelques fois le Dicranum pusillum et le 
Gymnostomum truncatulum de Hedwich, qui n'ontpas plus 
de trois k quatre millimetres. La botanique, au reste, con- 
servee en depdt ainsi que les forSts de la Chartreuse, graces 
aux rempartsdontlanaturelesa entourees,ontre des plan- 
tes rares,offre encore quelques nouveautes aujourd'huy. 

Le Rheum compactum et le Rh. Rhaponlicum L., le Pole- 
monium cxruleum L., le Scandix odorata L., V Angelica ar- 
changelica L., et YHesperis matronalis inodora (cette belle 
vartete de Haller ad. Rupp., p. 78),sont devenues sponta- 
nees, quoique sans culture et abbandonn^es & la Grande- 
Chartreuse. II parol t done que la Rhubarbe pourroit sans 
beaucoup de soins y 6tre cultivee. 

V Arctium personata L., que Haller (Enum., 678, 19; Iter 
Helveticumopusc, p. 231) avoit mieux plac6e parmi les 
chardons, y est tr&s commune. 



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520 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

La Campanula lati folia, C. Scheuchzeri Villars, C. Rhom- 
boidea L. & feuilles velues, C. medium, C. glomerata, C» 
persici folia, C. urtici folia, etc., sont communes autourde 
la maison. 

Le Sonchus plumieri L. n'a jamais et6 trouv6 de notre 
temps; mais le S. alpinus L. Cliff., p. 385, y est tres 
commun. 

La Scabiosa alpina L., le Milium effusum L., le Poa syl- 
vatica que Wildenow (Spec, 1, 389) nomme P. sudetica, et 
le Poa trinervata du m£me auteur que j'ai nomme Festuca 
sylvatica, parce qu'ilappartient vraiment au Festuca et non 
au PoaL., sontcommuns danslesbois. L'Epilobiummonta- 
neum foliis nitidis ad nodos ternis, dont parlent Pontedera 
(Compend.,$. 119) et Boccone (Mus. dipiante,]*. 32, f. 16), 
fait une espece distincte que Haller (Enum., 409, 4) avoit 
d6jk signalee et qu'il faut rappeller. Le nom d'Epilobium 
nitens luy conviendroit k cause du luisant de ses feuilles. 

L'Elimus europaeus L., espfcce d'orge, est commun aussi 
parmi ces bois, ainsi que le Salix appendicuiata V., belle 
espece, ou vartete du Marsaule ou Salix caprea L. II en a 
l'ecorce, le tissu des feuilles, mais elles sont bien plus 
grandes, plus allong^es, ainsi que leurs stipules : Tarbre 
s'el&ve & dix metres et plus. 

VAtropa belladona L. est commun dans les bois. 

V Orchis globosa L., le Satyrium nigrum L. et S. albi- 
dum L., k Cordes et k Arpizon, ainsi que la Stellaria 
nemorum L. 

Les Aconitum anthera L., A. Cammarum et A. lycocto- 
num trfcs communs, surtout le dernier. 

Le Veratrum album infecte les pr6s, gatte les fourrages. 

Le Ranunculus thora L., R. aconitifolius et R.platanifolius 
L. sont tr&s communes. Les deux derniferes ne sont pas 
aisles k distinguer, si ce n'est que la premifcre des deux 
est plus basse, vient le long des eaux, soufre la culture, 
raultiplie et prend des fleurs doubles dans lesjjardins, oh 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 521 

les curieux leur donnent le nom de Bouton d'argent pour la 
distinguer des variety doubles des Ran. repens et R. na- 
pellifolius de Crantz, qui doublent aussi et portent le nom 
de Boutons d'or. 

Le Trollius europseus L., les Anemone alpina, A. Balden- 
*w, le Gnaphalium dioicumL., le Gnaph.Norwegicum (Retz., 
Flor. Scandinav., n° 1006), leFilago leontopodium L., sont 
communs k Arpizon. 

La belle Gentiana pannonica de Jacq. , Flor. Austr., t. 136, 
qui fut d'abord la G. punctata du m6me auteur, Obs. bot., 
II, p. 17, t. 39,etreconnue sous ce dernier nom par Linne, 
est trfes commune & Arpizon, ainsi que sur le Grand-Son. 
(Test lamSme espfcce, ou tout au plus unevartete de celle 
que Barrelier et Antoinede Jussieu(0As.,p. 2; /con.,n°64) 
ont vue k la Chartreuse de Saint-Hugon, & Premol, & Cha- 
rousseetau Mont-de-Lans. C'est encore la m6me que Bel- 
leval (Mscr.,p. 135) a vue et decrite aux sources du Drac, k 
Orcifcre, sous le nom de Gent, punctata flore altera. Mais 
celle d' Arpizon ou Grande-Chartreuse a ses cloches plus 
courtes, moins ponctuees ; ses divisions, arrondies et non 
obtuses, ni tronqu^es, sont s6parees par une sinuosity ou 
section transversale avec une avance en forme de dent. Le 
calice a six divisions lin6aires regulieres, quoique in^gales, 
nn peu membraneuses. Les anthferes adherentes entre elles 
sont un peu ovales et oblongues. Le pollen, ou poussiere 
fecondante, est ovoi'de, avec un sillon approchant de la 
forme d'un grain de froment ayant 1/50 de millimetre de 
diam&tre environ. 

MM. Froelich et Wildenow (Spec, 1, 1332; De Gentiana, 
p. 13) n'ont pas connu Tesp&ce que j'ai nomm^e Gent, 
punctata (Hist, des pi., 1, 522), trois fois plus 61ev6e que la 6r. 
purpurea L., avec laquelle ils l'ont rSunie, que je connais 
trfcs bien pour l'avoir vue et cueillie en Suisse, dans le 
Mont-Blanc, etc. 

Notre G. punctata approche plus de la G. lutea L. ; mais 



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522 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

sa fleur n'est divis^e que jusques au quart deson etendue 
et non jusqu'd, la base. Son calice est en spathe lacSree, 
ainsi que dans la G. lutea L. 

Depuis cette epoque, j'ai trouve assez commune k Lan- 
cey, k Uriage, k Alvar, une Gent, hybrida qui tient de la 
G. pannonica Jacq. et de la G. lutea L. Elle a le calice et 
les anthfcres comme cette dernifcre ; mais sa fleur est ponc- 
tuee,divis£e jusqu'k moitie,en cinq segmens pointus seu- 
lement; je l'ai fait graver; j'en parlerai ailleurs. 

Une plante plus rare est la Draba cederi F. 142, que Wil- 
denow, III, p. 427, anommee Draba nivalis f b\en dififerente 
de la Draba Cenisia que j'ai envoyee k ce savant botaniste. 
La Draba cederi est vivace : feuilles radicales, oblongues, 
obtuses, tr&s enti&res, portant des poils simples (la Draba 
Cenisia les a bifurques). Le scape nud n'a que 27 k 30 mil- 
limetres (un pouce environ), termine par sept k neuf 
fleurs blanches, petales obovales entiers, une fois plus 
longs que le calice ; silicule glabre, lanceotee, sessile ; stig- 
mate court. II faudroit la nommer Draba cmspitosa, foliis 
obovato-oblongis, integerrimis t subcilialis t scapis multifloris, 
calicibusque nudis, petalis integerrimis. Elle vient surles 
sommites pierreuses de la Chartreuse. 

Je bornerai Ik les observations faites pendant ce voyage. 
Elles prouveront k Tlnstitut national que Thistoire natu- 
relle est inepuisable, soit qu'on la consid^re dans son 
ensemble ou dans ses details. Dans son ensemble, j'en- 
tends parler de son influence sur la mineralogie et sur 
Thistoire du globe. Par ses details, j'entends parler des 
productions des trois rfcgnes, que nous commengons k 
savoir distinguer et k signaler, de mantere k nous faire 
comprendre par nos lecteurs. 

Le spectacle de la nature eblouit les yeux lorsqu'on 
l'observe pour la premiere fois. La multitude d'objets qui 
nous frappent ne nous permet pas de les classer avec 
assez d'ordre et de methode pour en saisir les caractferes. 



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VOYAGE DE GRENOBLE A LA GRANDE-CHARTREUSE. 523 

Nous sommes obliges d'y revenir k plusieurs reprises, 
et ce n'est qu'aprfcs un grand nombre d'essais, detattonne- 
mens et d'erreurs que nous apprennonsk observer, comme 
nous avons appris h marcher, b later le pouls, & jouer 
d'un intrument quelconque. 

J'ose esperer que le Gouvernement et l'lnstitut national 
eneourageront enfin le z61e qu'ils ont fait naitre pour rem- 
plir tant de cadres, tant d'essais commences sur la statis- 
tique des divers dSpartemens. Je m'estimerai heureux si 
ce foible essai peut obtenir Tapprobation de la savante 
compagnie qui a daign£ m'associer h ses travaux, et dont 
le nom seul a suffi pour soutenir mon zMe enm'inspirant 
le d6sir de me rendre utile. 

Villars, 

M. Corresp. de l'lnstitut. 
Grenoble, le 10 thermidor an 12. 



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II 
EXCURSIONS ROMANTIQUES 

A LA MER DE GLACE 

(Par M. Julien Breoeault) 



En ce recueil, consacr6 spi ; cialement k des r£cits d as- 
censions hardies, d 'explorations lointaines ou souter- 
raines, de decouvertes scientifiques interessantes, n'est-il 
point t6m6raire et hors de propos de tenter une modeste 
excursion dans le passe, et de remplacer l'in£dit et lac- 
tualit6 par des citations d'auteurs connus et que certains 
trouvent d£mod6s ? Je me suis pos6 cette question, etpuis 
j'ai esp£re (et on a bien voulu m'encourager dans cet 
espoir) que des amis passionnes de la montagne et de la 
nature, comme le sont les lecteurs de cet Annuaire,ne re- 
gretteraient pas d'avoir v£cu quelques instants en com- 
pagnie d'Scrivains illustres et d 'artistes de g6nie dans un 
des plus beaux sites de l'univers. Me serais-je tromp6 ? 
Y aurait-il incompatibility d'humeur entre l'alpinisme et 
les lettres? Je ne le pense pas. 

Je sais bien que, pour nos hardis grimpeurs, rien ne 
vaut la lutte corps k corps avec la montagne, la difficult^ 
vaincue et le danger m^prise : tailler, k coups de piolet, 
des marches dans une paroi de glace verticale, laisser sa 
carte de visite sur quelque cime vierge, ce sont Ik — pa- 
ralt-il — d'enivrantes impressions. Mais n'en est-il de plus 



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EXCURSIONS ROMANTIOUES A LA MER DE GLACE. 525 

douces ? Lire une page Sloquente, savourer une exquise 
poGsie, etendu & l'ombre d'un m616ze, avec, li-haut, les 
neiges eternelles projeiant leurs decoupures sur le ciel 
bleu, et, k vos pieds, la for6t devalant jusqu'au lac qui scin- 
tille au soleil, n'est-ce point une sensation raffinee, don- 
nant de la joie aux yeux et & l'esprit, et de nature & satis- 
faire les instincts les moins materiels du corps et les plus 
nobles aspirations de TAme? 

Done, pourquoi proscrire l'alliance de l'alpinisme et de 
la literature ? Je serais m£me assez tente de proposer 
la creation d'unenouvelle Section de notre Club, que j'ap- 
pellerais la Section de VHistoire des Montagnes et de la Lit- 
erature alpestre, et dont je ne chercherais pas bien loin 
le president, car ce serait naturellement celui qui est la 
t£te, Vkme et le cceur de notre association, le savant histo- 
riographe du Mont-Blanc, qui joint k l'amour de la mon- 
tagne l'erudition, Teloquence et Tesprit. 

En attendant l'adoption par la Direction Centrale de 
cette proposition risquee, je voudrais, en quelques mots, 
rappeler les fastes de notre admirable valine de Chamonix, 
depuis sa « decouverte », auxvm 6 siecle, par deux Anglais. 

Jusqu'& cette date, en effet, chose extraordinaire, les 
Chamoniards vivaient isotes du reste du monde, paisibles 
et heureux, sous la paternelle direction de leur Prieur. 
On savait vaguement & Genfcve qu'il existait, au pied de la 
Montague Maudite, des Glacikres inabordables, mais nul 
n'6tait tente d'y aller voir, lorsque, en 1741, un voyageur 
anglais, le D r Richard Pococke, rSsolut de s'aventurer, en 
compagnie de son compatriote Windham et de plusieurs 
autres, dans ces contr^es inconnues ! . Les explorateurs 
emmenerent des domestiques amies jusqu'aux dents et 
de nombreux mulets charges d un appareil complet de 
defense et de campement. Pococke se rev£tit m^me d'un 

1. Voir Charles Durier, Le Mont-Blanc, 4* Edition, Paris, Fischba 
chcr, 1897, pages 50 ct suivantei. 



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526 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

costume arabe qu'il avait rapporte de ses voyages, pour 
imposer davantage aux teroces naturels du pays. lis quit- 
t&rent Geneve le 19 juin au milieu d'une foule Gmueet 
inquiete, et, dans la soiree du deuxifcme jour, vinrent 
camper devant Sallanches. Le lendemain soir, la caravane 
s'arrSta k Servoz, et & la fin du troisieme jour elle arriva 
k Chamonix, oil Ton dressa de nouveau les tentes; les 
domestiques furent places en sentinelles avec des mous- 
quets. D6ja les habitants de la vallee, effraySs de ces 
pr6paratifs militaires, s'appr£taient k repousfcer Finva- 
sion, lorsque, heureusement, le Pere prieur, « homme 
sage, dit M. Durier, s'avisa de porter k l'ennemi des pro- 
positions de paix sous la forme d'une invitation k de- 
jeuner ». Rassur6s et restaurs, nos Anglais entreprirent 
l'ascension du Montanvers, donnerent son nom k la Mer 
de Glace, laisserent le leur & la Pierre aux Anglais, et ren- 
trerent en triomphe k Genfcve, apres sept jours de cam- 
pagne, sans d'ailleurs s'6tre occupSs le moins du monde 
du Mont-Blanc. 

Comme l'audacederhomme ne connalt point de bornes, 
et que son besoin de s'elever est insatiable, Pococke et 
Windham eurent des imitateurs, puis furent depasses. La 
fourmili&re humaine grimpa petit k petit sur les pentes 
glacees du colosse, et les tentatives pour le gravir se mul- 
tiplierent. Celles de Bourrit, le compatriote, l'6mule et 
Tami de Saussure, sont particuli&rement interessantes. 
Ce chantre de Teglise cathedrale de Geneve 6tait un sa- 
vant au coeur chaud, au style image, aimant la montagne 
avec passion, et r£vant la conquGte du Mont-Blanc, que, 
par une sorte de fatalite, il ne put jamais faire. « Bourrit, 
a dit M. Durier, 6tait lTiomme qui manque le coche. » II 
ne nous en a pas moins laiss6 des r^cits remplis dinter£t 
et des dessins naifs *. 

1. Voir notamment sa Nouvelle description ginirale et particu- 
liere des glacieres, valUes de glace et glaciers qui formettf la grande 



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EXCURSIONS ROMANT1QUES A LA MER DE GLACE. 527 

Ses descriptions « pompeuses et emphatiques » furent 
critiques par un touriste plus modeste qui fit, en 1790, 
une excursion & « Chamouny ». II etait parti de Geneve 
avecquatre compagnons, dont Tun 6tait « M. Le Royer, 
apothicaire du bas de la Cit6, hommed'unehumeur gaie et 
d'un esprit cultive », et un autre « M. Eymard, descendant 
du sourcier 1 Jacques Eymard ». AuPrieur6, ilslogerentdans 
Taubergede Pierre Tairraz, qui 6tait d&jk remplie,etou, a 
souper,« on leur servit du chamois » .Ilsfirent Tascensiondu 
Montanvers en partie & mulet. « Le reste du trajet, impra- 
ticable pour les mulets, se fit kpied, et nous arriv&mes au 
chdteau de Blair, cabane elevSe par un seigneur anglais 
de ce nom 2 ..., dont le toit, form6 de grandes lames de 
roches feuilletGes, avait et6 emportS en partie... Nous y 
trouv&mes une dame anglaise qui avait eu le courage de 
venir jusque-lk et qui avait fait faire du feu dans la ca- 
bane. » L'auteur de cette relation un peu terre k terre se 
garde bien de tomber dans Temphase qu'il reproche a 
Bourrit, car il ne dit pas un mot de la Mer de Glace ni du 
Mont-Blanc et s'abstient soigneusement de toute descrip- 
tion. Seule, la source del'Arveyronparalt lui avoir inspire 
quelque admiration 3 . 

Je n'Scris pasici Thistoire du Mont-Blanc, qui a £te faite 



chaine des Alpes de Suisse, d'ltalie et de Savoye, ouvragc enrichi de 
tableaux dessines sur les lieux par l'auteur et graves par les meilleurs 
artistes. Geneve, Paul Bardc, 1785. 

1. « Sourcier » signifie decouvreur de sources. 

2. Cette masurc, ancetro do nos refuges alpins, construite en 1779 
paries soins do 1' Anglais Blair, lui avait coute quatrc guinees. Au-dessus 
de l'entree, on lisait cette inscription : Utile dulci. (Durier, p. 165.) 

3. Victor Auobrd, Une excursion a Chamouny en 1780. Bourg, 1886. 
Bibl. Nat. Lk 7 25037. — Uno autre relation tres intercssante, celle du 
Voyage aux glacieres de Savoie (1761), par le due de La Rochefoucauld 
d'Enville, a ete publiee par M. Lucien Radlet dans YAn?iuairede 1893, 
p. 458. Je ne puis qu'y renvoyer le lecteur : il y trouvera, dans une 
preface des plus documentees, un historique tres complet dos pre- 
mieres courses dans la vallee de Chamonix. 



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528 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

si magistralemenl par notre president. Chacun sait que, 
le 8 aout 1786, Jacques Balmat et le D r Paccard posfcrent 
pour la premiere fois le pied sur la cime inviolee, prece- 
dant d'une annee 1'intr^pide Saussure. Des lors, la route 
etait frayee, les ascensions suivaient une progression rt- 
gulifcre et lancien Prieure de Chanionix devenait peu a 
peu ce grand caravanserail cosmopolite oil tout le monde 



La source de l'Arveyron au xviii* sieclc, fac-siraile reduit d'uoe gravure de 
l'ouvrage de Bourrit, Nouvelle description de» glacitres, etc., 1785 



a pass£. Mais, au debut, la plupart des voyageurs ne s'£le- 
vaient pas plus haut que le Montanvers. « On allait, dit 
M. Durier, au terrible Montanvers, d la cime du Montan- 
vers, et plusieurs, rentres dans leurs foyers, racontaient 
avec orgueil qu'ils avaient fait Fascension du Mont-Blanc 
jusqu'au Montanvei's. » 

Des les premieres annges de ce siecle, la valine avait eu 
dillustres visites.Le26 aout 1810, rimperatrice Josephine, 
a laquelle le divorce avait fait des loisirs, montait au Mon- 
tanvers. « Pour assurer la securite de cette excursion de 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 529 

onze personnes, dit Stephen d'Arve ', on decida de ne 
pas leur adjoindre moins de soixante-huit guides, avecune 
avant-garde de pionniers pour abattre les broussailles el 
detourner les grosses pierres qui pouvaient entraver le 
passage des mulets sur lesquels chevauchait la caravane 
imperiale. » 

Au Montanvers, on ne trouva qu'uiie cabane et un ber- 
ger. Mais ce berger 6tait un prScurseur; il avait pressenii 
« M. Perrichon ». II tendit, o surprise ! k l'imperatrice un 
registre sur lequel il la supplia de daigner consigner ses 
impressions, cequ'elle fit aussitot en s'inspirant de Delille ; 
cette poSsie manque un peu de souffle, mais la montee 
en est sans doute la cause : 

Oui, jejiens qu'au milieu de ces grands phenomines, 
De ces tableaux frappans, de ces terribles scenes, 
Tout reveille 1'esprit, tout occupe les yeux ; 
Le cxur seul un moment repose dans ces lieux 2 . 

Quatre ans plus tard, l'autre impSratrice, Marie-Louise, 
d&]h d£chue k son tour et fugitive, venait, par une nuit de 
temp£te, se r6fugier k Chamonix, et « frappait k la porte 
d'une chaumiere sous le toit de laquelle on la vit r^duite 
k implorer vainement un abri ». 

On voit qu'fc cette epoque la vallee de TArve commen- 
$ait k Stre assez bien frequence. S'il fallait £numerer 
les visiteurs de marque et les c616brit6s de tout genre qui 
y ont defile, depuis Goethe en 1779 et Chateaubriand en 
1805, jusqu'fc Theophile Gautieren 1868, un volume ne 
sufflrait pas. J'ai du choisir, et je vais essayer de raconter 
trois excursions que j'appelle « romantiques », parce 
qu'elles ont 6t6 faites&l'Spoque du romantisme, et qu'elles 

1. Stephen d'Arve, Histoire du Mont-Blanc el de la valine de Cha- 
monix. Paris, Ch. Delagrave, 4878. 

2. La page de l'album du Montanvers sur laquelle Josephine avait 
inscrit ce quatrain a 6te d6robce en 4814 par un touristc inconnu. 
(Durier, p. 168.) 

ANNCAIBE DE 1800. 34 



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530 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

nous font voir de pres quelques-uns des astres les plus 
brillants de cette brillante pieiade litteraire. 



Ge si6cle avait vingt-cinq ans... 

et, par consequent, Victor Hugo en avait vingt-trois, 
lorsque, poete dej&connu et admire, il fut invite k assister 
au sacre de Charles X, qui eut lieu le 29mai 1825. II s'etait 
rendu k Reims en compagnie de Charles Nodier, et ils se 
rencontrerent aux fetes du sacre avec Lamartine, qui les 
invita avec beaucoup d'insistance k le venir voir k Saint- 
Point. Cette cordiale invitation ayantete acc^ptee, Nodier, 
« plante alpestre du haut Jura », comme l'appelait l'auteur 
des Harmonies, proposa k Hugo de profiter de l'occasion 
pour faire, en famille, un voyage dans les Alpes. Mais 
les deux manages n'etaient pas riches : comment se 
procurer le nerf du voyage? « Qu'k cela ne tienne, dit 
Nodier, nous raconterons ce que nous aurons vu ; si $a 
vous ennuie, je m'en charge ; vous me donnerez seule- 
ment quelques vers; Lamartine aussi, s'il veut en etre ; 
nous trouverons bien quelqu'un pour nous faire des des- 
sins. Et ce sera Test imable editeurUrbain Canel qui paiera 
notre voyage 1 . » 

Aussitot de retour k Paris, Nodier et Hugo mirent a 
execution ce grand projet. Un traite fut passe avec l'edi- 
teur pour la publication d'un ouvrage illustre qui devait 
etre intitule : Voyage pottique et pittoresque au Mont -Blanc 
et a la vallee de Chamonix. Cet editeur confiant et g6ne- 
reux versa k Nodier et k Victor Hugo un acompte de 

i . Cette citation est extraito du trcs intcressant livre : Victor Hugo 
raconte par un temoin de sa vie, Paris, A. Lacroix, Verbceckhovcn et 
C ie , 1864, tome II, chapitros 43 a 46. Je feral encore de nombreux 
cmprunts a cet ouvrage. 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 531 

1,750 francs par tftte, ce qui leur constituaune bourse de 
voyage rondelette. J'ajoute immSdiatement que lorsqu'ils 
rentrfcrent k Paris, il ne restait k Nodier que vingt-deux 
francs et k Hugo que dix-huit! Et le livre? II ne vit jamais 
le jour, ce qui est bien f&cheux pour la biblioth&que de 
notre Club, et ce qui le fut encore plus pour l'editeur 
Urbain Ganel, car... ce fut sa faillite qui en emp&cha la 
publication. L'histoire ne dit pas si le syndic rSclama k 
qui de droit les 3,500 francs! 

Cependant la caravane s'Stait organise. Nodier avait 
lou6 une « caleche », Hugo une « berline », car chacun 
d'eux emmenait sa femme et sa fille.Celle de Nodier, &g6e 
alors de quatorze ans, a 6crit plus tard un charmant r6cit 
de ce voyage. Elle nous indique ainsi la composition de la 
caravane : « Une des deux voitures 6tait occup^e par Victor 
Hugo, sa femme, leur petite fille &g6e de dixmois et une 
berceuse. Eug&ne DevSria se joignit k la caravane alpestre 
k la condition qu'on le deposerait k Fontainebleau. Les 
habitants de la seconde 6taient mon p&re, ma mSre, moi 
et notre ami M. Gu6 ! . » Les deux v^hicules s'6taient 
rejoints k la barriere de Fontainebleau, et nos touristes 
^taient partis 16gers, jeunes, heureux de vivre et de 
voir du pays. lis faisaient un de ces charmants voyages 
& petites j6urnees, que le chemin de fer a supprimes, 
mais que la bicyclette est en train de nous rendre, et 
les pittoresques incidents de route ne leur manquaient 
pas. Ainsi, pres de Vermanton, Victor Hugo, qui montait 
une c6te k pied, est arr£t£ pour port illegal de decoration 
par de braves gendarmes stupefaits de voir le ruban rouge 
k la boutonniere d'un tout jeune homme 2 dont la tenue et 

1. Voir Charles Nodier, Episodes et Souvenirs de sa vie, par M m- Ms- 
nessier-Nodier. Paris, librairic academiquo Didicr, 1867, p. 268. 

2. Le roi Charles X venait en effet do nommer chevalier de la Le- 
gion d'honneur, par ordonnanco speciale, Lamartine et Hugo. Voir 
Correspondance de Victor Hugo, Paris, Calmann Levy, 1896. Voir 



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532 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

les allures sont celles (Tun 6colier en vacances. Nodier 
accourt : « Monsieur est le cSlebre Victor Hugo ! » Les 
gendarmes, k qui ce nom ne disait probablement rien du 
tout, ne voulurent pas avoir Tair d'ignorants et rel&ch&rent 
leur prisonnier en lui faisant des excuses. 

Arrives k M&con, les voyageurs s'enquierent de Lamar- 
tine. « M. de Lamartine, dit l'hotelier, vous voulez dire 
M. Alphonse ? » On finit par rencontrer le poeteen habit 
de chasse, pantalon blanc un peu dGfratehi et vieux cha- 
peau de paille crev6. A Saint-Point, les visiteurs dtn&rent 
avec M me de Lamartine et ses belles-soeurs, « dScolletees 
et enrubann6es », ce qui compensait la toilette n£glig6e de 
leur mari et fr&re, dont 1 'hospitality fut d'ailleurs celle 
d'un grand seigneur 1 . 

Apres cette agr6able halte, on continua par Tournus et 
Bellegarde. Gen&ve d£plut k nos touristes, qui trouverent 
la ville maussade et sa police tracassiere. Aussi Nodier 
6crivit-il sur le registre des voyageurs, qui Staient tenus 
d'indiquer «pourquoi ils venaient », cette r^ponse r^volu- 
tionnaire : 

Venu pour renverser votre gouvernement. 

Ils voulaient partir pour Ghamonix dans la matinee du 
dimanche, mais on leur dit que les portes de la ville etaient 

aussi lc recit de cet incident dans les Propos de table de Victor Hugo, 
par Richard Lesclide, Paris, Dcntu, 1885, p. 138, et dans l'ouvrage 
de M m * Mencssicr-Nodicr, qui place l'avcnture au retour. 

1 . Lamartine aim ait a se rappelcr cette visite, bien que ses souve- 
nirs en fussent assez peu precis : « Jo ne sais quel jour de quelle 
annee, vers 1821, jo vis arriver Victor Hugo a Saint-Point accom- 
pagn6 do sa fcmme, alors dans la premiere fleur de sa beaute, d'un 
petit enfant, et do Charles Nodier, qui commencait deja a vieillir, et 
sa fille. Ils allaient en Suisse ou en Italic. Ils s'arrelerent quelques 
jours dans ma retraite. Victor Hugo, Nodier et moi, nous passames 
lc temps a crrcr dans les montagnes. Mes deux hdtes laissercnt a Saint- 
Point un parfum de pocsio et d'amiti6. » (Harmonies, en note de 
la piece intitulec la Retraite , r6ponso a M. Victor Hugo.) 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 533 

ferm6es pendant le prGche. Victor Hugo 6tant entrS dans 
une eglise pour la visiter, on Tengagea k en sortir, en lui 
faisant observer qu'il troublait l'office. Furieux, il revint 
s'enfermer dans sa berline. 

EnOn, le pr^che fini, la ville rouverte, on part et on va 
dejeuner k Sallanches. Pendant le repas, la conversation 
s'engage sur le fameux livre. « Quel beau livre ce sera ! 
dit M me Nodier. — S'il se fait, dit M me Victor Hugo. — 
Comment! s'il se fait! s'6crierent les deux Scrivains, 
offenses du doute ; est-ce que nous pouvons ne pas le faire 
apres que nous avons 6t6 pay6s presque entterement? — 
Mais vous en mangez dans ce moment meme une aile, ajouta 
M. Nodier en montrant k M me Hugo le blanc de poulet 
quelle avait dans son assiette. » 

On en 6tait encore k la pSriode de Tenthousiasme, et, 
des le lendemain, Victor Hugo se mit k l'ceuvre et ecrivit 
le r6cit du trajet de Sallanches & Chamonix, que le 
« temoin de sa vie » nous a heureusement conserve ! . 

Je voudrais pouvoir citer en entier ce chapitre, Scrit 
dans le style grandiose familier k Victor Hugo, mais il faut 
savoir se borner, et je ne lui emprunterai que quelques 
courts extraits. 

A Sallanches, on 6taitmont6 dans les vghicules du pays, 
« chars k bancs atteles de mulets et formes d'une seule 
banquette transversale ou Ton est assis de cot6 sous une 
fa^on de petit dais en cuir dont les quatre pans peuvent se 
baisser en cas d'orage ». Un des dessins illustrant les 
Voyages en zigzag de T6pffer(1840) nous montre un brave 
Anglais installe dans une carriole de forme analogue. 

DSs la sortie de Sallanches, Victor Hugo est saisi d'ad- 
miration en apercevant la chalne du Mont-Blanc, et nous 
d6crit superbement cette masse decoupoles et d 'aiguilles, 

1 . C'cst lc chapitre xiv du livre, intitule : le Re'cit de Victor Hugo. Ce 
rocit a paru dans la Revue des Deux Mondes (1831, III, p. 193) sous le 
titre Fragment d'un voyage aux Alpes (aout 1825). 



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534 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

« au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans 
un cercle druidique, le Mont-Blanc s'61eve royalement 
avec sa tiare de glace et son manteau de neige ». 

Le po&te depeint successivement les divers aspects de 
la route :le/.ac-Ferf (lacdeCh&de), qui devait 6tre comble 
par une avalanche en 1837, et qui lui inspire une page elo- 
quente et des allusions shakespeariennes ; le Nant-Noir, 
oil, selon la tradition, un demon auxyeux de feu guette les 



Lc lac de Chddes, fac-simi!6 r6duit d'uno gravure do l'ouvrage do Bonrrit, 
Nouvelle detcription da glactire* % etc., 1785. 



voyageurs pour les pousser dans l'abime; la valUe de 
Servoz, qui semble « comme ensevelie dans un blanc 
suaire de neige, sous un noir linceul de sap ins » ; les Mon- 
t^es, « chemin Gtroit et rapide, laborieusement trace le long 
d'un escarpement efTrayant... A droite, on voit pendre 
sur sa t&te les racines des grands m&ezes d6chauss6s par 
les pluies ; k gauche, on peut pousser du pied leur ttHe 
eflilee comme Taiguille d'unclocher. » 

Plus loin, nos voyageurs rencontrent des enfants d£gue- 
nill6s sonnant du cor des Alpes (il parait que cette indus- 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 535 

trie n'est pas nouvelle), et le narrateur ne manque pas 
d'6voquer la 16gende du chasseur de chamois, 6gare 
« dans cette gorge formidable », tirant de sa corne k bou- 
quin l'appel magique : Hi! ha! ho! auquel Tesprit des 
Montagnes-Maudites renvoyait du fond de l'horizon la 
triple adjuration : Hi! ha! ho! Aujourd'hui, ajoute-t-il avec 
une certaine mSlancolie, les enfants disent : « C'est l'6cho », 
et tendent la main. « Oil est la pome? » 

Bient<H la caravane est atteinte par le brouillard, et 
Victor Hugo connalt une sensation que vous avez bien sou- 
vent eprouvee dans lamontagne : 

En ce moment, le nuage se d£chira au-dessus de nous, et 
cette crevasse nous dScouvrit, au lieu de ciel, un chalet, 
un pre* vert et quelques chevres imperceptibles qui pais- 
saient plus haut que les nuees. Je n'ai jamais dprouve* rien 
d'aussi singulier. A nos pieds, on eflt dit un fleuve de l'enfer 
(rArve); sur nos tStes, une lie du Paradis. II est inutile de 
peindre cette impression a ceux qui ne l'ont pas sentie; elle 
tenait a la fois du re>e et du vertige. 

Enfin, on arrive au point ou se d^couvre l'admirable 
panorama de la valine de Chamonix, que le poete nous 
depeint avec les plus riches couleurs de sa palette : 

A gauche, au-dessus d'un amphitheatre bariole de jardins, de 
chalets et de champs cultivds, le Breven eleve presque a pic sa 
for£t de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et 
ddroule les nudes comme le fil sur un fuseau. A droite, c'est le 
Mont-Blanc, dont le sommet fait vivement briller l'ar£te de 
ses contours sur le bleu fonce" du ciel... Plus bas, a Textremite 
d'un immense manteau bleuatre que le Mont-Blanc laisse trainer 
jusque dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil d£coup6 
du glacier des Bossons... Qu'on se figure d'6normes prismes de 
glace, blancs, verts, violets, azures, selon le rayon de soleil qui 
les frappe, e'troitement lids les uns aux autres, affectant une 
foule d'attitudes varices, ceux-la inclines, ceux-ci debout et 
d6tachant leurs c6nes £blouissants sur un fond de sombres 
melezes. On dirait une ville d'obelisques, de cippes, de colonnes 
et de pyramides, une cite* de temples et de sepulcres, et je ne 



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536 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

nvetonne pas que les primitifs habitants de ces contrees aient 
souvent cru voir des £tres surnaturels voltiger entre les fleches 
de ce glacier a l'heure oil le jour vient rendre son £clat a Tal- 
batre de leurs frontons et ses couleurs a la nacre de leurs 
pilastres. 

Au dela « s'arrondit la croupe boisee du Montanvert », 
s'etend la Mer de Glace « d£passant le Montanvert comme 
unbras qui se recourbe », et se dresse « l'obelisque prodi- 
gieuxdu Dru ». 

Au moment oil la caravane arrivait en vue de Chamonix, 
elle rencontra une procession (c'etait le 15 aout, f£te de 
l'Assomption), et notre peintre de ggnie vit la aussitot le 
premier plan de son merveilleux tableau : 

A nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline 
qui 6leve l'eglise des Ouches au-dessus de son village, se deve- 
loppaient en serpentant deux Hies de villageois les mains jointes, 
de jeunes filles voilees et d'enfants, precedes de quelques prSlres 
et d'une croix... Le vent nous apportait de temps a autre un 
£cho entrecoupe* de leurs chants... En ce moment-la, tous les 
bruits des Alpes se deployaient dans la vallee; l'Arve bouillon- 
nait sur sa couche de rochers; les torrents grondaient, les 
cascades pluviales fremissaient en se brisant au fond des preci- 
pices, l'ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Breven, 
Tavalanche tonnait du hautdes solitudes du Mont-Blanc; mais, 
pour mon ame, aucune de ces formidables voix des montagnes 
ne parlait aussi haul que la voix de ces pauvres patres implo- 
rant le nom d'une vierge. 

Le recit du poete se termine par cette phrase ou se 
reconnait le procede de style qui lui est familier : « La 
vallee de Sallanches est un theatre, la vallee de Servozest 
un tombeau, la valine de Chamonix est un temple. » 

En arrivant a Chamonix, on y trouva une brume impe- 
netrable qui dura quarante-huit heures. Nodier se d^solait, 
car, nous dit sa fille, a il se faisait une si grande f^te de 
presenter Victor Hugo au Mont- Blanc ». Aussi, des que 
le temps le permit, nos excursionnistes songerent aux 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA HER DE GLACE. 537 

preparatifs de la grande ascension qu'ils avaient pro- 
jet£e. Ce n'est pas, comme vous pourriez le croire, de 
celle du Mont-Blanc qu'il s'agissait; mais, plus modes- 
tement, de celle du Montanvers. 11 ne faui pas pour cela 
s'egayer h leurs depens : k cette epoque, Tacces de ce 
belvGd&re 6tait ardu, car il n'existait encore pour y par- 
venir que le sentier construit par le guide Marie Gouttet 
dit Moutelet y apres un an et demi de labeur solitaire et 
quotidien*. 

Nodier tenait h avoir pour guide le fameux Jacques Bal- 
mat, dit Mont-Blanc. Victor Hugo, plein d'enthousiasme, 
avait m£me ecrit sur le registre de 1'hOtel ces deux vers 
dont le sens me paralt legfcrement obscur : 

NapoUon. Talma. 
Chateaubriand. Balma *. 

Mais le vieux Balmat etant malade, il fallut se contenter 
d'un autre Balmat, choisi « par amour du nom ». Victor 
Hugo prit pour guide Michel Devouassoux. Deux guides 
pour l'excursion du Montanvers! II est vrai que ceux-ci 
n'eurent pas souvent a conduire d'aussi illustres voya- 
geurs ! 

On partit done de bon matin, apr&s un dejeuner com- 
post de lait et de miel, a les hommes k pied, les femmes 
h dos de mulet ». (Juand on arriva au sommet, « on ne vit 
plus rien, les nuagesetaient sous les pieds des voyageurs 
et masquaient la terre ». On entra, pour se consoler et se 
rafralchir, dans l'auberge qui portait cette enseigne, bien 
de son 6poque : Temple de la Nature 9 . On vendait dans ce 

1. Stephen d'Arve, p. 157. 

2. Voici comment Nodier les expliquait plus tard : « Jo ne sais si je 
me trompc, mais il me semble voir dans cette expression naive toutes 
les grandeurs de la pens^e humaine : la gloire, le talent, le genie, 
la nature. >• {Revue des Deux Mondes, 183 J, IV, p. 117 : Voyage a la 
Ttte-Noire, 1826, par Ch. Nodier.) 

3. La nouvelle cabanc, rcmplacant lc chateau de Blair, avait etc 



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538 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

« temple » du lait melange d'eau de cerises. Tandis que 
ces dames s'y reposaient, leurs maris, possedesdud£mon 
des aventures, descendaient sur la Mer de Glace, « guides 
en t£te, s 'aidant de leurs b&tons ferres, et s'accrochant 
par moments aux rhododendrons ». L'expedition faillit 
avoir une issue tragique, s'il faut en croire ce recit pal- 
pitant de M me Hugo : 

Le guide de M. Victor Hugo, nouveau dans le rattier, se 
trompa de sentier, et s'aventura sur une langue de glace entre 
deux fentes qui se rapprochaient de pas en pas ; la langue devint 
bientdt si etroite que le guide s'inquieta, mais il ne voulut pas 
s'avouer en faute, et il alia de l'avant, disantque la route allait 
bientot s'elargir; elle se retr^cit encore et ne fut plus qu'une 
mince tranche entre deux abimes. Le guide saisit la main de 
M. Victor Hugo et lui dit : « Ne craignez rien. » Mais il etait 
tout pAle. A quelque distance, une des fentes cessait, et la lan- 
guette rejoignait un plateau, mais il fallait aller jusque-la. 11 
n'y avait pas place pour deux de front; le guide n'avait qu'un 
pied sur le niveau et marchait de l'autre sur la pente glissante 
du gouflre; le jeune montagnard, au reste, ne bronchait pas et 
supportait la pression du voyageur avec la solidited'une statue. 
lis arriverent au plateau, mais \k, le danger nYtait pas fini. Le 
plateau auquel l'arete se rattachait etait plus haut qu'elle de 
cinq k six pieds et coupe* k pic. « 11 faut que nous nous quit- 
tions la main, dit le guide. Restez appuye* sur votre baton et 
fermez les yeux, de crainte du vertige. » II grimpa au mur de 
glace et, apres quelques secondes qui parurent des quarts 
d'heure k M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains, 
et 1'enleva lestement. 

Cette scdne avait 6te suivie avec eflroi par Nodier et sa 
fille : 

De la crois^e de la petite maison ou Tun des guides vend 
aux ascensionnistes du lait me 16 de kirsch, des pierres et des 
cristaux de roche, nous assistions silencieux et le coeur palpi- 
tant k cette gymnastique formidable. — Oa est Adele? me dit 

61cvee en 1795, sous la direction de Bourrit, et avec les fonds (deui 
mille francs) octroyed genereuscment par M. Felix Desportcs, resident 
de France a Gcndve. (Durikr, p. 167.) 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 539 

mon pere tout bas et sans se retourner. — Au fond de la 
chambre, heureusement ! Elle regarde des agates. — Tu m'a- 
vertiras si elle... Je r£pondis vite et par un signe de tete. A 
regarder ce qui se passait, nous n'aurions po parler ni Tun ni 
l'autre... Par un effort prodigieux, surhumain, ou l'orgueil de 
la profession menace 1 et la sublime habitude du denouement 
venaient en aide au plus p6ne*reux courage, Michel Devouas- 
soux, enjambant dans le vide, sans autre appui que son baton 
ferrS, avait reussi a se placer au-devant de son voyageur et lui 
faisait accomplir une evolution pareille a la sienne. Une fois ce 
danger sans nom surmonle', il ne leur restait qu'a revenir sur 
leurs pas, la ou un pas ne trouvait jamais sa place; aupresde ce 
que nous avions vu, ce tour de force n'eHait qu'un jeu d'enfant, 
et la respiration nous fut rendue 1 . 

Le grand poete ^tait sauvS ! Mais son pauvre guide fut 
rSprimande par son ancien dans des termes tels qu'il se 
mil a pleurer. Victor Hugo, magnanime, le consola en 
ecrivant sur son livret : « Je recommande Michel Devouas- 
sous qui m'a sauve la vie. » 

On redescendit les pentes du Montanvers, non sans 
force glissades, chutes, recriminations et desespoirs des 
deux dames, mais tout s'arrangea en bas. « Parvenues a 
la vallee, elles rirent de leur frayeur, et leurs larmes, 
celles du guide, le danger de M. Victor Hugo, tout cela 
devint de la joie. » 

Cependant, la bourse du voyage 6tait, comme dit 
Topffer, « bien guerie de son ob^site » ; il fallut songer 
au retour. On reprit, en passant par Lyon, la route de 
Paris, ou on arriva le 2 septembre. La caleche et la ber- 
line se donnerent une derni&re poignee de main a la bar- 
ri^re, et, tandis que la premiere regagnait le Marais, la 
seconde se dirigeait vers le faubourg Saint-Germain. 

1. M B * Menessier-Nodier, p. 278. 



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540 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 



II 



Quelques annees plus tard, en septembre 1836, par une 
pluie battante, un jeune homme d'assez pidtre apparence, 
mal v£tu et couvert de boue, se presentait k l'hotel de 
V Union k Chamonix, et demandait k l'hotelier s'il avait 
parmi ses pensionnaires un personnage repondant au 
signalement suivant : « Blouse Gtriquee, chevelure longue 
et d6sordonnee, chapeau d'6corce defonce, cravate roulee 
en corde, momentanement boiteux, et fredonnant habi- 
tuellement le Dies irx d'un air agreable. » « Certainement, 
Monsieur, repond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; la 
dame est bien fatiguee et la jeune fille est de bonne 
humeur. Montez Pescalier, ils sont au numero 13 f . » Le 
jeune etranger se precipite au numero 13, ou il trouve 
la jeune fille de bonne humeur, qui tftait d'ailleurs un 
jeune homme repondant au nom harmonieux de Puzzi, la 
dame bien fatiguSe, delicieuse blonde nommGe Arabella, 
et Tamateur du Dies irse, autrement dit Franz. Ce dernier 
saute au cou de Tarrivant, les autres en font autant avec 
des cris de joie : «La fille d'auberge, stupefaite de voir un 
garcon si crotte et que jusque-l& elle avait pris pour un 
jockey, embrasser une aussi belle dame qu 'Arabella, laisse 
tomber sa chandelle, et va repandre dans la maison que 
le numero 13 est envahi par une troupe de gens myst6- 
rieux, ind6flnissables, chevelus comme des sauvages, et 
oil il n'est pas possible de reconnaltre les hommes d'avec 
les femmes, les valets d'avec les maltres. » 

Le bruit se r6pand aussitot dans Th6tel qu'une troupe 
de comSdiens vient d'y arriver ; les dames anglaises se 
voilent pudiquement la face, tandis que leurs 6poux 
escomptent pour la soiree un divertissement imprevu. 

i. Voir Georob Sand, Lettres d'un voyageur. Lettrc X a Herbert. 
(Journal de mon voyage do la Vallce-Noirc a Chamonix.) 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 541 

Mais voici que,le lendemain, un major d'artillerie de 
l'armSe f&terale, arrivant de Geneve, se pr6sente k son 
tour k V Union et demande k voir le livre des voyageurs. 
Ses yeux se fixent sur une inscription ainsi libelee : 

Noms des voyageurs Famille PifToels. 

Domicile Immature. 

D 9 ou Us viennent De Dieu. 

Ouilsvont Auciel. 

Lieu de naissance. ..... Europe* 

QualiUs Fldneurs. 

Date de leurs tifres Toujours. 

Delivre's par qui Par l'opinion publique. 

« Me voiUt bien avanc6 ! dit le major. 

— Monsieur vient-il pour les arr£ter ? dit l'aubergiste 
en s'approchant respectueusement. 

— Arr£ter qui ? 

— Mais cette famille de boh&niens k longs cheveux et 
en blouses, qui fait l&-haut un sabbat d'enfer, qui se 
moque du roi, de la loi et des maitres d'hotel. (Test k ne 
pas s'entendre. Tous mes voyageurs d^guerpissent. 

— Combien sont-ils ? 

— Quatre, cinq, que sais-je ?... des hommes, des 
femmes... qa va, ga vient... ga se transforme... II y aaussi 
deux enfants '. » 

Le major, apprenant que la bande loge au num^ro 13, 
s'elance & son tour vers Tappartement fatidique, et ce 
sont de nouveaux cris de joie, un tapage infernal qui 
d^solent l'aubergiste, parce qu'ils scandalisent ses 
Anglais ! 

II est temps de d^voiler Tincognito de tous ces person- 
nages. Le jeune homme crotte et mal v£tu, le « jockey », 
ce n^tait pas moins que George Sand elle-m£me, voya- 
geant avec ses deux enfants, Maurice et Solange, et leur 

!. Voir Une course a Chamounix, conto fantastiquc, par Adolphe 
Pictet, major f6d6ral d'artillcric. Paris, Benjamin Duprat, 1838. 



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542 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

bonne, Ursule. — La jeune lille, ou Puzzi, c'Stait un mu- 
sicien, 61£ve de Liszt, Hermann Cohen, qui devait raourir 
sous le froc d'un carme. — Quant & Thomme a la blouse 
etriqu^e et k la chevelure d6sordonn6e, Franz, c'6tait, 
vous l'avez devinS, le grand Liszt, « I'enfant sublime, a 
dit un 6crivain moderae ', au profil florentin, au masque 
juvenile encore, mais d6j& dominateur, d£mon inspire du 
clavier, causeur dangereux pour celles que rassuraient ses 
joues imberbes quand son regard gris d'aigle eflt du les 
inquteter ». — Etlabelle Arabella? C'Stait l'a/wiepassionnGe 
du c&ebre musicien, celle que George Sand appelait « la 
blonde p6ri », — « sa belle comtesse auxcheveux blonds*, 
« Mirabelle », — ou « la princesse », — Marie de Flavigny, 
comtesse d'Agoult, le futur Daniel Stern. — En fin, « le 
major », c'etait Adolphe Pictet, rSellement major federal 
d'artillerie, et mStaphysieien forcen6, qui nous a laiss£ de 
cette folle excursion un r6cit aujourd'hui introuvable, 
mais que notre president M. Durier a bien voulu trouver 
dans sa bibliotheque pour me le confier. 

II est bon que vous sachiez aussi que la caravane for- 
m£e par Arabella, Franz et Puzzi avait pris le nom anglais 
de Fellows (Liszt y 6tait sp£cialement d£sign£ sous le 
surnom de Crttin), et que la smala de George Sand s'inti- 
tulait « les Piffoeh », k cause du grand nez de son chef, 
qui signait Piff par abr^viation. 

Tout cela vous parait peut-6tre un peu (passez-moi les 
expressions) d6gingand£ et bohgme. Mais vous vous rap- 
pelez que George Sand s'habillait en homme et affectait 
les allures d'un etudiant. C'est ce que nous dit M. S. Ro- 
cheblave, qui a public dans la Revue de Paris * de si atta- 
chantes etudes sur le grand 6crivain. « A ce moment si 

1. M. S. Rocheblave. Voir plus loin. 

2. Voir notamment dans la livraison du 15 d^ccmbre 1894, p. 792, 
l'article intitule : Une amitii romanesque : George Sand et M™ d'A- 
yoult. 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A Li MER DE GLACE. 543 

curieux de sa vie, elle etait un strange compost d'artiste 
gonial, d'homme-femme et de carabin. Revenue d'ltalie S 
elle s'Stait coup6 les cheveux en signe de deuil; puis, 
l'acc&s pass6, elle se maUlevait par systeme, adoptant le 
jargon d'atelier, s'adonnait furieusement k la pipe et a la 
phrGnologie : — c'6tait l'Spoque oil, durant ses rares 
apparitions k Nohant, la femme de chambre demandait k 
quitter le service « d cause de la tete de Madame », c'est-&- 
dire, comme elle l'expliquait ensuite, k cause d'un cr&ne 
qui faisait l'ornement de la chambre a coucher. » Or, k 
cette Gpoque, les relations d'amitig qui venaient de se 
former entre M me Sand et la comtesse d'Agoult, et qui 
devaient plus tard se changer en une si complete froideur, 
6taient dans la p^riode de l'enthousiasme et de la lune de 
miel, et c'Gtait une vraie partie de plaisir que cette excur- 
sion k Chamonix, ou Ton se trouvait tout k fait entre 
amis ! 

Je ne puis, k mon grand regret, retracer ici les p6rip6- 
ties du voyage de George Sand, avec ses enfants et Ursule, 
de Nohant a Chamonix : on les trouvera racont6es dans la 
dixi&me des Lettres d'un voyageur, k laquelle je ne puis 
mieux faire que de renvoyer le lecteur. 

On s'Stait donn6 rendez-vous & Geneve, oil George Sand 
avait couru infructueusement de tous cot6s k la recherche 
de Liszt, tandis que le major demandait k tous les 6chos 
un 6tre mysterieux nomm6 George Piflbfcl, de sexe 
inconnu, de nationality incertaine, de situation sociale 
douteuse, que Franz et Arabella lui avaient annoncS 
comme compagnon de voyage. Bref, comme vous l'avez 
vu, on s'6tait retrouv6 k Chamonix, oil la bande joyeuse 
devisaitk l'hutel de Y Union, « que les gens du pays pro- 
noncent Ognon », remarque George Sand. 

L'uniforme du major avait un peu rassurS les gens de 

! . Cc fameux voyage d'ltalie avee Mussct, qui vicnt, helas ! de faire 
coulcr tant d'encre ! 



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544 ' SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

17i6tel. Cependant George crut remarquer que les cou- 
verts d'argent 6taient compt^s trois fois ce soir-la, et 
entendit Mistress*** et Milady***, « deux jeunes douairieres 
de cinquante k soixante ans, barricader leur porte comme 
si elles eussent craintune invasion de cosaques ». 

II pleuvait! Les PiffoeU et les Fellows passaient le 
temps en discussions philosophiques, alternates par des 
plaisanteries d'un gout, je le confesse, un petf douteux ; 
par exemple, George, de sa fen£tre, aspergeait trois 
Anglais qui passaient dans lame, car elle ne lesaimaitpas, 
et les traitait dgdaigneusement de « touristes pneuma- 
fciques ». 

Apres une nuit pendant laquelle, les nuages s'6tant dis- 
sipes, George et le major avaient, chacun de son cote\ 
r6ve aux 6toiles l , celui-ci « fut r6veill6 par la voix de 
Franz qui criait dans le corridor de l'auberge : « Allons! 
« debout, mes amis ! Le temps est superbe ! En route pour 
« la Mer de Glace! » Aussitot, on enfourche les mulets, et 
on se dirige vers « les flancs abrupts et boises du Monlan- 
vers ». Le major, qui n'^tait pas seulement un guerrier et 
un philosophe, mais aussi un fin lettre, nous a laisse un 
charmant instantant de cette romantique caravane. Je me 
reprocherais de ne pas le reproduire ici : 

En t<He se voyait 1'eHgante et gracieuse figure d'Arabella 
en costume de voyage, une ombrelle a la main, et son voile vert 
flottant dans la brise matinale. Cette forme svelte et delicate 
contrastait avec la robuste tournure et la male physionomie 
du guide qui conduisait le mulet. Un peu en arriere, suivaient 
les deux enfants months sur la m^me bSte et poussant des cris 
joyeux. Solangc, le visage rayonnant de fierte, tenait la bride 
dans ses petites mains, et s'imaginait conduire son paisiblc 
coursier. Venait ensuite George, dans le meme costume mas- 
culin que nous avons d£crit aud£but de cette ve>idique histoire, 
avec 1* addition seulement dun grand cbapeau de paille, sous 

1. II faut lire le recit dc ccs r<*vos dans la Lettre & Herbert et la 
Course a Chamounix. 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 545 

lequel ses cheveux s^chappaient en masses touffues. Assis a 
califourchon sur son mulet, George avait deja tir^ de sa poche 
et allume* une cigarette, comme pour se r^signera Tallure mo- 
notone et lente de sa monture ; en fin, le major et le maestro 
fermaient la marche, celui-ci en blouse avec sa chevelure 
ondoyante et son beret a la Raphael, celui-la en capote avec le 
bonnet militaire. 

Bientot le soleil dissipa les brumes matinales, et Ara- 
bella, saisie d'admiration, s'arr&ta pour contempler le 
magnifique spectacle qu'elle avait 
sous les yeux, mais dont son amie, 
s'il faut en croire le major, ne 
semblait guere se soucier. 

George continuait a cheminer sur 
sa mule, fumant son cigare de 1'air le 
plus insouciant, et ne jetant, de temps 
a autre, qu'un regard distrait sur les 
sublimes tableaux deployesa ses pieds 
et au-dessus de sa t6te. 

George Sand, fac-simile d'uno 

Cette etonnante indifference, ak*n&* i-tr***** a 

Chamoumx, du major Pictot. 

M me Sand l'a constatee et expliquee 

elle-m^me dans sa lettre a Herbert : « Tu sais que je ne 
vais pas etudier les merveilles de la nature, carje riai pas 
le bonheur de les comprendre assez bien pour les regarder 
autrement qu'en cachette. » 

Sur la route du Montanvers, elle s'expliqua pluscompte- 
tement, a ce que nous rapporte rhistoriographe : 

Laissez-moi done tranquille, mes mattres, repartit George 
avec humeur; tout ce que vous admirez la n'est-il pas devenu 
mon bien, depuis longtemps? La nature n'est peut-Stre pour 
vous qu'une lanterne magique devant laquelle vous poussez des 
cris de joie, comme des enfants que vous 6tes, et que vous 
oubliez quand le spectacle est flni. Moi, je la porte dans mon 
sein et je la vois sans cesse; qu'ai-je a faire de venir ici pour 
l'admirer? Et de plus, ajouta-t-il avec galt£, je ne crois pas a 
votre admiration; ce n'est la qu'un pr^texte de paresseux 

ANNO AIRE DB 1890. 35 



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S46 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

pour rester assis majeslueusement sur vos mulets. Allons, a 
bas ! s'£cria-t-il en s'elancant a terre, et en saisissant le bras de 
Franz pour le d^sarconner. Escaladons la montagne, et voyons 
si elle vous connait mieux que moi. Major, je vous defie a la 
course au clocher ! a celui de nous deux qui atteindra le pre- 
mier ce roc grisatre que vous voyez la-haut ! 

Et la voila qui s'elance, legere comme un chamois, sur 
la pente escarpee, poursuiviepar le brave major qui, malgre 
son habitude de la montagne, subit une honteuse defaite. 

Une heure apres, la caravane avait atteint le sommet 
du Montanvers; on s'assitsur le gazon et Ton s'6merveilla 
des magnificences de la Mer de Glace. Seule, George res- 
tait rebelle a l'enthousiasme; cueillant une petite clo- 
chette bleue qui se trouvait a portde de sa main, elle 
declara : Taime mieux cette campanule que toute votre 
Mer de Glace, — de me" me qu'elle devait ecrire a Herbert : 
Ce quefai vu deplus beau d Chamonix, c'estma fille! 

On revint a la cabane, ou la mere se ruina en acquisi- 
tions de jouets en bois sculpte" pour ses enfants. Aussi la 
petite Solange, dans sa joie, s'6cria-t-elle : « Sois tran- 
quille, mon George, quand je serai reine je te donnerai 
tout le Mont-Blanc ! » 

Puis la bande joyeuse d^gringola jusqu'a V Union, oil 
Fatten dait une table d'htite somptueusement servie, autour 
de laquelle siegaient avec gravity de nombreux Anglais 
des deux sexes, que l'irruption des Piffbels et des Fellows 
« choqua » etrangement. Comme Tun d'eux lorgnait George 
avec une impertinente attention, celle-ci saisit son binocle 
et contempla l'insulaire avec le m&me soin, en s'ecriant 
de maniere a £tre entendue de tout le monde : « Ah ! mon 
Dieu! qu'il est laid! » 

Apres avoir ainsi r^prime* victor ieusement la sotte curio- 
site des badauds, le petit cerclede nos personnages se renferma 
dans sa propre sphere, et n'accorda plus la moindre atten- 
tion au reste de la compagnie. La conversation, anim^e par 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 547 

quelques rasades de vin de Charapagna, avait pris un elan et 
un feu inaccoutumes... 



La soiree s'acheva dans l'apparlement numero 13, ou 
Lisztfit monterun 

bol de punch, et . - , 

jedoisavouer,que 
la fumee des ciga- 
res aidant, la dis- 
cussion prit un 
tour de plus en 
plusnebuleux.Ce- 
pendant le major 
avait trouv6 le 
moyen, pendant la 
course au Montan- 
vers, de subtiliser 
a George Sand un 
superbe morceau 
decristalderoche 
auquel elle parais- 
sait tenir parti- 
culierement, et il 
n 'avait pas tard6 a 
s'apercevoir,grace 
a sa fertile ima- 
gination, que ce 

Pricfal £toit lo nrr> Lo Rdve du ma J or ' fac - simiW d ' uno illustration 

w l&iai euiu ie pi o- d . Une course d Cha)nouniXi du major Pictot 

pre g6nie de son 

illustre amie,car il avait la propriety de luieclaircir prodi- 
gieusement lesid£es lorsqu'il le tenait dans sa poche. Mais 
bient6t, ce talisman vraiment pr^cieux perdit toute sa ver- 
tu, et le major nous confesse que tout a coup « il se trouva 
sousune table quand il secroyait dans le ciel ». Effet, sans 
doute, du surmenage physique et cerebral! II rentra dans 



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548 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

sa chambre & coucher (c'6tait certes ce qu'il avait de 
mieux k faire), et, pendant la nuit, il eut un cauchemar : 
George, assis k califourchon sur un gros chat noir des- 
cendu de la cheminee, l'Scrasait sous le poids de ses 
livres de philosophic 

Le lendemain matin, il pleuvait de nouveau.On se reunit 
m&ancoliquement pour dejeuner. 

George parut dans un costume nouveau et completement 
masculin. La blouse avait £t6 remplac^e par une elegante 
redingote de velours noir; la cravate bleu de ciel £tait nou£e 
avec beaucoup dart; de larges pan talons, dune blancheur 
irreprochable, descendaient, en se r£tre*cissant, jusqu'd deux 
petits pieds series dans des bottines de peau de daim. Le cos- 
tume etait complete* par un chapeau rond qui laissait echapper 
de toutes parts des ilots presses de boucles rebelles. La physio- 
nomie de George avait d'ailleurs une expression marquee 
d'humeur chagrine et irritable. « Que sign i fie ce coup de 
« theatre, George? » dit Arabella surprise de cette apparition 
inattendue ; «sommes-nousiChamonixou k Paris ?Allons-nous 
Il la T£te-Noire ouaux Italiens? — Plut k Dieu, » r^ponditbrus- 
quement George en jetant son chapeau sur la table, « plat k Dieu 
« que nous fussions k Paris ! L'ennui commence a. me prendre au 
« milieu de cette nature lourde et monotone. Concevez-vous rien 
« de plus b&te au fond qu'une montagne ? Et pour comble de 
« malheur, nous \oi\k pris par la pluie et retenus, bon gre mal 
« gr£, dans cette infernale vallee! » 

Pour passer le temps, on se remit... k philosopher! Or, 
tandis que le major, grace k son cristal vote, exposait, avec 
une Eloquence qui le surprenait lui-m£me, le systeme de 
Schelling, George, que toute cette metaphysique com- 
mengait a ennuyer, esquissait « d'un crayon moqueur le 
d'un maitre inspire et ses eleves ». Ce pr^cieux croquis 
nous a £te conserve, et en voici l'explication donnee par 
Pictet : « Au-dessus du tableau etait Scrite, en gros carac- 
t&res, la phrase qui venait d'etre lue : Uabsolu est identigue 
a lui-mtme. Sur ce, les trois personnages faisaient leurs 
commentaires. Le major, & droite, disait : Cest un peu 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 549 

vague. A gauche et vu de face, Franz, les cheveux ebou- 
rifles et les yeux ecarquiltes d'6tonnement, demandait : 
Qu'est-ce que cela veut dire? Et Arabella, dont on n'aper- 
cevait que le chignon depassant les coussins du canap6, 
s'ecriait : Je my perds depuis long temps. » 

Heureusement, pendant cette seance, le ciel s'etait 
Gclairci, et on put se mettre en route pour passer la Tete- 



Exposdi de la philosophio de Scholling, fac-simile d'un dessin de George Sand, 
extrait d'Une course a Chamounix, du major Pictet. 

Noire. L'aubergiste de V Union assista au depart de la cara- 
vane, « la figure rayonnante de satisfaction, et se r£jouis- 
sant, pour la premiere fois de sa vie peut-&tre, de voir 
partir toute une bande de ses hotes ». II envoya aussit6t 
chercher M. le cure pour exorciser, en les aspergeant 
d'eau b6nite, les chambres qu'ils avaient occupies. 

Pendant ce temps, nos gens se dirigeaient vers le col, 
non sans quelques incidents que George Sand raconte k 
son ami Herbert : 

Vers le declin du jour, nous nous trouvdmes au plus haut du 



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550 



SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 



V 



col de montagnes et nous fumes assaillis par un vent glace" qui 
nous soufflait le gr£sil au visage. CourbSs sur nos mules, nous 
nous cachions le nez sous nos manteaux. Le major £tait impas- 
sible et songeait a son absolu. Dix minutes plus tard etun quart 
de lieue plus bas, nous rentrames dans une region temp^ree, 
et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos pieds, couron- 
nees de cimes violettes et traversers par le Rhdne comme par 

une bande d'argent 
^^ . mat. La nuit vint 

V avant que nous eus- 

'>*'' sions traverse, au 

pas de course, la 
zone de prairies qui 
conduit a Martigny, 
par de beaux gazons 
coupes de mille ruis- 
seaux. Un trou no- 
table a mon Soulier 
me forca de monter 
sur la mule du ma- 
jor, en croupe der- 
riere lui et son ab- 
solu. II ne me fit pas 
grace de la lecon. 



George Sand en croupe dcrricre le major, fac-si- 
mile d'une illustration d'Une course d Chamounix, 
du major Pictet. 



On arriva a Mar- 
tigny a la nuit 
close, et on des- 
cendit a Th6telde 
la GrandMaison. 
Tout dun coup, on 
entenditlessanglotsd'Ursule,labonnedesenfanls. « Helas! 
dit-elle, je savais bien que vous me m&neriez au bout du 
monde ; nous voici a la Martinique; il faudra passer la mer 
pour retourner chez nous; on me 1'avait biendit, que vous 
ne vous arre*teriez pas en Suisse. » Et George Sand de la 
rassurer : « D'abord, tu es a Martigny, en Suisse, el non 
a la Martinique ; ensuite, tu sais la gSographie absolu- 
ment comme Shakspeare. » 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 551 

Nous laisserons, si vous le voulez bien, nos voyageurs 
dans le Valais. Nous ne les suivrons pas & Fribourg, oil 
Liszt, sous ses doigts inspires, fit chanter les fameuses 
orgues comme elles ne devaient plus chanter; cependant 
que George Sand, continuant ses espi&gleries, mystifiait le 
vieux luthier Mooser, constructeur de Tinstrument, et le 
syndic de Fribourg, intrigues par ces extraordinaires tou- 
ristes. Le voyage etait fini, on se sgpara le lendemain, et, 
comme ledit M. Rocheblave, « ce fut joyeux, mais court ». 



Ill 



Peut-£tre le lecteur aura-t-il eprouve, en parcourant les 
ex traits qui precedent, l'impression que j'ai moi-m£me 
ressentie en lisant dans leur entier les r£cits de M me Sand 
et du major Pictet : celle d'une galte un peu factice, d'un 
esprit unpeu cherche, et d'un style un peu... defratchi. 
Cette impression se fortifiepar le contraste lorsqu'on relit 
le journal de voyage de Tinimitable et toujours jeune con- 
teur qui s'appelle Alexandre Dumas p&re. Ici la joie de 
vivre, la franche gaiety, la bonne humeur intarissable 
debordent k travers les lignes, Tesprit coule de source, 
alerte et limpide, comme les cascades qui s'epanchent 
aux flancs des monts ! 

J'ai d£j& fait, il y a deux ans, dans une conference, de 
nombreux emprunts aux Impressions de voyage en Suisse; 
je vais les piller de nouveau, mais qui s'en plaindra? 

C'etait dans l'6te de 1832, Dumas remontait la vallee du 
KhOne ; il £tait arrive & Martigny, et r£solut d'aller k Cha- 
monix par le col de Balme. Je le prends k son depart pour 
cette expedition; debut simple et bon enfant : 

Mon guide fut exact comme une horloge k r£veiL A cinq 
heures et demie, nous traversions le bourg de Martigny, ouje 
ne vis rien de remarquable que trois ou quatre cretins, qui, 



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552 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

ass is devant la porte de la maison paternelle, vegelaient slu- 
pidement au soleil levant. 



Au tiers du chemdn, sur le conseil de son guide, il s'ar- 
r6te pour se rafralchir dans une petite auberge, oil on lui 
donne « au prix du bordeaux une bouteille de vin du cm, 
avec lequel un Parisien n'aurait pas voulu assaisonner 
une salade, et une croute de pain dur et gris comme dela 
pierre ponce ». Apres ce repas peu substantiel, il reprend 
sa marche avec Snergie, et arrive assez tard au col de 
Balme, ou il se restaure, se rechauffe, et se fait conduire, 
les yeux ferm6s, jusqu'a l'endroit le plus favorable pour 
apercevoir subitement et d'un seul coup l'admirable pano- 
rama de la chalne du Mont-Blanc. 

Malgr6 Tinsistance de son guide, qu'il soup^onne d'un 
accord secret avec l'aubergiste, il se refuse a coucher au 
col, et d^barque a Chamonix a la nuit noire. Aussitot, il 
s'occupe de trois choses, qu'il recommande a ceux qui 
feront la m£me route : « la premiere de prendre un bain, 
la seconde de souper, la troisieme de faire remettre a son 
adresse une lettre contenant une invitation a diner pour 
le lendemain et cette suscription : A M. Jacques Balmat, 
dit Mont-Blanc ». Si les deux premieres de ces recom- 
mandations ont encore leur prix, il serait difficile de se 
conformer a la troisieme! 

Done, le lendemain, apres avoir, dans la journGe, fait 
Tascension de la Fleg^re, il traite « le Christophe Colomb 
de Chamonix ». II avait son plan. II rSgala son invito, el, 
au dessert, celui-ci ne se fit pas prier pour lui faire le 
r6cit de la premiere ascension du Mont-Blanc, r6cit que 
Dumas nous transmet dans son style nerveux et vibrant, 
qui en fait le plus palpitant des drames, tout en restant 
dans la stride exactitude. 

Le jour suivant, a 10 heures du matin, le grand roman- 
cier part pour le Montanvers avec son guide Payot ; il 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 553 

rencontrent en chemin Marie Paradis, et aussit6t Payot de 
raconter l'ascension de celle-cien 1811, et Dumas de nous 
traduire cette narration. A mi-chemin, on s'arr£te k la 
fontaine de Caillet, « que M. de Florian a immortalisGe en 
faisant se passer sur ses bords la premiere scene de son 
roman de Claudine » ; mais notre touriste jugeque le prin- 
cipal mGrite de cette source est encore de marquer la 
moitie du chemin. Car, dit-il, « la route du Montanvert 
est une des plus exGcrables que j'aie faites * » . 

Apr&s avoir decrit les « dangers » de l'ascension, il con- 
tinue : 

(Test par cet aimable chemin qu'on grimpe, plutdt qu'on ne 
monte, pendant I'espace de trois heures a peu prfcs ; puis Ton 
apercoit une masure perdue dans les arbres : c'est l'auberge 
des mulets; vingt pas plus loin, une petite maison s'elfcve, domi- 
nant laMerde Glace, c'est l'auberge des voyageurs; si jen'avais 
pas peur d'etre taxd de partial ite pour l'esp&ce humaine, j'ajou- 
terais mSme que les quadrup&des y sont beaucoup mieux 
trails que les bipedes, attendu qu'ils trouvent dans leur 
£curie du son, de la paille, de Tavoine et du foin, ce qui equi- 
vaut pour eux a un diner & quatre services, tandis que les 
bipfcdes ne peuvent obtenir, dans leur h6tel, que du lait, du 
pain et du vin, ce qui n'equivaut pas mdme a un mauvais 
dejeuner. 

Notre illustre « bipede », aussitOt arriv6,fait ce qu'ont 
fait ses pr6d6cesseurs et ce que feront ses successeurs : 
il admire la Mer de Glace, et il la compare k 1'ocSan Arcti- 
que, & la baie de Baffin, au detroit de Behring, etc. 

Cependant, il se hasarde k descendre vers cette mer 
polaire, et trouve le chemin plus difficile encore que celui 
du Montanvers. 

C'est au point que j'eus un instant d'incertitude,pour savoir 
s'il ne valait pas mieux me servir de mon baton ferre" comme 

\. Deja, en 1783, Phonnetc Bourrit s'cn plaignak : « Cetto route, 
qu'il faut fairc a pied, sera toujours, pour bicn des pcrsonnes, un 
obstacle a la jouissance de la valine dc glace, surtout pour les femmes, 
par la fatigue et la nteur quelle fait eprouvcr. » 



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554 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

d'un balancier que comme d'un appui; quant a Payot, il raar- 
chait la comme sur une grande route, et ne se retournait meme 
pas pour savoir si je le suivais. « Dites done, mon brave, » lui 
criai-je au bout d'une minute, lui donnant une 6pithele que, 
dans ce moment, jenepouvais con venablementgarder pour moi; 
« dites done, est-ce qu'il n'y a pas un autre chemin? — Tiens, 
« vous voila assis, vous, » me dit-il; « que diable faites-vous la? 
« — Ah! ce que je fais! Je dis que la tete me tourne,pardieu! 
« Est-ce que vous croyez que je suis venu au monde sur le coq 
« d'un clocher, vous? Vous 6tes encore un fameux farceur; 
» allons, allons, venez me donner la main; je n'y mets pas 
« d'amour-propre, moi. » 

Enfin, avec l'aide du baton de son guide, il descend sans 
encombre « jusqu'au rocher situe a sept pieds a peu pres 
au-dessus d'une espece de bourrelet de sable fin qui envi- 
ronne la Mer de Glace ». (On ne connaissait pas encore ce 
mot barbare : Bergschwnd.) 

Arrive la, je poussai un Ah! prolong^ qui tenait autant au 
besoin de respirer qu'a la satisfaction que je pouvais avoir de 
me trouver sur une plate-forme ; puis l'amour-propre me reve- 
nant, du moment on le dangers' (5 tait £loigne\ je tins a prouver 
a Payot que, si je grimpais mal, je sautais bien, et, d'un air 
d£gag£, sans en rien dire a personne, et afln de jouir de l'effet 
que produirait sur lui mon agility, je sautai du rocher sur le 
sable. Nous poussames deux cris qui n'en firent qu'un : lui, 
parce qu'il me voyait enfoncer, et moi, parce que je me sentais 
enfoncer; cependant, comme je n'avais pas lach^ mon baton, 
je le mis en travers, comme cela m'^tait arrive" en pareille cir- 
constance avec mon fusil, en chassant au marais; ce mouvement 
instinctif me sauva ; Payot eut le temps de me tendre son baton, 
que j'empoignai d'une main, puis de l'autre; et, me tirant 
comme un poisson au bout d'une ligne, il me reintegra sur 
mon rocher. Lorsque je me trouvai sur mes pieds : « Ah ca! 
« eles-vous fou? » me dit Payot. « Vous allez sauter dans les 
« moraines, vous. — Eh! sacredieu! allez-vous-en au diable, 
« vous et votre brigand de pays, ou Ton ne peut faire un pas 
« sans risquer de se casser le cou ou de s'ensabler ; est-ce que 
« je connaisvos moraines, moi? — Eh bien, une autre fois vous 
« les connaltrez, » me dit tranquillement Payot; « seulement, 
« je suis bien aise de vous dire que, si vous n'aviez pas mis 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA HER DE GLACE. 555 

« votre Mton en travers, vous enfonciez sous le. glacier, d'ou 
« vous ne seriez probablement sorti que Fete* prochain, par la 
« source de l'Arveyron. Maintenant, voulez-vous venir au Jardin? 
« — Qu'est-ceque le Jardin? — C'est une petite langue de terre 
« v£getale, en forme de triangle, qui est situSe dans le Nord du 
« glacier de Talefre, et qui forme la partie la plus basse de ces 
« hautes pointes de montagnes, appel^es les Rouges. Les voyez- 
« vous, la-bas? — Oui, tres bien; et que fait-on la? — Rien au 
« monde. — Pourquoi y va-t-on, alors? — Pour dire qu'on y a 
« £te\ — Eh bien, mon cher ami, je ne le dirai pas, et voila 
« tout. — Vous viendrez au moins faire un petit tour sur la 
« Mer de Glace? — Oh! pour cela, tout a vous, je sais patiner. 
« — N'importe, donnez-moi toujours le bras, vous n'auriez qu'a 
« faire quelque nouvelle imprudence. — Moi? Vous ne me con- 
« naissez guere, allez; j'en suis revenu, et je vous reponds que 
« je ne marcherai pas autre part que sur votre ombre. » 

N'admirez-vous pas ces dialogues alertes, pStillants, qui 
sont de la gaie et franche com^die? Done, les voila lances, 
le guide soutenant son voyageur, sur les asp6rit6s du gla- 
cier. Mais, au bout d'un quart d'heure, le second est en 
proie au vertige : 

Je pris le bras de man guide, et jelui dis : « Allons-nous-en ! » 
Payot me regarda. « Eneflet, vous Gtespale, »me dit-il. — «Je 
« ne me sens pas bien. — Qu'avez-vous done? — J'ai le mal de 
« mer. » Payot se mit a rire, et moi aussi. « Allons, » ajouta-t-il, 
« vousn'^tes pas bien malade, puisque vous riez; buvez un coup, 
« cela vous remettra. » En effet, a peine eus-je pose le pied sur la 
terre, que cette indisposition passa. Payot me proposa de suivre 
le bord de la Mer de Glace jusqu'a la Pierre aux Anglais. 

Sur une question de Dumas, son guide lui raconte Tex- 
pedition dont j'ai parle au d6but etle conduit au rocher 
sur lequel etait gravee cette inscription : Pocox et Wind- 
hem, 1741. 

En rentranta Tauberge, qui joue un role si important 
dans tous les recks, — chateau de Blair, abri du patre de 
Josephine, Temple de la Nature de Victor Hugo, humble 
cabane hospitaliere de George Sand, — ils y virent un 



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556 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

homme en train d'attiser le feu en soufflant dessus : c'dtait 
Marie Couttet, toujours gete depuis la grande catastrophe 
de 1820, & laquelle il avaitsi miraculeusement echappe, et 
que Dumas ne perdit point, comme Ton pense, l'occasion 
de lui faire raconter pour notre plus grand profit. 

Le retour ne se fit point sans incident. Au pied du Mon- 
tanvers, sur la route de Chamonix, un obstacle se pr6- 
senta. Un leger pont, sur lequel le guide comptait pour 
traverser TArveyron, avait ete emport6. 

« Ah! bon, nous voila bien ! » ditPayot. — «Qu'y a-t-ildonc?» 
repondis-je. — a II y a, il y a, pardi... » Ilcontinuait de chercher 
des yeux, tandis que, de mon c6t£, ignorant l'objet de sa 
recherche, mes yeux suivaient les siens avec inquietude. « Quoi 
« done? voyons, qu'y a-t-il, enftn?:— 11 y a qu'il n'y a plus de 
« pont! — Bah! et ca vous inquiete, vous? — (Jane m'inquiete 
« pas... mais e'est une demi-heurede perdue. — Mon cher ami, 
« quant a moi, je vous declare quej'ai trop faim pour laperdre. 
« — Alors, comment ferez-vous? — Voussavez que, sije grimpe 
« mal, je saute bien! — Vous sauterez dix pieds? — La belle 
« affaire ! — Oh ! bah ! — Pas de moraines, n'est-ce pas? — Non, 
« monsieur. — Adieu, Payot! » En m£me temps, je pris mon elan 
et sautai par-dessus la petite riviere. Je me retournai, et vis 
mon homme qui tenait son chapeau d'une main et se grattait 
Toreille de l'autre. « Vous savez que je vous attends a diner, » lui 
dis-je; « je vais devant etje ferai faire la carte; au revoir, mon 
« brave! » Payot se remit silencieusement en route, remontant 
les bords de l'Arveyron que je descendais; au pas don t nous 
marchions, il devait a peu pres 6tre arriv^ au pont en m£me 
temps que j'arrivais a Chamouny. » 

11 paralt que cet exploit gymnique, dont Dumas semble 
tres fier, le grandit beaucoup dans Testime de son guide, 
et il nous declare, sans modestie aucune, que les monta- 
gnards avaient une sympathie prononcee pour un homme 
aussi fort, aussi adroit, et aussi... genereux. Je n'en suis 
certes pas surpris! 

Le lendemain, notre infatigable touriste revint a Mar- 
tigny par la Tt^te-Noire. La veille, un orage epouvantable 



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EXCURSIONS ROMANTIQUES A LA MER DE GLACE. 557 

avait sevi dans la valine du RhAne, et le registre des voya- 
geurs que Dumas feuilleta h l'auberge de Martigny conte- 
nait cette mGlancolique inscription : « M. Dumont, n6go- 
ciant, voyageant pour son plaisir, cinq filles, et une pluie 
battante. » 

La suite, vous la trouverez dans les Impressions de voyage, 
que je me permets de vous conseillef de relire, lorsque 
vous aurez le spleen. 



Je n'ajouterai qu'un mot, car je tiens k laisser le lecteur 
sous une bonne impression, et que dire apres Dumas? Le 
temps a marche depuis nos excursions romantiques, et le 
progrSs aussi. La facilite des transports, le confortable 
de la vie moderne ont repandu partout la mode et le goilt 
des voyages. Chaque 6te, notre valine de Chamonix s'em- 
plit de foules h^teroclites et bruyantes, venues des quatre 
points cardinaux, et aujourd'hui le Mont-Blanc pourrait 
s'appeler la Tour de Babel ; les auberges et les « Temples 
de la Nature» sont transform6s en superbes hotels pourvus 
d'ascenseurs; le Montanvers est devenu, suivant l'expres- 
sion de M. Durier, le « rendez-vous des families », et pas 
un de nos bons snobs ne songe & courir des perils sur la 
Mer de Glace. Mais, pour reprendre le mot de Victor 
Hugo, oh est la potsie? et oil sont les charmes de ces 
voyages d'antan, en berline, avec les joyeux imprSvus du 
chemin? Que sont devenus ces gSnies, Hugo, Sand, dont 
nous venons de surprendre le premier contact avec la 
grande montagne? Oil retrouver enfin, & notre epoque mo- 
rose, lasaine et robuste gaiety d'un Dumas p&re? 

Tout n'est pas perdu cependant. En d6pit des chemins 
de fer, des cremaill&res et des funiculaires, — dont on 
s'est d'ailleurs soigneusementabstenu jusqu'ici, mais non 
pour des raisons artistiques, dans la vallee de Chamo- 



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558 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

nix 1 , — en d£pit des h6tels modernes et des iouristes pour 
rire, les monlagnes sont toujours h leur place, les Alpes 
sont toujours escarp£es, les sapins toujours verts, les 
glaciers toujours blancs, et les cascades n'ont pas cesse 
de se prScipiter... Etvoiia oil est encore la po£sie! 

Heureusement aussi, la vieille race gauloise, celle du 
coq et de l'alouette, n'a pas tout k fait disparu, et Ton 
rencontre souvent, m£me aujourd'hui, Dieu merci! dans 
les sentiers des Alpes, de gais compagnons, lestes et 
hardis, joyeux de vivre et de deployer sous le ciel leur 
vigueur et leur agilite. Ceux-1& sont membres de notre 
Club, ou dignes del'dtre! 

JUUEN BREGEAULT, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



1. Ceci cessera bientot d'etre vrai, puisqu'un ing^nieur Suisse (!) va, 
parait-il, commencer les travaux du chemin de fer a cremaillere du 
Montanvers. Mais il y a mieux. Voici qu'on propose d'atteindre la 
cime du Mont-Blanc au moycnd'un ascenseur et d'y installer un hotel! 
Lc Mont-Blanc dechu au rang de simple Rigi! ! ! (Voir le journal Paris 
du 29 novembre 1896.) 



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Ill 

NOTE 

SDR LA 

FAUNE SOUTERRAINE DE PARIS 

(Par M. Armand Virb) 



De tous les points du globe, il n'en est certainement 
aucun de plus inconnu aux Parisiens que leur ville elle- 
m6me, et, dans cette ville, de plus ignore que le sous-sol 
m6me des maisons. 

Quelques-unsd'entre eux, cependant, vont se promener 
parfois dans les 6gouts ; mais ils ne savent pas, pour la plu- 
part, qu'au-dessous de ces 6gouts, au-dessous des caves 
des maisons, existe tout un rdseau de cavit^s souterraines, 
des salles, des galeries, dont le d^veloppement n'atteint 
pas moins de 300 kilometres. 

Dejk les Romains, pour construire leurs monuments, 
avaient exploits souterrainement le banc de pierre & b&tir 
(calcaire grossier) qui existe dans le sous-sol parisien. Le 
moyen &ge ne fit que continuer leurs travaux, tant et si 
bien qu'au xvm e siecle presque tout le Paris de la rive 
gauche se trouva reposer sur d'immenses cavites, dont la 
voute parfois s'eboulait, entralnant la chute des maisons 
et de leurs habitants. 

C'est alors que Ton commenQa & consolider souterraine- 
ment ces carrieres antiques pour 6viter un efiFondrement 



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560 SCIENCES, LETTRES ET ARTS. 

g6n6ral de la ville, et ce travail de consolidation se pour- 
suit encore de nos jours. (Test dgalement k la fin du 
xvih c si&cle que Ton songea & utiliser une minime portion 
de ces vides pour y dSposer les ossements retires des ci- 
meti